BOUS
— Très-bien ! dit Montel en frappant Georges surTépaule.
Pauline était disparue.
Léonard attira Delaberge en essayant de le calmer; mais le jeune médecin, conservant son regard colère, semblait toujours prêt à défier les mauvais plaisants.
— Je te trouve bon de t'emporter contre Mcmtel, disait le républicain. Il ne s'est jamais vu, je pense, à pareille fête avec un homme de bon sens. Il doit être ravi de l'honneur ; et tu déroges. Est-ce que toutes les femmes , belles ou laides , connues ou non , ne lui doivent pas un tribut ? Laissons ces misères pour de plus réelles. Raymond est-il parti ?
— Mais... Qui donc t'a mis au fait?
— Imb^t. — Avant l'éclat , ma contre-police nous fabriquait leur passeport. Pavais masqué le tout d'un voile politique. Les républicains sont toujours bons à quelque chose dans les afiPaires de dévouement. Est- il parti?
— Il est parti. Mais que me voulais-tu ?
— Rien, mon cher Delabefge; rien. Il t'inté* resse d'être libre en ce moment ; et tu m'évitais , je le vois , pour cette caravane d'importuns. Ta!... ne laisse pas cette petite dame seule dans ees rues!... va où l'on doit t' attendre.
— Pour Dieu, toi-même , Léonard, ne me laisse pas dans l'inquiétude. M*as-tu jamais fait venir expressément près detoipôur rien?
— Eh mon Dieu, il ne s'agissait que d'une peccadille de ce petit misérable qui porte de nom de ton firère, je ne sais pourquoi .
— Maxime ?
— Oui. Le mauvais drôle , c'est évident, n'en fera jamais d'autres. Tout d'abord , je m'étais alarmé ;mais, sur ma prière, Yerdier vient d'arranger cette misère avec sou correspondant de Marseille.
^-r Quelque infamie, sans doute?
-r— Non ! mais un trait d'esprit. A la vérité, dans son genre !... De ces finesses qui mènent droit en police correctionnelle , du moment que l'on a la sottise de ne pas opérer sur une échelle de plusieurs millions. Oui, Delaberge ! tout nous assiège,
les institutions et les hommes. On renoncerait à Fceavre si Ton pouvait renoncer à son caractère. Toi, tu te perds dans tes nouvelles rêveries. N'im-* porte f... Compte sur ton frère Léonard comme il compte sur toi. Plus que jamais, et contre les misères de la petite famille , et contre celles de la grande , il devient nécessaire que les hommes de cœur se pressent dans une sainte alliance populaire , quelles que puissent être d'ailleurs leurs divergences !•.. Si je réussis, vois-tu bien, chef de file deDelaberge par la victoire, je me subordonne à lui, pour qu'il tourne vers l'élément du bien nos ressources et nos courages. Si je ne réussis pas , je te souhaite meilleure chance. Ah çà, quoi que tu deviennes d'ici là, je te donne rendez-vous, à samedi soir, chez moi. Mais j'ai la rage de te retenir, et c'est, à peine si tu m'éooutes. Je te rappellerai l'invitation . Adieu ! . . .
Pendant ce pourparler, que la distraction d'Etienne laissait dégénérer en monologue, une discussion assez vive paraissait en effet grandir parmi les fumeurs. La voix de Montel s'élevait au-dessus des autres*
— Prenez sa défense, je vous le conseille ! disait-il avec l'intention manifeste de faire un ëdat; mais, ma foi, vos hommes sociaux ne me semblent nullement des hommes sociables : et c'est ma conclusion. Savoir les livres, c'est bien ; savoir à qui Ton parle, c'est mieux. Je prétends , moi, que je
rendais on serrioe à M. Delaberge. U ne m'a pas compris, ni vous non plus.
— De quoi donc aurais-je à vous remercier, monsieur ? reprit Delaberge en quittant Léonard.
— Parbleu ! reprit Montel en venant à sa rencontre avec résolution, d'avoir distrait ces messieurs de leur premier mouvement, car ils auraient pu savoir à l'instant même le secret que vous leur cachiez !..• '
Il ajouta dans la figure d'Etienne, mais vivement et tout bas :
-*- Et que je pourrais vous dire ! . . .
Cette fois Delaberge se troubla. Montel lui saisit la main, et par une pression pleine de cordialité, le rendit à lui-même. En acceptant le silence que promettait évidemment ce pacte , Delaberge cependant se mettait tout à fait à jour aux yeux de Montel; et c'était beaucoup trop pour l'honneur de Pauline. La position était critique.
Georges commençait à s'émouvoir, s'imaginanf qu'on entamait les préliminaires d'un duel. Les amis attendaient. Léonard, avec un certain mépris dans le maintien, sifflait son petit air favori. Léonard ne croyait pas du tout à la bravoure de Montel.
Une femme , dont l'arrivée fut imprévue , se glissa subtilement daiïs le groupe; elle saisit le bras de Georges en s'attachant à Delaberge désarmé par la surprise. Tous deux obéirent à son im«
pulsion. Elle les entraîna. M ontel, qne tant de hardiesse déconcerta, ne pat retenir un mourenient de crainte; chacun , autour de lui, se coudoyait et suivait l'incident de tous ses yeux, en disant , d'une Toix étouffée :
— C'est elle !
— Et qui donc ? demanda Montel presque sur le même ton d'humeur qu'avait d'abord pris Delàberge.
' — La femme qui vient de fuir si promptement tout à l'heure! ditVerdier. Vous n'aurez plus, mon brave, à rabattre les éclats de matamore de son chevalier. Georges pourra nous dire le nom de la belle. — Voyez plutôt !
En effet, à quelque distance de ces messieurs, la femme relevait son voile et se faisait voir à Georges.
Georges reconnut Thérèse !...
Au nom du ciel, M. Dutercy, ne dites à personne, et pas même à ma famille, que vous venez de me voir avec Delaberge ! . . .
Et comme le mari de Pauline noyait des civilités banales dans une foule de mots sans duite pour lui jurer qu'il se montrerait digne de cette confidence, Thérèse ramena son voile, et salua de la main. Puis elle précipita la marche de Delabei^e qui se laissa guider comme un enfant.
A vingt pas, dans romlH*e de la rue voisine, la carriole abandonnée les attendait.
Sar an appel fartif de Thérèse, Pauline dégagea sa figure des rideaux de la carriole.
— Vite , à Saint-Màarice ! dit la créole au jeune médecin. Si, quoique des plus ordinaires, ce costume , que je dois garder , et pour cause , allait re- Tenir à l'esprit de Georges , le dernier de tous les malheurs , mes bons amis , ne serait-il pas qu'il fît la rencontre de sa femme à Lyon ! ... Ne gâtons pas notre bonheur. Partez !
— Oh , mon Dieu ! s'écriait Pauline ! vous compromettre pour moi !... Mais j'oublie tout, et je suis une femme bien coupable ! Georges , ma pauvre Thérèse, n'aura rien de plus pressé que de vous divulguer à ses amis.
— Si je n'en avais pas été certaine, répondit Thérèse en souriant , je me serais fait reconnaître devant tout le monde, ^'ai pensé, Pauline, qu'il valait mieux de toutes manières spéculer sur le caractère de M. Dutercy. Ma hardiesse aurait fait réfléchir !... J'obtiens le même éclat par une démarche moins suspecte.
Delaberge , qui se cramponnait a la traverse de la carriole pour s'élancer , arrondit son bras libre autour de la tète de Thérèse, et l'embrassa de toute son âme sur le front.
Malgré la distance , émue de cet élan , Pauline s'y mêla par un baiser sur la main d'Etienne.
Thérèse la remercia de ce mouvement qui lui
revenait. Les deux femmes ëchangàrent un deruier geste craintif.
Et Delaberge lança le oheyal an grand galop.
£rancïit m ISihtoiUt*
Chaonn de noiif a m ohambfa noire , où Io« phépomène* du monde extérieur m réfléohiMent en miniature. Du moment que Ton veut y saiair areo une préoision mathématique la physiologie de» événement* et les ressorts de la vie générale « on doit, ayant tout, slnquiéter de la netteté du réflecteur. De même que Faoier qui perd son éclat BOUS notre haleine , un souffle Tobscurcit ; et ToilA de quoi peu de moralistes sWcupent ; aussi , la plupart du temps, ne considèrent-ils les objets ^^à travers la vapeur de leur personnalité.
CAKOUIB TaiBAVIT.
A dix heares du matin , Datercy faisait crier la grille de la maison de Saint-Maurice.
En entrant dans le salon , il lança vers le canapé son chapeau dans lequel il jeta ses gants. La tête dans les mains , Pauline , accoudée sur un petit meuble de travail , releva le front sans faire un geste , sans dire un mot. Apparemment , Georges lui trouva quelque chose d'extraordinaire* Il détourna les yeux pour les promener autour de lui*
le canapé paraissait en désordre y et les coussins
formaient oreiller l'an sur l'autre; ce qui pouTÙt s'expliquer par un peu de repos que Pauline Te* nait de prendre. Il la regarda de nouveau pour solliciter une parole. Elle rajustait une de ses boucle de cheveux , et ses longs oils étaient baissés vers la terre.
Elle resta muette ; une contrainte glaciale continua de régner.
Georges pétillait sous le pressentiment d'une surprise ; toutefois , il se retint. Dans les meilleurs ménages , il n'est pas rare que la femme dont le caractère est lutin prélude par une légère mystification aux coups de théâtre qu'elle veut ménager à son mari !.. Il vit une affection dans cette indifférence. Georges songeait à sa fête.
Il résolut de voir venir sa femme e| d'attendre* Nonchalamment , il s'étendit sur le canapé , croisa les jambes et se rongea les ongles.
— Eh bien! Pauline , laidit-il d'une voix désintéressée , qu'est-ce que je te disais hier?.. Prends de mes informations, à l'avenir. Voilà les Raymond partis et leur maison déserte. Au grand théâtre , on ne parlait que de cette fuite , et des scandales que leur audace à revenir en France a mis an j#ur. Les mauvais plaisants m'assassinaient de questions sur mes amis ! mais , pardieu , les Raymond ne sont pas mes amis. Pour se rencontrer au hasard, est-ce qu'on se lie. Ton frère prenaitleur défense. Ton frère se fourre partout quand il s'agit de ré-
volte* Ne leur a-til pas fait avoir nn passe-port! Il est inouï!
— Où est le mal? dit sèchement Paaline.
— Le mal n'est pas grand en ce qu'il nous débarrasse du voisinage ; mais il devient impardonnable par l'espèce de solidarité que ces misérables relations de bons offices semblent perpétuer entre cette famille et nous.
— Et qu'est-ce que cela peut nous faire?
— En réalité , Pauline , rien. Je ne dis pas que cela nous empêche d'être ce que nous sommes; ni plus ni moins. Mais dans l'esprit des bavards, c'est beaucoup trop. On ne manque jamais de concurrents et d'envieux. Tu le sais de reste pour ton eompte. En masse, hommes ou femmes, le monde se composa d'un pêle-mêle de bons amis qui ne s'aiment guère , et qui se passeraietit sur le corps rien que pour s'y passer. En temps de guerre , la bataille se fait à coups de canon; elle se fait à coups d'épingle, en temps de paix. L'exception compte à peine. Le tout, quoique le grand docteur Delaberge , l'homme universel , et qui refera la société si la société veut le lui permettre, dise tant de bien des passions , dans l'intérêt des siennes, il faut le croire!.. On s'espionne en se souriant, Pauline ; chacun se retourne l'esprit dans l'idée de retourner l'âme à d'autres ; et le tranchant des langues s'affile sur les occasions les plus minces. Après tout , si pareille chose arrivait ailleurs que
daD8 le cercle de mes relations personnelles , j'en tirerais , moi qui te parle , des conjectures à perte de vue. Aussi, je n'ai pas épargne les Raymond. Il était politique , vois-tu , de donner à comprendre que je les avais toujours mis sur un pied de réserve à notre égard. Sois tranquille ! je ne lais* serai pas dire que ma femme s'est liée avec cette femme.
— Pourquoi donc ! mais je ne rougis nullement d'avoir connu madame ilaymond.
— Tu veux dire madame Gerbaud ! — Ni moi non plus, pardieu !... Rougir, c'est exagérer; s'en défendre, à la bonne heure. Eh, mon Dieu, je n'estime pas tous les gens que je connais, il s'en faut I on ne nouerait de relations commerciales avec personne. Mais pour la vie privée , comme pour la vie intime, il y a de» morales dilOGérentes, et Ton doit avoir tour à tour deux caractères. C'est reçu,
Pauline fit un sourire. Ce sourire le mit en verve. Georges fit un petit geste où l'ironie l'emportait sar l'emphase .
— D'ailleurs, j'avais l'occasion belle! L'illustre ami des Raymond , le grave Delaberge, ce pari* tain aux formes de grand-prétre. . •
-^ Qui a sauvé la vie à mon frère, Georges. Ne va pas l'oublier!...
— Tu veux dire qui a fait son métier de cin, Pauline.
— Eh quoi? même sur les frontières du Piémont!
— Ceci, c'est aatre chose. Soyons justes ! ton frère doit son salut, pour le moins, autant au ha* sard qu*à Delaberge. D'ailleurs, Léonard et lui sont liés ensemble ; et cela m'est tout à fait étran*
— Vous ne songez guère à ce que vous dites, M* Butercy.
— Si fait, madame. — Ah ! pardieu, Pauline, regarde un peu dans la glace la mine que tu Tiens de faire ! elle est vraiment impayable. L'avocat vient de rencontrer un des airs de physionomie de son client. — Je féliciterais Delaberge de te pren* dre le reste. Sur mon honneur, madame, vous mi* mez dans dans la perfection. — Tu fais bien d'acdonrir en aide à ce cher docteur, car on tire passablement à boulets rouges sur lui pour quelques-unes de ses lettres qui courent le monde. Il est à la tête ou à la queue (je ne saurais dire ! ) d'un club d'ouvriers. 11 s'est mis d'une secte saint-simonnienne ou fouriériste ; je np sais quoi. Faute de clients et de diplôme, il se propose demédicamenter le corps social. Je lui souhaite le même bonheur qu'avec Léonard, et que le convalescent ne fasse pas autant d'imprudences. Peste! le corps social ce n'est pas une clientelle mince, et j*entends m'offrir à Delaberge pour la fourniture de ses drogues.
Georges, à Tendroit de cette épiçrammiid, pris d'nne satisfaction subite, s'honora complaisunment laî-même d'une longue explosion d'hîla- ' rite.
Sa femme le regardait avec compassion.
Après dix minutes d'un fou rire, George s'essuya les yeux; il en pleurait, et se remit, non sans peine, dans son calme plat.
— Au fond , notre Esculape social a l'âme belle! dit-il sur le même ton de joie qui redescendit par degrés vers le sérieux. C'est yisiblement Famitié qui l'inspire. Je touche maintenant du doigt la source des, principes dont il avait besoin depuis si longtemps , et qu'il propage avec sa candeur habituelle ; même jusque chez nous, Pauline, qui n'en voulons pas. Il y trouve son compte, et c'est d'autant pour le mieux. Par le fait, et sans vouloir dénoncer personne, il a commis sur nos voisins et sur sa propre famille autant d'indiscrétions qu'il a dit de mots. C'est pour cela, ma femme, que je ne me soucie pas que l'on fasse pirouetter les rayons de ses honnêtes lumières sur nous, qui nous sommes trouvés un instant, et par hasard, dans le tourbillon de personnes que les apologies de Delaberge intéressent principalement. De telles apologies ne me flatteraient nullement en allant à ton adresse, et je passerais pour les autoriser comme un sot en permettant que ma ma maison devînt la succursale de son club. Saint-
Simonien oii aatre , que Delaberge reste donc avec ceux qui sont capables de Técouter de sangfroid , parce qu'ils sont dignes de le comprendre. Ce n*est certainement pas ici que Ton viendra pour ▼oir la femme libre.
— Oh non ! reprit Pauline avec un assentiment plus réfléchi que ne le supposait Georges.
Il se lança comme une débâcle.
— Aussi; je déclare qu'il a pour la dernière fois mis les pieds dans ma maison. Entre son estime, qu'il faudrait gagner aux dépens de la mienne, et l'estime du monde qui fait justice de ces doctrines extravagantes, je ne balancerais pas une minute. Bizarre société, pardieu, que celle qu'il se propose, et dont les meilleurs éléments seraient susceptibles, comme son frère, d'être pris dans le plus pur d'un bagne, ou de ne venir à lui, comme madame Gerbaud, que par le chemin des Madelonnettes ! . . . Plutôt que de trahir avec tant de naïveté ses prédilections intimes pour les turpitudes morales en préconisant les putréfactiotis de toute espèce, et les passions, comme si tontes les passions étaient bonnes, il ferait mieux de couvrir soigneusement les souillures de sa propre famille; et, principalement, celles de son vagabond de frère, qui passe pour être d'une jolie force quant à la passion du vol, et qui ne se gêne nullement pour mettre en pratique chez les marchands <}e Marseille, qu'il exploite de la belle façon, les théories