UN PAYSAGE. 1Ô
à des légions de soi-disants défenseurs , chenilles qui la rongent , et leur constitue , comme aux poètes , un majorât dans la banqueroute. Dans l'ordre civilisé , les charançons font la récolte. A la suite d'une année d'abondance, qui fit baisser le coût de la mouture avec le prix des grains , le possesseur de l'île , trop faible de moitié contre l'isolement et l'escompte , s'était vu dans la nécessité de prendre la fuite , laissant pour gage un domaine improductif à des créanciers malheureux et impitoyables. Sa fuite les avait désarmés. Aucun d'eux n'osait poursuivre l'expropriation, dans la terreur du timbre et des hommes de loi. Le fisc attendait qu'on y mit la main, et n'osait y toucher lui-même. Ainsi déchue et tombée dans les harmonies de la misère , cette ile servait particulièrement de rendez-vous. Les amateurs des désastres pittoresques et des réactions de la simple nature ; s'y rendaient en bateau lors des parties de pêche et de promenades qu'ils hasardaient sur l'Ain et le Rhône. Ils n'avaient jamais assez d'admiration pour les détails de ce délabrement , type des guenilles à doublure
I4û MENSONGE.
de soie que Louis XV faisait construire à des prix tous, entre les grilles dorées du petit Trianon ; au moins , à Trianon , la consigne était de n'y laisser entrer qui que ce fût , et le maître , protégé par des bayonnettes, pouvait admirer sans péril la rusticité de ces masures millionnaires où Madame Dubarry négligeait un instant la France pour des moutons. A Loiserolles , la consigne municipale était tombée en désuétude avec la disparition du poteau. Le principal attrait de l'ile consistait dans la profondeur des points de vue déployés à la ronde , amphithéâtre à trois issues dans la perspective d'une triple vallée. Là , toutes les infirmités du morcellement , groupées de hauteurs en hauteurs , se succédaient à travers les brouillards de la perspective et du Rhône , avec un luxe original de fossés, de petits murs chargés d'autres petits murs, d'écroulemens sur écroulemens ; le regard se promenait sur une chaîne sans interruptions de chaumières basses et boudeuses , de ruelles étouffées , de sentiers à se rompre le cou, tracés à la marge des fondrières; le tout enveloppé de plantations exposées à la raideur