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riine après l'autre dans la direction de Mtribel. Montai se trouvait dans la barque de Georges; celui-<)i riait et faisait force de rames. Tout disparut. Pauline demeura plus d'une heure encore à la même place. Sa figure se contractait de plus en pins dans un spasme de colère. Que pouYait-elle se proposer?... Qtt'attendait-elle?..«
Un beau chien partit dans la plaine, flaira les broussailles, revint fièrement se camper sur la route, et se coucha par degrés Tcntre à terre pour recevoir avec des cris de joie les caresses d'une jeune femme. Thérèse et madame Raymond s'éloignèrent sous la garde de César.
Pauline rentAi dans sa chambre.
Elle tira violemment un cordon de sonnette, et se jeta dans un fianteml en prenant sa tète à deux mains.
Annette accourut avee une sorte de frayeur, dans le négligé d*une chambrière en train de faire sa toilette.
-— Eh quoi f vous n'étiez donc pas partie, madame?
— Apparemment. — PréparcK-moi de l'eau sucrée sur ce guéridon; et, prenez vos mesures, je vous prie, pour que personne ne me dérange.
— Mais voas souffrez, madame !
•— Je souffre et je vous demande grAce pour vos questions. Vous alliez sortir, à ce que je vois?
— Ne m'en avez-vous pas accordé la permis-
sion ce matin, madame? Arec Marthe et Jean, je comptais me rendre chez le pépiniériste. Yons savez pourquoi, j'imagine ?
— Allez où TOUS Tondrez et pour tout ce qa*il ▼ons plaira. Pour Dieu, je n*ai pas besoin d'être impatientée darantage.
Madame Dutercy se pressa le front et battit du pied le parquet. Réduite au silence , et n'osant insister, Annette exécuta l'ordre de sa maitresse et se retira sans faire le plus léger bruit.
Après le départ de sa domestique, Pauline gagna furtivement l'étage supérieur. Elle s'arrêta devant une fenêtre ronde de l'escalier. Par-dessus la muraille de son jardin, et tofkjours en se tenant dans l'ombre, elle plongea le regard au sein de la maison voisine. Les arbres qui bourgeonnaient à peine favorisaient cet espionnage. On voyait en plein la petite cour, la remise, et la terrasse plantée de tilleuls , terminée par le pavillon où logeait Delaberge. Au bout d'un temps, Pauline aperçut Annette à la rampe de la terrasse. La camériste vole vers le seuil de la petite tourelle ; on ouvrît la porte. La physionomie d'Etienne fut celle d'un homme qui s'alarme. Il multipliait les questions, et réfléchissait. La chambrière indiquait par ses gestes l'irritation de madame Dutercy et le désir qu'elle avait manifesté d'être seule. Delaberge calma les scrupules d' Annette, et se décida.
Paoliney alors , recaeilU*«on mtrë}»dité.
Sa Yolonté s'accomplissait. Elle redesooidit dans sa chambre.
En bas , bobs le Testibole ^ Etienne causait avec Jean.
— Tovt ce qne je pois tous assurer , M« Dela-^ berge, disait Jean, c'est que mon maître paraissait fort curieux de tous voir* Nous avons été trois fois chex tous, à Lyon. Comiàe Annette m'attendait à Saint-Maurice, M. Léonard ne m'a remis qu'une lettre pour sasœur. Apparemment, il n'a pas pensé que je tous Terrais. Vous Q}iargez-Toas de cette lettre?
— Donne , répondit Etienne»
Etienne montai La porte de la chambre était ouverte ; il s'avança timidement.
Pauline était debout. Elle ^t signe à Delaberge de pousser la porte et de. garder ie silence. Elle semblait émue ; cependant rien ne décelait qu'elle fût aussi' graTement indisposée qu'il aTait dû le croire» A traTersla mousseline des petits rideanr, Pauline attendit réloignement des domestiques.
Sûre de leur départ , elle reviot s'asseoir à quelques pas du feu. 'i
Du doigt , elle désignait une siège à Delaberge. Il obéit. ^
D'un geste respectueux , il déposa la lettre de Léonard sur le guéridon.
— Madame ,. lui dit-il aTCc timidité , d'après
MBnSONGB. T. II. 25
— ÎW —
les vives inquiétudes qâe cette pauvre Annette..... Pauline s'empara brusquement de la parole.
— Laissons la feinte , monsieur. Vous vous en feriez peut-être une occasion de triomphe. Dans le tourbillon de mensonges où je suis entraînée , je conserve le droit de vous donner l'exemple de la franchise. Devinez donc ma pensée comme je devine la vôtre. C'est le moins que j'abjure tout déguisement avec celui qui m'a rendu la plus fausse des femmes. {
Etienne essaya d'interrompre Pauline. Elle ne le permit pas.
' — Si vous êtes ici , monsieur , je l'ai voulu. Je me suis jouée de trop de freins^ vous le savez, pour craindre d'ajouter à mes torts par cette démarche.... aventurée, je ne le dissimule pas , mais qui doit aider, sinon à^ me relever dans votre esprit et dans mon estime , du moins à m'affranchir de la nécessité de vous revoir jamais en téte-à-téte , bien que, vous et moi, nous sofons condamnés sans doute à nous revoir encore dans le monde.
— Condamnés , Pauline ?
— Condamnés* — M. Delaberge! de toutes les femmes qui vous emrironnent , je crois être jus* qu'à présent la seule qui vous apprécie. Honte à celles qui, vous voyant tel que je vous vois , hésiteraient à faire ce que je fais. Dieu soit loué ! je tiens la clef d'un système de conduite dont une moins clairvoyante serait glorieuse de vous tenir compte.
Sous le masqne de la franébise et de l'abandon , personne , je tous le dis , n'a pins d'esprit de suite et de rase que tous. La plus légère circQiîstance concourt à vos projets , et vous enveloppez vos calculs de tous les voiles de la loyauté. Pour qu'une femme que vous aurez conduite à sa perte n'ait pas à vous en faire le reproCîbe , vous spéculez sur ce qu'il y a de plus sacré pour elle , sur les complicités de la reconnaissance , sur le vif intérêt que la reconnaissance éveille. A tous les services que vous vous empressez de rendre , vous savez mettre le prix. Les ressources que votre profession vous ofire , une apparence de désintéressement , votre bravoure, ces générosités du ciel deviennent entre vos mains autant de pièges , et votre fascination Vexerce avec le môme art dans les diverses relations que cela vous crée. Si quelque femme vous résiste, eb bien , pour dompter sa révolte, ir vous reste, comme au premier venu, la ressource des menées vulgaires. Vous la compromettez.
— Vous compromettre ! moi, Pauline !...Mais vos moindres mots sont affreux!... Gomprene»vous bien ce qu'il y a de fièvre dans chacune des paroles que vous venez de me dire ?...
L'irritation où je vous vois me tae. Je suis sans défense. De quoi sois-je coupable pour que vous me déchiriez avec tant de furie?... Que connaissez-vous de moi qui m'ait déshonoré deviint vous ?
Elle M îera , fit le loar de sa chamlHre comiiie pour dompter son eSeryescence ; pois reTÎnt , et laissa tomber oes deux mots en se rasseyant :
— Yos mœurs!
Delaberge se redressa derant elle. Il allaiî ëda* ter. Ce mouvement s'éteignit dans one agitation violente ; sea mains se froissèrent avec fureur ; il se tut.
— Jouez Findignation ! reprit Pauline avee un sourire de mépris. Mais comptons ensemble ! De eombiei^ de crédulités vous amusez-vous en ce moment-ci ?..• Folle i{ue j'étais de lutter contre l'évidence ! La parole de cet homme m'abusMt surson caractère; à la chaleur de ses discours, je lui croyais une âme. Une lumière, une seule , a fiût justice de mes doutes. Dieu merci , Delaberge , je n'ai plus à me vaincre , et vous êtes le dernier des hommes auquel je pourrais craindre d'accorder un rendez-vous L..
A son tour Delaberge erra comme un fou dans la chambre. En revenant , il toucha légèrement la main de madame Dutercy , posée sur le guéridon. Sa voix tremblait.
— Ceci , madame , cache une énigme ! erreur de votre part ou calomnie de la part d'un autre , je ne sais. Ne vous attendez pas cependant à rencontrer sur mes lèvres le nom qui doit tout naturellement y venir lorsque j'articule une accusation de calomnie.
— Poorquoi donc? repritaTec intrépidité Pauline. Nommes tout de suite MonteL
— M'appartenait-il de le nommer ?
— Mais en m'indiquant le dénonciateur , tous foites un ayeu. Prenez garde !
— Et qu'aYOueraiâ-je par là , madame? Je cherchais seulement la source d'un mensonge Tolontaire pour éclairer nettement le but que l'on se proposait d'atteindre en travestissant la yérité. Daignez m'en croire ! je ne songe pas à me justifier pour TOUS ; je ne pense qu'à tous justifier pour moi.
Un mouTcment de dédain soulcTa les épaules de madame Dutercy. L'éclair de son regard alla sonder l'âme de Delaberge.
— Un seul mot, lui dit-elle. Georges, quand la fantaisie lui Tint de tous ramener chez nous, ne vous a-t-il pas trouTé tout de suite?
— Tout de suite, madame. — Et puis?
t^aulin^e ramena TiTement sa main, de même que
si, grâce à la couTiction qui résultait pour elle de cette réponse , le contact et la question de Delaberge se résumaient dans une double intention d'effronterie.
Un rire Tiolent animait sa figure.
— Et TOUS ne tous raillez pas en même temps de Thérèse? lui demanda-t-elle.
— Pourquoi donc mêler le nom de Thérèse à tout ceci, madame?.... Est-ce quelque nouTclle
— ÎM —
calomnie, sortie, comme la première, d'une source que je désespère de tarir?...
— Quelle dérision! s'écria Panline en éclatant. Oh , M. Delaberge, ne soyez en aucune façon jaloux de Montel, car, très-certainement, vous l'emportez en fausseté sur 1 ut .
— J'ignore , madame , lequel de nous deux fait un rêve, répondit Delaberge d'un ton froid. J'ai déjà l'habitude de tos ressentiments; yos énigmes m'échappent encore.
Pauline passa par-dessus tonte .mesure.
— Mais quel intérêt, quel espoir, pouvez-vous donc a^oir encore à ne pas paraître deviner? lui dit-elle. Le même intérêt, n'est-ce pas, qui yo^ob a fait m'offrir en spectacle à la compassion railleuse des femmes qui m'entouraient lorsque mon mari vous ramena si follement ? le même espoir à coup sûr !.... la pensée qui régla votre conduite depuis que je vous ai connu ! le projet qui n'a pas cessé de se réfléchir dans votre maintien , dans
toutes vos paroles! encore aujourd'hai!...
comme si vous pouviez espérer de me dérober l'expression véritable de votre visage sous le masque dont j'ai fait tomber tous les cordons. — Non, monsieur ! n'espérez plus circonvenir ma vanité de-femme par un démenti. — Ma vanité ne s'humiliera plus dans une rechute. Oui, tandis que je me sentais émue de vos larmes, tandis que la crédulité de mon âme leur cherchait lâchement une
explication douloureuse, tous pleuriez à froid; vous poursuiviez votre calcul ! vous me jetiez en pâture à des soupçons insolents, à ces coquetteries blessées qu'une femme rencontre à chaque instant dans le monde, qui lui font accueil, mais qui la détestent, qui se réjouissent d'une tache dans sa ▼ie comme d'un mOyen de purification pour leurs souillures, qui nous devinent pour nous divulguer, qui se relèvent enfin de leurs humiliations par les nôtres. Oh, pourquoi n'ai-j,e pas prévu l'extravagance de Georges ! . . Mais il vous fallait un grand théâtre, une persécution plus décisive! il vous restait à m'exposer devant tous comme une folle qui vons avait donné des droits , et qui, par sa faute, subissait, dans l'étalage public de vos ressentiments, la revendication de vos secrets privilèges. Yoos avez saisi cette occasion de spéculer sur ma frayeur. L'opinion publique, monsieur! mais c'est la femme tout entière ! c'est son repos, sa vie; sa force! hors de l'opinion, nous ne sommes rien. Ii^opinion, c'est notre échafaud, si ce n'est notre trône. Nous n'avons déjà que trop à lutter contre' ses. préjugés, sans que l'on vienne lui communiquer des armes contre nous ; et la lâcheté d'une foule d'hommes qui se tiennent pour braves , parce que, dans l'occasion, ils savent recevoir un ooup d'épée, c'est de nous traîner et de nous immoler sans défense sur cet échafaud. Puisque vous a.vez voulu ce résultat, soyez satisfait!...
— Pauline !•.«
— YouB me laisserez parler, peut-être ! — Ce que TOUS ayez fait, il faudra le déCaire, entendesvons. Il le faudra ! Car, de quelle manière puisje me justifier, moi, 'sans me précipiter de plus en plus et me perdre ?... Si je me défends, je me livre ! Toutes ces femmes feindraient de me croire et seraient heureuses de me sentir agenouillée devant elles. Ma justification ne peut venir que dé vous. Voilà pourquoi , M. Delaberge , nous sommes condamnés à nous revoir! Condamnés, car je ne le voulais pas, je ne vous demandais que de l'oubli ; condamnés , car , si vous me refusiei ce que j'exige , il me resterait encore on moyea sûr de vous y réduire.-^ Ah! vous avez voulu me lier indissolublement à vous et me contraindre!... Une lutte commence, Delaberge ; et, si je dois y périr, ce ne sera pas sans décider moi-même de ma perte entre mes inspirations et les vôtres. L'astuce, pas plus que la violence, ne m'intimiderait. Je prétends me reconquérir authentiquement ; je veux m'àppartenir. Votre conduite de l'avenir réfutera votre conduite passée, quand vous devriez mentir. Les hommes ont mille moyens d'être généreux. Ou, jSi vous reculez devant le mensonge, après m'en avoir longtemps laissé tout le fardeau, je serai vraie, moi! je ferai voira tous, à Thérèse, à ses parents, à Georges, à mon
' frère, au monde entier, ce que c'est qu'un homme!
et par quelles voies de yiolence et de profanation ceux qui parlent le plus haut de Tavilissement de notre sexe dans le mariage s'efforcent de nous mettre le pied sur la gorge pour nous enseyelir dans une dépendance mille fois plus abjecte. Et n'espérez ni sortir du cercle où je tous renferme, ni me ramener dans le cercle que j'ai su franchir. Tous les deux, à partir de ce jour, nous sommes de la même force. Je tous Tois.
Vingt fois Delaberge aTait changé de couleur durant l'éclat de madame Dutercy. Quand il la Tit plus calme , quoique sous la Tibration fébrile de son élan de colère , il comprit qu'elle Técouterait enfin ; il essaya de se renfermer aussi dans le calme. On compren ^ra que cet effort lui fut impossible. '
— J'accepte tout, madame! non dans tos reproches, mais dans les conditions que tous m'imposez. La preuTC de ma bonne foi, je la subordonne à raccomplissement de ma promesse ; mais, plus lier que vous encore, et quoique tous soyez au fond de mon âme ce que Topinion publique est au fond de la vôtre, je ne toux pas même me justifier Tis-a-Tis de vous. Mes mœurs resteront souillées dans Totre esprit ; s'il faut cela pour to-tre repos, j'y consens. Je tous éTitais sincèrement, madame^ le sacrifice était consommé* D'ailleurs, je ne suis nullement fait peur les cèr^ clés où rotre destinée tous appelle, et j'oublie
toujours qu'il est bon d*y porter un Yoile. Dëpaysë dans ce pays d'astuce , où les soupirs se comptent, où le moindre pli de douleur devient le prétexte d'une insulte, où ce qui nous domine prête à des gaietés de bourreau, j'y marche avec mes émotions ; et cela ne se doit pas. Je ne me sens rien à perdre, moi, qui ne suis qu'un homme perdu f... Cependant, on s'est mépris, madame; et ces noires malignités dont tous ayez à tous plaindre n'ont touché juste qu'en risant au hasard. Merci de votre première supposition ! vous avez compris , vous, que votre chant réveillait des douleurs dont il ne m'était pas permis de verser la confidence dans le sein de qui que ce f&t, malgré leur notoriété funeste ( et Naples , et son climat d'harmonie, et la mort de ma mère!... Ainsi toutes les plaies se ravivent dans une seule ! et le mal et la souffrance forment la chaîne autour de moi f Votre voix, madame, a fait revivre de sinistres analogies, comme votre haine m*a rappelé l'héritage de la haine que m'avait légué ma mère ; et , pour comble , en raison même de ces tristes souvenirs, je puis avoir à mettre au jour les désordres de ma propre famille. Eh bien , madame vous serez sauvée ! Les morts seront sacrifiés dans l'intérêt des vivants. Je relèverai devant tous la pierre d'une tombe où le meurtre a précipité la femme qui fut ma mère ! et ni vous ni moi nous n'aurons besoin de mentir. Le scandale de cette divulgation de la
pari d'ua fils justifiera peut-être madame Dutercy du soupçon que mes larmes ont involontairement fait planer sur elle. Jetons une douleur à Tos nouveaux amis; que ma famille et mon nom leur servent de proie. Il faut que je vous lave du reproche de m'aimer, madame !••. Et, tenes! moins les noms qu'il ne pouvait savoir , Léonard ne vous a-t-il pas conté que, durant son séjour à Naples, dans un concert au théâtre de Saint- Charles, une cantatrice, redemandée par les applaudissements frénétiques de son auditoire, reçut un hommage éclatant de la part d'une de ses rivales?... Apprenez l'hommage et le crime!... Du haut du cintre une couronne de fleurs lui fut lancée sur le front. Ces fleurs étaient de fer, madame! la cantatrice tomba morte; c'était ma mèreî...
Pauline tressaillit, Delaberge marchait à grands pas. Sa voix qui s'était élevée, retomba. Elle devint plus sourde, et comme gonflée par un nouvel orage.
— Ceci sera sans doute assez beau pour amuser TOS amis à mes dépens; et, si l'on en plaisante ainsi que de mes larmes, cela, du moins, ne vous concernera plus. Je me donne, madame! je donne aussi ma famille. Que peut-on vouloir de plus?... Puisque le préjugé cherche des victimes, qu'il me prenne et qu'il soit satisfait!... Oh, oui! les déchirements de mes souvenirs ont quelque chose de plus poignant lorsque je vous vois; et cela
parce que je sens, avec un désespoir toujours plus yif , que tout est dispersé dans mon existence ; et votre aficiction que j'eus un jour I et je ne sais quel fol espoir dont je n'ai pas su me défendre ! Mais , ne vous effrayez plus de mes persécutions , Pauline I Jour par jour, je travaille sur mon cœur avec des tenailles ; je puis tomber en lambeaux, je ne varierai pas. Ma volonté répond à la vôtre, je porte aussi ma couronne de fer!... Que ma mère porte donc sa peine de m'a voir donné le jour! J'accuse aussi la vôtre d'un crime , puisqu'elle m'a sauvé la vie. Croyez-moi ! si pour les plaies de l'âme , il existait une pierre infernale , je cicatriserais à l'instant, et devant vous, tous ceux de mes souvenirs qui vous concernent.
n ouvrit violemment la fenêtre, et respira.
L'air était pur , des oiseaux gazouillaient en se poursuivant sous les allées de tilleuls; la sérénité du printemps éclatait de toutes parts.
Le contraste indigna Delaberge. Il referma la croisée.
Pauline avait le regard fixe.
— Mais, au nom du ciel, à quel propos, lui dîtil, le nom de Thérèse a-t-il pu vous venir dans tout cela?...
— Taisez- vous! s'écria Pauline; ou vous allez me rendre tous mes doutes.
Il insista cependant.
— £coutez-moi; madame ! Ici, nous devons nous
oablier tout à fait, ou plutôt revenir à nous-^mèmes. Si, dans le rayon des mœurs que Ton me suppose et de Thabileté que l'on me prête, je persévère à cfaeroher ce que l'on a pu vous dire sur moi relativement à la nièce de mon vieil ami, c'est que cela peut aller trop loin pour que je m*endorme lâchement sur des présomptions vagues. Cette fois, je n'ai pas à craindre de commettre vis-à-vis de vous une faute nouvelle, et vos sympathies me sont acquises. J'ai hâte d'aller droit aux gens qui se seraient permis de blasphémer Thérèse ; je redoute seulement de me livrer à des suppositions injustes. En facilitant mes recherches, vous m'aidei â remplir un devoir sacré visà-vis de notre jeune amie.
— Eh, monsieur Delaberge! ne cherchez pas si loin. Ce que je sais, sevle je le sais. Thérèse ne me faisait pas de mystères. Voulez-vous que je vous dise le nom de son calomniateur ?C'est moi.
— Vous?
Etienne s'efforça de réfléchir à ce mystère. Au bout d'un temps, son geste annonça qu'il y renonçait.
— Allons , M. Delaberge ! vous en savez vousmême autant que moi. Tout a dû vous l'apprendre. Essaierez-vous de me donner le change, et de m'exagérer la puissance des préoccupations que TOUS m'accordiez , en affirmant que vous n'avez
pas deviné l'amour que cette enfant vous porte? T. II. 26
— Thérèsel...
— Oai, Thérèse!... On devinerait des énigme»
pins difficiles ; et votre persistance dans ce maintien d'étonnement est, pour la conviction que je me suis faite à votre égard, plus décisive que les gaietés de Montel et de Dutercy sur l'innocence de votre séjour à Lyon. Montel a-t-il cru vous outrager en cela? Mon Dieu, non !.... Tous les hommes se ressemblent; ils mènent habituellement trois intrigues de front, sans que leur facile honneur y perde aux yeux des gens du monde. Leur vanité triomphe de ce qui nous indigne. Ne pouvez-vouj, en effet , prendre ceci pour de la jalousie de ma part? — Oui, Thérèse vous aime. Ses gestes , sa voix, ses moindres élans m'en avaient donné la certitude avant son aveu, et j'avais mille fois moins de titres à la libre expression du vôtre. Ma faiblesse se trahissait moins que son enthousiasme, et son idolâtrie n'a pas dû vous échapper plus 'que mon vertige. — Mais, croyez-moi , monsieur ! dans la poursuite de vos plaisirs, respectes au moins cette enfant, plus crédule que tant d'autres peut-être, car on ne Fa pas bercée de nos maximes commodes, et dont l'espoir est légitime, car elle est libre. Vous ne m'aurez pas en vain rappelé que Thérèse est mon amie. Ce titre fixe mes devoirs. Ne fallûtil que m'humilier devant Thérèse, je saurai faire en sorte qu'elle ne devienne pas votre victime.
Etienne fit un mouvement pour sortir.
— * Pardon, madame ! dit-il cependant avec un fr<Hd sourire. Vous n'aurez pas à risquer ce sacrifice. Je puis désabuser Thérèse moi-même, et je le ferai, ncm pour me justifier auprès de vous! je n'attends de vous aucune justice, et je n'ai pas à demander grâce! mais parce que je sais ce que c'est que de nourrir une illusion et de la perdre. Thé^ rèse, aujourd'hui, m'aura vu pour la dernière fois. Calomniez donc la surprise que je vous ai montrée; traînez-moi sous le niveau des hommes qui vous servent de mesure pour tout le reste ; demandezmoi de la pitié pour l'honneur et le repos de Thérèse, comme si!... Mais non! votre supposition
est abominable , je me tais! Peut-être même
ai*je tort de laisser comprendre la violence que je m'impose. Voyez-y tout à la fois, madame, avee l'impuissance de vous répondre, le calcul de faire hésiter votre persuasion. Ma résolution est prise. Nous Tenons d'ensevelir le passé. Je ne veux plas, je ne dois plus que satisfaire à la double intention qui provoqua cette entrevue. Dieu m'en donnera la force f .... Oui je vous reverrai dans le monde, sans amour comme sans hostilité. J'y porterai ce sourire faux que Ton y donne à ses ennemis, ces égards dont on est si prodigue et qui ne manquent que d'àme. La, ma conduite sera calculée de point en point sur votre prompt intérêt à vous débarrasser de moi. Je jouerai mon rôle avec calme et patience pour en avoir plus tôt fini. Nul ne verra
que c'est pour vous qae j'y Tiens; et nous lignerons notre divorce. Divorce dans cette vie, madame! divorce également dans l'autre. Lésâmes qui se sont heurtées dans la haine , ne se rencontrent sans doute nulle part.
Sa voix s'étouffait ; il s'arrêta , puis, en s'inclinant, reprit :
— M 'avez -vous plus rien à me dire , ma^ dame?'
Un souvenir passa dans l'esprit de Pauline , le mouvement de sa main parut demander une suspension d'hostilité avant de répondre. Tous deux reprirent haleine.
— M'expliquerez-Toùs, lui dit-elle enfin, l'origine de vos rapports avec M. Dutercy, bien avant de le revoir à Saint-Maurice ?
Etienne répondît résolument :
— Cela m'est impossible, madame. Toutefois, pour ne pas vous abandonner au martyre des interprétations, car, si lâche que l'on veuille me croire, ma coutume n'est pas de laisser planer un doute sur qui que ce soit, je mettrai votre mari lui-même, à moins que vous n'insistiez pa» davantage , dans l'obligation de s'expliquer sur ce fait^ a sa manière et devant vous. Ce qu'il dira sera ma réponse. Interrogez-moi sur ce qui me concerne.
— Et quelle est la raison qui vous autorisait à penser que je dusse être la sœnr de Du* tercy ?
Cette question noavelle contenait implicitement dans sa solution une réponse à la première. Etienne demeura comme interdit.
— Madame, reprit-il après un silence, en tous disant cela je commis un mensonge; un autre mot que celui de sœur hésita sur mes lèyres. Ce mot, qui ne résoudrait pas votre question, présente, après tout, le même inconvénient dans ses conséquences; et, quelle que soit sa portée, je n*ai plus à le retenir : en refusant de vous dire ce mot, je commets la même indiscrétion qu*en le disant! Je comprends que vous devinerez.
— Vous avez pensé, n'est-ce pas, que j'étais la maîtresse de Georges? répondit M"' Dutercy.
Delaberge évita les regards de Pauline, et ne répondit pas.
Il y eut un nouveau temps d'arrêt.
Pauline, se reprenant tout à coup de sa distraction involontaire, car Taveu d'Etienne remportait vers un cercle de suppositions à perte de vue, se saisit vivement de la lettre de Léonard, posée sur le guéridon.
— Permettez-moi, monsieur , de lire la lettre de mon frère.
Delaberge, congédié, salua profondément et partit.
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le fraew, le» tm-wmfim et la
^ flamiBe et le* basahea ea fa
déMstte» ; die ih laaaiU à la tcieaoe , & à Mc«, qaelle ten Iumm de eet eafer.
mpaaaalnliié de ■aaiplols et de kaines mmr famt Itoanne qai pèsera daos la balance de no* destîaée* MM leur caaipte da aeal d*eatt« mamt ^m parie ■a l»i»j^y> de ralliement. Si, pour rkeaT«,on livre eaeore aa jovr^Jinae le Christ de Féranfil»
mes. n ae bat qae la fbi d*nn aatte Coaataatia poor Toas arracber aax diTerti at e m eat» du Cîrqaa, et pevr ▼«■• d— laerle aeeptre da aaoi
ISmB A «MkMMMM VOi
Dans le labyrinthe de chênes et de marronniers qui couronnaient File de LoiseroUes, Thérèse et sa mère étaient assises snr un banc de ^zon, tout aussi dégradé que cette solitude et ses alentours. A cent pas , et tout près de la croix dn tombeau ▼olgaire qui constatait la violence commise en cet endroit par un jaloux , un enfant d'une dizaine
d'années, enreloppë de ses haillons, dans une attitude de fierté mélancolique, veillait indolemment sur quelques chèvres : sentinelle inutile d'un misérable troupeau qui ne valait pas la peine que l'on aurait prise à le voler. Le jeune regard de ce petit gardien brillait déjà de l'éclair de révolte farouche dont l'isolement et l'ennui déposent le germe, en quelque sorte dès le berceau, dans le cœur des enfants du pauvre. Sans doute une activité du feu se rouillait dans le dégoût de cet emploi léthargique. Il en est de même à peu près partout; et tandis que l'on se scandalise inutilement à propos de la paresse et des crimes, la civilisation fabrique des fainéants par milliers pour donner de la besogne au bourreau.
Un bras autour du cou de sa mère, Thérèse examinait des violettes dont elle se jouait sur ses genoux. Entre ces fleurs et le gardien des chèvres qu'elle regardait tour à tour, elle semblait réfléchir sur un contraste, souriait un petit bonhomme, et revenait tristement à ses violettes ; l'irritation du jeune paysan se désarmait à l'échange de ces coups d'œil. S'il ne se livrait pas, sa misanthropie cédait cependant à cette influence qu'une jeune fille, dont le regard laisse deviner l'âme, exerce de haute lutte sur les esprits les plus rebelles.
Au sein de ce paysage, qui, malgré son désastre, se parait d'un prestige de résurrection aux premières électricités du printemps^ plus sou-
cieuae qae Thérèse, et peat-étre dans rintérèt de sa Thérèse, madame Raymond ne récapitulait alors au fond de son âme que des souTenirs de malheur et des présages de souffrance. Ce lieu réveillait en elle des pensées de ohagrin et de tristes analogies. Madame Raymond se retraçait la scène de duel où Thérèse, en se précipitant ayec effroi dans le labyrinthe, avait cru recevoir la mort avec l'explosion d'un pistolet qui la renversa dans le sang de la victime. A l'expression des traits d'Agathe, on aurait dit qu'elle cherchait sur le sable la trace depuis longtemps effacée du sang de Léonard. D'idées en idées elle franchissait la transition du présent à l'avenir. Léonard, qu'elle avait pris en amitié dès le premier jour, par la répercussion des remords et des sympathies de Raymond; Léonard , bon, franc, mais indomptable, animé des intentions les plus pures, mais emporté par son idée fixe, victime d'un enthousiasme qui ne faisait autour de lui que des victimes, lui paraissait un fatal et déplorable génie; elle voyait en lui l'anneau de la chaîne de ses malheurs, car les impatiences du républicain avaient amené le renversement de cette colonie vers laquelle s'exhalaient tantd'espérances. Plusde Val d'Armonne ! plus de refuge pour la douleur ! rien, si ce n'est le vieux monde , et ses mensonges et ses ravages ! Avec le triple gouffre de ses vallées que le morcellement désolait, et l'azur de son beau ciel rêver-
bëré dans les vagues d'^meraudesqui paraissaient deyoir usurper ee terrain tôt ou tard , File de Loiserolles était pour Agathe le cénotaphe de Val d'Armonne et le symbole de ces mutilations insensées que le genre humain laisse à plaisir se répandre sur une terre où Dieu , calomnié par notre incurie, Terserait au génie du travail les harmo* nies et les richesses.
Mais qui donc parmi les hommes sera le bon génie du travail?...
Les premières paroles de Thérèse furent comme la réponse à cette réflexion de sa mère.
— Voyez donc , ma mère ! dit-elle en lui montrant ses violettes , ne dirait-on pas en e£fet que Dieu , par la voix des fleurs , veuille goui*mander l'humanité de ses oublis, comme je le lisais l'autre jour dans un de ces livres que médite si sérieusement Delaberge. Assurément , la Providence nous dicte des conseils par ce langage saisissant et naîf^ dont l'attrait, en s'adressant à l'âme , doit éveiller surtout notre imagination. Dieu ne saurait être artiste et poète à demi. Dans la magnificence des expressions dont il est prodigue , dans les formes et les couleurs dont il dispose avec tant de variété» rien n'est superflu : ce luxe me parle. J'entends un concert où des orchestres infinis et des chœurs angéliques se réunbsent pour nous exprimer ses lois. J'y consulte avec amoui* son intention et sa pensée. Je me plais à chercher ses révélations
partout. Là , je devine mie vive épigramme ; ailleurs , une attendrissante prophétie. Les fleuri sont des tableaux. Cette frôle violette, par exemple, ma mère , croit et foisonne dans les halliers , au pieddesJmurs, surlesfossés de laroute, par groupes qui se pressent avec amitié dans le même rayon de lumière, comme des enfantsjoyeux dont la violette a toute la grâce et le parfum. La violette , c*est la contemporaine du printemps; elle pareFaubede l'année : elle fleurit en même temps que les bourgeons des grands arbres, floraison d'un ordre ambitieux, qui, toutefois, et pour ce début de la nouvelle marche des saisons, semble timidement emprunter, comme une bannière, le coloris franc de ses pétales. Dans la grande procession des fleurs, les violettes vont les premières à la tête du cortège; je me dis alors qu'elles représentent l'âge le plus tendre. Il y a deux jours, ces violettes que je viens de cueillir n'étaient pas écloses; mais de pins rapides s'épanouissaient déjà tout autour d'elles , et , depuis ce temps , comme par émulation , des milliers ont pris leur essor du sein vulgaire et nourricier de ces feuilles dont les toufies dentelées leur ont servi de lierceau. Je les vois vagabonder et prendre racine partout; leurs grêles et pétulants filets s'éparpillent au hasard pour se croiser sur le sol dans les directions les plus contraires. Est-ce un hasard ? non , ma mère , c'est un instinct ; mais cet instinct capricieux ne les empêche pas
de jeter çà et là des racines fortes et vivaces* Les fleorS) ma mère , ne nous apprendraient-elles donc pas œ que l'on cherche en vain dans les livres? Je TOUX écouter ces énigmes de nos champs dont il me semble que le langage a de Técho dans mon âme/ Pourquoi n'en reyiendrions-nous pas à cette bibliothèque qui précéda toutes les inspirations et qui les renferme ?... Oh , oui , ma mère ! mes petites violettes sont à coup sûr de jolis enfants, vifs , rieurs et laborieux , qui croissent à la chaleur affectueuse et dans les caresses de tout ce qui les entoure , et dont on se plaît à respirer le caractère comme un parfum* Ce sont des enfants généreux , car le bonheur développe un naturel sympathique ; et je ne crois pas conjectuer trop hardiment , puisque la coque légère qui succède à la fleur de la violette , lance joyensem^fit le trésor de ss^ graine et le disperse aux alentours* Si j'épelle timidement encore les inspirationsde cette fleur chérie , si j'y reconnais l'emblème des petits travailleurs dont je partageais l'activité sur les pelouse» de Val d'Armonne, je n'y vois que trop la contre-partie bien, amère et la critique des fa* milles de toutes les contrées que nous avons jusqu'à ce jour parcourues ; dont les enfants abâtardis ne I prennent racine nulle part, même dans la famille, deviennent sauvages an sein d'une vie solitaire , rampent de bonne heure et sans récompense sur des travaux ingrats où les ressorts de l'activité
perdent lear énergie , et , façonnés à la peur dv Tol , ont une âme qu'on leur a faite. Ces flenn feraient rougir les maîtres et les tyrans de l'enfance, qui répriment ses jenx , émondent ses gonts errants, et , par ayarice , tiennent les élans de générosité de ces pauvres petits sous la tlatelle , en ne les contraignant à quelque travail que^ur les dépouiller de tout. Nos amours sont notre fortune. Laissez-nous donc la liberté de nos amours. Si j'ai toujours aimé le travail, moi, ma mère , c'est que je vous aimtîs , et que vous avez partagé mes travaux en vous laissant aller où m'entraînaient mes plaisirs ! Cette violette , c'est votre Thérèse a son âge d'enfant! ^
— Que n'es-tu toujours un enfant, Thérèse! ... En suivant, pour t'élever, les inspirations de notre cœur, peut-être ne t'avons-nous laissée prendre que trop de ressort au milieu de cette société funeste. Le luxe de ton être fait tache sur son argile détrie de douleurs.
Agathe se pencha doucement sur le cou de Thérèse.
— Ecoute! lui dit-elle. Pendant son voyage, Raymond a préparé les éléments d'une résolution décisive. Il veut que sa fortune t'appartienne, et que tu ne sois plus sans racines vis-à-vis de nos lois. Un instant, il s'est vu sur le point de se désister des biens de sa femme légitime, afin d'éloigner de cette réconciliation jusqu'à l'ombre d'une
pensée d'intërôt ; mais la mourante a désiré ^n'à Um intention Raymond se réservât tons ses droits. Raymond t'adopte. Ponr cette adoption, qui ne lut cpe rétablir une partie de la vérité, mais t'assnre nn avenir, il nous a fallu procéder par le mensonge et la ruse. Nous ne pouvions revenir à notre devoir envers toi que par un outrage à la vérité. Nous n'avions pas le choix. Cet outrage est accompli, tout devient possible. Le capitaine da vaisseau marchand , sur lequel nous nous sommes réfugiés en fuyant le Havr^^ a complaisamment consCaté que la femme d'un matelot américain monmt après t'avoir donné la vie. En règle vis-à-vis du ciel par la vérité, nous serons en règle par un faux vis-à-vis des hommes. J'étais lasse de penser, ma Thérèse, que tu vivrais sans espoir dans ce monde, et que la liberté de tes in« clinations aurait mes fautes d'autrefois pour obstacle.
—Mais il faudrait nous quitter , ma mère! car la publicité de cet acte réveillerait vos persécuteurs , et je deviendrais une lumière nouvelle qni les attirerait sur vos traces. Non. Laissons eela ! craignons de rentrer de nous-mêmes dans la lutte; n'agitons pas cette atmosphère empoisonnée. Je me refuse à ce sacrifice qni commencerait par votre exil et qui finirait par mettre en rumeur autour de mon père et de moi des haines promptes à rebondir vers votre re-
traite. Attendons l'avèhir de pied ferme, sauf à nous reployer contre ses atteintes snr les inspirations généreuses de notre cœur. Comme je suis libre de refluer ou de consentir, je ne yeux pas que mon père m'adopte*
<^Mais Tayenir, mais les passions, Thérèse?... Et ne Yois*tu pas, malheureuse enfant, que nous Tenions de te désigner et,de t'ouvrir ta seule issue!.. .
— Je ne veux pas! — Les passions, dites- Tous?.... Eh mon Dieu, ma mère ! pour me rendre où leuryoix^ouB appelle, les grandes issues sont libres devant moi ; car, si vous m'avez placée en dehors de ce monde, je vous en remercie; et c'est maintenant par choix qoe jexeste où vous m'aves placée. Est-ce que votre vie entière, est-ce que ce tombeau qui fleurit à l'ombre des marronniers de cette ile, souvenir de meurtre dont les enfants de ce pays nous ont chanté la complainte, lamenta^ blés arguments dressés autour de nous pour ma leçon , ne plaident pas assez haut et d'une voix assez éloquente contre une institution en dehors deilaquelle Dieu m'a permis de naître?... Si je rentre dans les lois, sera-ce pour me ployer dans les mœurs?.... Oh, non! car ma pensée n'est pas restée stérile daps le contact du chagrin et -de l'amour ! et je suis riche aujourd'hui de mille reflexions qui ne peuvent que grandir en me fortifiant avec elles. J'adopte mon sort ; j'ai déjà vécu de mes pressentiments d'avenir, et les der-
niera ë«ho8 de Val d'Annonne m'ont annoncé des jours de rëaurreotùm. Je me résixrve ponr cette espérance. Voalez-Tous que, de eoncert ayec celni qme j'aimerai, j'aille augmenter le nombre de ceux qui plantent une haie tout autour de leur enclos , comme pour ajouter à ce misérable éparpillement où Tâme de l'espèce humaine se retranche de jour en jonr^ un peu de son espace et de son horizon f où les hostilités se multiplient de famille à famille par le progrès des séparations et des clôtures; où l'intérêt privé, de plus en plus étroit, s'arme de toutes ses fourberies contre l'intérêt de tous?.... Le TOulez-TOtts, ma mère?... Si des vertus jettent leur parfum dans le foyer de ces quatre murailles, ce parfum n'a pas d'issue, etl'égoïsme le plus infect devient la loi de toutes les relations du dehors*. Le plus souvent, hélas! la misère et le despotisme y régnent . en se manifestant autour d'elles par la fraude et l'insensibilité; car on n'est bon que dans le Inen , et , sous la livrée du mal , on fait le mal. £n me retranchant derrière ces barricades , moi qui le ferais malgré vos douleurs , en dépit de l'évidence même et de la lumière , je oemmettrais un crime. J'aurais passé comme une folle auprès de votre expérience. Cette forteresse du ménage dont vous avez dignement foulé sous imM pieds la consigne , vous , grande et sainte pour moi , car c'est à votre courage que Thérèse doit d'être un .enfant de l'amour au lieu d'être l'enfant
de la haioe ! cette forteresse , dites , me oontieii^ draît-elle mieux que vaus?. . • Penses-ydus donc cpe je yeuille donner à quelque G«rbaad lé droit de devenir un déplorable persécuteur , bassement jaloux d'un cœur qui n'est plus à lui , et prêt (vous Tayez dit Toos-raème) à me reyendiquer ainsi qu'un nègre, par cela seul qu'un jour je me serais renfermée sous sa clef , dans sa dépendance?... Non, je ne yeux être à personne pour être à moi : pour ne pas tromper , pour que jamais l'on ne me trompe ! L'esclayage vicie. Quoique plus sûre d'être fidèle dans la liberté que dans la contrainte , je ne reconnais nullement l'obligation d'une fidélité dont on ne porte pas le germe au fond du cœur. Toute femme qui parle de sacrifice, avoue sa vie de mensonge ; elle accuse de plus la déplorable cécité du malheureux qui ne s'est pas mis à même de lire dans son âme. J'f reconnais, sous une domination fétide , une femme avilie. Quelle honte que ces âmes qui ne sont pas faites de cristal l'une pour l'autre , et dont l'alliance n'est pas le produit pur de la vérité ! Qui se résigne, blasphème!... S'il m'était démontré que Dieu se fit une joie de notre résignation au mar<' tyre , je cesserais de le comprendre. Qu*un Duterey , qui tremble en secret de la supériorité réelle de sa femme , élève des objections d'homme d'affaires en faveur des enfants, sous prétexte qu'il est nécessaire avant tout de garantir leur sort ; où
sont ces garanties, paisque j'existe?.... Elles sont dans Totre amour , ma mère ; et pas ailleura. Mal* gré la loi » ces mariages se brisent de vive force ; partent, les élans de notre nature triomphent d'nne yaine prodigalité de paroles. La loi ! c'est ce qai reçoit le pins d'affronts. Les geôliers , les pour* suites , les bourreaux , sont une; constatation du désordre, et la plus manifeste. Si l'on ne veut' Yoir , enfin , (ju'une lâche question de patrimoine dans le monde , eh bien ! barbarie pour barbarie , calcul pour calcul , je dirai qu'il serait à désirer qu'une foule de parents fussent noyés et morts; car, en effet , s'ils sont dissipateurs ou sans lumières , les enfants courent le risque d'être spoliés tandis que leurs pareiits virent , et de se trouver alors mille fois plus orphelins que «'ils ne s'étaient pas connu de famille. Ne voudra-^t^on voir que des successions à garantir et des patrimoines a conserver , lorsque les familles de ce monde n'ont pour la plupart rien au soleil et sur la terre?.. Oui 9 certes , il faut penser à l'avenir des enfants, à la culture de leurs jeunes instincts , à la liberté de leurs essors, a leur participation précoce aux libéralités de l'Éternel; mais non pas enleurimmo*. •lant père et mère! Toutes les générations ont leurs droits, ainsi que toutes les âmes. J'ai vu ces orgies de paysans que l'on appelle des mariages, ces jeunes fronts exposés sous leur couronne blanche à rougir des quolibets de la populace au sortir de
réf^ûe , comme pour un apprentiuafe d'obsoéniiés!... Ma mère, Famoar est plus mystérieBx et plus chaste l... Si, comme dans la plupart de ces mariages, il dégénérait en soupçons ignobles, en querelles , en traitements barbares et avérés, la dignité du cœur aurait au moins le refuge d'une prompte séparation. Oui, ma mère, nous ennoblissons l'homme en Fassujettissant à nous mériter sans cesse ; il s'avilit et nous avilit quand on le constitue geôlier d'une fidélité prisonnière. Il ne tient le plus souvent que notre cadavre entre ses bras. Qualifiez donc la loi qui vous interdirait de donner votre Thérèse à son véritable père , et qui, de vive force , imprimerait sur ma vie le nom de mademoiselle Gerbaud?... Sans doute, vous avei suivi les inspirations de l'honneur en me- dérobant à l'autor.ité dont la loi voulait armer cet homme ; mais enfin , n'aurait-il pas été contraint par cette même loi de me recevoir , alors qu'il ne l'aurait pas voulu?. •• Quel arsenal de lâchetés que la contrainte!... La courtoisie , la pureté des mœurs tiennent aux élans de la franchise , et je rougis que l'on en dépouille les femmes , condamnées à d'impurs sacrifices sous un joug que leurs secrètesprotestations repoussent. Aussi , parcourez* ces journaux où , chaque jour , les chocs des incompatibilités éclatent pour. le divertissement de l'indifférence ! La haine cherche à rompre ; l'arène judiciaire retentit de l'exagération àes fureurs do'
mefltiqites. Éooatez!... Une par une, toutes les souillures de ces alcôves sont vérifiées et divulguées par de graves magistrats. Les huées de la foule planent sur le tout. Quelle comédie pour les esprits railleurs , que ces drames où les éclats de rire de l'auditoire répondent au nombre des coups de poignard que l'on se porte!... Puis, quand on s'est, comme à plaisir, arraché réciproqueiBènt les entrailles , que l'on se voit sanglant et demi mort , mutilé par la victoire comme par la défaite , les avocats , qui trouvent décent et juste , comme des brigands qu'ils sont, d'exploiter, le code à la main, cette forêt Noire que l'on appelle l'ordre^ se lèvent et vous demandent des honoraires! . . • Nos passions sont mille fois plus pures que vos lois* Madame Raymond ne se laissait entraîner qu'avec frayeur à l'enthousiasme de sa fille. Au chant de cette nouvelle marseillaise qu'un enfant venait de faire tonner dans la solitude , elle n'osa d'abord opposer qu'une objection timide.
— Mais , après tout, cependant , que ferais-tu, toi, Thérèse?
— Ce que je ferais, ma mère?, a.
La créole se leva ; quelque chose de solennel et d'inspiré animait sa contenance et sa voix.
— Si Delaberge m'aimait comme je l'aime , et me. le donnait un jour à comprendre, je viendrais vous demander votre bénédiction, ma mère !.». et je serais à lui. .
Madame RaymoBd consulta vireinent les environs , se leva, prit le bras de sa fille et l'entraina d'un pas rapide.
— Oh, Thérèse! Thérèse! disait-elle sans lui eacher son désordre. Quelles Toies la passion ne se fraie-t-elle pas, en dépit de tout ce qui semble se lig^uer pour l'étouffer et l'éteindre ! Fille révoltée d'un Dieu plus fort que tout, elle brâle et dévore comme de la paille les vaines institutions des hommes qui ne semblent qu'alimenter sa fureur. Où vas-tu ? Ne trembles-tu pas de ton audace à traduire en retigpion ce que les croyances générales condamnent?... Tu franchis les temps; ta jeune âme est de plusieurs milliers d'années en avance sur nous ; tu viens de présager ce que la pensée osait à peine soupçonner devant les félicités disparues de Val d'Armonne. Grâce à ta pureté, belle et noble enfant, ton regard lucide et généreux ne frémit ni de plonger dans Fabîme de nos plaies » ni, du fond de ce gouffre où ma vue s'est affaiblie, de se reporter avec intrépidité vers la lumière. Tais-toi , Thérèse M Autour de la Jeanne-d'Arc de l'avenir, des impies allumeraient des bûchers. Non que je te blâme, mon enfai t ; oh , non ! je ne t'approuve que trop, moi, dont le cœur a dicté toute la vie ! moi , dont la conscience ne saurait et ne pourrait se dérober â la tienne ! • • Mais, j 'ai peur ! . . . J'ai peur que le vrai ne soit un élément funeste au sein du faux, qu'il ne s'y corrompe au sein de tant
d'intelUgences chassées de leurs Toîes, et que l'initiatrice d'oae religion si chaste, mais si hardie», n'entraine par son exemple dans un vertige d'enthousiasme, yers une chute plus profonde !•••. Qai t'a dit, après tout, que Delaberge t'aimait ?.•• J'ai peur également , ma fille, que le culte de tes convictions ne te prépare ces luttes et ces combats qui déposent et cultivent tant de germes de désespoir au fond de l'âme. Les impurs ne te comprendraient pas ] ils t'immoleraient au maintien de leurs mensonges. Ils t'accuseraient de l'esprit de prostitution qui vit dans leur sang, et qui leur a fait une seconde conscience. Ainsi que toi, Thérèse , ils n'admettent pas la dignité de toute la création , et, le mal qui règne, ils ne se disent pas que c'est leur œuvre. A l'arbre de la science du bien et du mal , tu risques de cueillir bien des fruits amers. Vois ! le globe roule enveloppé dans son atmosphère de soufifrance ! La passion n'est créée que pour le paradis. Tu viens de me faire voyager dans le ciel , et l'on pourrait croire que la terre n'y vole pas avec tout le reste. A Val d'Armonne, il me semble que je t'aurais écoutée sans frayeur ; ici , ton langage est comme le dernier coup de marteau qui vient de s'abattre sur des ruines, et je vois tout s'écrouler dans un dernier nuage de poussière. N'importe, c'est à toi que je me confie du soin de douter de toi-même et de me le dire. Même en supposant une autre passion à
Delaberge , tôt ou tard , ma Thérèse y tu n'aurais , certainement pajs de riTales , oar tes paroles onl je ne sais quel parfum qui fait évanouir les doule.urs. Je n'ai jamais fermé tes lèvres , je ne contrarierai jamais ton âme ; je m'abandonne à ta raison ! ... Ce que tu décideras, ma fille, je le toudrai.
Ia mère et la fiUq s'entrelacèrent plus vivement et se recueillirent. Par les deux pôles de la pensée, elles touchaient en ce moment aux extrêmes. Une crise agissait. Toutes deux se trouvaient en harmonie avec ce tiède et fébrile déprisonnement des émancipations du mois de mars qui pétillaient dans Tair, et , aussi , avec ce délabrement d'une nature méconnue parleshommctfk lépreuse de leur oubli , parée de fleurs toutefois) larmes et sourires d*un Dieu qui nous crie : — Vous m'abandonnez!...
Gomme elles franchissaient le labyrinthe, Delaberge les aborda.
II saisit, il réunit les mains de Thérèse et d'Agathe. Il y déposa ses lèvres. Le bouleversement de sa physionomie les alarma.
— Qu'avezrvous donc? lui demanda Thérèse.
— Je vous quitte ! répondit-il.
Thérèse défaillit et chercha l'appui de sa mère. £lle. attendit avec anxiété le dernier mot d'une résolution pour laquelle Delaberge lui-même paraissait vouloir employer tout son courage.
— Voas êtes la moitié de ma vie , lear dit-il ; et , cependant, je dois tous quitter! Une fatalité me frappe et rompt nos liens. Plaignez'-moi* Peutêtre, malgré mon silence, ne pénétrerez^vons que trop facilement ce mystère. Sans vous le confier , car je ne le puis , ne sais-je point que vous le garderez dans votre cœur ? Madame Raymond , laissez-moi la certitude au moins , quel que soit mon avenir et lorsque je m'éloigne , que tous n'oublierez pas le frère de votre Thérèse ! La destinée de ma jeune sœur ne doit-elle pas être dans tous les temps nne de mes préoccupations les plus chéries?.... Pourquoi Dieu ne permettait-il pas que' cette préoccupation dcTÎnt pour Delaberge la première de toutes !... Il demanderait à Thérifse de ne pas tous quitter !...
Thérèse cacha ses sanglots dans le sein d'Agathe.
— Vous aTiez raison, ma mère !... lui dit-elle. Je me trompais.
Le petit pâtre accourait à toutes jambes. Il multipliait ses gestes pour attirer les regards de son côté.
Dès qu'il pensa qu'on FaTait aperçu, l'enfant désigna du doigt la riTe opposée du Rhône.
Imbert et Raymond, qui s'y trouTaient , rappelaient nos amis aTec les démonstrations de la plus TiTO impatience .
Agathe ressentit un frisson d'effroi.