Revue philanthropique, août, octobre et novembre
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de Saint-Romain), les acrobates; en hiver, les vagabonds urbains dits « les soleils ». Chaque année, on reçoit un millier de Parisiens désabusés se rendant au Havre pour s'expatrier. Beaucoup reviennent peu après. De Montpellier, on nous signait1, en août et septembre, un passage de chemin eaux venant faire les vendanges dans le Gard, après avoir fait les moissons dans le Sud-Ouest. Au même moment a lieu le retour des ouvriers dits salins, qui ont travaillé aux marais salants de la côte. Il y a là des déplacements réguliers dont il est possible d'établir l'étendue et la durée par une statistique bien faite des asiles de nuit et abris ruraux.
Il ne faudrait pas croire qu'il s'agit là d'une question de simple curiosité. Dans un article justement remarqué, un magistrat constatait naguère que les départements où l'on condamne le plus d'individus sans domicile sont justement ceux que traversent les deux grandes voies que nous venons d'indiquer *. Il en est de même des crimes commis par inconnus et classés sans suite, dont le nombre croît dans des proportions inquiétantes. Leur chiffre total a sextuplé de 1831 à 1895 2.
1. E. Foi'rquet, les Vagabonds criminels {Revue des Deux Mondes, 15 mars 1899). L'auteur de l'article a été charg<'\ comme magistrat, de l'instruction de l'affaire Vacher.
2. Le ministre de la justice constatait, dans son compte rendu pour l'année 1890, que 78 p. 100 des prévenus récidivistt s avaient encouru une ou plusieurs condamnations pour vagabondage (p. xxv et xxvi).
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Gardons-nous cependant de tirer de ces constatations la conclusion que tous les vagabonds sont des criminels. On en trouve qui ont à leur casier trente, quarante condamnations, sans avoir jamais commis undélit contre les personnes ou contre les biens. On peut même dire que, d'une manière générale, le vagabond est un faible et un rêveur. Enfant, il a fui la classe primaire à laquelle il préférait l'école buissonnière; devenu homme, il fuit l'atelier. Il a horreur de la vie régulière, de la journée de travail toujours la même, fastidieuse dans son uniformité. Il veut des émotions, des aventures, dût-il avoir à supporter des privations et des fatigues bien plus pénibles que le travail régulier.
Go côté aventureux et poétique du vagabondage
a séduit les poètes du siècle dernier. Dès 1831, Bé-
ranger chantait « le Bon Vagabond ».
J'aurais pu voler, moi, pauvre homme; Mais non : mieux vaut tendre la main.
Au plus, j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin.
Vingt fois pourtant on me verrouille Dans les cachots, do par le roi.
De mon seul bien on me dépouille :
Vieux vagabond, le soleil est à moi.
Plus tard, Victor Hugo plaçait dans ses Misérables le type inoubliable de Jean Valjean, et il y a quelques années à peine, un autre poète célébrait à son tour leChemineau^.
1. Jean Richepin, le Chemineau, pièce représentée sur le théâtre de l'Odéon en février 1897.
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Dis-leur donc que le gueux, mendiant une croûte, A contempler les champs, qui bordent la grand'route. En fait son patrimoine en s'en réjouissant ; Dis-leur que des pays, ce gueux, il en a cent; Et dis-leur que ce gueux est riche, le vrai riche, Possédant ce qui n'est à personne : la friche Déserte, les étangs endormis, les halliers Où lui parlent tout bas des esprits familiers. La lande au sol de miel, la ravine sauvage, Et les chansons du vent dans les joncs du rivage, Et le soleil, et l'ombre et les fleurs et les eaux, Et toutes les forêts avec tous leurs oiseaux.
Il faut cependant prendre garde. Ce doux fantaisiste est un faible, et un faible éminemment suggestible. Quand le besoin ou la passion parlent, il est à la merci du criminel qu'il rencontrera et qui saura acheter son concours par un repas ou un verre de vin1. Depuis quelques années, des crimes retentissants ont été commis, sur divers points du pays, par des chemineaux ou des roulottiers. Tout le monde connaît les exploits de Vacher, ce sinistre sadique, qui semblait doué du don d'ubiquité, tant ses déplacements étaient rapides ; le sextuple assassinat de Nassandres, celui du curé de Saint-Patrice, celui de la petite Louise Martin à Choisy-le-Roi, sont le fait de vagabonds. En 1899, de hardis coquins renouvelaient aux portes d'Aubagne, dans la banlieue de Marseille, les exploits des « chauffeurs »
1. Gamahut, l'assassin de la veuve Ballerich, était un vagabond enrôlé la veille par les fauteurs du crime ; il n'avait encore encouru que des condamnations pour vagabondage ou mendicité. Son premier crime l'a conduit à l'échafaud.
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d'il y a cent ans. Tout récemment, le monstrueux assassin de Corancez prétendait rejeter son crime sur des vagabonds inconnus, et personne ne s'étonnait de cette hypothèse.
De tels faits justifient l'inquiétude de nos campagnes et les réclamations de leurs représentants. Les sociétés nationales et locales d'agriculture, les conseils généraux se sont émus; leurs plaintes sont arrivées plusieurs fois à la tribune de la Chambre des députés. Les sociétés d'étude ont préparé des projets de réforme, ceux de leurs membres qui font partie du Parlement se les sont appropriés en leur donnant la forme de propositions de loi. A chaque session, la Chambre promet d'examiner la question toujours maintenue à son ordre du jour.
Ce petit livre a pour but d'exposer le mouvement qui s'est ainsi produit dans notre pays, d'en faire comprendre les causes et l'origine, de suggérer, la solution à lui donner. Pour trouver la cause, nous avons dû remonter dans le passé et préciser le point où s'est produit l'accident qui, comme un caillou engagé dans un engrenage, a amené la rupture d'un organe essentiel et arrête le fonctionnement de toute la machine. Pour indiquer la réparation à faire, nous sommes allé à l'étranger demander conseil aux spécialistes qui ont su le mieux régler l'appareil destiné à obvier à un fléau qui est de tous les pays et de tous les temps. Nos
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contemporains, toujours pressés, n'ont guère le temps de lire de gros livres ni de recourir aux documents originaux; nous nous sommes efforcé d'en faire pour eux le dépouillement en condensant sous un petit volume beaucoup de faits et de textes. Notre but sera rempli si nous avons pu faire comprendre l'intérêt de la question au public qui s'en préoccupe, aux législateurs appelés à la résoudre. Elle dépasse de beaucoup le but immédiat qui frappe tout d'abord, la nécessité de garantir les populations rurales contre une gêne ou une dépense. Nous espérons montrer que la répression du vagabondage a des rapports directs avec la criminalité générale. Celle-ci commencera certainement à décroître le jour où on sera parvenu à mettre un terme à des agissements qui favorisent la paresse et amènent le déclassement de milliers d'existences, au grand préjudice de la patrie française et de l'ordre public.