M N80NGE
courage d'élever la voix. Sans cloute, le lieutenant respire encore; il s'efforce même de .sourire à Pauline dont les larmes redoublent, à Raymond qui tremble comme un assassin, à la foule consternée des curieux qui gardent le plus profond silence ; mais ce sourire navre, el chaque physionomie se contracte péniblement pour le lui rendre. Accroupi derrière son maître , Jean lui soutient la tête et ne le perd pas de vue. Jean est peut-être le seul qui n'ait pas versé de larmes; mais la déchirure de ses lèvres, sa respiration forte et brisée., les frisonnemens subits et le feu sombre de ses regards dès que Raymond fait un mouvement, occupent Dutercy qui le connaît bien et qui redoute quelque scène de violence. En restituant à Delaberge le flacon de vinaigre dont Pauline vient de faire usage pour les syncopes de Léonard, Dutercy dit quelques mots à l'oreille du jeune médecin. Celui-ci a les bras nus, il les essuie au tablier d'une villageoise. Il écoute le mari de Pauline ; il incline la tête ; puis, ilfrappe sur l'épaule de Jean, et d'une voix brève , il lui donne l'ordre de préparer à l'instant même une litière de branches d'arbres.
SATISFACTION. 15l
Sur d'avoir fait diversion aux craintes que cet incident pouvait inspirer, Delaberge se tourne avec une expression très marquée dlmpatience et de mépris vers deux étrangers froids et soucieux, à figures pédantesquement sottes, qui s'entretiennent à demi-voix non loin du groupe.
L'importance de ces deux hommes paraît être généralement sentie ; c'est ce qui leur imprime sans doute je ne sais quoi d'inabordable. Ils sont arrivés, par hasard, sur les traces de Pauline et de Thérèse , avec les curieux qui se trouvaient à l'auberge; Dutercy, qui connaît ces deux hommes , s'est empressé de les accueillir; ils ont prétexté de leurs titres de docteurs en médecine pour surveiller et diriger Delaberge , dont ils contestent le droit parce qu'il n'a pas de diplôme. Le jeune homme n'a pas jugé convenable d'élever une discussion ; il a cédé ; mais avec Tarrièrepensée de ne pas abandonner Léonard. La décision de ces messieurs devant être souveraine, on attend qu'ils se prononcent.
Un nouvel incident vient alors compliquer la scène. Le maître de l'auberge, qui est en
i . MENS0NG1
même temps maire de la commune, eeint de son écharpe, fend la presse, accompagné d'un brigadier de gendarmerie.
Il va droit à Deîaberge, et le désigne :
— Au nom du roi et de la loi , arrêtez
monsieur
Raymond s'écrie :
— Vous êtes dans l'erreur , maître Perrin! C'est à moi que vous avez affaire.
— Ah, diable !.. C'est vous qui venez de vous battre? reprend le maire étonné.
— Moi-même.
— J'en suis au désespoir, bégaye le maire décontenancé; mais alors...
Deux cris de femmes ont interrompu par un mouvement soudain la parole du maire. Léonard vient de se ratrapper à. Pauline et à Thérèse; il cherche, il saisit la main de Raymond. Delaberge irrité , crie aux médecins, qu'il était de leur devoir d'empêcher cette crise. Hâve et fiévreux, Léonard veut se faire entendre. L'intérêt et la terreur se pressent autour de lui, et chacun a fait silence.
— Mes amis, s'écrie-t-il d'une voix saccadée, vous êtes de braves gens; si je dois
mourir, prenez acte de ce que je déclare; la loyauté de Raymond ne saurait être l'objet d'un doute. Les torts, entre lui et moi , ne résultent que de mon étourderie. On m'a présenté des excuses honorables pour une méprise futile. J'ai voulu le duel , j'en porte la peine ; mais je m'en tiens honoré. Raymond s'est conduit en homme d'honneur. Je suis satisfait.
L'attendrissement de tous les témoins accueille les paroles de Léonard ; épuisé de cet effort , le blessé retombe sur la poitrine de Delaberge et s'évanouit de nouveau.
Jean accourait avec un matelas et des rames de batelier pour former une sorte de litière.
— La translation est plus que jamais impossible, dit avec un ton d'aigreur l'un des médecins, et je ne la permets pas, du moins en ce moment.
— Je la prends sur moi , s'écria Delaberge. Voulez -vous donc, messieurs ; dans un misérable intérêt de rivalité, qu'un nouvel accident vienne empirer l'état du malade ?
Le second docteur reprit dédaigneusement :
— Nous n'avons pas affaire à vous, jeune