II AVRIL
Le second jour d'avril de l'an 1671, le P. Georges Masenius mourut à Prague en odeur de sainteté. La pureté de cœur et l'humilité furent pendant les quarante années qu'il vécut dans la Compagnie ses deux vertus de prédilection. Aussi se portait-il avec une extrême ardeur à tout ce qui pouvait donner beaucoup de peine et peu d'honneur, comme les missions au milieu des hérétiques, ou l'enseignement du catéchisme aux pauvres et aux enfants. Il exerça ce dernier ministère en particulier pendant vingt-huit ans. Chaque matin, à son réveil, le P. Masenius s'animait par ces paroles : a Georges, n'oublie pas que tu es l'enfant de Dieu. Gardetoi de dégénérer en quoi que ce soit «. Quand ses travaux apostoliques ne le réclamaient pas au dehors, on le trouvait presque toujours dans sa chambre, à genoux, traitant avec Notre-Seigneur du salut des âmes et de sa propre sanctification. A sa mort, arrivée dans la soixante-troisième année de son âge, la ville de Prague lui rendit ce beau témoignage : « Saiicte inter nos vixit; il a mené parmi nous la vie d'un saint ».
Summar. vitae defunctor. Provinc. Bohem. (Archiv. Rom.). — Schmidl, Histor. Provinc. Bohem., t. 5, part. 4^ , lib. 5, n. 193, p. 672 et passim. — Patrignani, Menolog., 2 april., p. 15.
II AVRIL. P. EHRENFRIED KREUTZEN. 307
* Le deuxième jour d'avril de l'an 1704, mourut à Lunéville le P. Ehrenfried Kreutzen, né en Saxe d'une noble et opulente famille, mais malheureusement engagée dans l'hérésie. 11 se convertit à Rome et, désireux de se donner sans réserve à Jésus-Christ, embrassa la règle de saint Ignace. De retour en Allemagne, il y fut chargé de l'éducation des enfants de Charles V, duc de Lorraine ; et à la mort de ce prince, il devint le confesseur, et on peut ajouter le confident et l'ami du nouveau duc Léopold I*'". Le P. Kreutzen méritait cette confiance. Sans parler de ses qualités d'esprit et de cœur et même des avantages extérieurs de sa personne qui faisaient de lui un gentilhomme accompli, il possédait toutes les vertus qui inspirent le respect et la vénération. Sa modestie était angélique ; à la cour, il ne jeta jamais les yeux sur une femme. Sa charité pour les pauvres, écrit de lui le P. Modo, Recteur du collège de Nanc}' dont nous citons textuellement les paroles, sa charité était « sans égale. Il se chargeoit de leurs causes préférablement à toute autre... sa porte leur estoit ouverte à toute heure... Il les soulageoit non seulement de ses soings..., mais encore de sa bourse... ».
Sa conformité à la volonté de Dieu, sa patience, son amour de la croix et de l'oraison, parurent avec un éclat extraordinaire dans les cruelles douleurs d'un mal étrange qui firent des trois dernières années de sa vie une sorte de martyre. C'était une excroissance de chairs corrompues dans la bouche du côté droit. Après quelques tentatives infructueuses qui n'amenèrent qu'une amélioration momentanée, le malade fut envoyé à Paris. « Ce fut le lieu de ses douleurs, dit le P. Modo. Il souffrit tout ce qu'un homme peut
souffrir. II semblait que Dieu l'eust livré à la chirurgie comme un sujet sur lequel elle pust exercer sa cruauté. La plus violente opération fust celle où on lu}^ scia et arracha la mâchoire droite ; on dit qu'elle dura quatre heures, et que les chirurgiens qui la firent... suoient à grosses gouttes. Pendant tout ce temps-là, le Père parust immobile, sans gémissement et sans clameur, et parce qu'une fois seulement il luy arriva de pousser un soupir au ciel en invoquant le nom de Dieu, il s'en accusa comme d'une grande lâcheté, et en demanda pardon... ».
Au bout d'une année, le P. Kreutzen revint en Lorraine avec quelque apparence de guérison. Ce n'était qu'une trêve, et le terrible mal reparut bientôt aussi vivace qu'auparavant. II ramena toutes les tortures ; chaque jour il fallait recourir au fer et au feu pour arrêter sa marche envahissante. Après chaque opération, l'héroïque disciple de Jésus crucifié se jetait à genoux, et, disent les témoins oculaires, « il demeuroit en cette posture près de deux grandes heures ». Lorsqu'on lui eut interdit cette fatigue à cause de l'état de faiblesse où il se trouvait, il se plaignit « qu'on luy ôtoit l'unique douceur et l'unique consolation qui lu}- restoit dans la vie ». Enfin Dieu prit pitié de son vaillant serviteur et lui donna la couronne de patience si noblement conquise. Le P. Kreutzen mourut à l'âge de cinquante-deux ans, il en avait passé vingt-six en religion. Ses restes furent transportés de Lunéville à Nancy et inhumés dans l'église du collège de la Compagnie,
Lettre du P. Pierre-Antoine Modo, Recteur du collège de Nancy. Archives de la Meurthe. Titres et pap. des ex-Jésuites, liasse 45. Histoire française du collège de Nancy, seconde partie (Archiv. doni.j. — SommervoGEL, Biblioth., t. 5, p. 1149, article Modo, C.