XXI MARS
Le vingt-et-unième jour de mars de l'an 1650, moururent dans les flots, martyrs de leur dévouement au salut des âmes, le P. Félix MoRELLi, l'un des plus illustres missionnaires du Tonkin, et son compagnon d'apostolat et de naufrage, le P. François Monte-
FUSCOLl.
Dès la seconde année de son arrivée au Tonkin, le P. Morelli rendait compte en ces termes au P. Vitelleschi, Général de la Compagnie, du genre de vie que le zèle des âmes lui avait fait embrasser : « Je suis entré dans ma mission à travers des marais fangeux, où je m'enfonçais à chaque pas jusqu'à mi-jambe. Dans nos voyages, du reste, nous allons ici toujours à pied, et même pieds nus. Le sol de nos cabanes me sert de siège et de lit, et j'y dors tout habillé, sans autre précaution que de m'envelopper d'une pauvre couverture. Le pain nous est inconnu ; seulement les vaisseaux portugais qui viennent ici de Macao, nous laissent un peu de biscuit pour nos malades ; mais nous ne pouvons en espérer le renouvellement qu'à leur retour, qui n'arrive pas tous les ans ».
Ce n'étaient là néanmoins que les débuts du P. Morelli ; bien d'autres souffrances l'attendaient dans les montagnes et les halliers
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qui servent de l'cpaire aux tigres. Ses g-uides les plus familiarisés avec les périls ou la fatigue refusaient parfois d'avancer, et il ne triomphait qu'à grand' peine de leurs frayeurs. Dans une expédition de ce genre au milieu des bois, Dieu lui Ht rencontrer un jour, pour prix et consolation de ses peines, une pauvre chrétienne de quatorze ans, abandonnée par des maîtres inhumains ou par ses parents idolâtres, dans un épais fourré d'épines c[ui lui servait de refuge ; elle était couverte de plaies cl de vers, cl n'avait plus même la force de se remuer. Le Père s'approcha, la confessa et lui demanda ensuite si elle ne désirait pas sa guérison. « Guérir ou mourir , répondit l'enfant, ou demeurer en cet état, peu m'importe en vérité, ô mon Père, pourvu (pie je sois comme il plaît à Dieu. Mais il me semble que la santé ne saurait m'apporter autant de consolation que j'en éprouve d'avoir <juelque trait de ressemblance avec Jésus crucifié » ! Et versant un torrent de larmes : « Oh ! ne croyez pas, ajouta-t-elle, ([ue je pleure ainsi de tristesse ; mais c'est ce peu de ressemblance avec mon Sauveur qui me fait pleurer de joie ».
Le P. Morelli avait su se g-agner l'alfection d'un des fils du roi, héritier présomptif de la couronne. Peu de temps après son élévation au trône, ce jeune prince voulut donner au missionnaire le plus éclatant témoignage d'affection qu'il fût en son pouvoir d'accorder au plus favorisé de ses sujets ; il lui ens'oya \a formule solennelle par laquelle il l'adoptait pour son fils, et voulait qu'à l'avenir on l'appelât Phucon, c'est-à-dire, homme loyal et prudent. Trois ans après, le P. Morelli était allé chercher de nouveaux secours à Macao ; il revenait avec le P. Montefuscoli, et déjà le soir du vingt mars, il apercevait l'embouchure du grand lleuve qui de-
XXI AFARS. — • P. FÉLIX MORELLI. ' Z^t9
vait le porter à la capitale, lorsqu'au milieu de la nuit suivante, son vaisseau fut jeté par la mer contre les écueils. Quelques-uns (les passagers et des matelots parvinrent seuls à se sauver à la nage. Les deux missionnaires pouvaient tenter la môme voie de salut ; mais la vue d'une foule de chrétiens et d'infidèles qui allaient périr sans secours les retint ; ils demeurèrent au milieu d'eux, pour leur ouvrir le ciel par l'absolution ou le saint baptême. A la nouvelle de ce naufrage, le roi, saisi de douleur, se hâta d'envoyer un mandarin à la recherche des restes du P. Morelli ; et quand ou les eut retrouvés sur la plage, il ordonna de les transporter solennellement dans la province de Thin-Hoa, lieu destiné ii la sépulture des princes de la famille royale du Tonkin.
Patkignvxi, Menol. , "21 marzo. p. 146. — Bartoli, La Cùia, l. \^ p. 1093. — MARiNr, Missioni. . . del Giappone e Tuinkino, l. 2, p. 221. — DE MoNTKzox, Mission dc la Cochinchinc et du Tonkin, p. 59, 382.