XVIII AOUT
Le dix-huitième jour d'août de l'an 1662, mourut dans les fers au Japon, le P. Metello Saccano; il appartenait à une noble famille de Messine, et était entré dans la Compagnie, après une jeunesse orageuse et quelques mois seulement d'études, à l'âge d'environ vingt ans. Le P. Placide Giunta venait, peu de temps auparavant, d'établir une nouvelle congrégation, vulgairement appelée La Nasse, du but et des moyens qu'elle se proposait. Un petit nombre d'hommes, d'une vertu éprouvée, en formaient comme le corps d'élite, et s'y enrôlaient, par une consécration spéciale, au service de la Mère de Dieu ; mais les portes de la chapelle étaient indistinctement ouvertes à tout venant, et les assemblées avaient lieu chaque soir, aux premières heures de la nuit. Beaucoup de pécheurs incorrigibles, que la seule curiosité avait attirés d'abord en passant, s'y laissaient prendre bientôt, à l'appât des saintes industries imaginées par le zèle des âmes ; et ce fut là que se laissa prendre aussi, à dix-neuf ans, le jeune Saccano. A peine se fut-il confessé de toutes les fautes de sa jeunesse, que la grâce le transfigura en un autre homme. Il ne voulut plus vivre que pour Dieu ; et comme jusqu'alors il n'avait fait malheureusement aucune étude, sa première pensée fut d'entrer, en qualité de Frère Coadjuteur, dans la Com-
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pagnie. Mais le P. Giunta, persuadé qu'avec les méthodes qui faisaient du latin une langue vivante, il arriverait à le parler et à l'écrire en une année, lui persuada d'en faire l'essai ; son espérance ne fut pas trompée.
Dix ans plus tard, Metello Saccano s'embarquait à Lisbonne pour l'Orient. Voici quelques traits des lettres où il rendait compte à ses frères d'Europe de ses premiers travaux au Tonkin. « Il n'est ici aucun genre de douleurs du corps et de l'àme que l'apôtre ne doive être prêt à souffrir joyeusement pour Jésus-Christ. C'est peu d'errer à pied par les plus rudes sentiers des montagnes, en proie à la lièvre, sans lit, sans médecin, sans remèdes ; ou d'endurer le froid et le chaud, la faim et la soif, jusqu'à tomber presque mort d'épuisement, sans compter la rencontre des serpents et des bêtes sauvages : tout cela n'est rien auprès de la rage des hommes, et de leurs outrages, de leurs chaînes, de leurs supplices, et de la plus cruelle mort à laquelle nous sommes voués » ! Le P. Saccano avait été soumis en effet à toutes les tortures ; il allait probablement expirer dans le supplice de l'eau, lorsqu'au moment où les bourreaux se préparaient à la lui faire rendre avec son sang, en lui frappant le ventre avec de lourds bâtons, tout à coup, sur un ordre venu du palais, les satellites le transportèrent dans les appartements du roi, qui chargea ses propres médecins de prodiguer leurs soins à l'homme de Dieu.
Nommé peu de temps après supérieur des missions de la Cochinchine, il y courut les mômes dangers, et y souffrit presque les mêmes douleurs. Trois fois les infidèles s'emparèrent de lui et le chassèrent en exil. Une fois même, il fut condamné à mort avec sept de ses néophytes qui subirent en effet le martyre. Maia
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hélas ! écrivait-il avec un humble sentiment de sa misère, Notre- Seigneur ne l'avait pas trouvé digne de mourir pour lui ! Dieu lui réservait l'honneur d'être le dernier martyr de la Compagnie au Japon. Après plusieurs vaines tentatives pour aborder à ces rivages qui semblaient désormais inaccessibles, il parvint à y toucher enfin ; mais il fut presque aussitôt découvert et chargé de chaînes. Bien que le détail de ses derniers combats nous ait été soigneusement dérobé par les infidèles, on a su néanmoins avec certitude, de la bouche du P. Intorcetta, missionnaire en Chine, qu'il avait péri au fond des cachots, épuisé de tortures pour l'amour de Jésus-Christ.
Aguilkra, Histor. Proi'inc. Sicul., t. 2, p. 817 seqq.
* Le dix-huitième jour d'août de l'an 1671, mourut dans une maison de campagne près de Gênes, emporté par une attaque d'apoplexie, le P. Jules-Ambroise Spinola, de cette illustre famille qui a donné plusieurs de ses membres à la Compagnie. Laissé à dix-sept ans, par la mort de son père et de sa mère, unique héritier d'une brillante fortune, et en pleine possession de son indépendance, il voyait le plus séduisant avenir se dérouler devant ses yeux, lorsque tout à coup, au grand étonnement du monde, il dit adieu à toutes ces espérances, et alla s'enfermer à Rome au noviciat de la Compagnie de Jésus. Cette résolution magnanime toucha si vivement le Père Général Claude Aquaviva, qu'il voulut conduire lui-même le jeune homme à Saint-André, et deux ans après, recevoir ses premiers vœux.
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Cependant la constance trAmbroise Spinola fut mise à l'épreuve ; la pensée lui vint de reprendre ce qu'il avait quitté ; cette vie de renoncement lui inspirait un insurmontable dégoût. Mais dès qu'il eut découvert sa tentation au Maître des novices, il recouvra la paix. Alors effrayé du péril qu'il avait couru : « Si jamais, dit-il, je viens à parler de quitter la Compagnie, je vous en prie, liezmoi comme un fou ». Le nuage s'était dissipé sans retour : pendant plus de soixante ans, le P. Spinola demeura l'un des plus fidèles et des plus dévoués enfants de saint Ignace. Ses qualités éminentes ne tardèrent pas à l'appeler au gouvernement des Nôtres. Recteur du collège de Gênes et du Séminaire Romain, Préposé à cinq reprises différentes de la maison professe de Gênes, il fit paraître partout une sagesse et une charité dignes de notre Bienheureux Père. Toutes les souffrances de l'àme et du corps avaient le don de l'émouvoir. 11 faisait l'aumône avec une libéralité magnanime qui puise dans le trésor toujours plein de la Providence. Plus ses propres charges étaient lourdes, plus il aimait à donner ; c'était même une de ses maximes : « Quand je me trouve dans quelque pénurie d'argent plus grande, mon remède est de faire un peu plus d'aumônes au dehors ».
Mais les préférences de sa charité étaient pour ses frères et pour les âmes. Une année, plus de cent religieux tombèrent malades à la fois au Collège Romain ; les supérieurs étaient eux-mêmes retenus par la fièvre. Dans une situation si difficile, le Père Général Mutins Vitelleschi ne crut pouvoir mieux faire que de s'adresser à son dévouement et à son esprit d'initiative et d'organisation, et, raconte son historien, le P. Spinola pourvut si parfaitement à tout, que les malades n'auraient pu attendre et plus de
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sollicitude et plus d'attentions de leurs propres mères. Il avait une grâce spéciale pour consoler les âmes et les rassurer dans leurs doutes. Il puisait les lumières et l'esprit de persuasion dont il avait besoin, dans un commerce intime et habituel avec Dieu. Ses Méditations sur la vie de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des Saints sont un beau monument de son zèle et de sa piété. Le P. Patrignani les compare à la manne qui s'adapte à tous les goûts. « En Italie, dit-il encore, elles sont le livre préféré des âmes pieuses, dans le monde aussi bien que dans la religion ; et quand on parle de méditations, nul auteur n'est plus souvent cité que le P. Spinola ».
Ce grand serviteur de Dieu mourut dans la soixante-dix-huitième année de son âge et la soixante-et-unième depuis son entrée dans la Compagnie, emportant au ciel l'innocence de son baptême.
SoTUELLUs, Bibliolh. Scriptor. Soc. Jesu, p. 199. — de Backer, Bihlioth., l^''^ édil., t. % p. 580. — Patrignani, Menol., 18 ogosto, p. 156.