SS
— Rassares-Tons 9 ma mère, dit Thérèse en saisiasant la main de Delabei^e ; s'il s'agissait de quelque nouveau malheur , mon frère ne nom quitterait pas.
£t9 ®inlb»0*
— Mais , enfin , quelle réputation a-t-elle , cçtte femme?.
— La meilleure du monde , monsieur. On n^n dit rien.
— Le renseignement est des plus négatifs!.... Dites-moi , tous ne lui supposes pas diamants?
— Elle en est incapable.
▼luiB coniB».
Après le départ de Delaberge , Panlioe avait déchiré le cachet de la lettre de Léonard. Une autre lettre s'en échappa qu'elle ressaisit au toI . et avec violence, tout en essayant de lire celle qui lui paraissait destinée. La tempête élevée dans son esprit luttait contre cet effort et le rendait inutile. Les caractères qui couraient sous ses regards , les mots qu'elle morcelait machinalement et qui ne pouvaient se réunir dans un sens fixe , lui donnaient seulement des impatiences en se poursuivant à travers le tourbillon de ses pensées.
. — Auprès d'Etienne , j'ai donc passé pour la maîtresse de Georges ! se disait-elle. Mon Dieu , cette singularité n'a pas besoin de longs commen*
JHBIfSOIfGE. T. II. 28
taires ; à la date des rencontres où je riais encore de Delaberge, j'étais à peine mariée !••• Après son retour de Valence , et dès que j'ai pu réfléchir aa sens des paroles échappées à l'émotion de notre première entrevue , j'ai compris tout de suite que mon mari devait m'avoir fait un mystère. Le mensonge que j'ai fait ensuite à Georges pour me soustraire à la torture de ses questions, m'excitait naturellement à la recherche de ses propres torts. J'avais autant de fautes à me pardonner que j'en trouverais à mon mari. Qu'importe, après tout !... Si Georges , en m'épousant, trompait quelque triste femme , est-ce que cela me justifie de ce qui m'arrive après le mariage?... Misères du cœur!.... Et vivre ainsi !... Si les hommes souffrent comme nous quand ils mentent , il faut les plaindre !.... Etienne!.. Par le fait, Etienne loge à Lyon chez une femme , et la conviction de sa duplicité me reste acquise; Montel a dit vrai !... Que d'inconséquences ! . • . . Quel étrange caractère ! . • . — Sur un point je mettais Delaberge à même de me répondre. Il ne l'a pas fait ! — Sur un autre point, et lorsqu'il pouvait se donner un appui dans mes ressentiments contre Georges , il ne l'a pas voulu davantage !... — Pourquoi cette délicatesse de la 'part d'un homme compromis dans l'estime que l'on porte à son caractère?... — Et Montel , que je garrotte en me servant des fils qu'il avait tendus pour s'assurer un téte-à-tête!... Ce secret que
Montel voulait me dire est-il celui d'Etienne? est-il celui de Georges?... — Ces deux secrets n'en feraient-ils qu'un seul?... Je suis folle!..* où serait la vraisemblance ?. . . Les hommes ! . . . quel abime ! . . •
— Et les femmes ! — Être réduites à ne jamais dire la vërité comme à ne jamais la savoir !... Mais ce n'est donc rien qu'une misérable femme ! cela ne peut ni se mouvoir ni marcher ; on les cloue dans le mensonge. Avec la liberté de courir partout , les hommes ont les moyens de se faire impénétrables.
— Pourquoi donc cet homme m'occupe-t-il encore!... Je suis infâme....
Elle reprit résolument la lettre de Léonard. Ses conjectures venaient de s'ouvrir de l'espace ; elle put lire. La lettre contenaif une simple prière de remettre à Delaberge un billet renfermé sous le pli. Rien de plus.
Pauline eut un accès d'humeur.
Elle allait appeler. Elle se souvint qu'Annette était sortie.
Léonard , cependant, voyait Etienne et le voyait souvent. Jean l'avait dit ; cette lettre le prouvait encore. Quelle vraisemblance qu'Etienne , se livrant au hasard d'une indiscrétion , eût pris un confident tout auprès d'elle?... La pensée qu'un sentiment de délicatesse l'emportait chez Pelaberge sur les tortures dont il pouvait être accablé, poursuivit bientôt madame Dutercy. Elle se le représenta martyr du point d'honneur et sacrifiant
les intérêts de son amour à quelque loyauté che- Tdleresque. Parfois , elle repoussait av'ec mépris cette supposition ; puis^ elle traversait toute la Tie du jeune médecin pour rcTcnir avec plus d'entraînement vers ce mystérieux scrupule. Que de combats ! C'est dans ceux-là surtout qu'une femme reprend de l'amour et s'y livre, sauf à se révolter de nouveau ; puis , après le flux et le reflux des oscillations les plus contradictoires, à se poser visà-vis d'un éclaircissement qu'il lui faut , qu'elle se propose, et qu'elle aura.
Une heure ne s'était pas écoulée que Pauline retourna vers cette fenêtre de l'escalier, d'où le matin même , sûre de voir la chambrière inquiète courir indiscrètement chez Delaberge, efle avait espionné cette désobéissance qu'elle avait voulue.
Peut-être , ifil faut tout dire , l'idée de faire parvenir la lettre de son frère l'occupa-t-elle moins que le désir de savoir ce que devenait alors Delaberge. Les voiles dont une femme s'enveloppe la trompent toujours sur la sincérité de ceux qui la chérissent ; et Féclipse est la même alors et de sa part et de la leur.
— Je parie qu'il est auprès de Thérèse ! se disaitelle avec un sourire malade et colère.
Elle poussa légèrement le volet.
Une singularité la frappa.
Dans la cour de Raymond, près de la rampe delà
lerraMe y Imbert et Marthe chargeaient à la hâte des ballots dans une chaise de poste. Agathe tenait Thérèse embrassée comme pour une séparation.
Quelque chose d'inquiet et de furtif régnait dans cette scène précipitée. Raymond , plus froid que tous, dans un intérêt de fermeté sans doute, causait, non loin de Thérèse et de sa femme, avec Delaberge. Celui-ci répondait aux diverses recommandations de son ami par de simples gestes d'affirmation. Après Teffu^on des embrasséments quTmbert semblait bouillant d'interrompre ,^ Agathe fut entraînée vers la voiture. Imbert et Raymond s'y mirent auprès d'elle , Marthe y monta comme eux ; et , bientôt , la chaise de poste , dis^ paraissant derrière l'angle de la terrasse fit entendre son roulement sur le pavé de la route , tandis qu'Etienne retenait la créole qui jetait des adieux à ses parents. Dès que le bruit éclatant des roues fut absorbé dans le bourdonnement des environs , Thérèse se rejeta sur la poitrine de Delaberge.
Ils étaient seuls f
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Des pas retentirent en ce momentsous le vestibule. Pauline en fut effrayée , car une minute de plus, on pouvait la surprendre en observation. Elle vola dans sa chambre , et s'arrangea devant la glace.
C'était Annette.
Annette se débarrassa d'une masse de bouquets 8ur le guéridon.
— Vous êtes mieux , madame ! J'aurai bien fait d'avertir M. Delaberge.
— Vous êtes une sotte, répondit sèchement Pauline. Je ne voulais voir personne.
Annette resta pétrifiée. La présence de cette fille impatientait cruellement Pauline. £Ue affecta toutefois de n'y pas songer, s'enveloppa d'une douillette de soie noire, mit un chapeau fort simple dont elle rabattit le voile , et se dirigea vers la porte. Machinalement , Annette la suivit , se préparant à demander des ordres : système diplomatique des subalternes curieux. Pauline se retourna vivement , d'un air qui signifiait qu'elle voulait être seule. Glacée par tout ce qu'il y avait d'impérieux dans ce mouvement , la camériste dut en rabattre sur-le-champ et se priver de ses familiarités habituelles.
Jean se promenait militairement le long des tilleuls de la cour. 11 ôta son chapeau. Madame Dutercy ne l'aperçut seulement pas.
11 la suivitd'un regard étonné jusque sur le boalevard , au milieu de la foule qui s'éparpillait comme sous l'impulsion des effervescences de cette journée magnifique.
— Y comprends-tu quelque chose? dit Annette en le rejoignant. A mi-chemin , M. Imbert nous enlève Marthe } il ne nous dit pas même pourquoi.
Madame disparaît comme un éclair et sans que l'oii en obtienne le plus petit mot. Ton maître, à Lyon, est en ce moment , dis-tu , comme un fou. Je t'en livre autant des gens de Saint-Maurice.
— Eh! reprit Jean, nous n'avons peut-être pas besoin d'y rien comprendre. C'est égal, n'est-ce pas , on aime à savoir, rien que pour satoir, bien que les trois quarts du temps cette fatigue n'en vaille pas la peine. A Lyon, tout s'expliquera. La Saint-Georgesmet peut-être tous les cerveaux àl'envers. Vois! il y a pareillement fête aux environs^.
— Et quand partiroQs^ous !
V — Quand tu voudras. Madame ne t'a pas dit de l'attendre?...
— Non.
— C'est clair qu'elle a monté quelque surprise agréable pour son mari. De la part des voisins et de la sienne, il y a quelque chose comme cela. Je suis à tes ordres.
Une bonne partie de laconjecture de Jean, sinon le tQut^ devait être fausse ; et ce qui nous autorise à le croire quant aux Raymond, c'est que, du point le plus élevé du boulevard, près d'un hallier, à l'encoignure de la route de Lyon, Pauline aperçut la chaise de poste tourner brusquement sur la droite et disparaître par la route de Genève au milieu d'un tourbillon de poussière. Pauline se croyait dans un rêve. Des paysannes endimanchées excitant leurs ânes, des carrioles, des chars-à-bancs
couraient et se croisaient tout autour ct'elle oomme pour un jour de fête. Ce remue-ménage de cris populaires, ces marchands faisant claquer leurs fouets au sein d'un échange de joyeux propos^ en serendan t à quelque solennité foraine , lui communiquaient une contrariété nerveuse, comme si le plaisir de tous aurait dû se taire pour ne pas insulter à ses ennuis. Elle se retrancha contre la cohue derrière le hallier. Une indomptable curiosité la peignait. Sans se résoudre à rien , elle était prête à. toutes les résolutions. Par quel artifice , par suite de quelle tolérance , stujnde ou lâche, cet homme, ce Delaberge, tout à l'heure encore si prompt à laisser entendre qu'il se proposait de rompre avec Thérèse, et cela, dans l'intérêt de l'honneur de cette enfant, se trouvait-il maintenant seul avec elle, après le départ précipité de la famille ?... Les propos accueillis par Georges sur le compte des Raymond, propos si vivement repoussés par Pauline, devaient-ils donc s'enrichir et s'envenimer de ce nouvel épisode?... Était-ce un repaire de honte que cette mystérieuse famille? ou bien, par une ridicule exaltation de confiance envers Etienne, abandonnerait-on cette pauvre Thérèse dans un péril que l'astuce de Delaberge aurait préparé ?.•• Ces frayeurs, cette fuite , ces contradictions , ne pouvaient pas s'ex* pliquer b^évolement , la disposition de Pauline ne la portant pas à la bietiveillance* Elle aurait
payé dn plas pur de sa vie une pensée fixe dans ce chaos, une lueur dans ces ténèbres. Sa tête se montait^ et son agitation, qui croissait de minute en minute , ne connut plus de frein , lorsqu'au travers du hallier elle vit sortir de la maison la carriole dont la négresse Marthe se servait pour se rendre aux marchés des alentours. Etienne s'occupa de la fermeture des portes. Thérèse tira les rideaux de cuir. La carriole prit au milieu de la foule Favenue qui se dirigeait du côté de Mon tluel. Thérèse, que Pauliue avait toujours regardée comme l'ingénuité même , Thérèse portait-elle donc un masque ainsi que tout le monde?.... Où se rendait Thérèse, puisque la carriole ne suivait pas le chemin de Genève?... Lorsque la carriole passa devant le hallier, Pauline eut un resserrement de coeur et des frissons de colère. Un mouvement dont elle ne put se défendre l'entraîna sur la trace. Au milieu de ces ribambelles de petites voitures, de ces enfants approvisionnés de mirlitons et qui s'en donnaient comme des sourds, plaisir de furieux qui fait singulièrement l'éloge de notre éducation nationale sous les rapports de la voix et de l'oreille^ Pauline s'obstina dans cette idée de ne pas perdre Etienne et Thérèse de vue. Ce ne fut pas une réflexion , ce fut une volonté. Un voiturier qui passait à vide , lui parut une bonne fortune ; et , sur l'ordre d'aiguillonner sa jument dans la direction que la carriole lui traçait,
le fin matois pensa qae le Toile de Pauline pourrait bien dérober les traits de quelque jaloose lancée à la piste de son infidèle. Les complices de nos passions savent que les passions sont généreuses : il obéit sans balancer. On dépasse Montluel, où la fête stationne au milieu de son tumulte. La carriole ya toujours. Après un léger temps de repos dans une auberge , poursuivis et poursuivants se tenant toujours à la même distance , on laisse Miribel en arrière. Delaberge ne dévie pas. Evidemment; c'est à Lyon qu'il se rend avec Thérèse. Lyon, soit! Pauline peut y descendre. Après tout, e]le sera libre de se rendre à Thôtel et de faire avertir Georges chez ses amis. Elle ii^a, s'il le faut, le surprendre au milieu de leur soirée. C'est la circonstance qui la mène; elle décidera!... La journée penche à son déclin. Pauline s'argumente toujours. Elle s'occupe à se tromper sur le vertige qui la gouverne et l'emporte à son insu , quand elle se croit maîtresse d'elle-même ; elle pense, en obtenant la certitude des scélératesses de Pelaberge, extirper jusqu'au germe du sentiment qui lui parlait autrefois pour cet homme. Lyon ae montre. On atteint la porte Sainte-Claire. A travers les rues étroites et la population qui les encombre, on circule plus lentement. L'ombre s'abat rapidement sur la ville. On passe devant l'hôtel de Dutercy sur le quai des Célestins, et le beau pont de Tilsitt est franchi. Le sang de Pauline circule
avec une effrayante rapidité dans tout son être. Une conviction infâme résulte pour elle des railleries de Montel, dont, certes, la perspicacité doit avoir touché juste. Delaberge demeure en secret depuis quelque temps à Sainte-Irénée ; la carriole en prend le chemin, et Pauline ne doute plus ! la certitude est là. C'est chez la maîtresse qu'il a dans ce faubourg que Delaberge entraine sa dupe de Saint-Maurice. Le vice est d'accord avec le crime. Un piège est tendu sous les pas de Thérèse. Il devient impossible de croire que la créole se prête volontairement à de pareilles lâchetés* On la trompe!... Que faire? que résoudre?... Ne pas intervenir dans tout cela, c'est en devenir la complice. Pauline se redit ses menaces du matin à Delaberge ; elle se rappelle la prompte soumission de cet homme , sa soumission évidemment feinte à tout ce qu'elle a dû lui prescrire. Il aura voulu la désarmer et lui fermer les yeux ; il n'y réussira pas!... Haletante d'une pareille course, la jument du voitarier, quoique vigoureuse , ne gravit plus qu'avec une désespérante lenteur les nombreuses difficultés de ce faubourg. Le fruit de la poursuite va se perdre. Un instant l'ombre des rues a dérobé la carriole. Hors d'elle-même, Pauline veut descendre. Pour répondre à son impatience, l'ai- ^illon du fouet déchire les flancs de la pauvre béte* Enfin, la carriole se fait apercevoir de nouveau dansle rayonnement des lumières d'un café,
sur lu porte duquel , entre des arbustes verts et sous une tente de coutil, des buveurs qui fumait sont assis à des tables de marbre. Malgré son voile, Pauline, se soustrait à ces clartés, et, par un mouvement prompt, rentre dans le fond de la voiture. L'élan du voiturier vient de dépasser la carriole qui s'arrête. Précipitamment, Pauline donne une pièce d'or au voituner. Celui-ci propose à dessein d'aller chercher de la monnaie. — Gardez tout! lui dit-elle.
Pauline descend,' le voiturier s'éloigne ; la voilà seule, et qui se consulte. Taudis que des enlants, en train de jouer dans la rue, se disputent le soin de veiller sur le cheval et la carriole , Etienne et Thérèse se sont dirigés vers une allée. La porte, dont Etienne cherche un instant le secret, s'ouvre et retombe. Pauline les voit disparaître avec un frémissement de colère. 11 importe qu'elle prenne un parti. Chaque seconde est un siècle dans sa pensée. Après une trop longue hésitation, le rèle que la circonstance parait lui suggérer ne sera plus qu'une iotervention ridicule. Pourquoi ne tenterait-elle pas de les suivre ?... Oh! que n'a-t-elle son frère sous la main. Au besoin même, elle accepterait Georges. Sous cette égide et sans autre explication , sa présence seule déconcerterait à coup sûr Delaberge. Elle comprend tout ce qu'une femme peut puiser de force dans son caractère, du moment qu'un intérêt sacré l'anime. L'intérêt
qui lai parle, n'est-ce pas en effet celui de Thérèse?... Après tout, si les Raymond se sont éloignés de Saint-Maurice pour quelque Toyage précipité, Pauline, en quelque lieu que ce puisse être, et malgré Tinsulte de cette inconcevable préférence, dont, après tout, les parents sont coupables , se reconnait le droit de revendiquer sa jeune amie. Quant à Toubli de Thérèse, il est tout naturel, et l'amour peut lui servir d'excuse. Dans tous les cas, la tutelle honorable de la famille Dutercy l'emporte sur celle d'un jeune homme obscurément hébergé chez quelque femme de rien. L'esprit de convenance contraindra Delaberge à baisser pavillon devant une offre formelle, et tout le mcmde donnera son approbation à ce coup de tète. On est libre, devant un pareil but, de passer par-dessus des considérations vulgaires. En ce moment, Pauline est sûre de ne songer qu'à l'intérêt de la créole. Dans Etienne elle ne voit plus que le mi« sérable corrupteur de trois femmes dont l'une est sa complice, dont l'autre peut devenir sa proie , dont la troisième , enfin , échappée à ses ruses , osera démasquer les plus misérables projets!.,..
Mais qui donc , parmi les gens du voisinage , lui donnera le secret de cette allée?...
^ Le secret joue de lui-même, et la porte s'ouvre. Etienne et Pauline sont face à face.
— Vous, Pauline? s'écrie Etienne.
«— Moi, monsieur ! lai dit-elle d'an ton de bra^ Tonre et de défi.
Cette apparition a paru le terrifier.
— Eh bien! reprend-eUe avec nn frémissement de rire, serez-Tons à court cette fois de prétexte, et ne trouTerez-Yons pas quelque bonne raison à me dire?.... homme qui tous donnez pour Téridique , et qui, fort à propos, savez si bien répondre en évitant d'être sincère, ou tous rabattfe sur le silence pour esquiver un trop maladroit mensonge!... Voyons!... Votre dignité se fera-telle faute d'appeler une ruse nouvelle à votre secours?... Quelle pitié que ces hommes, q[uand on a le courage de les regarder en face!.... Dites, Etienne , dites , vous le pouvez , que je ne suis qu'une folle, une misérable femme perdue et jalouse , prompte à vous suivre partout , et même à courir au besoin les grands chemins sur vos pas!... Mais vous ne m'abuserez pas. Tant de crédulités me lassent. J'en suis là, voyez-vous, que je vous méprise trop pour vous craindre. Quelle est cette maison ?. • . .
Provoqués par ces éclats de volubilité d'une femme qui ne ménageait rien, trois ou quatre passants s'arrêtèrent.
Etienne avait saisi la main de PauKne et cherchait à la calmer.
— Prenez garde, au nom du ciel! lui dit-il. On nous examine.
—Et q[a*e8t-ce que cela me fait! reprit-elle avec violence. Que puis-je avoir à craindre, que Ton me voie, moi? Pensez-vous donc que je me cache?.*. Répondez! vous éludez toujours. Où venez-vous de conduire Thérèse?
Irrité de la persévérance des curieux, qui s'approchaient comme pour Tinterroger , Etienne voulut quitter Pauline. Il rahattit son chapeau «ur ses yeux , et fit un pas vers les importuns* Ils désertèrent devant ce mouvement de menace.
D'ailleurs Pauline retenait Delaherge. Il la masqua de son corps et lui fit franchir le seuil de l'allée. Mais il suivit des yeux les indiscrets jusqu'à ce qu'ils se fussent décidés tout à fait à ae mettre hors de la vue.
Pauline frissonnait maintenant de tous ses memhres.
Il revint avec un ton d'amertume à la question qu'elle avait faite.
— Cette maison I — Elle est aussi sainte à mes yeux pour Thérèse , madame , qu'elle le deviendrait dans votre conviction si vous connaissiez Maria. J'ai cru pouvoir conduire ma sœur d'adoption chez ma pauvre et sincère amie. Vous réclamez Thérèse , n'est-ce pas ? vous faites hien* Mais, moi, madame^ je ne pouvais vous la confier, parce que , lorsque ses parents me la confiaient , vous m'aviez déjà chassé de chez vous. Je dis chassé, nos futures entrevues ne devant satisfaire que les
oonvenances. Toutefois , je me rendais à Knstant même chei Léonard. J'allais lui demander un asile et prendre ses conseils dans les embarras de ce moment. Yeuillez me suivre chez votre frère, madame ; là, tous saurez le reste. Léonard et Ma* ria répondront seuls à ce qui les concerne. Moi, vous le savez bien, j'ai perdu dans votre esprit le droit d'être cru sur parole.
Le regard irrité de madame Dutercy persistait dans une expression d'ironie.
— Quant au mensonge apparent de mes résolutions, madame , car je me souviens qu'en effet je vous ai quittée sur la promesse de désabuser Thérèse et de ne plus la voir, si la seconde de ces obligations, que je prenais surtout vis-à-vis de moi-même^ n'est pas accomplie comme la première, vous ne devez en accuser que vous.
— Que moi!
La stupéfaction du mépris désarma Pauline de sa colère.
— La ressource est admirable , dit-elle , et je m'attendais bien à quelque chose d'étrange. Je croyais avoir fini toutes mes études sur vous. — Dites (••.
— Que vous seule, madame! ... Et le mot d'étrange dont vous vous servez n'est pas de luxe* En accédant aux curiosités des personnes que vous avez amenées à Saint-Maurice , lorsqu'il n'aurait jamais dû vous échapper que Raymond, resté vis*
à-TÎ8 de TOQs-inéine et si longtemps sur ta réserve , malgré les mille séductions du roisinage , se liait plus que difficilement avec des inconnus : en facilitant le viol de leur retraite ; en vous faisant , par étourderie, la complice de ses ennemis et de ses espions, vous êtes derenue la cause de la dispersion de cette famille.
— Monsieur Delaberge !•••
— De sa dispersion , madame ! — Et je comprends que tout ceci vous semble un rêve, malgré le ton d'amertume avec lequel je vous parle! mais je puis dire tout, puisque, malheureusement, l'éclat est maintenant public. En ce moment, mes amis volent à Genève ; ils fuient. Les liaisons d'ïmbert avec le frère du procureur du roi Font mis en demeure de prévenir une plus rude atteinte. On se proposait l'incarcéra tion d'Agathe. Les secrets de Raymond viennent d'éclater. Quelle famille n'a les siens ?. . . Mais ceux de Raymond sont surtout de nature a soulever un concert impitoyable de blâmes. Tout ce qu'un double adultère peut répandre de scandales et de ravages est là ; duels, poursuites, récriminations envenimées, des haines affreuses , des querelles d'argent, tout le limon de la boue sociale !••• Pouvais- je me dire cpe votre mari, dont les scrupules sont assez connus, aurait le courage d'offrir, jusqu'au prochain retour de mon ami , l'hospitalité de sa maison à Thérèse ? non , madame ! mes tristes amis sont
faussement posés vis«a-Tis da monde, et ce monde sans âme est aussi sans pardon. En m*adressant à TOtre âme j'aurais eu peur de vous compromettre!
Pauline tressaillit du mot. Son. regard lança vers Delaberge un reproche de barbarie. La don** leur de cette nouvelle , des paroles si dures, ses doutes jaloux réfutés, tout Fanéantissait. Delaberge revint à la pitié ; il prit la main de cette femme qui se cacba le visage et donna Tissue libre à des sanglots.
Ils étaient réconciliés plus que jamais...
Au bout d'un temps, les larmes de Pauline essuyées , de muettes pressions de mains ayant ramené l'intelligence du cœur au fond de ces âmes subjuguées et malheureuses :
— Voulez-vous monter chez Maria? lui dit-il.
— Non ! — non , Delaberge !.. . Allons chez mon frère* C'est lui d'ailleurs qui doit me conduire à l'hôtel , car je ne puis y rentrer seule et je dois éviter toute explication avec Georges. ^-Oh! vous aviez raison, Etienne, de vouloir voua jeter dans les bras de mon frère !... Léonard m'aurait peutêtre sauvée de moi-même.
— Eh bien, Pauline, nous lui dirons tout.
Il courut donner un ordre à l'enfant qui gardait la carriole, et revint offrir son bras à Pauline.
Et tous deux, en se retrouvant, appuyés l'un à l'autre au milieu de cette foule indifférente, se re^ cueillirent avec exaltation dans le silence. Leurs
yeux on se cherchant se tradoisaient des émotions infimes; les tristes amants avaient acheté bien cmeUement le droit de lire au fond de leurs âmes; ils s'y livraient; ils entrevoyaient d'ailleurs de nonvelles donlears, et la nécessité de reprendre un peu de courage dans une sorte de trêve. Mais la franchise de leur émotion dominait tout. C'était le quart d'henre de calme et de grâce que le règlement de la prison accorde au captif lorsqu'il se promène dans le désert et les murailles du préau : â cette enceinte qui borne son horizon, il dispute alorâ un fnrtif rayon de soleil. 11 comprend que Dieu lui fit comme à l'oiseau des ailes ; et sa pensée s'exhale et vole; elle va conmie le vent, court avec les nuages, en liberté. Voila du ciel et de l'air, il croit â la vie. Frêle bonheur, environné de tant de souffrances, mais où l'on s'étourdit, car on a besoin de vivre ! et le plus pur sans doute de tous les bonheurs dont nous sommes appelés â jouir dans un monde où la passion, pour se relever de son avilissement et sauver ses trésors, doit traverser glorieusement les avanies et les flammes du martyre.
Près d'un café qui se trouvait â quelques pas et d'où s'échappaient des exclamations confuses mêlées de rires, au moment de passer dans l'éclat des lumières, Delaberge s'arrêta tout à coup, Pauline fit un cri timide.
r^ Georges! dit-elle avec alarme.
En effet, c'était Georges, perséeutë par Monlel dont il cherchait à se débarrasser ; pais Verdier, le cigare à la boache, attablé près de Léonard. Uo groupe de fumeurs les environnait et prétait l'oreille anx facéties de Montel. Delaberge et Pauline se trouvaient trop avancés pour fuir ; un mouvement rétrograde aurait suffi pour éveiller les soupçons. Pauline ramena son voile; elle se sentait défaillir, et pesa sur le bras d*Étienne qui la soutint. En dehors et sur le front des caisses d'arbustes vers^ à trois pas des rieurs, quelques tables désertes , évidemment destinées auiC couples de promeneurs intéressés à se soustraire aux regards, leur offraient un périlleux abri. Après leur temps d'arrêt, il importait de faire halte, et la prudence même conseillait une intrépidité. Entre les fatalités, ils n'avaient que le choix. Quel singulier hasard conduisait à point nommé tout ce monde en cet endroit? L'étrangeté de la rencontre jetait la réalité hors de toute vraisemblance, et I^elaberge s'y perdait. Il entraîna Pauline ; il la fit asseoir près des ifs, à l'abri des lumières, et se mit au devant d'elle.
Pauline se tordait les mains.
Très-occupée des enfants qui jouaient et se poursuivaient dans la rue , une jolie petite fille déposa sur la table de la bière et des échaudés.
Que faire?...
— Voilà bien le meilleur échantiUon de ton
esprit de caprice! disait Montel. Après une journée du déyouement le plus fastidieux à ma per* sonne, — tous l'avez tous tu, messieurs ! — Toilà qu'il te prend des scrupules de bon ton contre cet estaminet , et que, malgprë mes supplications, tu prétends me fuir. Je tiens à mes conquêtes, morbleu! Ces tabourets seraient-ils rembourrés d'épingles ?««••• Ou bien, aurais-tu, par hasard, Georges, des dettes de garçon en souffrance dans ce faubourg? Un garçon laisse toujours traîner quelque chose, un mémoire de tailleur, une maitresse. Voilà que tu te fâches! c'est une maîtresse» Ah ! si tu perds ta gaieté, je Tais reprendre toute la mienne. Tu rentreras.
— Tu me laisseras tranquille peut-être! — Voyons, Léonard ! l'heure se passe, que diable !... Voilà bien de la patience pour un homme qui n'en a jamais. C'est parce que ça me contrarie. Je veux rejoindre ces dames au spectacle. Jean est un Tieux soldat qui ne voit jamais au-delà de sa consigne, et tu n'auras pas expliqué nettement ce que tu Toulais. Ma parole d'honneur, j'aimerais mieux aToir à conduire des animaux que des hommes.
— Pardieu, c'est plutôt ta spécialité, dit Montel. Va toujours!
— Qui te dit, Léonard, que la bombe n'éclate pas en ce moment chez les Raymond, puisqu'aussi bien le mandat est lancé?.... Dans tous les cas.
il ne faut pins compter sur Delaberge. Sortons d'ici.
Pauline toucha du doigt le bras de Delaberge. Un rapide souvenir lui passait dans l'esprit.
Etienne est de parole, reprit Léonard. S'il ne ▼lent pas, il enverra. Tout à l'heure, je vais monter encore un instant chez lui. Si les plaisanteries de Montel n'ont pas de réalité, ta peux attendre.
Pauline passait la lettre de son firère à I>elaberge. Dans un rayon de lumière, à travers le feuillage des i£s, Etienne la déchiffra tant bien que mal. Le hasard s'expliquait. Léonard , en termes pressants, lui donnait un rendez-vous près de .chez Maria.
11 se pencha vers Pauline.
— Dans tous les cas, lesecret de l'allée de Maria, ce serait de tourner le marteau. On suit la corde jusqu'au palier du cinquième étage. Les marches tournent toujours.
— Vous me quitteriez, mon Dieu !
— Ne craignez rien !... Fdt-ce au péril de ma vie!...
— Mais comment t'y es-tu pris pour expédier ta lettre, demanda Georges.
— Tu me fatigues f ... J'ai deux garanties; elle était sous un pli pour ma sœur.
— Belle garantie!.. Pauline aura suivi son premier mouvement d'humeur , et l'aura jetée
dans le feu. Ne sais-ta pas qu'ils sont brouilles à mort.
— A mort ! dit Montel en riant. Tant pis ! c'est une expression bien tendre.
Un enfant se détacba de la bande des marmots qui couraient dans la rue. Il hésita, se mit les mains au-dessus des yeux , et fit une pirouette ; puis , avant que Delaberge , qui reconnut le petit Charles , pût esquiver cette fatalité nouvelle, l'enfant, pour lequel il se démasqua par son geste, lui cria de toute sa force :
— Monsieur Etienne, un petit monsieur à belles moustaches vous a demandé tout à Theure ches :
• maman.
Pauline et Delaberge se levèrent. De son côté Léonard s'élança.
— Fuyez ! dit Delaberge ; rejoignez Thérèse.
n se lançalui-méîne au-devant de Georges et de Léonard. Ce mouvement ne fut pas si rapidement exécuté que les fumeurs , en se pressant au-dehors de l'estaminet , ne pussent suivre »des yeux une femme qui se hâtait de fuir ; mais l'éclair du re<* gard de Delaberge empêcha la curiosité de franchir la limite.
On échangea des sourires, en restant sur la réserve.
Yerdier disait tout bas un mot à MonteL Celui-ci répondit en ricanant :
«— • Mauvais moyen de perdre la bataille!
— M 'interrogeriez-Yoas ? lai demanda yiolemment Delaberge.
— Ni moi , ni personne , que je sache ! reprit Montel d'un air affecte d'ëtonnement. Que me T<mles-Yous?...
Ils se mesurèrent un instant des yeux ; Montel avec un sang-froid railleur ; Delaberge arec une ardente expression de mépris. Georges s'interposa.
— Et quand il se serait permis de rire un peu de cette fiiite, M. Delaberge?... Vous arrétez^Yoos donc à l'estaminet avec La première femme du royaume ? Ne dépensez pas votre contrariété pour