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donner à craindre pour les, suites, et je pensais qne vous me rappelleriez s'il y avait urgence. Celte visite fut la dernière.
— Là!.... Gomme on peut se livrer pourtant!... En une seconde, j'ai cru voir toute la débâcle. Un n)ot de vous, un seul, et je perdais le fruit d'une politique de deux années. Oui! de deux années entières; car, depuis ce temps, tout est rompu avec Mari^. Peut-être même, sans les préoccupations de Léonard, me serais- je mis à jour près de lui par mon effroi. Léonard est trop le frère de sa sœur pour être le confident de mes escapades; il ^st railleur et brouillon. Une indiscrétion a bientôt fait feu. Tout mystère, dans sas mains, c'est un pistolet dans la main d'un enfant. — Vous ne venez donc pas souvent dans le voisinage!
— Si fait ! ... de quinze en quinze jours.
— £t je ne vous ai pas une seule fois rencontré! C'est étrange. — A. la vérité, jour ou nuit , lorsque je voyage seul , je dors dans mon cabriolet. Mon jockey mène admirablement.
Paulhie, en babillant, le soir, m'avait bien parlé d'un grandjeune homme pâle, et qui, suivant elle, faisait la cour à la petite créole. Vous savez que les jeunes femmes ont l'esprit critique et rieur. Ce qui ne leur est pas démontré, elles l'imaginent à tout hasard. D'ailleurs vous êtes libre , et cela ne peut blesser personne. Votre portrait, à défaut de votre i|om , est revenu cent fois dans nos causeries.
mais y ma foi I il y a tant de jeunes gens pâles dans le monde que je ne songeais cerlainemetit pas à Toos. Le talent pittoresque de ma femme ne Ta pas jnsqa'à dispenser de chercher un nom sons ses portraits. Le diable , conyenes«en , se mêlait des choses en vous fourrant dans mon Toisinage! .;. .
— Mais , monsieur Dutercy , ce n'est pas le diable; c'est vous!
— Par exemple!
— C'est tous!... Dans une de nos entrevues^ cbez cette pauvre petite que tous nommez Maria ^ entrcTue très-pénible y et que
— J'y suis! je m'en souTiens ! ... La scène de jalousie !... Ah ; TOUS aTCs eu là l'échantillon de son caractère ! Quel démon c'était pour la jalousie que Maria ! Par le fait , ce n'était pas sans cause. Mais je TOUS interromps. Allez toujours !
— Vous saTcz qu'elle procéda fort expéditivement à la Térification de votre portefeuille I Vous deviez aller porter aux journaux y de la part de l'onde d'un de tos amis y l'annonce d'une maison de campagne à louer ou à Tendre. Maria voulut y voir une écriture de femme , et aussi quelque rubrique pour désigner plus impunément un lieu de rendez-vous. Sa tète se montait encore. Go fut moi qui la dissuadai pour en finir. Machinalement, j'avais retenu la désignation de l'emplacement. Le soir même M. Raymond qui cherchait une maison de campagne dans les alentours me parla de
son inoertilode. Voos Toyex qu'il n'y a rien de sornatnrel dans tout ceoi.
— Nos ! Et cela proaTeque, ai serrëea quesoioit les mailles du filet , on laissera toujours du poisBoa dans les rivières. Alors tous sariei que je demeorais près de M. Raymond.
— Oui ! mais je tous évitais. Dans les règles de notre profession le mystère est une de nos max> mes. Naturellement aussi je ^suis discret*
— Gela tombe au mieux. Mais que pensiez-vous donc de Pauline ?
— Dès le premier instant ^ j'ai pensé qu'elle était votre maîtresse, parce que je croyais, de Maria, qu'elle était vôtre femme. Mille détails m'ont depuis désabusé.
— Maria, ma femme! . . . Vous conviendres qu'elle ne vaut pas ma Bauline.
— Ce n'est pas une raison !
•— Sans doute ! — Voyex-vous , il y a eu de la faute de mon père dans mes fautes. Ma jeunesse a été mêlée de bien et de mal. J'avais reçu l'excellente éducation des collèges, et remporté deax grands prix de latiu^ aussi, de bonne heure , j'aimais à griffonner, à tourner des vers et des satires dans le goût de Juvénal. Mais mon père jetait tout cela dans le feu, et me rouait de coups; si je me révoltais, il me disait que je le ferais mourir de chagrin et que je ne mourrais que de la maiu du bourreau. De guerre lasse , je me suis engagé; je
fttit devenu seeréUire da qaartier-inaitre parce f ae j'arais «ne bdle ëeritore. Ce temps-là n'est pat sans konte pour moi I... Au Uen de oonsaorer tous mes loûirs à méditer le grand art de la guerre, je brayais Fautorité de mes supérieurs et je jouais da matin au soir au billard. Pour soutenir mon train de TÎe de beau joueur, de beau buyeur et de boa eamarade , ne me suis-je pas avisé de souffler on beau matin la masse du régiment ?. . • Je nesais Traiment ce que j'avais dans la tète. Vous devinez les suites ? Mon père se vit foreé de se saigner l'âme et la iMtorse, et de me reprendre pour tenir ses livres; ce qui m^ennuyait a la mort.. Il fallait bien pourtant embrasser une oarrière. L'ennui mène a l'oisiveté qui mène à tout. Dans le nombre des ouvrières que notre fabrique employait , se trouvait Maria. Mon pèreétait veuf et libertin; la petite, modeste et sans défense. Ma tête se monta ; et , pour me faire une distraction , je contrariai les vues de mon père. Les contrariétés allèrent assez loin de part et d'autre. Les mots s'en mêlèrent. Il me mit un joo r sur le pavé , fou d'amour , et sans un sou dans la poche. J'avais déjà vingt-neuf ans, mais la tête la plus exaltée, et de l'orgueil comme un démon. Je pris mon parti; je fis des dettes ; et, dans lesbalsde uosenvirons, je courus après Maria. Un beau matin, elle et moi, riches de notre première joie » nous nous mimes ensemble, travaillant peu, courant le plaisir, et par-dessus tout
— IM
rèrant d'ayenir et de mariage ; car il n'y a pas de sottise qqe l'on ne se permette ayee ce roman en perspectiye. Mais la Tertn , comme le diaait l'onde de Léonard^ n'est pas nn de ces solides gobdeU d'argent dont on puisse redresser les bosses à coup de martean ; c'est un Terre de cristal qni casse net. II ne fant pas espérer d'en sonder les fèlares aveo le mariage; ce qni est fièléy reste îèàé; et ma morale est qa'il ne fant pasépooser nne femme qui nons cède.
— Pardon ! M. Butercy . Mariage et morale à part, Tons faites ici, ce me semble, nne étrange abnégation dcTons-mème. Certes, tous n'avetpas d'orgoeil I... Il était donc avilissant pour noe femme de se donner à toos et de se fier a votre bonneor ?
— Ce n'est pas cela ! mais ces mariages font jaser le monde. Yons ailes me dire, je le prévois, qne souvent les bavards ne sont que de fins poUtiquesprompts à se scandaliser de toutes leurs forcei pour qu'on ne les soupçonne pas de faire cent fois pis. Je vous l'accorde; mais on tient à leur estime. Sous tons les points de vue. Maria n'était pas mcm fait. Une famille... qui n'était pas une famille f... Des manières... peuple! Excellente enfant , si vous voulez ; vive, intelligente, babile; nne véritable tète de ménagère ; mais rien que oela. Pas le moindre ton ; pas un seul de ces talents qui sont néces* saires pour tenir son rang dans le oonunerce. Le
langage de Maria m'aarait fait soaffirir ; je n'aurais jamaia pa la produire dans un cercle. Toutefois , alors , je ne Yoyais pas cela ! j'étais aveugle. Je crois qu'il y a des gens qui sont faits pour être jeunes toute leur yie. Ma parole d'honneur ! lorsque je lui jurais de l'épouser , c'était pour tenir ; mais le nombre des promesses de ce genre que l'on sème a droite et à ganche ôte bien quelque chose à leur caractère obligatoire.
— Beaumarchais l'a fait dire à Bartholo !. murmura Delaberge.
— Quand je reviens sur ce temp»4a ^ mon cher docteur^ je m*émerTei]le de moi-même. Il me semble que j'étais à cheval sur une flèche décochée dans les airs, et que cela devait toujours aller ainsi. Ni loi, ni frein î rien que mes passions qui m'en-* traînaient. Je passais par-dessus la morale, les devoirs de famille et les dettes , sans le plus léger ménagement pour ces considérations sociales qui font l'homme honnête étrange. Maria me plaisait , Saria me rendait heureux ; elle m'encourageait dans mes résolutions de ne pas redevenir à charge a ma famille. Je prenais tout droit le chemin du désordre, et j'allais déjà faire les sommations respectueuses à mon père pour sauter parnlessus son consentement, dût-il me déshériter, lorsque par bonheur je rencontrai Léonard.
— Léonard ! . . . Comment , ce fut lui . qui y ous en dissuada ?
-^Ron Traiment^ je ne lui en dis rie&i et je jouai de bonheur par cette diflorélkm, eommeTOiN allea le voir. An fond ^ la honte commençait à mo piaoer l'oreille» Maria était enceinte! !... C'est aae erise dans la rie des femmes et dans rineondniie des mauvais sujets. Maria devenait jalouse, Tolontaire, exigeante, très*exigeante même!!... Ceci m'arrivait après la révolution de Juillet. Léonard, grand républicain, m'entraina dans les clubs, oè je pris comme d'autres la parole , avec un certain succès. J'entrais la dans un monde tout nou* Teau pour moi; monde de convictions morales, d'idées fortes et philosophiques. Les écailles me . tombèrent des yeux, comme a saint Paul... Je compris qu'il n'était permis à personne de vivre en dehors de la civilisation et des lumières , et que l'ère des gouvernemeuts représentatifs ouvrait une voie de progrès qui réclamait le tribut de tous les dévouements. Pour celui qui regarde de haut , mille cfaofcs s'effacent, et les grands devoin» font tort aux petits dans une tète qui réfléchit bien. Je me fis des principes j il devenait temps d'être un homme. Les dettes criardes m'assassinaient. Léonard me laissa puiser daas sa bourse ; mais comme tout le monde en usait de même , la ressource était petite. Mon père, tombé malade, logeait pour le quart'd'heore à Saint-Maurice, che» l'oncle de Léonard; l'onde avait la goutte. Mon père et lui, vieux amis d'un demi-siècle , cra^
cinient sur les tisons en se oharoaillant ; c'était ienr manière d'être inséparaMes. J'appris que, drcwiTenapardes anciennes affections de cœur^ mon père parlait de me frander son héritage en reranohed'nn motqui m'étaitassez maladroitement éehappé dans an besoin d'argent. Léonard ne s'effrayait pas ; il m'offrit d'amener, par le moyen de sa sœur , une réconciliation qui me remettrait à flot. Il me Tantait l'esprit de sa sœar , sa grâce , son empire sur les deux rienx amis. J'hésitais en* core , je doutais de -la réasite. Les pourparlers qui le multipliaient entre Léonard et moi donnèrent des soupçons à Maria ; elle surprit une lettre. Vous ne TOUS figureipas sa cdère! Elle parla de se tuer; mais d'abord de me tuer! Elle me mit dans des transes inouïes ; à tel point (je dois tous le dire ) que je me cachai. nie% ! ce n'est pas nne fable. Elle montait la garde à ma porte. J'ai tu le couteau ! La brarer , c'était jouer gros jeu ! Se plaindre a l'autorité , vous pensez que je n'en pouyais rien; on n*ose pas toujours avoir peurf...]>'ane Femme qui vous tue, les autres femmes disent qu'elle a bien fait!.. Je décampai y je fus me cacher à Sain t-Maurice, laissant ma jalouse en sentinelle. Sous le toit même de mon père, et sans qu'il en sut rien , je vis se dérouler, une par une , toutes les scènes de la rapatriation. Pauline y déployait nne âme d'ange , une malignité de lutin ; le cœur l'anime à la bataille ; et, ma foi, dans Venlhon-
Biasme do grand eonp que Léonard frappa en me jetant a la tète paternelle, je ne sais oomment il se fit que le mot de mariage i^^ena tonte une té- Yolution dans l'intérêt de mon avenir. Je ne demandais pas mieux. Pauline m'abandonnait de jolis doigts comme je n'en avais jamais tu. Lacon* vention posée , tout marcha d'un train d'en£er aa dénouement. X'affaire eût tenté le plus stoîqoé. Notez ceci : je rentrais dans mon patrimoine ; mes dettes étaient payées * d'accord avec notre principal commis , je prenais la fabrique de mon père. Pauline, par-dessus tout , m'apportait sa dot, des espérances , de très-belles espérances ! une figure charmante, et des vertus* Dès ce moment plus d'ennuis , et de l'espace à n'en savoir que faire I... C'était si beau que j'en doutais encore^ j'élouffsts dans ma liberté. Maria, cepencfant , me poursuivait de ses lettres à l'adresse d'un de mes amis qui me les expédiait sous enveloppe. Je ne sais où Maria prenait ses exclamations. Elle m'appelait monstre, tigre dénaturé ; elle me disait que je ne verrais plus mon fils. Gomment diantre savait-elle d^ que ce serait un fils?... Je jetai tout cela dans le feu. La nouvelle du mariage avait transpiré, presque dès la première parole. Je n'osais sortir, même pour l'indispensable. Voilà qu'un lendemain de fête, j'apprends par le journal qu'une femme enceinte s' est précipitée dans le Rhône; que le jeune médecin qui l'a sauvée se flatte! de la soustraire
lux suitfltde oel acte de désespoir. Vige, les traits^ lerapportdeeet événement arec les paroles d'exas* péralîon que je recerais tons les jours, un rendes- TOUS assigné pour le jour même an pont de la Mulatière, il n'y- avait pas un doute à former t... Je partis |Hréoipitamment.
— Voilà un bon mouyement , H. Dntercy.
— N'esl-oe paa?... D'ailleurs, après cette tentative de suicide , il devenait urgent de lui fer^mer la bouche. Une femme capable de se tuer, est oapable de tout; elle n'a plus de frein. Le désespoir , c'est de la rancune ; et dès que l'on réfléehit , on ne s'en prend plus a soi. Ruser devenait le pins sûr. Je pris ma résolution à deux mains , je me sentis un aplomb inouï. Quand je réclamai laria chez vous comme ma femme , dites-moi , mon cher Escnlape, en . aves-vous pu douter un seul instant?
— Je l'ai cru tout de suite!... Tous aviez l'air de si bonne foi!
— Pardieu ! il faut bien prendre cet air-là pour mentir; autrement, à quoi bon mentir?... Notes que l'afiEewre de mon mariage avec la sœur de Léonard était le seal fil du riche collier de perles et de la bride que mon pèrepromettàit de me mettre sur le cou. Le fil oassé , bonsoir aux perles f ... Je devais donc m'élaneer au cœur du péril , mettre le talon inr la mèohe de l'obus. Par ce semblant de légitimité dont je parais nos relations en votre présence,
je dooiiab na gage à Maria, orédiiU» oomme tuai «oo sexe en cas pareil. Vous l'ayies «aa^ée; je marcbaîji droit a yousI Doutes, acoaiations «t désespoir y je paralyaaii toat d'un aeol mot* You» y prêtiez, sans le myoir, quelque chose de religieux. C'était de Tauthenticiié à petit bruit , un engagement païadevant quelqu'un , une façon de mariage officiel comme tant d'autres. Elle n'aurait pas dit : — « L'église ou le notaire.. •• » elle aurait dit : -^ « M. Delaberge y a passél »
— Pour elle et pour tous, il aurait mieux Tak qu'elle fut morte !
— Vous allez trop loin , M. Delaberge! et je puis dire que je n'y ai pas pensé. Sa résignatk» m'aurait mieux oonyanu. Dans le fond, que ne se raisonnaît-ellel Un filsuniqueoomme moi, avec une fortune oomme la mienne, devait aroir des préten* tiens. Je conçois celles de Maria ; mais on viae too> jours plus baut à mesure que l'on monte. Bref, YOQs Toyez mon embarras ! ...Ici unefemme qui de* Tient mère ^ là-bas , des papiers que l'on rassemble pour mon mariage avec une autre ; un enfant à baptiser, Tempietie de la corbeille de noce; mille délais Tis<-à-Ti8 de tout le monde pour raffireà ces doubles démarches sans se brûler à la lumière de part et d'autre; s'il fut au monde un homme embarrassé, c'était moil.... Maria, plus que jamais extrême , alternait de l'amour à la fureur , passait des trépignements aux caresses, vingt fois par
jour; et je procédais à mon mariage oomme on doit procéder au crime ; mais il me fut impossible d'esqnirer la grande maladresse I • . . .
— Et laquelle donc?
— Celle de reoonnaitre l'enfant!... je bouillonnais sous la contrainte en gardant tous les égards néoeisaires; en jouant cette comédie, je me sentais lor les épines^ mais lorsqu'au moyen de cajoleries lans nombre , de petits projets en l'air pour donner le change à l'imagination de Maria , de promenades à travers champs , où je prenais tous les troncs d'ariwes pour Pauline et son frère; lorsqa'avec ces mille simagrées J'eus enfin conduit ma barque à bon port parmi tous les écueils; que je me ris hors de la municipalité, dont les portes l'ouTrirent plus de deux cents fois à ma grande terreur^ et de l'église , où la main d'une mendiante me fit presque trouver mal de saisissement en me touchant à l'épaule; oh ! alors ^ n'ayant pins rien à ménager , je rompis brusquement toutes les rela* lions. 11 ne convenait pas à un homme marié de continuer des relations de ce genre. Il me semble que la décence l'exigeait!.... N'est-il pas yrai^ H. ïïelaberge?
— Et. ... et l'enfant , M. Sutercy ?
— Ah! Toilà la plaie ! 11 est reconnu, cet
enfant! et, par conséquent , il a des droits. Ces droits sont une arme entre les mains de la mère. Pour être fin jusqu'au bout , tous devinez qu'il a
fallu laÎMer traîner aa moins cette arme contre moi. Trop de prudence peut devenir une imprudence. Quoi qu'il en soit , la bombe descend , et je me dis à chaque instant qu'elle ya venir éclater dans mon ménage. Déjà même , plusieurs fois , un avoué m'est venu trouver en secret», m'offirant, d'un ton patelin , d'étou£Fer une acUon judiciaire. J'ajourne j mais est-ce tout que. d'ajourner? Les menaces m'assiègent. Mes transes, en vous voyant, n'étaient donc pas sans cause. Surtout en me rap< pelant les éloges que Maria faisait à chaqoe instant, et de votre dévouement, et de votre courage, et de cent sortes de traits qu'elle tenait d'un pauvre diable d'ouvrier; celai-là même, je pense, qui manqua de se noyer pour elle dans le. Rhône , et que vous en avez tiré comme elle. Sur l'honneur , M. Dolaberge, si dans ce temps, et pour cette occasion-là , j'avais été d'un naturel jaloux , les louanges de Maria m'auraient échauffé le sang* Je ne raille pas I Vous êtes un dieu dans son imagination. £lle se noierait une seconde fois pour vous obliger; et, par conséquent , j'aurais trouvé toat simple qu'elle vous députât auprès de. moi. J'aurais deviné sans doute que ses résolutions étaient fortes, mais conciliatrices. Concevez-vous ce déluge de paperasses judiciaires dans ma maison!... Si quelque chose de semblable en passe le seuil , je deviens fou. Pauline se dit sans doute que je ne portais pas , en me mariant , une couronne de
rosière ; et je ne la lai devais pas. Boa pour elle I , . . N'importe! nos Txeilles folies donnent une sorte d'émnlation aux femmes ; et lorsque le démon du passé cherche à soulevé rie contrat pour se permettre des ricochets dans leur jardin, je ne répondrais pas dés retenues de la plus sage. Cependant, je suis tout à fait changé, J'ar des mœurs ! Dieu merci! •...Mon bonheur me plait, et je yeux m'y tenir. Je suis las des orages de ma vie de garçon. Mes devoirs et le commerce m'absorbent entièrement. Mies concitoyens me proposent un grade; je pais, dès que je le voudrai, devenir dépoté tout comme un autre. Je puis dire même que je suis justement considéré , et que les débordements de ma jeunesse ne m'ont laissé dans Tesprit aucune indulgence pour le vice. £h bien ! malgré cela , ma femme irait ' chercher midi à quatorze heures et jetterait les hauts cris. Si vous saviez le temps que cela me mange , les conférences où je me fa-
t%ue à cherdier des issues! Un de mes amis
m'a secondé jusqu'ici de ses conseils; les uns trèséquivoques , les autres assez suspects, dans sa bouche surtout ! A l'en croire , il eût été prudent de voira la dérobée Maria, pour acheter son silence avec un léger partage de petits soins. Conseil équivoque, n'est-ce pas? mais je me sentais Tépéedans les reins. Pas du tout! elle a rejeté cela de son haut! . . . Elle est inconcevable , cette Maria ! C'est donc qu'elle v«ut se venger! — L'autre moyeq deMontel . . .
. -^ Qu'e«i-oe que ce Moiitél?
-— C'est un de met amis, qm ne manque pas yraiment de moyens , et qui..*.
•-^ Son autre moyen , M. Dutercy ?
-^ Faute de mieux , je le tiens encore pour le meilleur ; mais il est d'un usage si délicat t ... G'ail presque passer devant la gueule du canon. Montel me conseille de prendre mon petit Charles , et de le faire élerer loin de la mère , à qui Ton ser* virait une petite rente ; bien entendu sur le {ned de cette oonvention-là. Ma femme , quoique admi* rablement bien portante en apparenee, n'est pas constituée pour avoir d'enfants , à ce que dit M, RivaUier. Les enfants sont pourtant un grand charme ; surtout quand on n'en a qu'un os deux. En ce cas-la , d'ici à quelques années , Pauline étant doucement prévenue , pour qu'elle ne s'emporte pas tout d'un ooup , mais petit à petit, nous adopterions l'enfant. J'acquitterais de la sorte une dette de conscience , et tout serait pour le mieux.
— Mais 9 M. Dutarcy , si vous aviez un enfant malgré M. RivaUier?
— Je ne dirais rien.
— Bon I — Et combien 4c temps attendrei-voi»
pour jugOT de ses prophéties ?
— C'est là un faible embarras. Taorais du temps devant moi ; c'est tout ce que je demande.
— Je le vois bien.
— G)necYM une chote , M. Delaberge 1 Je TOas ai confié font oeoi paroe qom votre caraetère me parait iàr, et qu'en raison du quiproquo de ce matin , je ne pouvais peut-être pas m'en dispenter. D'après le serrioe que tous venet de nous rendre, on est exposé à se voir ; et , quand en ne sait pas qu'un secret est un secret, on s'en échappe. Je -veux me montrer franc atec vous , parce que je loferai sans risque* Hontel , c'est dilSé^ent ! . . . . 11 abuserait de l'univers, D ne m'a que tropfkil parler; je voudrais sortir de là sans le lui devoir, et je ne me trouve pas à mon aise dans les milliers de bons conseils qu'il m'apporterait de cent lieues et de tout son cœur. Je cherche toujours s'il n'en profitera pas.
— Vraiment?
— C'est un libertin ! — Que peut vouloir Maria par ses précautions?... Mon amitié? mais elle la repousse! Un avenir pour son enfant? mais c'est ce que je lui propose ! Seulement, j'entends réserver toutes les garanties de sécurité pour l'avenir ; c'est le moins. Ou ne voudrait- elle qae s'amuser de moi comme on ferait d'un écureuil? — A quelque prix que ce fût, mon cher docteur, je voudrais en finir. Ce serait une faveur du ciel qu'un homme qui consentirait à s'entremettre dans cette affaire, et dont le caractère serait entouré de mille convictions honorables. Je lui donnerais carte blanche!
Dutercy rendit cette dernière phrase plos-iignifieatiTe par une forte poi(piée de main.
Delaberge fit un monyonent» Peut-être se troa^ vait-il blessé?...
Gepmidant, aa bout de cinq minutés, il répondit ayec une certaine altération dans la Toix :
— Je Terrai Maria, M. Dutercy.
La reste de l'entretien ne présenta rien d'intéressant jusqu'à Lyon. Once, heures et demie sonnaient à l'horlo^fe de la place Belieeonr lorsqu'ils se quittèrent.
Vint (ivigttU*
Ce* gena-là font le lundi, «pioi quW leur dite; mangent tout en pleiûn et en goguettes, et m donnent leun aÏM* mieux que nous-mêmes ! D fiiut de la morale et de Tordre , que diable !
J^aTais un déooupeur très-habile et que je regrette bien. Celui-là , o'éUit un modèle. Il traraillait fêtes et dimanohes ; il économisait , et se primait de tout. A la bonne heure ! Aussi a-t-il laissé plus da quatre «enta franca pour m faire enterrer.
ra ctriUÉÈ.
Le leDdemain, ren deux heure» de l'après-midi, Delab^ge grayissaii par les ruelles étroites de la montée du petit Ghoulaos^ pour atteindre leplateau da faubourg Saînt-Irénée. Ce nom de Saint>Irénée, ea loi rappelant un .martyr, l'amenait à promener •es yeux sur la cité Lyonnaise dont les contrastes d'architecture et de inisèce se succédaient avec la dirersité des points de vue. Ce regard c'était celui de l'amitié compatissante, appelée loin du chcTet d'an malade par un voyage ayentureux.
Etienne se proposait de quitter sa ville jiatale.
Les impressions du jeune homme tenaient aussi
de la douleur qui le poignait en songeant à ses études perdues!... car il aurait fallu lâchement abdiquer des conyiclions sacrées^ se prosterner deyant les routines du jour et devenir l'instrument de ces routines. Entre ses intoér^s et ses conyictions, Etienne n'avait pas balancé ; mais il souffrait!...
Dans les époques de dispersion et d'isolement, les législateurs, ces charlatans d'un jour qui prétendent réformer les œuvres de l'Éternel, ne savent pas^ et ne s'inquiètent même pas de chercher le secret d'utiliser les énergies et les rivalités de notre nature comme un ressort d'intérêt général. Taxant de prodigalité ce luxe de turbulence et de vie, ils ne s'inquiètent que de couper les tètes à mesure qu'elles repoussent; ils ont fait graviter leur univers autour du bourreau. De là, tant d'activités méconnues qui se retirent doiiliMareiwement de la lice, ou qui persévèrent dans le combat, mais avec des armes dangereuses ; ne croyant au triomphe que lorsqu'elles écrasent, et n'employant l'émulation que pour la haine. Une base commune leur manque, et le dogme de la violence ne propage dans lemoreellemant. Régenter les nations avec des armées, les individus avec des supplices, de Moïse à Robespierre, tel a été le oercie de la morale législative , son dernier recours, ton procédé. On lapidait au pied! du Siiiai, on guillotine à la Grève. Sous ce dogme de îet, la création se
maille à Tinfini ; mais, ws élémenU ne cfaangenà pus f et les rivalités et les éier^es s'égarent toii«jours en itialliears^ s'exténuent toujours en révo* lutions. Puisque le problème persiste ^ c'est qu'il attend une solution plus intelligente. Il faut que la science révèle cette solution, ou que notre planète meure... Phénomène étrange! la dignité mèmQ.des nations et de l'homme devient le principe de ces ac« taadésespérés dont toutes .les consciences et tous le» intérêts gémissent ; et les victimes imitent la faute dont elles ont souffert* lisez l'histoire f elle n'offrô qu'une lassante chronologie de schismes et de massacres. I>e siècle en siècle^ les mêmes échos ont répété les mètnes cris. D'où vient cela ?. • . fie ce que l'humanité se fractionne de plus en plus, et tourne contre ses propres entrailles l'arme qu'elle pourrait aiguiser contre le mensonge. Aussi , lorsque froissé dans ses tendances , l'homme se révolte et cherche à se poser violemment dans le bien-être, s'il remporte une victoire, c'est encore à ses propres dépens; son cœur saigne an mitien de ses nouvelles espérances , et le pronostic de son avenir est écrit dans les ruines qu'il vient de semer autour de lui. La violence ne conclut jamais* Lyon renfermait bien des ruines, bien des son^ renirs pour Etienne. Il se complaisait à les mêler à l'histoire et aux ruines de cette cité; car la vie des hommesrefiètela viedes multitudes, et dans sesdonleurs celles de l'humanité retentissaient. Etienne
n'était pas de ceux qui se consolent en réfléoUissant au nombre des misérables; lai qui , dans la loi de ses propres tendances , étudiait le problème d'un ayenir de bonheur pour tous.
Mais où deyait se trouyer ce bonheur?. . .
loi le symbole ne s'en ofiErait nulle part. A la eime de FourvièreS, le drapeau tricolore flottait^ en déroulant une série de crises dont on nous avait dit tant de fois que la conquête de ce drapeau devait être le terme et l'indemnité !... Du haut de tous les clochers, la croix instrument de supplice et d'ayanie, parlait de l'assassinat du Christ à des multitudes qui n'avaient pas été rachetées du mal. Des factionnaires gardaient le néant devant des palais yides; et des cloaques regorgeaient d'hommes. Partout l'humanité souriant sur son lit de paiUe à dés raeryeilles que le petit nombre des élus se partage ! et nul rapprochement dans ce pêlemêle. Isolées et craintiyes, entassées jBt ennemies, deux cent mille âmes se pressaient et s'étoufiaient dans la poussière du morcellement : masse de cendres que le moindre yent pouyait souleyer en tourbillons. Pour avenir, lepouyoir politique désignait ses canons et le cimetière; leohristianismedésignait le cimetière et le ciel; s'entendant de la sorte à demi mot, s'il6 n'en conyenaient pas toujours. £t> pour nous rappeler que toute peine mérite salaire, chacun d'eux tendait la main ^. Pan à l'octroi, l'autre sur le paryis.
Il faut être juste. On arrêtail les meadiantt dana la rue.
Près de l'aogle. d'âne rite dont Etienne oherehaiià connaître le noni^ un homme trapu^ d'une figure yerroeille et réjonîe, sortit d'un cabaret. Il s'assura de la ligne droite et fit quatre pas de travers en s'approcfaant d'Etienne; puis il s'arrêta dans un équilibre douteux, sa casquette de loutre à la main.
— Vous cherchez quelque chose ^ M. Etienne!
Pois-je TOUS dire ça?
— Te Toilà.par ici, Pierre Saulnier?
— Prêt à vous serrir. Un peu gai peut-être] mais toujours firafic du collier! un homme, sacrebleu! — Vous laissez-vous proposer un verre. de vin?
— Merci, Sauliiîer !.*. Tu sais que cela n'est pas dans mes hab^udes.
— Je sais. On ne vous accuse pas de fierté, vous! Les bras nus ne vous font pas mal au coeur. SuffitI 11 est juste que les hommes de tête ménagent leur instrument. Moi, je n'ai pas de tête à ménager; ut! pour la morale. Le bon temps est si rare, vofez-. vous, qu'on le prend où l'on peut, et n'en prend pas qui vent. -»- Un brindeoomplaisance, M. Etienne! . . . Que diable f pour moi, vous avez dqà risqué de boire toute l'eau du Rhône! Pour moi, vous boirez bien un petit verre de vin !
— Qu'est-ce que tu fais , pour le moment 7
>^- Prêt à vous servir -, je suis mon bourgeois...
Et, uiTec-roii8?je suit d'une colère, liiait la... oe qu'on appelle d'une colère de chien -, et contre cpii ?. . . contre un chien. Suffit I ... Je savais bien que l'on traitait quelquefois les journaliers comme des animaux ; mais sans préroîr que l'on traiterait un jour les chiens comme des ouTriers. Paurre bête ! ... Si je tenais celui-là par son collier > toirt de même, je lui montrerais de quel bois je me chauffe 1...
— Je ne te comprends pas, Saulnier f ... qu'est* ce que tu yeux dire ?
— C'est clair, pourtant !... Je dis qu'un chien, un yéritaUe chimi, qui est chien, pardieu!... comme tous et moi nous sommes chrétiens, m'a remplacé depuis trois jours pour tourner la manivelle. On me donnait trente sons ; on lui donne trente coups de fouet ! c'est économique. Le goi* gnon me poursuit, ou je ne m'j connais pas.
Voila six fonctions dont je me m^e et dont je suis expulsé: la première, au profit d'un robinet; la seconde, a cause d'un piston ; ensuite, d'un cloa; puis , d'une bouteille d'eau chaude. Ils ont desims* ginations de progrès que le diable en prendrait les armes. Le jourde la paie, le bourgeois m'appells et me dit comme ça: — Pierre! nous avons un nouveau progrès! -— Ah! que je dis. -^ Oai, Pierre ! voilà ta paie et un pourboire^ '^^ Yive le progrès ! que je dis. — Oui, mon garçon ; mais dèi ce moment ^ je n'ai plus besoin de toi. Ménage ton argent, et port&*leà la caisse d'épargne !.-.. Ça me
toqwne , bien esteDdu ! et ie veux savoir le parée que eu pourqnc». J'étais earieax de son progrès ! . . . 11 y aTait un chien à ma plaoe. Un fort beau ohien caniche, ma jfoi f .*, Merci ! Il était gentil, leur proiprèsl... J'ayaia ènrie de faire une émeute. Si tous savei une place de ohien vacante, je suis libre. Ah çà ! où se tronTfrot-elle donc leor caisse d'éparv çnes?... Puisqu'elle a des épargnes, elle ne fera pas mal de me les communiquer. Franc du collier, et pas le sou! mais du crédit. — SiTcmsTOulies me faire l'honneur de prendre un Terre de vin ?...
— Dis-moi, Saulnier! sincèrement, dans le cas où je t'ouvrirais ma bourse, qu'est-ce que t« îe^ rais?
— Non , M. Etienne I non !... Vous n'êtes pas riche, et vous avec besoin du vôtre. D'ailleurs, la tête est déménagée ; l'argent déménagerait par la tangente ! c'est clair ! et quand c'est clair , suffit !. . . Faut vous dire tout ! un chien me remplace.... il n'y a pas d'affront ! Je vais me faire le remplaçant d'an bourgeois ; c'est équivoque. Les Français sont tous égaux devant la conscription , quand ils ont la taille. J'entre dans la ligne; et là.... en ligne. Franc du collier ! gare les chiens ! ... Ou me propose cent écus. Le colonel m'estime , voyex-vous, parce qu'il m'a déjà relancé trois fois dans les bagarres. Je donnais de la besogne à ses criquets ; je leur donnerai maintenant l'exemple. Si je me rencontre moi-même dans une émeute, comme ça m'est
arriTé qoelcpiefaii , toanerrèl je m'en ferai T<âr de tootes les coulean ; il n'y aura pas à dire moD bel ami!.... Je me traîne an violon, ou je m'éehine. Marche !..« L'émente est pour le soldat ^ le soldat est pour i'^émeute. Je snii las de^rooeroir lea coups; je change d*opinion. — Vous sarex que inade« moiselle Maria demeure maintenant par ici ?
-— Je cherchais sa nouyelle maison; je n'y suis pas encore yenn.
— f Yons y êtes. Je ne quitte plus lecabaret d'en bas ; c'est mes galeries. Joli brin de fille ! qui de- Trait bien me prendre pour camarade de lit, tout de même. Je suis un homme, Toyex-voos ! franc du collier. Mais quand je me prépare à lui glisser la proposition en douceur, 'elle a des façons de TOUS regarder qui feraient passer un homme poar un conscrit. C'est ça des yeux !.. et une chair!.. Sa chair sent la Tiolette. Vous saves le jour on je la tenais dans l'eau!... Hum !... Dieu est nn fier canut, il travaille joliment dans le satin. — Montes, M. Etienne !... Montez jusqu'à ce que l'escalier s'arrête. — Je tous attends de pied ferme. Nous prendrons un petit Terre de Tin.
Etienne s'engagea dans un étroit escalier à rampe humide , et qne des jours de souffrance éclairaient d'nue^ lueur fausse; sur chaque palier, six oa boit portes pour autant de cellules se pressaient dans un maigre corridor ; et , de tous les étages, par cei trente ou quarante prisons où Tair -manquait , des
yâgîflseiBenU de marmots, des tic*tac de méoa« niques , des chants mêlés d'inYectiyea et de pleors , faisaient tressaillir la frêle cloison des mors. L'âme et les sens étaient révoltés dans ce chaos d'existences cloîtrées et confuses qui se coudoyaient à travers les miasmes de l'eau forte et du soufre ; amalgame d'industrie^ et de ménages que l'isolejnent ronge; qui trouveraient à coup sûr l'éconoluie et le hien-être dans le rapprochement ; mais qai se fuient, se jalousent; et, couples par coufies , haleine contre haleine , maladies sur maladies, s'enferment sous les verrous, de peur d'assainir en commun cette cage de poutres lépreuses et de plâtras infects où l'on ne voudrait pas compromettre la santé d*une ménagerie^ L'hôpital n'a contre lui, dans Fesprit des malheureux , que le préjugé du nom qu'il porte. La diète et le nom à part , en comparaison de ces affreuses demeures, les hôpitaux sont des résidences de rois. Au cinquième et dernier étage, d'après le conseil de Pierre Saulnier, Delaberge tira le loquet de la dernière porte. Il se trouva dans une mausarde assez spacieuse , où vingt ouvrières, autour d'un établi soutenu par des tréteaux , s'occupaient di*^ versement d'une même besogne, en mariant leurs voix flûtées et perçantes. £Ues fabriquaient deè chapeaux de paille. Sous leurs pieds s'entassaient du riz et du seigle, par bottes, ahisi que des mon<ceaux de ce froment ronge, à paille courte et
■EXSOTTGE. T. I. 16 '
fibreuse, dont la Toscane et la %eile nous expédient des chargements considérables. Ces grâces étourdies, ces activités coquettes présentaient un spectacle attrayant. Quelques petites espiègles, an moyen de lames effilées , épluchaient rapidement les milliers de paille, faisaient sauter les nœuds et coupaient les tuyaux qu'elles assortisse ient par grandeurs. Leur yervese soutenait par un échange de bravades et de malices. Mentor de ce groupe libertin , une jeune fille distribuait des baisers et des défis à la ronde, souriant à tous les amours-propres, et redoublant ainsi le feu sacré. Elle-même prenait les divers tas à pleines mains, et, de mille façons, au-dessus d'un réchaud, les agitait dans la vapeur acre et mordante du soufre qui s'évaporait par le vitrage ooTert d'une lucarne. Dès que le safran delà paille n'offrait plq^ que la nuance indiquéepar l'échantillon, on la plongeait dans un baquet d'eam fumante, où ses fibres s'amollissaient comme de la soie. Fendus par l'introduction de la lame, et déployés dans toute leur largeur par le poli du manche d'un canif, les tuyaux légers, convertis en rubans , étaient accrochés sur un peigne de fines aiguilles. Une enfant les y divisait d'un seul coup en menus brins , et , tout aussitôt , entre les doigts humides des principales ouvrières, ces brins, souples et frivoles, s'étendaient en longues tresses, et se roulaient à vu'b d*œi1 autour d'un fort cylindre x|ue de lourds poids entraînaient comme la mani-
TeBe d'une horlofj^. Bans le groupe babillard de k ooolUTe, on ébarbait sbigneosement les tresses ariec d0 longs cîseaax. On s'appliquait a les coudre en spirales, pour le fond , la forme et les grandes passes. Chiffonnés encore, ces chapeaox, à peu près tetininés,. passaient aux mains d*one robuste onvHère , ponrpre des reflets de la braise au milieu de ses foum'eaux. Elle imprégnait l'étoffe d'une eau de gomme et d'amidon ; pois, aTcc des coups de fer brûlants et rapides, qui pesaient sur les coutures arrec l'énergie d'un laminoir, elle donnait à tout ce travail du satinage, de la consistance et de l'élas^ ticité. Une foule de bruits graves, des coups de marteau, desToix d'hommes, raontaieilt de tonales étages de la eiaiaoti et venaient se fondre dans le ^ant des jeunes ouvrières , comme le ronflement d'une basse où leurs Toix aiguës se trouvaient quelquefois à l'unisson.
A l'arrivée d'Etienne, toutes les ouvrières se ta* rent* Svelteet fraîche, unejeune femme jeta précis {âtaniment l'ouvrage qu'elle avait entre les mains pour courir à sa rencontre.
<-^ Vous venex me faire des reproches, H. Delà^ berge; et, sans être une ingrate, je les mérite. Soyex le bim-^venu. Pardon, mille fois, si je vous reçois dans un pareil désordre; mais c'est celui de l'ouvrage. Prenea la p^ne de vous asseoir. Ditea^ moi quel bon hasard vous amèoe ?
Sans attendre la réponse, elle se tourna vers un
petit garçon de deux ans qaî se roulait surnn tapis/
•^Yiens, mon enfant! yiens^ mon Charles, embrasser l'honnête homme qui nous a conservés Fan. à l'autre.
Le nom du jeune médecin passa de bouche en bouche; toutes les jeunes £lles échangèrent des paroles furtiyes^ et lui lancèrent des regards à ht dérobée, tandis qu'il se débarrassait de son chapeau pour s'emparer de l'enfant. . f«
-—Vous êtes en deuil? lui dit Maria en désignant d'un geste de compassion timide le crêpe noir qui décorait le chapeau.
•— De ma mère, répondit Etienne.
— De Totre mère! reprit-elle arec un tressaillement. — Pauvre M. Delaberge! c'est-là, n'est-ce pas, le plus profond de tous les malheurs, dès que Ton est d'âge à le comprendre, et que les fautes ne nous areuglent pas?... Oh, mon Dieu ! quand je Tiens à songer que mon petit Giarles aurait pa me surrivre, je suis bien forcée de me dire que mon désespoir était un crime ! . .. Que serait devenu mon petit Charles si j'étais morte?... Une mère! Ah! sans doute, j'ai pu tromper et quitter la mienne pour le père de cet enfant; mais, a la suite de cette erreur dont je porte la peine, le pardon qui m'est venu chercher m'a fait comprendre que rien au monde ne remplaçait la tendresse et les soins d'une mère; car il. y a des pères qui n'ont pas d'entrailles!...-
■aria pleurait. Une pressioa de maia loi rendit un peu de calme.
— Vous saTex toat? dit-elle à Delaberge.
Il répondit par un signe affirmalif. L'enfant pleurait de voir pleurer sa mère. ^
-^On ne meurt pas pour souffrir, reprA-elle en essuyant les yeux de son enfant y ei, sans nous la faire aimer, les devoirs nous imposent la TÎe. Nous autres femmes, à peine si nous vivons pour nous! On ne sait pas assez cela. J'existe^ mais je souffre. Mon enfant est bien heureux de n'être pas de mon sexe. Je ne crois pas que jamaia un homme ait pu ibrmer sincèrement le yœu d'être femme ; et la plus sage, soyez-en sûr, ne forme pas de yœu plus ardent. Quelle est ^i effet notre destinée?... S'il ne faut que Tiyre^ l'homme a mille ressources, même en se livrant à ses passions ; et nos ressources sont bornées, et nos passions nous livrent au mépris. Tenez ! M. Delaberge, le plus grand crime des ingrats n'est pas' tant de se montrer ingrats, que ûb nous laisser tout le poids de la faute oom. mune, au milieu d'une foule qui nous insulte pour nos faiblesses, et qui rit de leurs lâchetés. Les li« bertins se réjouissent d'une faute qui tourne presque toujours au profit de leurs vices ; et, parce que noa» avons aimé. sans méfiance, le retour nous est fermé vers la considération. On nous montre an doigt } on ne nous tend la main que pour nous faire descendre. C'est la politique de tout le monde. Plus
— IM) -
j'y réfléchis, plus je maudis Texistciioe* Keo doit beaucoup aux femmes, car elles ont ici-bas leur enfer.
— Vous n'êtes pas heureuse, Maria ?
— Ni moi, ni mes compagnes. Je pense quel* qnefois, M. Delaberge, qu'il n'f a de satisfaction réelle que pendant la durée des fautes ; et l'on a des tentations de commettre de nouvelles fautes dès que cette idée»Ià nous poursuit. Peut-être fautil que le cœur et non l'esprit nous y précipite, car les occasions ne manquent jamais aux femmes qui s'y décident, et je ne vois de réellement heureuses que celles qui ne calculent pas. Rien ne sopplëe •nx passions; elles seules font le bonheur. On ne se compose pas un bonheur ayec du sang«-froid.* Oui f pendant la durée de nos fautes , une fbroe nous soutient , un élan nous rend le travail joyem et facile. Le travail ! Vous ne vous doutez ^ère à quel prix la plupart des ouvrières obtiennent de s'y sacrifier nuit et jour , sans pouvoir malg^ cela sortir du besoin et de la douleur. Tout est oonire nous et nous assiège.' Notre gentillesse est notre démon. Soyez'-eri sûr, M. Delaberge, si je travaille, c'est que, pour le moment, l'ouvrage regorge* QuA cet eooombrement cesse , on aura l'espoir de me faire capituler. Du fond de leur comptoir, les raar> ohands et- leurs premiers commis se font un sérail parmi les ouvrières; favorisant celles qui leur oè^ dent au détriment de celles qui tour Pistent; et
n'oubliant pas^ en tout état de canse^ de préleyer l'etoompte sur les livrets. On peut i^endre justice à ces inessieun ! L'a varice l'emporte au fond de leur âme sur le libertinag;e , et notre prostitution «l'est que pardessus le tnarefaé. Que voules-Tous ? n'ont^ilspas sous la main^ pour leur ouvrage, les femmes de la bourgeoisie qui, par manière de loisir, se font nn petit revenude leur travail dans les bevres où le tourment de se distraire les jette sur notre ehemin?«.« N'ont-ils pas les couvents, on la TÎe plus économique permet de travailler au ra^ bais ?..• N'ont^-ils pas encore les prisons, où de tri»tes créatures flétries par la police correctionnelle, logées pour rien, nourries à vil prix, sont <$n concurrence avec nous?... Sans cesse occupéps dans les prisons , les filles publiques , leur temps fini , plaeent de l'argent à la caisse d'épargne; les sa^ laires fléchissent; et dix d'entre nous qui sont mères en sont amenées à voir d'un œil d'envié le privilège de l'inoonduite. Pour obtenir le même avantage, fatit-il donc passer par la même filière ? Les modes changent , la mécanique nous ruine. On renplaee. déjà, notre chétive industrie par des papiers gaufrés et de l'écorèe d'arbre ; on imagine' des rabots pour diviser le bois en rubans. Unboinme fait en un jour la besogne de vingt ouvrières. L'osier, la soie grège, le coton filé luttent contre les ohapeavx de paille, ^ns parler des banqoeroo* tiers qui vendent à vil prix ce qui ne leur coûte que
— IW —
la peine de le prendre, et qui rentrent t6t oa tard dans le commerce avec plos de probité que jamais. Non^non! la société n'a pas été faite pour les femmes. Qne Toulez-Tons que deviennent depaayrescféatnres sans éducation, lorsque/ pour se soustraire au besoin, elles embrassent au hasard les professions les plus misérables et les plus mal rétribuées?... Si peu qu'elles aient d*âme, les Toilà vouées à la souffrance toute leur vie , entre le Moiif -de-Piété qui les ruine, et la morgue qui les attend aiusitét qu'elles auront épuisé toute la broutille des petits métiers. Ob! mon cher monsieur, le chagrin a cela d'horrible qu'il fait réfléchir, et que l'on doute de tout. Sans mon enfant , je me dirais qu'il y a du charbon!...
La pauvre mère, pour étouffer ses larmes, enveloppa son enfant et le baisa convulsivement sar le front et les yeux.
Etienne éprouvait une émotion vive.
— J'aurais à vous parler, lui dit-il.
— En secret 7
— Oui, Maria.
— Charlotte, dit-elle à Tune de ses compagnes, garde auprès de toi ton filleul , et remplace-moi dans la conduite du travail.
Elle précéda Delaberge dans une petite chambre. Quelques chaises, un lit orné derideaux blancs, un miroir qui tremblait à l'espagnolette^ composaient tout le mobi4ier.
£Ue feroia la porte.
— Yoilà ma cellule de religieuse, dit-elle ea offrant une chaise à Delaberge.
Étieane^ dans les premiers instants de ce téte-à tête, se sentit embarrassé. Il avait pris les mains de Maria. •
— De quelle part croy^ex-Yons que je vienne?
-^ Il me semble que je devine, lui répondit*-elle
en souriant. Vous venez de cel te de Pierre Saulnier, J'aurais parié que le pauvre garçon en finirait par là. Vous voyez, M. Delaberge, que le chagrin n'aie rien à la clairvoyance des femmes dans les affaires de coquetterie^ mais, quoique Saulaier soit as-f svément un digiie homme qu'une volonté forte mettrait sur le bon chemin parce qu'il ne demande pas mieux» et dont l'inoonduite vient de ce qu'il a le plus grand besoin d'être conduit, j'aurai quelque rancune a son égard pour vous avoir compromis dans cette, démarche. Saulnier est fou!... SàBS en dire plus , car je ne voudrais pas lui faire de la peine,, est-ce que le mariage nous est permis?
— La mission que vous me supposez. Maria, serait plus honorable, dût-elle échouer, que celle dont je me suis chargé dans la certitude de remporter une victoire contre vos ressentiments.
Maria fit un cri et joignit les mains.
— Oh!... Vous ne venez pas de la part de Georges ! demanda-t-elle avec une sorte de violence.
Etienne s'inclina comme poor lâieièr p«tter IWage.
— C'est impossible!... Un homme comme tous ne 8*est fws ehargé de plaider la cause d'on homme eomme lui.
— Gela est , Maria I
— Ohl M. Delaberg^e !••. Voulec^yoas donc abuser de ma reconnaissance? Quelle grâce pnin-je accorder à ce lâche qni s'est joué de moi derant ' TOUS, et de tous devant moi? qni s'est rois an-des* sus des promesses les pins sacrées? qui rougit de son enfant?—» Il a donc penr I s'écria-t^le avec an éclair de joie. Le choix qu'il a fait de vous me le prouve, car c'était bien le seul qu'il pàl faiM pour me désarmer. -— Non, non ! M» Delaberge, ai nul intérêt ne tous attache à ses intérêts ( et comment supposer t[uelque chose de semblable entre vous deoi ? ) tous n'insisteret pas; vous me laisserec libre. Il n'y a rien dans mon projet èè ce qne sans doute Georges y suppose* S'il s'y troeve un calcul, je puis en faire l'aTCu tout haut. Je veux qu'un de ces hommes qui se pavanent si fièrement dans leur probité, qui nous condamnent dans le monde , qui nous jugent sur les bancs dt jury, lorsqu'entre la peur du mépris et le désespoir de l'abandon nous étouffons nos enfants; qui, pour un peu d'argent, tombé de leurs mains comme une aumône, se Battent d'écarter les réclamations olMoures d'une malheureuse; je veux qu'un de ces
miâërablea paie pour tous les autres f..r Moi je paierai pour tout mon sexe. Si dans Tombre d'une mairie Georges a reconnu soo enfant , je compte bien appeler la société tout entière à la cérémonie d'un nouveau baptême. Qu'ai- je à perdre , moi, que ses pareils appelent insolemment une fille per*- * due?
■ — C'est do la veugeance, Maria!
— C'est de la vengeance! Mais ne croyez pas qu'il me reste de Tamour pour Georges!... Non, je n'ai pas d'amour; et souvent même, je pense que je n^en ai jamais éprouvé pour lui. Georges était malheureux lorsque je Tai connu : je m'y serai trompée. Nous ne savons pas voir souflPrir, et notre sensibilité nous entraine. Dieu l'a voulu peut-être! La plupart de nous font ainsi. Tenez ! j'aurais oora<pris une rupture loyale, car l'amour ne dépend pas de lions; mais je déteste l'intrigue et le men** songe i... Je déleste surtout et je veux arracha ce masque de repentir et de bonnes mœurs, dont on se pare dès que l'on veut se débarrasser d'une femme qui n'a pas même balancé/ qui s'est offerte comme un refuge lorsqu'on se trouvait dans le besoin et la misère. Je ne devine pas toujours , je * l'avoue y ce que l'on cache sous Je prétexte de la morale et du bon ordre ; mais pour la franchise el l'àrae, Georges ne peut rien m'apprendre! J'ignore la leçon qui m'attend, il faut qu'il en reçoive une.
— ^ Je n'ai rien à dire, Maria ! Ce lessenlimeni
^t ja8te> Mais ae frappes «tous que M. Datercypar cet acte de colère ? Si la considération et le repos de eet homme ne tous touchent plus, vons recon* naissez^Yoas le droit de frapper deux victimes?... Georges n'est pas isolé... La personne qui ne tous a pas offensée pâtira-t-elle du chagrin que tous voulez faire au coupable ?
— Sa femme, n'est-ce pas ?...
— Oui, Maria, sa femme !
— Qh! M. Delabcrge !... Avez-vous bien senti toute la portée du mot qui vous échappe?
• Maria laissa tomt>er sa tête sur un oreiller pour maîtriser quelques sanglots.
Delaberge prit affectueusement la main de Maria.
— Pauline ne vons connaissait pas, lui dit-il avec une voix caressante et qui s'anima par degrés; comme vous, Maria, votre rivale involontaire est devenue la dupe d'un secret. Jamais complot ne fut plus innocent que le sien lorsqu'elle seconda les calculs de Georges^ et, dans cette réconciliation de famille, elle ne crut pas consommer l'abandon d'un orphelin. L'amour, Maria, peut survivre fatalement au mépris; mais pensez-vous donc que ce sôit le mépris qui l'inspire ?... Ainsi que vous, la sensibilité de Pauline Tentraina , la trompa sans doute ! Elle vous succéda sans le savoir, et, comme vons l'aviez précédée, par cet unique attrait qui porte les femmes vers le malheur. Le malheur de eet homme &t le dévouemeut de Pauline; au moio*
dre80iipçon,ce cèle ardent aurait éclaté pour tous; car la puissance qu'elle Tenait de déployer en fayenr de Georges était de droit acquise à Totre enfant y et les libres inspirations de notre âme sont toujours pures. Ni Tune ni l'autre tous ne mesemblez faites pour tous haïr^ mais pour vous plaindre. Non, Maria ! je ne craindrai jamais de TOUS entretenir d'elle, et d'elle seule. Le nom de Pauline ne m'est pas échappé sans le Touloir. J'es*. pérais trouver le chemin de TOtre cœur. S'il m'avait fallu chercher, pour désarmer des ressentiments dont je m'alarme , un seul raisonnement qui mentit à la loyauté de votre conscience et de la mienne, ou ma démarche eût été d'un insensé^ ou j'aurais d'airance regai'dé la cause d'un ingrat comme perdue. Mais j'oserai parler d'une femme à une autre femme, et me porter garant de Pauline auprès de tous. N'écoutez pas les conseils de la jalousie 3 dans votre malheur , ne tous reprochez rien. Je cherche deux rivales et je ne to?s que deux victimes. Le mystère de Georges n'a pas été fatal qu'à tous seule. — Pauline , Pauline ! si dès ce temps ( et plût à Bieu ) vous aviez connu Maria , votre âme naïve et généreuse n'aurait pas pris sans doute la défense d'un seul fils entre deux pères!... Charles vous eut encore mieux inspirée que Georges, et vous n'auriez défendu les intérêts de eelui-:ci que pour l'élever à votre estime en vous ' élevant vous*raème a l'admiration de Maria !
7-*Qfieneconnai8sezrTOQsPaoHiiQ, Maria !..... Je n'aurais pas un mot i dire dans i'inlérét de sa «é< tinrité. NW'-oe donc plus des cœurs blessés qu'il faut attendre les plus nobles sacrifiées ; et Totre oœur, ma pauyre amie, se calomnierait-il en le jugeant aa-*des80os du sacrifice que j'en exige? Ou je TOUS connais mal , ou , pour la triste satisfaction d'exhaler de yains ressentiments , vous ne TOUS étudierez pas à faire entrer r6s chagrins dans l'âme d'une femme.... d'une femme que tous et moi nous devons plaindre, Maria, puisqu'elle se trouve sous la domination de Georges!...
Maria , pendant ce discours , avait relevé la tête. L'éclair de son regard fit baisser les yeux d'Etienne.
— Oh ! vous me connaissez bien ! dit^lle en retenant à son tour la main du jeune homme ; mais vous-même, murmura- t-elle plus doucement, vous connaissez- vous , M. Delaberge?...
Etienne redevint pâle et garda le silence.
11 y eut une nuance de désintéressement et d'a^ roertome dans la voix de Maria. Quelques inflexionspluscompatissantes, et lejeu de ses regards, indiquèrent mélancoliquement une allusion délicate et qu'elle semblait éviter de mettre en lumière. La pression de ses doigts expliquait peut-être mieux sa pensée.
— Dans le fond , dit-elle y je suis peut-être
moins à plaindre que je ne le croyais! Et
je commence à croire que si Georges ne m'a-
Tiit qûttée, j'aurais pu le quitter moi^tnénie. Cette idée me Tient dans oe tnoment^ M. Dela««
berge! Ne peiwei-Tous |>aB, dites, que eet
homme a toutes les comparaisons à craindre?.....* Mais s'il en ressentait quelques doulenrs, H. De* laberge,à coup sûr elles ne ressembleraient pas à
celles qoe j'éprOQYe ! La loi serait tout pour
Georges î Il se montrerait sans pitié sous cette
protection , comme il tremble parce que je l'eu menace; et ce ne serait pas là (s'écricvt-elle en ap^ puyant la main d'Etienne sur son cœur) qu'il irait se renfermer pour prendre un conseil dans son infortune.
Et sous l'empire de ce mouvement de chaleur ^ Maria dit à Delaberge :
— Je ferai tout ce que tous voudrez!
Delaberge se leva . Malgré lui-même y son maintien et sa parole étaient d'un homme reconnaissant. Il avait été bouleversé jusqu'au fond de l'âme.
— Je ne dois pas , Maria ^ lui dit-il , vous laisser entraîner par un sentiment louable^ mais imprudent. Les droits d'une mère ne vont pas jusqu'à sacrifier ceux de son fils. Voulez-vous me laisser toute latitude sur ce point ?
Maria lui ferma la bouche.
-— Au nom du ciel! H. Delaberge, pas un mot de plus sur tout ceci. Seul vous deviez réussir dans cette entrevue où le reste de la terre eût
— ÎOO —
échoué» Hais^ aussi , tous pouvin seul me dirs ce qae je yiens d'entendre. C'est ce que toos pente* TûL de moi qui m'importe !•... Régies le reste, comme yous le jugerez à {nropos, sur l'estime que TOUS faites de la pauyre Maria»
— JOl —
£n l^xiamancn*
Inter se multipliciter leges hominnm mant et bottîlitor; indè lab sole ohao*. FUgello li defeitui et fudore, noote praeoipitiiaque petegrinat erg6 Tiatort diim prooumbit quid ■tupetcitii? Secundùm t\Ud ▼iai , TÎrtDti vel TÎtio Tire* , oœlMtia flamina , profioiant; «t non ad m nos attrahit par dolore* aby^ •umque Dominut , «ed gloriâ et amore. Tnas Deut * nnalex!
Sv.-raAiçoif »■ 04ua.
— Allons donc , doctear sans diplôme, qui met- .tes si mal à propos de pauvres convalescents a la , iiièiel Ces dames se désolaient^ elles pensaient que Tons lepir faisiez faux bond. — Â table , n'est-ce pas, et privons-nous des cérémonies ! — Je livre Ijd beau-frère à vos ordonnances. Sutercy proposait jde aonper sans vous,
— Diagnostic superbe ! il va nous découper les pigeons. — Soyez indulgentes , mesdames ! En paspsant près de la poste , a S^- Maurice^ un démon m'a tenté ; je n'ai pu résister au charme d'augmenter les griefs de notre vieux médecin. J'ai pour cet homme un faible inconcevable; il n'a
plus le temps de faire des sottises I •.. Sa réputation de joueur de billard manquera bientôt de contrepoids. — Tenex , M. Butercy ! la directrice m'a remis cette lettre pour yous, — Gomment Yont les douleurs, Léonard?
— Ne me parlez pas de mes douleurs en ce moment; l'estomac souffre et je tous cbercherais querelle. Prenez place entre Pauline et Thérèse; mais notez que je me réserve expressément Thérèse !.... je disputerais Thérèse au genre humain. Tous ferez la cour à ma sœur si bon tous semble. Butercy le permet.
— Nullement ; je ne permets rien. Les principes avant tout f il ne faut pas laisser refroidir le souper. Je vois Annette qui s'impatiente^ elle aurait une apoplexie. Bans Tordre culinaire ^ on doit les premiers égards aux cordons bleus. ^-^ Âh ça! madame Raymond , j'ai des petits projets à vous confier , un plan de Léonard , un joH voyage. Soûl cette rubrique y les yeux doux iront leur train y je l'espère ; je vous ferai ma cour. A la vérité , je mè troure un peu trop sous le feu du pistolet de votre mari; mais Pauline aura la complaisance de distraire son voisin pour qu'il ne nous surv^lle pas. Il faut des égards pour les jaloux ! . .. J'entends que ma femme «e partage. Tous y je vous accapare f et ne prenez pas garde au lieutenant. Qu'il fasse lé brave et papillonne autour de votre nièce; la chose me parait sans conséquence*
'^Ua îmtattftl.*.*— Qu'en pense Delaberge? — L'épigramme s'adresse au docteur autant qu'à mot;
*-^£h, eh! sous un point de vue, M. Dntercy pourrai! avoir raison. Si le tête-à-tête offre quel-^ qnes dangers ^ c'est peut-être pour le malade.
^*- Je me risqtie. -^ £n qualité de tuteur et d'onole> Raymond^ avei-Yons une objection à me faire?
•^Pas la moindre, mon bon ami!... Je tous alMUMlonneà la discrétion de Thérèse.
— Vous Toyez, mon enfant !.. Tout lemonde ici t»napiro pour que je sois Totre amoureux. Pour nHro part ^ y oonsentei-TOOS ?
•^ Je n'y consens pas , je l'exige.
— Bravo , petite sœnr 1 . . . Me vous ai'^je pas pré^ dit que tous séries bientôit de la famille? Je vous prédis oiaintenant que vous m'en ferei des repro«ches^ — £n vérité, M. Raymond^ notre créole est Mdieuae^ et bni coquetterie s'en alarme. Mous lisqnofis de ne pÂs obtenir un seul regard de mon sfero.
-^ Diable 9 diable , Pauline ( cette lettre est de Mon tel. Ke se#a*t.il permis d'y jeter un coup d'œiL
— Non , Georges!... Tu viens de poser les prin«lâpei^ tu dois les subir. Montel aura tort pour aujourd'hui , c'est le moins.
— Madame Raymond , comment trouves- vous ma femme qui se permet de me dicter des lois?*.; Je n'en veux recevoir que de vons. Ne tolères pas /que l'on Qsurpe.
— Laissez-la dire. Tandis que moa mari Tooeapera, nous lirons la lettre.
— Eh bien, madame Raymond, croireK-yous désormais à mes pronostics de mëdeein ? Voilà nos belles couleors qai sont revenues.
—Feu follet, docteur; et dont il ne faut rien conclure, même à l'avantage de vos ordonnances. Mais nn peu de joie fait tant de bien!... Par malheur , je suis vieille ; connaisses-TOus nn remède à cela ? .
— Corblen, madame. . . — Excuseiremportementl c'est dans mon caractère. — Mais yoilà des préten* tions à la vieillesse qui sont tout à fait insupportables. Avez-vous mon âge?
— Oh, M. Léonard !... J'ai quarante ans. £t les ennuis, je ne le sais que trop, précipitent le poids 4les années. '
— Ma soeur Thérèse ! passez donc rite ce petit miroir à votre tante. Le mot qu'elle vient de dire là renferme un éloge à notre adresse; et cet éloge est charmant. — Docteur, vous avezentendo?... n'oubliez pas de nous recommander a vos malades.
— Ne riez pas, madame Dutercy l... Le plaiâr est la première de toutes les prescriptions ; dans l'air du bonheur , on a toujours quinze ans. Dès que l'àme est en équilibre , on s'en aperçoit au visage. Permettez une comparaison , le plus près de vous possible !... Votre mère , je le gagerai^ ^
n'a jamais en de ride». Ce pastel esl son portrait , je suppose?
— Oui , M. Delaberge! et cet autre pastel, auquel pend la dragonne d'or d'une épée, c'est notre pauvre père. Ne trouTez-Tous pas que Léonard a de ses traits? son œil noir et yif, l'audace de son front , son caractère d'intrépidité?
— Vous et votre frère, madame , vous tenez de ces deux portraits. Non par les traits en eux-mêmes, les traits ne sont rien ! mais par leur mouvement et leur âme. Quiconque , une seule fois , aura vu ces tableaux , se les rappellera s'il vous rencontre l'un on l'autre. Chose étrange ! j'ai dans l'idée que j'ai vu quelque part votre mère {... Lorsque pour la première fois je vous vis , je me sentis frappé comme d'un souvenir. Il me sembla que votre figure avait traversé les émotions de mon enfance.
— Oby ohl Delaberge, voua commettiez un grave anachronisme !
— Assurément, Raymond. Et j'imagine que madame le prend ainsi.
— Pardieu! notre cher Esculape, j'offre, moi^ deparierq ue vous avez eu cette hallucination sur Ja pelouse du bois de Valbonne !
— Est-ce que vous étiez-là, M. Dutercy?... Je lie vons ai pas aperçu.
— Je dormais sur l'herbe. Hais Pauline est un vrai lutin. Elle s'est permis des commentaires sur vôtre air de surprise et de pâleur^ cette. ciroon^
— soe •-
stanœ, je Ton* efi «yertts , a donné ohâttip ^^dutre TOUS à des plaisanteries par milliers. Prenet yotfe roTanche; ma femme a rougi 4
— Ah, madame ! je méritais peut-être votre pi-» lié.
«-«Il ne serait pas impossible > monsieur^ que TOUS eussiez autrefois rencontré ma mère; et, cette supposition ne s'offrant qu'après coup pour moi, mon mari devait peut^tre vous fati« grâce, et à tnoi-méroe , d'une indiscrétion qui manque doublement d'urbanité.
— Folle ! ne vas- tu pas croire que le docteur se laissera mourir pour une ou deux épigrarames?... Calme ta conscience; les médecins ont pullulé depuis Molière! £h, fKirdieu! noyons ta suscepti-^ bilité dans un compliment, ma boudeuse. M. Del<H berge avouera plutôt qu'il t'a trouvée jolie, et qu'il s'est senti naturellement un peu gauche. Il n'y a pas d*homme d'esprit à qui ce léger malheur n'arrive , surtout quand il lui pâsAe des réminiscences dans le cerveau.-^ Tenez, beau docteat pâle, vous allez dire aussi que je me fais des idées; mais au besoin, j'invoquerai le témoignage de mit femme. — En lui parlant de ses affeclions, je suis s&r de la dérider. — Entre madame Raymond et sa nièce , il existe une ressemblance qui lu'a frappé dès le premier jour.
«-•Àhl... comment pouvez-' vous direcela^ M. Du* tercy?...
• — Je le dH parce q^ie je J^ pense , ma voisine^ je ne «pi« pas coaiplimeoteur , mais sincère.
— Cependant je ne ressemblais pas le moins do monde à ma sœur.
— Je ne yeux pas insister , madame Raymond ; mais force gens ont dû tous adresser la môme remarque. — Sur an portrait, H. Delaberge y penses- Toos qae l'on pnisse deviner un caractère ?
-^Fort souvent, H. Duteroy. £t surtout lorsque le caractère n'est pas faussé par les hajsitudes. Je sais que la physionomie , comme l'intelligence , subit la loi du faux , et que le faux a sa puissance eomme le vrai ; puissance funeste ! Par exemple y si l'on ne peut guère étudier le mouvement des muscles sur les jambes d'un homme qui ne marche qu'avec des béquilles, en revanche, on peut en étudier la paralysie. Au milieu de notre société , je redoute fort que la science ne se trouve à l'hôpital; mais, certainement , il y a une science. Lavater el Gall l'ont vaillamment pressenti , chacun à sa façon. Sur ce point , comme toujours, le sentiment a pk*écédé les révélations mathématiques; le sentiment est la boussole étemelle du vrai. Le visage porte donc l'empreinte de l'âme toutes les fois que l'individu n'a pas le plus grand intérêt à faire disparaître cette empreinte. Encore , le plus fréquemment, prend-il un masque insignifiant ou faux; et c'est une autre manière de se trahir. L'âme ne change pas.
— Ainsi donc rox:^ séries certain de déchiffrer la biographie de la mère de Pauline snr le seof examen de ce pastel?
— Je me garderais bien de le tenter, H. Datercy ; car si l'on peut discerner le ressort , il serait trop hardi deprésamer les causes qni l'ont dà mettre en jea. Les circonstances décident; et sui- Tant l'occasion , les résultats sont excellents on funestes. Mais le titre (je veux nommer ainsi l'alliage des élans spéciaux qui forment la base de notre caractère, et dont toute circonstance analogue est Ja pierre de touche), le titre en lui-même est invariable ^ et, dans un ordre de choses où les intérêts ne seraient pas en lutte, la libre manifestation de chaque ressort aurait d'excellents résultats. Le vice et la vertu viennent de la même force. Regardez a l'étymologie. Pour vous répondre directement, permettes-moi de négliger ici la moralité des résultats. Je ne risquerai pas de biographie; mais, en assurant que la mère de madame devait réunir au plus haut point l'esprit de détermination à la franchise , je croirais pouvoir soutenir victorieusement mon assertion contre vous-même.
— Eh quoi ! M. Delaberge , vous pourriez lire à ce, point....
— Ma sœur, tais-toi. — Georges, laisse-moi presser le ressort de la doctrine ! — £n temps de crise révolutionnaire, en 93, par exemple^ quel est;
mon bon ami, le rôle que ma mère aurait le plus ardemment embraaaé, suiraot TOUS ?
— Gelai d'une Charlotte Garday, Léonard.
— Chou-blanc! ehou-blanc! notre cher Ësculape.
— Merci ! cent Fois merdi , Delaberge ! cela peut s'appeler deyiner juste.
— Bon ! Toilà bien mon Léonard!... En quoi le docteur a-t-il si bien deyiné ?
— On te l'expliquerait jusqu'à l'année prochaine que tu ne comprendrais pas.
— Flatté de la bonne opinion !... Mais, quedia-* l^e ! entre un assassinat qui sera toujours un assassinat, lors même que les Girondins écriraient l'histoire, et le trait auquel tous les trois nous faisions allusion, ce me semble, il faut être Léonard, je TOUX dire fou , pour ne pas aperccToir l'infini.
— - Dans le résultat, certainement; mais dans le prineipe , non I .. • £t Belaberge a commencé par tedire qu'il ferait abstraction de la moralité des résultats.
— Abstraction de la moralité !... Je n'y comprends rien.
*— Pardieu !
— Pardieu ! pardieu !.. Je suis battu , peut être parce que tu me parles avec des énigmes. Pensestu donc me faire accepter le despotisme de ta manière devoir ? Je ne suis pas un enfant. J'ai mon opinion, tu as ton opinion !... Je demande qu'on nous juge, moi i