CHAPITRE PREMIER
I. — Ce n'était point un spectacle banal que celui que présentaient les routes de France au début du quatorzième siècle. En dépit du mauvais état de ces chemins « royaux, publics ou de traverse * », auxquels il arrivait fréquemment de se trouver « moult empiriez, dommages ou affondrez 2 », en dépit des nombreux péages, marqués par une billette ou barillet que les tenanciers avaient soin de reculer aussi loin que possible 3, on y rencontrait incessamment une foule grouillante et bigarrée, circulant du nord au midi, de l'est à l'ouest. Le monde entier semblait atteint de cette « currendi libido », dont parle un ancien chroniqueur.
1. Dans les Coutumes de Beauvoisis, Philippe de Beaumanoir distingue diverses sortes de voies publiques : le sentier de4pieds, la carrière de 8 pieds, le chemin de 32 pieds, le chemin de Jules César de 64 pieds.
2. Charles VI, ordonnance du 1er mars 1388, dans Isambert, Anciennes lois françaises, t. VI, p. 663.
3. Georges Picot, Histoire des États généraux, Paris, 1872, 1. 1, p. 210. Les États généraux de 1358 stipulent des garanties contre les exactions des agents financiers qui arrêtaient les marchands sur les routes sous prétexte de visiter les ballots et de faire payer les droits, en réalité pour rançonner les voyageurs.
Ce n'était, il est vrai, que de loin en loin qu'on apercevait de hauts et puissants seigneurs, barons ou évêques, voyageant à cheval ou en litière, accompagnés d'une escorte de gens armés, toujours libéralement accueillis dans les châteaux ou les abbayes. Mais, chaque jour, des hôtes nouveaux arrivaient dans les auberges, désignées de loin par un bouquet de houx suspendu à l'extrémité d'une longue perche, comme celui qui attirait jadis l'attention des pèlerins de Canterbury *. C'étaient des marchands, souvent italiens ou flamands, qui conduisaient leurs denrées aux foires de Champagne, de Lyon ou de Beaucaire; c'étaient des pèlerins se rendant aux sanctuaires fameux de Saint- Jacques de Compostelle ou de Rocamadour, soit pour leur propre compte, soit pour celui d'un mort qui avait pourvu par son testament aux frais du voyage. On y trouvait aussi des moines mendiants, fils de saint François ou de saint Dominique, constamment en quête d'âmes à sauver, d'hérétiques à convertir; des clercs et des étudiants, se rendant d'une Université à une autre, débitant des poésies originales, tantôt épiques, tantôt plaisantes et humoristiques 2.
Puis c'étaient des personnages d'une catégorie inférieure, des ménestrels, joueurs de luth et de harpe, charlatans, dansant, chantant, avalant du feu, conduisant des bêtes apprivoisées ou montrant des marionnettes; des barbiers, herbiers, guérisseurs ambulants, vendant leurs remèdes pour tous les maux.
i. J.-J. Jlsserand, La vie nomade et les routes en Angleterre au XIVe siècle, Paris, 1884, p. 69.
2. Les plus connues de ces œuvres poétiques sont les Carmina Burana, tirés d'un manuscrit du onzième siècle découvert dans l'abbaye de Benediktbeuren (Haute-Bavière). On y trouve un mélange de sensualité païenne et de mysticisme chrétien, de bon sens et de facéties qui en font une perle de la poésie lyrique primitive. Scheffel s'en est largement inspiré dans son recueil de chansons de table intitulé : « Gaudcamus ».
On y trouvait enfin des gens fort peu recommandables, des criminels échappés à la potence, serfs en rupture de ban, ouvriers fuyant leur corporation, frères lais chassés de leur couvent dont ils conservaient l'habit, le discréditant par leurs vices, faux pèlerins, faux pardonneurs, faux ermites...
Tout ce monde colportait les nouvelles, dénonçait les abus et les violences, répandait les idées de réforme et de changement. Comme le dit un de leurs historiens les plus récents, « ils propageaient certaines notions d'étendue et de vie active que les immobiles n'auraient pas eues sans cela » * .
Dans ce personnel mêlé, on peut bien supposer que les pauvres n'étaient pas rares, les mendiants encore moins. Ils n'excitaient toutefois ni étonnement, ni répulsion. L'Eglise prêchait l'aumône aux riches et admettait comme conséquence que les pauvres ont le droit de la solliciter; les moines mendiants invoquaient l'Évangile quand ils prêchaient que les richesses et le bien-être sont plus dangereux pour l'âme que la pauvreté et la mendicité. Les jeunes clercs sans ressources jouissaient, dans les écoles secondaires comme dans les Universités, de ces secours gratuits que le concile de Vienne qualifie de « privilège de bon vouloir ». Un étudiant pauvre cherchait à gagner sa vie en se mettant au service d'autrui; les savants en engageaient fréquemment. L'écolier ne se trouvait pas plus humilié de remplir auprès de son maître l'office de serviteur que le page ne croyait s'abaisser en servant son seigneur 2.