‹ Mendiants et vagabondsChapitre 41 sur 56 · organisations diverses . . • M · texte numérisé non relu

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de 30.000 âmes devront avoir un bureau municipal de placement gratuit, le ministre pourra imposer la même obligation aux villes industrielles d'une population inférieure. Dans chaque district existera un bureau central et, à Vienne, un bureau central impérial formera la clef de voûte de tout le système.

En résumé, de quelque côté que l'on considère la question du chômage, on arrive toujours à des constatations identiques. Les enquêtes faites à diverses reprises depuis quinze ans aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre, en France *, ont confirmé les affirmations des économistes 2 en établissant l'existence à peu près permanente d'une proportion de chômeurs variant de 8 à 10 p. 100 du personnel ouvrier 3.

Mais les périodes de chômage sont fort inégalement réparties entre les professions et, dans chaque profession, entre les ouvriers. Tandis qu'on rencontre dans les ateliers une proportion à peu près fixe de 60 p. 100 de travailleurs constamment occupés, les autres sont atteints d'autant plus fortement par le manque de travail; ce sont les ouvriers inférieurs, les unskilled, comme on dit en Angleterre, qui ne sont employés que

1. Report of the Bureau of Labour statistics of Massachusets, 1875. — Tabulalion of the statement made by men diving in four selected districts ofLondon in mardi 1887. — Enquête des syndicats gantois. {Revue du travail, Bruxelles, janvier 1899.) — Bureau impérial de statistique allemand : recensement professionnel du 14 juin 1893, recensement de la population du 2 décembre 1895. — Recensement professionnel du 24 mars 189G. {Bulletin de l'Office du Travail.)

2. Carol Wright, Annual reports ofthe department of Labour, Washington, 1891 and foll. — Charles Boom, Labour and Lifeof the people, London, vol. II.

3. C'est ce que Karl Marx appelle « la réserve de l'armée active du travail », en attribuant à son existence l'avilissement du taux des salaires.

A l'autre pôle des doctrines économiques, M. Paul Leroy-Beaulieu constate également qu'il y a en tout temps « un surplus inoccupé de population ». {Le Collectivisme, liv. II, ch. vi.)

dans les moments où l'ouvrage presse et ne gagnent, même alors, que des salaires réduits.

Il existe, en second lieu, une catégorie nombreuse de gens qui ne travaillent jamais que momentanément, pour des coups de feu ou des extras de quelques jours. Ce sont des journaliers, hommes de peine, débardeurs, ouvriers des ports, qui chôment, en moyenne, un jour sur deux ou sur trois, suivant les saisons.

Dès qu'une crise survient, ces deux catégories de chômeurs fournissent de nombreuses recrues à l'armée de parasites dont nous nous occupons dans ce travail. Leurs minces réserves sont vite épuisées; ils mendient tant qu'ils restent sur place et s'efforcent de suppléer ainsi à l'insuffisance de ressources; s'ils se déplacent pour aller chercher ailleurs l'emploi qui leur fait défaut, ils sont particulièrement exposés à prendre goût à cette vie oisive et à devenir des vagabonds professionnels.

III. — Au cours de leurs déplacements, ces voyageurs sans ressources ont forcément recours à la charité. Ils demandent la nourriture et le coucher aux fermes isolées qu'ils rencontrent, et les cultivateurs n'osent renvoyer ces hôtes importuns, de peur de s'exposer à voir incendier leurs meules ou empoisonner leur bétail. On accorde le pain, parfois la soupe, et une place pour la nuit dans la grange à foin, en ayant soin d'exiger la remise du tabac et des allumettes. Dans certaines fermes importantes, ces demandes sont assez régulières pour qu'on ait aménagé un local spécial pour les « passants ».

Plus généralement, ce sont les communes qui se sont chargées d'organiser des abris dans le but de débarrasser leurs ressortissants de ces visiteurs incommodes; abris fort rudimentaires, pour la plupart, te-

nant plus du violon que de l'asile de nuit. Ils consistent en une chambre blanchie à la chaux, n'ayant souvent d'autre ouverture que la porte, où on couche sur la paille, pêle-mêle. On ne rencontre qu'accidentellement deux salles spéciales pour assurer la séparation des sexes 4, et l'installation des lits de camp constitue une exception. La surveillance de l'abri est confiée au garde champêtre qui se contente généralementde fermer le soir la porte à clef et de venir la rouvrir au petit jour.

Cette organisation sommaire n'est pas sans présenter des dangers. Il y a quelques années, à Champhol (Eure-et-Loir), un hospitalisé mit le feu à la paille en fumant et fut asphyxié et brûlé, parce qu'il ne put se faire entendre. Ailleurs, des maladies contagieuses ont été propagées par des individus qui ont couché successivement dans des abris dont la paille avait été contaminée par un malade. Une enquête attentive a permis à MM. les docteurs Netter et Thoinot de déterminer la marche de l'épidémie de typhus exanthématique qui, en 1893, a coûté la vie à l'abbé Clabaut, fondateur de l'Asile de nuit d'Amiens, et à deux employés de celui de la rue de Tocqueville, à Paris 2.

La direction de l'Assistance et de l'Hygiène publiques au ministère de l'intérieur s'est préoccupée de ces faits et a fait procéder à une enquête sur le nombre et l'organisation des abris ruraux et asiles de nuit. M. le docteur Drouineau, inspecteur général des services administratifs, s'est chargé de dépouiller les indications données par l'enquête et d'en tirer les conclusions 3.

i. Dans la Somme, par exemple, sur 334 abris, 241 n'ont qu'un seul local et 231 seulement sont munis de lits de camp.

2. Voir la communication de M. le docteur Tison au Congrès de l'Association française, tenue à Caen en 4895 : Du rôle des roulottiers et va-

■ gabonds dans la dissémination des maladies contagieuses.

3. Ce rapporta été publié par la Revue d'Assistance, 1897, p. 241-276.

172 MKXDIAXTS KT VAGABONDS.

Il a constaté l'existence d'environ 4.000 abris ruraux fort inégalement répartis sur l'étendue du territoire. Ils sont particulièrement nombreux dans les départements qui entourent Paris : on en trouve 300 en Eureet-Loir, département qui renferme 426 communes ; :>47 en Seine-et-Marne. Ces abris se prolongent en une ligne compacte vers le nord-est, dans les départements de la Somme, de l'Oise, del'Aisne, des Ardennes. Dans ce dernier département, le Conseil général a consacré, en 1891, une somme de 25.000 fr. obtenue sur les fonds du Pari mutuel, à la création de 62 abris installés dans les communes plus particulièrement fréquentées par les -voyageurs indigents. Nous trouvons un second prolongement un peu moins dense, au sud-ouest, dans la direction de Bordeaux. Partout on relève la même négligence au point de vue de la moralité et de l'hygiène. Nous n'avons pas connaissance qu'on ait encore créé aucun abri d'après le plan-type proposé par M. le docteur Drouineau, avec désinfection des vêtements et douches ; le prix en est cependant assez réduit pour pouvoir être accepté par toutes les communes de quelque importance.

Dans certaines villes de province, nous trouvons une curieuse persistance des traditions du moyen âge dans l'installation à l'hôpital d'une ou deux chambres destinées au logement des passants indigents. Nous en avons relevé notamment à Montmorillon (Vienne), à Moulins, Cusset, Gannat, Saint-Pourçain (Allier). A l'hospice de Gien (Loiret), une chambre d'asilefut inaugurée en 1846, sur l'initiative de M. le docteur Ballot1, et plusieurs

L'auteur en a donné un résumé sous le tilre : Les enquêtes sur le vagabondage, dans la Revue philanthropique, t. I, 1897, p. 3*1-336. — Voir aussi sa communication au Congrès national d'Assistance de Lyon, en 1894 : La création des Asiles de nuit et le Vagabondage. (Actes du Congrès, t. IF, p. 100.) 1. Revue d'Assistance, 1894, p. 75.

autres hospices créèrent à leurs frais des salles du même genre, désignées généralement sous le nom de chambres des voyageurs. Cette organisation constituant une charge assez lourde, la plupart des hospices l'ont supprimée depuis la promulgation de la loi du 15 juillet 1893 sur l'assistance médicale gratuite et réservent leurs lits aux seuls indigents malades, munis d'un certificat médical ou trouvés sur la voie publique.

Dans d'autres villes, les mairies accordent aux passants des bons de logement dans des auberges avec lesquelles la ville a conclu un contrat; on y joint généralement un bon d'aliments soit pour un, soit pour deux repas.

On sait combien étaient nombreuses, au moyen âge, les aumosneries et maisons-Dieu fondées par des donations particulières en vue de « hosteler et hébergier les povres passans ». Ces fondations disparurent peu à peu, à partir du dix-septième siècle ; leurs biens furent réunis pour la plupart aux hôpitaux généraux et les derniers survivants disparurent dans la tourmente révolutionnaire. Cette tradition charitable n'était plus représentée que par les quelques chambres d'hospice signalées plus haut, quand M. François Massabo la renoua en ouvrant, le 24 décembre 1875, le dortoir aménagé par l'Œuvre hospitalière de Marseille.

Des institutions analogues ont été créées depuis lors en grand nombre à Paris et en province. Une enquête à laquelle nous nous sommes personnellement livré a révélé l'existence au 1er juillet 1898 d'une centaine d'asiles de nuit h. Ce nombre a peu varié depuis lors.

\. Les Œuvres d'hospitalité de nuit en France. (Revue philanthropique, 10 août, 40 sept, et 10 nov. 4898.)

L'Officedu travail a procédé en 1897a une enquête sur lesasilesdenuit de Paris qui contient d'intéressantes constatations statistiques dues à

Ces asiles se divisent en deux grandes catégories : les œuvres charitables privées, les asiles municipaux.

D'une manière générale (et sauf exceptions, notamment à Paris), on peut dire que les œuvres municipales semblent surtout procéder du désir de seconder une police souvent insuffisante, en mettant hors d'état de nuire des étrangers susceptibles de devenir dangereux. L'asile de nuit est une sorte d'auxiliaire de la police. Ce caractère est nettement marqué dans quelques villes (Versailles, Pau, Belfort) où des chambres d'asile ont été installées au poste même de police. Ailleurs, au contraire, c'est le bureau de bienfaisance qui assume la direction de l'asile de nuit organisé dans des locaux lui appartenant (Toulon, Besançon, Grenoble, Cannes).

Les œuvres privées ont été fondées, le plus souvent, par des associations qu'inspirait une intention charitable ; on y trouve donc un souci plus marqué du relèvement moral et du placement des hospitalisés.

La durée du séjour est limitée par le règlement; elle varie de une à trois nuits. Certains asiles ferment leurs portes pendant la belle saison (Nîmes, Saint-Nazaire). On accorde généralement, matin et soir, un secours alimentaire, soit un morceau de pain, soit de la soupe. La séparation des sexes est rigoureusement observée dans tous les asiles; on trouve des établissements spéciaux pour l'un ou l'autre dans les grandes villes, des quartiers séparés dans les centres moins importants. Presque partout, on s'est préoccupé depuis quelques années d'organiser des mesures de désinfection, soit à l'aide du soufre, soit avec des étuves à vapeur plus perfec-

MM. Barrât et Vaillant. {Bulletin de l'Office du travail, 1897, p. 454-460.) Citons enfin le rapport présenté au Congrès national d'Assistance de Rouen par M. de Pulligny sous le titre : Les Asiles dcnuil à Paris. {Actes du Congrès, 1897, tome I, p. 392.)

tionnécs, avec ou sans pression. Les grands asiles ont installé des douches tièdes à l'intention de tous les nouveaux arrivants. Le bain du corps et la désinfection des vêtements constituent un véritable service rendu à l'hygiène publique par les œuvres privées.

C'est naturellement dans les grandes villes qu'on rencontre les établissements les mieux installés. A Paris, les quatre maisons de l'Œuvre de l'Hospitalité de nuit, les quatre asiles pour femmes de la Société philanthropique, les trois asiles municipaux pour hommes et femmes, peuvent être comparés aux plus belles installations de l'étranger. On trouve aussi de remarquables aménagements dans les grandes villes de province, à Marseille, Lyon, Bordeaux, Reims, etc. Les conseils de direction de ces établissements publient des rapports annuels qui fournissent de précieuses indications sur le vagabondage urbain.

Tout le monde est d'accord pour reconnaître que les asiles reçoivent à la fois des ouvriers sans travail et des vagabonds. Il serait fort important de déterminer la proportion afférant à chacune de ces catégories. Les statistiques ne peuvent nous fournir aucun renseignement à ce sujet; elles classent les assistés par professions; mais le vagabond indique toujours un métier, sauf à ne jamais l'exercer. Aucun d'eux n'aura la candeur d'avouer un genre d'occupation qualifié de délit par le code pénal.

Les opinions que nous avons recueillies à ce sujet sont donc de pures impressions, personnelles aux présidents ou gérants d'asiles, empreintes d'optimisme ou de pessimisme suivant les tendances d'esprit propres au correspondant.

Dans les asiles de campagne, où on a l'horreur du vagabond professionnel, on nous dit généralement :

« Nous voyons surtout des vagabonds, auxquels se mêlent quelques rares ouvriers de passage. »

Dans les asiles municipaux urbains , la proportion des ouvriers sans travail se relève, les évaluations varient du quart aux deux tiers, suivant les villes.

Les œuvres privées ont, en général, une tendance à juger favorablement leurs pensionnaires. Le regretté M. Moncharville, qui dirigea pendant de longues années la Maison de la rue de Laghouat à Paris, établit une classification qui repose sur une série d'observations : il estime à 30 pour 100 le nombre des vagabonds professionnels, à 20 pour 100 le nombre des arrivants de province qui ne trouveront pas d'occupation immédiate à Paris, à 50 pour 100 le contingent des gens intéressants sans ressources, soit qu'ils sortent des hôpitaux, du dépôt de Nanterre ou de la prison, soit qu'ils aient été expulsés de leur logement, soit enfin que, ayant trouvé du travail, ils n'aient pas encore touché la première paie *.

Un fait particulièrement inquiétant, c'est la fréquence de l'absence de profession chez les jeunes gens de quinze à vingt et un ans. Les rapports de l'Œuvre hospitalière de Marseille signalent 13.335 assistés de cette catégorie reçus en cinq ans dans son asile pour hommes. N'est-ce pas là une conséquence palpable de cette décadence de l'apprentissage dont nous nous plaignions au chapitre précédent? Ces jeunes gens sans emploi perdent tout goût du travail, contractent des habitudes vicieuses et accroissent incessamment cette armée de vagabonds, dont le contingent augmente d'année en année, sur le pavé des villes aussi bien que sur les grandes routes.

Nous avons dit que la plupart des œuvres privées

1. Rapport au Congrès international d'Assistance publique et de Bienfaisance privée, Paris, 1900. (Actes du Congrès, t. V, p. 132.)

s'occupent de faciliter à leurs assistés la recherche d'un placement. Les statistiques accusent malheureusement une décroissance marquée dans le chiffre des placements d'hommes ; les placements de femmes sont plus nombreux, grâce aux comités de dames qui s'en occupent avec un grand zèle à Marseille, Lyon, Bordeaux. Le nombre toujours croissant d'individus sans métier déterminé présente une grosse difficulté pour le placement des hommes. Comment, d'ailleurs, se hasarder à recommander des ouvriers qui ne font que passer par les asiles? Il y en a certainement d'intéressants ; la difficulté est de les reconnaître dans un personnel nombreux et incessamment renouvelé. Le président de la Maison de Laghouat, à Paris, dont nous invoquions tout à l'heure le témoignage autorisé, attire l'attention de ses collègues sur la réserve avec laquelle il convient d'accueillir les pièces produites par les hospitalisés : « Il arrive parfois que ces pièces sont fausses, émanant de fabricants ou vendeurs interlopes dont le métier est, paraît-il, très productif; souvent aussi les déclarations sont mensongères, provenant d'individus qui ont leurs raisons pour dissimuler leur véritable individualité à la vérification journalière de la police des garnis. » Parfois même, c'est le désir de prolonger l'hospitalisation qui fait recourir à de faux noms. Il y a trois ans, dans l'un des asiles de l'Œuvre de l'Hospitalité de nuit, un surveillant ramassa le matin un portefeuille oublié par un assisté et s'empressa de le porter au gérant. Celui-ci y trouva trois séries de pièces d'identité portant trois noms différents ; sur une page du carnet, le possesseur avait indiqué l'emploi qu'il ferait de ces diverses personnalités pour trouver le moyen de coucher pendant les trente jours du mois dans un asile, en dépit des limitations imposées par les règlements.

M. de Pulligny baptisait jadis ces ingénieux exploiteurs de a coucheurs professionnels à nom variable ».

On comprend que de telles expériences imposent une grande réserve aux gérants et présidents. Ausm se borne-t-on généralement aux placements provisoires : hommes de peine fournis aux compagnies de chemins! de fer pour leurs manœuvres de gare pendant Phiver; hommes-sandwichs ou rouleurs de voitures-réclames demandés par les agences de publicité; hommes de corvée pour déménagements, etc.

Il est juste de reconnaître que jamais on n'est en peine pour faire face aux demandes. Malgré le froid et la neige, il se présente toujours plus de postulants que n'en réclame la Compagnie de l'Ouest à la maison de Tocqueville, à Paris. A Marseille, en 1885, pendant l'épidémie cholérique, plusieurs hospitalisés sont entrés dans le service des pompes funèbres qui ne trouvait plus à recruter son personnel.

Dans le but de rendre le secours plus efficace en le prolongeant et d'acquérir une connaissance plus com-i plète de la valeur individuelle des assistés, on a établi dans quelques villes des relations suivies entre les asiles de nuit et les œuvres d'assistance par le travail. Nous trouvons l'exemple le plus complet de cette union à Lyon où les deux œuvres ont fusionné en 1895 pour ne plus former qu'une société unique. L'expérience acquise depuis six ans a prouvé l'excellence de cette organisation ; un grand nombre d'industriels ont pris l'habitude de demander à l'œuvre lyonnaise des ouvriers ou manœuvres depuis qu'ils ont pu constater le relèvement du niveau moral des assistés, par suite de l'élimination de tous ceux qui refusent le travail * .

1, Une expérience intéressante a été tentée à Paris en 18!)9 par une entente entre l'OEuvre de l'Hospitalité de nuit et trois sociétés d'assistance

IV. — On sait que, d'une manière générale, l'assistance par le travail a pour but de substituer à un secours banal et inefiicace, donné en argent, un secours plus important et plus prolongé, accordé sous la forme de travail rétribué. Le plus souvent, ce travail est offert à l'ouvrier valide en état de chômage involontaire dans des ateliers spéciaux où il peut accomplir une besogne facile, à la portée de tous, en échange de laquelle il reçoit un salaire réduit, suffisant cependant pour lui assurer le logement et la nourriture, et lui permettre d'attendre le placement, sans recourir à la charité.

Nous avons déjà rencontré, en parcourant l'histoire du passé, des organisations d'assistance par le travail créées soit en vue d'assurer des secours aux victimes de calamités exceptionnelles, soit en vue d'accorder une assistance permanente à ceux qui ne pouvaient se suffire par eux-mêmes. Ce qui caractérise les organisations modernes, c'est la pensée de trouver dans un travail facile offert à tous un moyen de sélection permettant de reconnaître les gens intéressants, tout en éliminant automatiquement les mendiants professionnels. Subsidiairement, à cette première notion est venu s'ajouter le désir de sélectionner plus complètement ces gens intéressants en les conservant assez longtemps pour les reclasser par un placement définitif, après avoir refait leur tempérament moral.

Ce n'est guère que de 1871 que date cette organisation nouvelle de l'assistance par le travail * . Pendant le siège de Paris, un honorable commerçant, habitant le VIIIe arrondissement, M. Mamoz, avait accepté la mis-

j>ar le travail. On trouvera des détails sur les résultats obtenus dans la Réforme sociale, 1899, t. I, p. 22ii et 646.

1. Sur les essais antérieurs, et notamment la maison de refuge de la rue de Lourcine qui fonctionna de 1829 à 1831, voir de Geiundo, op. cit., t. III, p. 545, et Marcel Lecoq, op. cit., p. 107.

sion d'organiser à la mairie des secours pour les mères de famille sous la forme de confection de gilets et de ceintures de flanelle pour les gardes nationaux. Après le siège, les femmes secourues demandèrent avec tant d'insistance la continuation de l'œuvre que M. Mamoz se décida à tenter de la faire vivre par le seul effort de la charité privée et fonda l'œuvre de l'Assistance par le travail qui a aujourd'hui son siège rue du Faubourg- Saint-Honoré, 153 4. Le travail accordé est exécutée domicile, payé au tarif de la main-d'œuvre courante ; les produits sont vendus dans un magasin central, au siège de l'œuvre. C'est le premier type de la série d'institutions qu'on a qualifiées d'externats'2.

La fondation de M. Mamoz s'adressait surtout à des personnes souffrant d'une gêne momentanée ou permanente, mais ayant une famille et un domicile. Quelques années plus tard, on eut l'ambition d'étendre le secours aux gens sans domicile, désemparés, exposés aux pires aventures par leur dénûment. Presque simultanément deux maisons s'ouvraient à Paris, l'une pour les femmes, avenue de Versailles, 52, sous la direction de la sœur Saint- Antoine, l'autre pour les hommes, créée par M. le pasteur Robin, à Belleville, rue Fessart, 36. Des deux côtés, les assistés sont hospitalisés, astreints à un travail régulier, tout en subissant l'influence d'une atmosphère de moralité chrétienne, de nature à provoquer le relèvement moral du travailleur. C'est le régime de Y internat.

Entre ces deux types s'en est constitué un troisième que nous avons qualifié jadis d'externat contrôlé, et

\. Cf. Maurice Yanlaer, Le chômage de l'ouvrier (Correspondant, 98 nov. 1893).— Louis Riyièke, l'assistance par le travail dans la ville de Paris. [Réforme sociale, 1894, t. II, p. 588.)

2. Louis Rivièue, Les œuvres parisiennes d'assistance par le travail pendant les trois dernières années. [Revue philanthropique, t. IV, p. 470.)

MESURES PREVENTIVES. 181

dont le type le plus connu nous est fourni par l'atelier de l'Union d'assistance par le travail du VIe arrondissement, fondé en mai 1892. La société poursuit un but de relèvement et de placement et conserve ses assistés aussi longtemps qu'il est nécessaire pour arriver à les caser. Elle rémunère leur travail en bons de nourriture et de couchage qui doivent être utilisés dans des auberges avec lesquelles le gérant entretient des relations fréquentes. On assure ainsi un régime qui laisse aux assistés leur indépendance tout en permettant un contrôle discret de leur conduite ; on évite en même temps les dépenses considérables qu'entraîne à Paris la création d'un établissement complet.

Sur ces trois types principaux se sont créées des œuvres nombreuses, aussi bien à Paris qu'en province. Toutes sont reliées par un Comité central de propagande et d'action qui a son siège à Paris, 14, place Dauphine, et a puissamment contribué à la diffusion du mouvement que nous venons d'indiquer * . Chaque œuvre ayant son autonomie complète a pu modifier plus ou moins profondément les traits essentiels que nous avons indiqués. A côté de l'externat donnant du travail à domicile, comme M. Mamoz, M. Eugène Rostand a créé en 1891 à Marseille l'externat avec atelier, accueillant pour un nombre d'heures déterminé le porteur de bons remis par les adhérents2. Ce type est le plus répandu, parce qu'il est le plus facile à organiser et entraîne le moins de risques pécuniaires. Il 'remplit

1. Le tableau d'ensemble exposé en 1900 par le Comité central à la classe US de l'Exposition Universelle contient l'énumération de 62 œuvres d'assistance par le travail, dont 29 à Paris et 33 dans les départements. 11 relève, en outre, 61 groupes de jardins ouvriers qui constituent une forme spéciale d'assistance par le travail de la terre. (Cf. Louis Rivière, les Jardins ouvriers en France et à l'étranger, Paris, 1899.)

2. Cf. de Pullign'y, Assistance par le travail de Marseille. {Réforme sociale, 1892, tome I, p. 173 et 265.)

d'une manière efficace le rôle de « pierre de touche » dont nous avons parlé, sans entraîner une assistance prolongée. Nous le trouvons à Paris dans les ateliers des IIe, VIIIe, XVIe et XVIIe arrondissements, en province à Bordeaux, Rouen, le Havre, Amiens, Cannes, etc.

On trouve réunis les trois types de l'assistance par le travail dans l'Œuvre de l'Hospitalité du travail, avenue de Versailles. Nous avons déjà signalé le régime de l'internat, appliqué aux femmes sans asile qui trouvent un emploi dans une blanchisserie modèle, en attendant le moment où elles pourront s'assurer une place au dehors. Depuis sept ans, la sœur Saint- Antoine a adjoint à cet atelier une œuvre de travail à domicile pour les mères de famille qu'on ne pourrait sans inconvénient éloigner de leur intérieur et séparer du mari et des enfants. C'est donc l'externat, type fondation Mamoz. Enfin l'externat contrôlé est appliqué à l'atelier de menuiserie constitué pour les hommes à l'aide d'un don généreux de M. le comte de Laubespin. Les salaires sont payés en argent; mais les ouvriers peuvent acheter des bons leur donnant droit soit à des repas pris au réfectoire, soit à une chambre dans l'hôtellerie ouverte pour eux, 7, rue Virginie, à quelques minutes de l'atelier. Le prix de la chambre est de 0 fr. 35 par jour. On projette de compléter ce Home par la construction d'une salle où les pensionnaires pourront passer leurs soirées en commun, fumer, lire et écrire sans être obligés d'aller au cabaret.

Presque au même moment que l'œuvre privée de Lyon, la Ville de Paris organisait une entente entre l'hospitalité de nuit et l'assistance par le travail à son asile Nicolas-Flamel, rue du Château-des-Rentiers. Les deux tiers environ des hospitalisés sont occupés dans l'établissement et peuvent y séjourner pendant

vingt jours. On les affecte d'abord aux travaux intérieurs, de manière à pouvoir apprécier leur capacité ; ils sont ensuite répartis entre les diverses industries : fabrication d'allume-feux pour les services municipaux, ateliers de menuiserie et de serrurerie, confection et raccommodage de vêtements et de chaussures pour les hospitalisés. Tous les travailleurs sont occupés uniquement pour le compte de la Ville ; leur salaire leur est payé en argent.

L'administration municipale avait déjà installé précédemment l'assistance par le travail au refuge-ouvroir Pauline-Roland, rue Fessart, créé pour recevoir les femmes et filles momentanément sans travail et sans abri. Le travail de la terre est pratiqué avec succès à la colonie municipale agricole de la Chalmelle près Esternay (Marne), qui est proprement, suivant la définition qu'en a donnée M. Raoul Rompard, « un bureau de placement agricole après épreuve du travail » *. Les rapports annuels du directeur constatent le reclassement de plus de la moitié de ses patronnés, soumis pendant un temps suffisant à la salutaire discipline du travail en plein air2.

C'est également sur la base du travail agricole qu'a été réorganisé le dépôt de mendicité d'Eure-et-Loir, ouvert à Courville en 1894. A la suite d'un lumineux rapport présenté par M. Paul Deschanel à la session

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