‹ Mensonge (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · UN PAYSAGE · texte numérisé non relu

UN PAYSAGE

des torrents, grâce aux percées des bûcherons dans les forets. Des montagnes bordaient l'horison, semées par flots, crevassées et mortes, fendues par les ravins, couronnées déneige. Séjour de capucin ou de poète; véritable paradis terrestre pour les artistes et les corbeaux,

Il ne manquait plus qu'un duel à cette ile , pour que tout y fut en harmonie.

Satisfaction.

En substance, les plus magnifiques bulletins se réduisent à ceci :

« Dix mille prisonniers sont en notre pou- » voir ; envoyez-moi trente mille homme! » Je lève des contributions sur les pays » vaincus; n'oubliez pa> de m'expédier au » plutôt de l'argent. L'histoire in-rrira cette » journée dans ses fastes, comme une dei » plu> mémorables du monde; les soldats » auraient besoin de souliers. »

Voilà comme les peuples vont à la gloire et à la misère.

LAVIRON.

Après l'avertissement qu'Annette leur a donné, nous avons vu la sœur de Léonard et la nièce de Raymond s'informer , dans un commun sentiment d'effroi, l'une de la cause et l'autre du terrain de la rencontre. Thérèse a vivement entraîné madame Dutercy.

La cariole qui, fort à propos, vient d'amener la messagère de Jean, emporte aussitôt les deux amies ; et , comme un éclair , au lieu de se diriger par la ruelle qui se rend au village de St. -Maurice, vole sur la chaussée du boulevart neuf pour descendre en droite ligne vers les grèves du Rhône. Des deux chemins, c'est le moins long de quelques cent pas. Pau-

SAÎISFACTION. iV>

Une est tremblante; elle se tord les mains, elle proteste que la nouvelle est fausse. La créole serait tentée de le croire ; et cependant son cœur se gonfle, car, à la lueur de cette clarté sinistre , elle s'explique maintenant les nuances d'hésitation et de trouble dont elle avait été frappée le matin en transmettant à son oncle les remerciemens empressés de son amie. Elle cherche le prétexte du duel et se débat contre la certitude. En ce moment, au fond d'une éclaircie, l'île de Loiserolles vient de passer au-dessus d'un pêle-mêle d'enclos capricieusement ombragés. Un groupe est arrêté sur la prairie de l'île; un homme se détache de ce groupe. Thérèse a reconnu Léonard. Le lieutenant a fait plusieurs pas en désignant le labyrinthe. La créole ne doute plus, elle ne dit rien; elle cesse de se fatiguer en conjectures, et concentre les forces de son esprit dans son ame. Alors même que le déchaînement de ses inquiétudes l'excite à ne plus rien ménager, sa raison triomphe encore et la défend contre la précipitation ; elle craint de multiplier les obstacles, il faut les vaincre. Elle règle, elle accélère ou maîtrise la fougue

m MENSONGE.

du cheval. Pauline, qui se désole en assurant que l'on arrivera trop tard, et qui persiste à se révolter contre le rapport de sa femme de chambre , aurait vingt fois déjà brisé la cariole ou versé. S'il reste une chance, l'énergie de Thérèse la réserve. Pour circuler à travers les encombremens de ce boulevart neuf, son coup-d'œil est prudent et déterminé, son geste est vif et réfléchi. Enfin la cariole atteint les derniers arbres du boulevart et tourne sur le quai. L'ile de Loiserolles arrive en écharpe devant les deux amies. La bride échappe à Thérèse !... Il n'est plus temps; il n'y a personne devant les chàtaigners de l'esplanade...

Pauline au contraire a retrouvé du courage. Elle s'écrie, elle bat des mains, elle embrasse follement Thérèse.

Pauline a reconnu Jean.

— Jean ne serait pas là, ma chère amie, s'il tremblait pour la vie de mon frère. Il ne se tiendrait pas à la porte de l'ile. Cette femme nous a trompées. Tranquillisez-vous, ma Thérèse.

Et toutes les deux à la fois, par des clameurs

répétées, cherchent à solliciter l'attention de Jean. Le cheval de plus en plus aiguillonné semble avoir compris leurs angoisses et leurs espérances.

Toutefois, le domestique de Léonard , sourd à ces interpellations , persiste dans son immobilité; soit que le vent ne porte pas à son oreille le retentissement des clameurs; soit, comme paraît l'indiquer son attitude, qu'il se tienne sur le qui vive de l'attente et pour un autre bruit S...

De ces deux suppositions, la première est de Pauline et lui échappe; la dernière est de Thérèse qui se tait.

Elles sont à bas de la carriole : elles ont franchi l'escalier , traversé le pont , gravi le tertre de l'île. Jean, face à face avec Pauline, a fait un soubresaut, et ses bras,, par un mouvement brusque, se sont ouverts pour l'arrêter. Tous trois voudraient parler, tous trois sont muets et pâles; entre eux, une sorte de lutte s'est établie pour forcer et défendre le passage; et, presque aussitôt les bras de cet homme se détendant coup sur coup par le tressaillement d'un signal dont Pauline et Thérèse ne sai-

lu. Ml NSONGl

sissent le triple bruit et la fatale signification que dans le jeu de sa pantomime et le boule- "versement de son visage, l'explosion d'une arme à feu retentit entre les arbres de l'esplanade !

Pauline est tombée sur les genoux.

Thérèse, que Jean ne retient plus, se précipite vers le labyrinthe.

Un tumulte de réclamations s'élève ; Thérèse entend dominer la voix de Léonard.

— Rien n'est décidé, messieurs, dit Léonard avec force; nous devons aller jusqu'à la fin.

Et Thérèse qu'un dernier espoir anime vient de s'élancer à limproviste sur le terrain où se trouvent les adversaires.

— Mon oncle ! s'écrie-t-elle.

Le cri de Thérèse s'est perdu dans l'explosion d'un nouveau coup de pistolet. Près d'elle un homme tournoie dans la fumée; il veut se ressaisir à tous les objets qui l'environnent. Thérèse l'étreint dans son élan, vacille et perd l'équilibre sous le poids de ce corps qui se raidit avec des convulsions, et qui, malgré tous les efforts, glisse et rebondit comme elle en mesurant la terre.

Entraînée dans la chute , Thérèse a ployé. Le frisson court dans ses membres qui ne la soutiennent plus. Un nuage s'abaisse à son front et le couvre d'une pluie d'étincelles. Défaillante , elle se penche sur le visage du malheureux dont elle ne s'est pas dessaisie. Thérèse entend Pauline accourir; Pauline qui cherche son frère, Pauline qui veut le voir, qui le redemande à grands cris. Su** les traces de Pauline, des gens en foule pénètrent dans le labyrinthe. Ils se croisent, ils confondent leurs exclamations ; ils augmentent le tumulte de cette scène de douleur par l'étalage d'une commisération vaine et qui peut devenir funeste. Delaberge cependant court de l'un à l'autre. Il conjure les importuns de s'éloigner. Rien n'est désespéré peut-être, et, comme médecin, il réclame le calme et le silence. Supplications , cris et rumeurs ne parviennent plus à Thérèse qu'à travers le bouillonnement de ses artères, Le sang l'étouffé ; tout s'obscurcit et s'éteint autour d'elle. La nièce de Raymond ne tient à la vie que par un Ml prêt à se rompre ; déjà même elle éprouve ce sentiment , doux et fébrile à la fois, prise anticipée de la pos-

session d'une autre vie, alors que l'ame aspire à son élément qui la redemande, et se détache de ce monde qui va plonger pour elle à perte de vue dans l'infini !... Mais une voix bien connue murmure à l'oreille de Thérèse des paroles magiques et refoule vers le cœur la flamme prête à s'échapper du cerveau. Est-ce une erreur ? ou sa raison aurait-elle péri dans la secousse?... La créole cède mollement à des efforts, à des prières. Sa tète abandonnée flotte et se renverse au milieu des bras qui l'attirent. Ses yeux se rouvrent sur la lueur bleue du ciel ; ils ont rencontré le visage dont elle avait cru sentir la moiteur se coller à ses doigts glacés ! . . . Soyez béni , mon Dieu î c'est Raymond ! Raymond lui-même ! vivant', et le regard humide, agenouillé près de sa nièce , et lui prodiguant des secours avec l'empressement le plus tendre!... Mon Dieu, soyez béni !...

Mais n'est-ce pas un sacrilège que de bénir Dieu près du cadavre d'une victime 1

Et faut-il donc vous nommer la victime ?

C'est Léonard.

L'ex-lieutenant a reçu le coup mortel.

Atteint le premier par la balle de son adver-

saire , Léonard , quoique chancelant du coup , a maintenu son droit; il a voulu faire feu. C'est ce qui a causé la méprise de Thérèse. Partie d'une arme incertaine , la balle de Léonard s'est égarée.

Revenue de cette crise d'évanouissement qui s'est prolongée plus qu'elle ne le pense, et même de cet irrésistible élan de joie qui lui lit couvrir de mille baisers les cheveux, le visage et les mains de son oncle, Thérèse est ramenée par l'invitation d'un regard douloureux, à l'émotion des personnes qui se trouvent auprès d'elle. Pauline est à genoux; elle étouffe ses sanglots , elle se cache dans la poitrine de son frère. Thérèse éprouve un resserrement subit, etpresqu'un remords, à la seule idée que le contraste de sa joie doit blesser l'anie de la désolée sœur de Léonard. Enveloppé de linges tachés de sang, qui font ressortir sa pâleur et l'épuisement qui succède à l'hémorragie , le blessé vient de reprendre connaissance. La consternation qui règne à la ronde dit assez clairement à Thérèse qu'il est condamné dans la pensée de chaque spectateur; tous s'interrogent à la dérobée, nul n'a le

Page 1