XXVI SEPTEMBRE. P. JEAN-MARIE CRIVELLI
après, les vieillards se rappelaient encore les paroles enllammées qui leur avaient fait verser tant de larmes.
Mais ces éclairs étaient rares et de courte durée, et la belle intelligence du P. Crivelli se voilait bientôt d'épaisses ténèbres. Dans ce douloureux état, il ne laissait pas de se survivre encore à luimême. Toutes les vertus qu'il avait pratiquées durant sa vie continuaient à s'épanouir, l'obéissance, la charité, la modestie, la reconnaissance pour les plus légers services, la douceur et la patience au milieu des moqueries des enfants. Le matin, il entendait toutes les messes qui se disaient à l'église ; le soir, il récitait sans fin son bréviaire. Quand il était dans sa chambre, on le trouvait presque toujours à genoux et en prière.
Quinze années se passèrent ainsi. Enfin son purgatoire allait finir. Le P. Crivelli malade était étendu sur sa couche. Tout à coup, on ne sait comment, son crucifix de mission se détacha de la muraille, et tombant à terre, se brisa en trois morceaux. Aussitôt, suivant la prédiction de la Vénérable Véronique Giugliani, il recouvra le parfait usage de sa raison, et avertit le Père Recteur du collège qu'il ne lui restait plus que trois jours à vivre. Il reçut les derniers sacrements avec une admirable piété, et s'endormit, plein de joie et d'espérance, dans le baiser du Seigneur. Une foule nombreuse accourut à ses funérailles, comme à celles d'un saint. Trois ans après, quand on ouvrit son tombeau, on trouva son corps entièrement conservé et sans aucune trace de corruption. Le P. Crivelli était Agé de f[uatre-vingt-deux ans, dont il avait passé soixante-trois dans la Compagnie.
Vita (Ms.) del P. Giovanni Maria Crivelli dclla Provincia Roniana ( Arc/iiv. Rom.). — Mazzolaiu, Comment, et EUog., p. 153. A. I. — T. II. — 44.
XXVIl SEPTEMBRE
Vers le vingt-septième jour de septembre de l'an 1G61, mourut à Santo-Domingo, martyr de l'obéissance à une des règles de la Compagnie, le P. Dominique Molineli, noble Génois et Provincial de la Nouvelle-Grenade, où il était vénéré comme un saint. Le récit des souffrances qu'avaient eu à endurer les premiers fondateurs de cette mission, et des magnifiques conquêtes d'ames qu'ils avaient opérées à ce prix, lui fit solliciter la grâce d'aller les rejoindre après ses études. 11 y trouva des épreuves plus pénibles encore que toutes celles qu'il avait pu se figurer, quand au milieu des premières réductions qu'il arrosait de ses sueurs dans la Serrania de Morcote, il se vit enlever subitement, ainsi que ses compagnons d'apostolat, par l'archevêque de Santa-Fé, tout pouvoir d'enseigner la parole de Dieu, et d'administrer les sacrements de baptême et de pénitence aux infidèles et aux néophytes, dont la garde fut confiée à des prêtres séculiers. Plus de trente ans après, ces pauvres Indiens pleuraient encore le départ de leurs apôtres; et l'un d'eux disait à un missionnaire: « Ah! mon Père, autrefois, quand le P. Molineli parcourait cette terre, nous étions tous des saints » ! Pour gagner plus d'Ames à Jésus-Christ, ce généreux apôtre avait appris jusqu'à huit langues sauvages ; aussi l'on peut juger du déchirement de son cœur, quand il lui fallut
XXVII SEPTEMBUli. I>. DOMINIQUE MOL)?s'ELI. 347
laisser sa vie de chasseur d'àmes, et monter dans une chaire de théologie ; il obéit néanmoins sans murmure, et s'appliqua avec tant d'ardeur à remplir son nouvel ollice, que l'étude lui échaufl'a le sang- et lui fit contracler une sorte de lèpre, dont la douleur cuisante ne lui laissa plus aucun repos.
Il ne cessa pas cependant de travailler au salut des pécheurs, partout où l'obéissance l'envoya pour essayer de se guérir; et trouvant qu'il soulîrait encore trop peu pour Notre-Seigneur, il se flagellait chaque jour et ajoutait à son oraison une ou deux heures qu'il retranchait à son sommeil. A Santo-Domingo, où il passa ses dernières années, on l'appelait le père des pauvres, des prisonniers, des malades et des esclaves. Il mendiait pour eux, et plaidait leur cause comme celle de Jésus-Christ ; repoussé une fois assez durement par le gouverneur, il n'eut besoin pour le fléchir que de cette seule réponse : « Monseigneur, je vous promets de ne jamais vous importuner pour moi ; mais je ne puis cesser de vous prier pour mes pauvres; car leur cause et leurs intérêts sont les intérêts et la cause même de Dieu » ! Atteint de sa dernière maladie, au moment où il allait commencer la visite de sa Province, il vit aussitôt que le médecin n'entendait rien à la nature de son mal et ne faisait que l'envenimer. Pressé par son compagnon de se traiter lui-même : « Non, mon Frère, répondit -il, car notre Père Ignace nous a ordonné d'obéir aux médecins du corps comme à nos supérieurs; et si je meurs, il me sera doux de mourir en obéissant ».
Cassa.ni, Historia de la Provincia ciel Nuevo-Rcyno de Granado, p. 48 et suiv., .')13 et siiiv. — Borda, Historia de la Compahia de Jésus en la Nueva Granada, Puissy, 1872, t. 1, p. 93.