XXVII JANVIER. — P. ETIENNE TUCCI
Ce fut alors qu'il acquit ce renom de prince des poètes latins et des orateurs de son siècle, au jugement du célèbre Antoine Muret, et composa ses tragédies sacrées de Nabiichodonosor, de Goliath, et autres qui remuèrent toute la Sicile. Enfin le P. Everard Mercurian, jaloux d'appliquer un pareil homme à de plus importants ministères, lui ordonna de venir faire, à trente-six ans, sa théologie au Collège Romain. On vit alors avec stupeur, qu'au milieu des travaux mêmes de l'enseignement , il avait déjà tout embrassé et tout appris, sans le secours d'aucun maître. Sciences sacrées et profanes, annales de tous les peuples et de tous les temps, Ecriture sainte et droit ecclésiastique , philosophie et théologie : tout lui était déjà familier. Le P. Alphonse Salmeron avouait même lui être très redevable de solutions fort délicates sur des passages presque insolubles des Livres saints. Aussi dès sa seconde année de théologie, recevait-il Tordre d'aller enseigner le dogme à Padoue; son premier traité sur les Personnes divines était aussitôt recueilli et publié à son insu par ses élèves ; de là, il passait à Lorette pour y résoudre les innombrables difficultés de conscience, proposées chaque jour aux pénitenciers de la sainte Chapelle par les pèlerins de toutes les nations du monde ; bientôt Rome le redemandait comme collègue de Suarez, et président de la commission réunie pour rédiger le Ratio Studiorum de la Compagnie.
Religieux d'une pureté de vie irréprochable et d'une éminente vertu, le P. Tucci était cependant parvenu à la maturité de son âge, sans être encore devenu un saint. La mort d'un scolastique, regardé comme un ange au Collège Romain, et la parfaite image, dit le P. Aguilera, de saint Louis de Gonzague, devait achever
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l'œuvre de sa perfection. L'agonie du jeune mourant fut vivement troublée par la crainte et le regret de n'avoir pas correspondu avec assez de fidélité à la grâce; et comme le P. Tucci, qui l'assistait à ses derniers moments, lui parlait des joies du paradis et de la miséricorde divine : « Ah ! mon Père, répondit le religieux, si vous sentiez combien est terrible pour une âme, à l'heure où je me trouve, tout ce qui peut blesser les regards de Dieu ; et si vous attendiez comme moi, de minute en minute, 1 arrêt du souverain Juge; au lieu de me montrer une couronne, que vous m'aideriez bien plutôt à pleurer et à demander grâce » ! Ces paroles s'enfoncèrent comme un trait au plus profond de l'âme du P. Tucci. Il les médita au pied de la croix, et commença aussitôt cette vie de prière et de sacrifice, toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ crucifié, que rien ne devait plus interrompre ni modérer. 11 s'enveloppa tout le corps de plusieurs chaînes de fer, et d'un cilice, dont malgré les plus cruelles infirmités, il ne se dépouilla jamais dans la suite, et dont la mort même le trouva encore tout armé. Quatre ou cinq heures de sommeil pris en cet état sur une planche nue, étaient tout le repos qu'il accordait à la nature ; encore ne manquait-il jamais de le faire précéder, de l'interrompre et de le terminer par une rude flagellation.
Mais ce n'était qu'un prélude, car Dieu devait mettre le P. Tucci, comme autrefois le saint homme Job, à l'épreuve de douleurs bien autrement vives. Une tumeur se forma derrière son cou, et prit bientôt de tels développements qu'elle égalait la grosseur de sa tête. Son poids dépassait onze livres, et elle ne lui permettait, ni de se coucher ni même de s'appuyer, et il en vint à ne