‹ MensongeChapitre 12 sur 13 · M15S0II6B. T. II · texte numérisé non relu

M15S0II6B. T. II

de liberté que le prédicateur ne met à Taise (je yeux le croire ! ) que sur Iç chapitre amoureux. Si Delaberge colporte son frère et ses amis pour échantillon de l'avenir, j'admire Léonard de s'installer daus la catégorie des écumeurs de comptoirs ; moi, je neveuxétro ni de la famille, ni des disciples.

Pauline dit d'une yoix calme :

— Si Maxime n'est devenu qu'un petit vagabond, on n'accusera pas du moins Delaberge d'en être la cause , car il a montré des entrailles de père , et ne l'a jamais abandonné.

L'aigreur suspecte de cette réplique fit rêver Georges.

— Qu'est-ce que tu veux dire par-là ?

— Rien ! — Qu'est-ce qui te blesse?

Sous les regards de sa femme , Georges devint écarlate; mais la vraisemblance le rassura. Ce ne devait être qu'un mot banal, une pure méchanceté du hasard. Georges étouffa son anxiété dans un mouvement oratoire.

— Dieu merci , Pauline , ni toi ni moi ne nous frelatons l'esprit de ces sornettes. Nous tenons à donner le bon exemple , à rester dans le solide bonheur des vertus privées et domestiques. Je comprends maintenant ta répulsion contre ce qui se disait dans nos soirées ; et cette répulsion , je la

partage Oui ! la chaîne du ménage est le firein

du vice ; et les libertins seuls veulent la rompre.

Les femmes ont plus à perdre qu'à gagner dans le développement de cette république nouvelle , qui semble sortir de dessous les ruines de l'autre pour aller à la chasse du peu d'institutions qui sont restées debout. £n six mois , avec le déchaînement de cette infecte liberté , les générations seraient gangrenées jusque dans les os , les patrimoines confondus ; les enfants regorgeraient par millions dans le tour des hospices. La peste , la famine et l'abandon achèveraient le désordre de la terre. De pareils fous ne sauraient allumer , comme ils le disent , le flambeau de l'avenir pour une société durable et forte ^ ils n'entendent sonner que le dernier coup de tocsin de la débâcle. Armés du bec et de l'ongle , nous ne serons pas si dupes que de tolérer qu'ils fassent des leurs. Nous emploierons^ s'il le faut, les armes du ridicule, et, le cas échéant, celles de la mitraille , puisque , à ce qu'il parait , des ouvriers s'en mêlent. Que Thérèse , filie aban* donnée d'une femme perdue , déjà sans jpudeur comme sans avenir , maîtresse de Delaberge , affichée pour telle aux yeux de tous , — et je t'en donne ici ma parole d'honneur ! — se prosterne aux pieds de son amant et le prenne pour un autre Messie , on signale cela comme j'ai dû le faire ; on brise tout lien , on les livre aux huées ; et l'on ne déserte pas la considération publique , pour se noyer dans une pareille compagnie. Pas plus que toi , je n'admire ces coureuses. La véritable gloire

des femmes est de rester à la tête de leur ménage, et de coudra.

Pauline se leva d'un air d'indignation et de mépris tout à fait royal.

— Qui TOUS empêchait donc , Georges, de pren* dre une couturière ? lui dit-elle.

La question effaroucha Georges. Il craignit d'avoir blessé l'orgueil de Pauline.

— Mais, dit-il en hésitant, une couturière... tu conçois ?... lorsqu'elle a des vertus. ••

— ... Serait une sotte de se renier, interrompitelle; et les vertus ne nuisent pas aux talents. Mais pourquoi donc , s'il vous plaît , avez-vous abandonné Maria ?

Georges bondit du canapé.

— C'est Delaberge qui vous a tout dit ! s'écriat-il avec fureur.

— C'est elle !...

— Mais où , quand et à quelle occasion ave«vous donc pu la voir ?

— Où?. .. Chez elle, Georges. — Quand ?.^ . Hier soir. — A quelle occasion?...

£lle enveloppa Georges dans son regard.

— Au moment même où Delaberge tenait en respect la curiosité de vos amis, et tandis que, vigilante a détourner de moi les premiers dangers d'un acte d'imprudence, la généreuse Thérèse jetait sa réputation sous vos pieds, pour sauver la mienne.

La mwon se serait écroulée, qu'elle n'aurait pu distraire Georges des paroles de sa femme. Il oscillait dans la Térité, sa face était verte.

Il se lança vers la porte et la ferma d*un double tour.

11 fît trois pas vers Pauline ; le maintien brave de sa femme l'arrêta.

— J'ai tout prévu , lui dit-eUe d'un ton froid ; et je n'ai pas sujet d'èti;e effrayée. Vous vous calmerez, Georges.

11 sacra et frappa du pied.

— Mais , ce misérable Delaberge serait donc aussi ton amant?... Où le trouverais-je?... Est-ce qu'il se cache?...

— Voulez-vous que je le fasse venir? demandât-elle.

Il saisit son chapeau, le foula des pieds ^ et, l'écume aux lèvres , il retomba sur le canapé. Les coussins volèrent par la chambre.

— Les lois me rendront justice ! — Oui, les lois ; il y i^des lois ! — Ah ! c'est pour vous ménager des moments de liberté, que vous m'avez fait courir après Montel ; et pour courir vous-même avec votre amant, que vous m'endormiez par de feintes confidences. Et j'^i donné dans tous leurs mensonges ! Lâcheté de leur part, bêtise de la mienne! Ils se disputaient pour me tromper mieux , et je les réconciliais; j'allais le chercher. Je pénètre maintenant toutes vos ruses. Cet homme mangeait à ma

table ; il souillaitlliospitàlité de ma maison comme luiYolear. Soyei effrontée jusqu'à la fin, madame! Vous êtes à loi , n'est-ce pas?

— Serais-je ici?... Vous aurais-je parlé comme je riens de le faire?... Vous ne voyez pas, Geor* ges , jusqu'à quel point vos paroles deyiennent ignobles!...

n se dressa comme un spectre.

— Est-ce que tous avez le droit , madame ^ de trouver quelque parole que ce soit ignoble de ma part?

Cet éclair parti, Georges changea presqne aussitôt. 11 tomba dans l'extrême, se traîna sous les pieds de Pauline, prit la frange de sa robe, et la couvrit de baisers avec des convulsions fiévreuses, en pleurant comme un malheureux. Gela révoltait, c'était un spectacle à navrer l'àme ; on ne pouvait pas avoir de pitié ponr lui.

— Pauline, après trois ans de ménage, -— et pas même trois ans, — en sommes^nons à ce point? Que t'ai-je refusé , dis-moi ?.«. J'ai voulu tous tes caprices; tous tes désirs, je les ai satisfaits. Tu peux commander ; tu n'as qu'à dire . Ne t'ai-j e pas mille et mille fois chérie?... N'es-tu pas mon bien, mon orgueil , mon existence?.. Et, volontairement, t'ai-je donné le moindre sujet , la plus fbtile occasion de plainte ?;•• Ne sois pas à cet homme , car tu ne peux pas l'aimer!... Qu'est-ce que j'ai donc pu te faire poar que tu l'aimes? Enfin, je sui^toa mari, Pauline f

et tQ D*a» pat craint de prendre Dien lui-nième à témoin que tu m'aimerais tonjoars. Un serment, c'est sacré. Veux- tu donc que je meure de chagrin?... — Maria !... mais , mon Dieu, si je t'ai caché cette histoire d'un autre temps , c'est que cela n'en yalaitpas la peine. On est jeune , et les amours de ce genre*là ne sont yraiment pas des amours. Pouvais-je préroir que tu saurais un jour cette aventure après tant de moyens employés pour te la taire?... J'avais acheté le silence de cette femme et je t'en donnerai la preuve. D'ailleurs , n'est-ce pas la conduite de tous les jeunes lyena?... Elle ne m'a pas laissé le moindre regret , ety sur l'honneur, je ne l'ai jamais revue. Je mets qui que ce soit au défi de nier ce que j'avance. Si Ton t'a fait penser le contraire, on ne pouvait avoir que de mauvaises vues, pour mettre la discorde dans notre maison. Il ne faut pourtant pas que la jalousie te gouverne sur des choses qui tiennent à l'honneur. — Mon Dieu ! mon Dieu I que je suis à plaindre I Nous que l'on citait a Lyon et partout comme le meilleur de tous les ménages!... €ar chacun m'enviait et j'en étais fier. Que va-t-on dire !... si la chose éclate maintenant, on va nous traîner dans la fange comme tout le monde. Notre considération, notre fortune, tout est perdu. Il n'y a pas à dire , Pauline !... il ne faut qu'un éclat de ce genre dans les affaires pour que l'on vous montre au doigt , car on est sans

pitié et Ton aime^ le mal pour en rire. Mais tu n'es pas à lui, n'est-ce pas, Pauline ? ta n'es pas à lui, dis-le-moi?

Pauline tremblait de tous ses membres ; elle retomba sur sa chaise et voulut repousser les mains de Georges. Il saisit les mains de sa femme et les couvrit de baisers convulsifs.

— Ne nous humilions ni l'un ni l'autre, Georges ! lui dit-elle. En parlant comme je le fais, j'ai conquis le droit de me faire croire. N'ai-je donc pas dit ce que j'étais parfaitement libre de vons taire ?. • • Mais cette vie me pèse, et je veux me défaire de tous les liens qui me retiennent dans le mensonge. Au point où nous en sommes, Georges, notre ménage est rompu.

Georges fit un hurlement de douleur, et se prit la tête à deux mains.

— No.n pas rompu devant les lois et devant le monde ! reprit vivement Pauline ; mais rompu devant nous ; et, pour le renouer, pour nous rétablir dans une situation sincère et durable, il reste maintenant à nous mettre tous les deux vis-à-vis de notre conscience , dans un état neutre , pour poser des conditions nouvelles.

— Des conditions ! dit-il en se redressant avec colère.

— - Oui, Georges.

— Je ne connais de conditions que celles que les lois prescrivent; et je saurai bien, Pauline,

vous forcer à rentrer dans la ligne de vos devoirs. Elle prit un ton de dédain amer.

— Les lois, Georges, n'ont de puissance que par notre respect ; chacun est libre de les déchiper à ses risques et périls. On est plus fort, ou elles nous brisent : voilà tout. U importe de mettre le cœur et la bonne volonté de leur parti. Georges , vous ne me ferez pas peur de la loi. Je veux tenir mon serment à Dieu, parce que je l'ai fait à moi-même. Me me parlez pas de la force , car c'est contre la force que je m'élève.

Elle lui désigna le canapé , pour mettre une distance entre elle et lui.

Machinalement, il y prit place. Il n'en revenait pas qu'elle montrât tant de fermeté.

— -• Qui donc aujourd'hui vous a rendue si brave? dit-il d'une voix sourde. Hier, vous avez fui; vous aviez peur l

— Oui, Georges. Mais comme j'ai pris ce matin, de mon seul mouvement, dans ma propre pensée, la détermination de tout dire ; — car de telles scènes tuent et ne sauraient se renouveler; — j'ai dû m'avouer franchement l'avilissement profond où se plongent par degrés les femmes; et, par suite, la force des lâches habitudes qui les dominent, puisqu'elles rampent sans laisser voir qu'elles rampent. Je me suis armée de précautions contre moi-même, pour ne pas manquer de courage.

Il crut un instant qu'elle avait en effet des ar-

met. Sén examen se porta sur elle et dans l'appartement .

— Quelle précaution? demanda-t-il.

Une rapide vision le eonvrit de sueur« Dans on reflet et contre laliordure de la glace qni se tron* Tait en face du canapé, il vit on crut voir nn instant s'avancer la tête pâle de Delafoerge. Les précautions de Pauline s'expliquaient. Georges se sentit un frisson par tout le corps. Le miroir d'une toilette qui, dans la pièce contiguê et isontre laquelle Georges était adossé , formait l'angle avec une glace parallèle à celle du salon, réverbérait de droite à gauche les détails de cette chambre, dont la porte était à dessein ouverte. La vision s'était fait voir à trente pas ; mais, par le fait, une cloison séparait à peine les deux ennemis* Georges se rapprocha d'Etienne pour éviter sa présence. Des étincelles flambaient à ses tempes et brouillaient sa vue. Il trembla de sa question malencontreuse et de ce que Pauline allait répondre.

— J'aimerais mieux vous laisser ignorer ces précautions jusqu^à nouvel ordre, lui dit-elle; quoique, dans la résolution que j'ai prise de tout vous dire, je ne prétende nuUemmit m*arréter à mi chemin.

George n'insista pas.

— Vous savez tous, dit Pauline, et vous ne le savez que trop, messieurs, comment on s'y prend

poar deyenir maître. Une routine, au besoin, existe et circule dans les mœurs, pour tous l'apprendre. Grâce à de certaines maximes qui proscrivent la réflexion chez nous comme un objet de luxe , notre minorité se prolonge ; les femmes portent leur cadenas aux lèvres ; et vous nous te-» nez déjà sous la cleF lorsque nous répétons ces lâchetés sous l'empire des premiers soins que vous avez pour nous. Mais votre premier feu passe, et notre adhésion vous reste. Habilement, on nous objecte à nous-mêmes toute la vie; et le stupide effroi des maris qui, par vanité, nous déploient dans le monde comme un drapeau, lorsque nous sommes belles, en nous faisant toutefois un crime d'attirer les yeux , ce stupide effroi nous hébété, nous lie, nous plonge dans une sorte de dévotion claustrale et d'esprit de médisance contre celles d'entre nos amies dont les caractères ou la lassitude rompent le frein. Vous comprenez si bien le déclin de votre mérite, que vous avez, dans tous les temps, peur de notre pensée. La plus honnête femme, suivant vous, celle que l'an prône et qui sert de modèle, c'est celle. qui, le mieux et le plus souvent, tourne en banalités déclamatoires les secrètes poltronneries qui sont dans le cœur des hommes. Plus on entre dans la complicité de vos transes, plus on est sainte. Vous décernez tous les prix de gloire à la lâcheté. C'est ainsi que l'on foi^e des hypocrite ; nous le sommes toutes, mon*

sieur. — Vous mettez notre œil de lynx à Paffiàt de ce qui se passe de tous les côtes ! vous jouisses de rinimitië des femmes entre elles ; vous nous tenez!... Plus tard, si nous aimons ; si, du monde étroit où notre choix s'est renfermé, nous passons dans une autre sphère où ce choix pâlit à l'éclat de quelque frappant contraste ; si nous rencontrons un caractère qui nous conyienne à tous les titres et que certainement nous aurions tout d'àbord préféré; si nous venons à comprendre que notre cœur, sans liberté dans un misérable espace, a pu se déterminer sans règle dans ses élans; alors, monsieur, nous souffrons; et nous souffrons sans ressource ; car une vigilance boudeuse place comme des sentinelles autour de nous ces accusations dont nous avons été prodigues : serments indiscrets de fidélité, protestations pour notre propre compte, qui font un crime irrémissible de tons les élans du cœur. Inexorables naguère pour les autres, nous le devenons de toute nécessité pour nous. Nous nous jugeons alors sur le pied des femmes que nous avons condamnées. Notre âme nous révolte ; une guerre s'élève au fond de nous-mêmes ; et quand nous avons mis le remords sur l'amour, nous plaçons la crainte sur le remords; puis, enfin, le silence par-dessus la crainte : nous étouffons!.... Mais vous ne verrez pas tout ce qu'il y a d'immense là-dedans. C'est pourtant toute la femme , monsieur : sa vie , son

caractère et son avenir. Pour un regard qui les eiBeare, les hommes s'ëgorgentf ils ne compren- Bent pas ce qui résulte de ces plaies invisibles qui nous font mourir pendant vingt ans f de ces piqûres d*ëpingle qui s'étendent à la fin sur toute l'àme. Avec ces riens, monsieur, on fait déborder des abimes. C'est également l'histoire des femmes qui s'avilissent et des femmes qui se tuent. Il faut que la franchise s'échappe ou nous dévore. Le ménage! mais c'est un plancher qui tremble, et vous y marchez en aveugles. La franchise seule, entendez-vous , pourrait vous mettre sur le pied de concurrence avec les mérites de ceux qu'une admiration involontaire, un sentiment d'estime plus fort que tout, l'amour même, feraient les rois légitimes de notre pensée. Mais la concurrence vous déplaît; vous ne comprenez que la violence. Une fois à vous, vous nous croyez à vous. Le fait vous suffit. La loi règle le reste, et le juge de paix. Au besoin, d'après tel article du code, vous nous feriez signifier d'avoir à vous aimer sous vingt-quatre heures, pour tout délai. Il semble qu'entre vous autres hommes, votre penchant naturel, sur ce point, soit de vous avilir l'un par l'autre. Vous raillez vos premières amours! Malheureux! ne déshonorez-vous pas ainsi le prix de ce tribut que TOUS nous rapportez!... Cette nation se dit galante : et moi, je lui trouve un ton de corps -degarde ! C'est que vous avez iné l'empire naturel

des feminet, par d'étroites maximes* Auprès d'elles, TOUS êtes grossiers on fades. Yoas arez tous les extrêmes. La veille du mariage tous nous offres des fleurs de la même main qui se prépare à nous faire siffler la crayache aux oreilles ; et je tous prie de me dire ce que c'est que tos femmes dont TOUS faites pâture entre deux affronts?— Le ménage tombe au coin de la rue. — Je Teux me releTer de cette fange ; je toux donner l'exemple, moi ! Je TOUS offre le choix entre ma réTolte absolue, ou ma sincérité sans réserTC. Dans ce monde, qui salit la liberté, et qui nous refuse jusqu'à la liberté d'être chastes , car nous recoTons aTec cela tos embrassements sans les Touloir; si Pauline oe peut pas être lu femme ^libre, Pauline, du moins, Tent dès ce jour être la femme franche.

— Et puis ? dit Georges.

Un mouTement de colère fut proToquépar cette sécheresse.

— Et puis! dit-elle, ce que je tous ai dit des femmes et des hommes en général , je le dis en particulier de tous et de moi. Prise à ce piège et trop tard éclairée, je toux en sortir par l'une des deux Toies qui me restent : la Toie qui pourrait tout concilier encore, la Toie qui briserait tout. Ne riez pas, Georges ! je tous parle aTec résolor tion, mais je fais un effort sur moi lorsque j'essaie encore de tous couTaincre. Amis, si tous y con« sentez, et sur un terrain neutre, nous Terrons par

la suite si uons STons à nous faire des ooncessions réciproques; mais, dès ce jour, j'exige un double appartement. Je vous donne quarante-huit heu* res, moi , pour venir, ici même, en présence de mon frère et de nos meilleurs amis^ garantir de notre parole mutuelle cette loi qui sera la vôtre et la mienne.

— Très-bien. Et si je n'en fais rien, madame?

— Alors, Georges, légitimement, devant moi-^ même et devant Dieu, je serai sur le pied de rup~ ture à mes risques et périls; et si, par le crime de nos mœurs, il ne peut exister de femme libre, ni, grâce à votre lâcheté personnelle, de femme fran* che , eh bien... je serai la femme révoltée.

— Ah!

Il se leva, prit son chapeau qu'il brossa négligemment avec sa manche, en se prélassant pour se placer vis-à-vis de Pauline dans une pose de provocation railleuse.

— Jouons-nous un jeu, madame? ou, par hasard, seriez- vous devenue folle?... Quelle idée vous a prise, parmi tout ce verbiage, de m'imposer des capitulations lorsque je suis à même de vous dicter des lois. Vous, révoltée! .. Prenez garde^ madame ! et ne luttons pas jusque-là, je vous prie. Franche !. .. pour votre repos, vous ne l'avez été que trop peut-être!.. Vous avez de singulières maximes de droit! ... Et que serait un contrat qui ne nous lierait ni Tun ni l'autre ? Je ne saisoù vous

avex rèrë ces misères. Vous avec toute Finsolenoe d'une maîtresse. — Ce qui a été continuera d'être. La loi, — et ce n'est pas votre loi, — me rendra raison de Votre révolte et tous en fera rabattre.

Il enfonça son chapeau très-bravement, mit ses gants, et défit le double tour de la serrure.

Lorsqu'il fut sur le seuil de la porte :

— C'est moi, madame , qui vous donne qaarante-huit heures, c'est moi qui vous attends. Mais s'il vous arrivait pour votre malheur de franchir certaines bornes (et je vous en crois incapable, malgré votre vertige et votre menace), eh bien, déshonorée devant moi, vous le seriez encore aux yeux du monde. Les tribunaux me feraient justice de vous et de votre amant!

Il ferma la porte avec violence et s'enfuit.

Annette guettait son maître au bas du vestibule; elle portait un énorme bouquet de fleurs, pour lui souhaiter sa fête.

£n un clin d'œil , le bouquet fut rompu, dispersé.

— Et vous! cria-t-il en lui portait le poing sons la figure , je vous ferai mettre dans un cul de basse fosse, comme la complice d'une intrigante et d'un libertin.

Annette n'était pas revenue de cette alerte que son luaitre avait disparu.

£ts ^hxtut*

J^accuraplirai mon sort jusqu^au bout. — Il le faut!

Trop tard je t'ai chérie , et je te perds trop tôt.

Satellite exilé qu'un autre choix remplace,

Loin de ton firmament Fexil m'ouvre l'espace;

Et , dans ce gouffre obscur où je plonge éperdu ,

Précipité du grade auquel j'ai prétendu

Quand il offrait ton yol pour cercle à ma carrière ,

Nulle autre à mon foyer ne rendra ta lumière !...

Gloire , avenir, amour, tout à la fois périt.

Au fond des cieux déserts , tel qu'un astre proscrit

Qu'un rayon de soleil n'atteint plus dans sa course ,

De mes élans d'orgueil le froid glace la source !

Mais qu'importe, après tout ?... Sois heureuse , et parcours ,

Au sein de l'orbe en feu de la sphère aux amours ,

Tes fougues de plaisir enfin dépristmnées !...

A moi l'ombre! A toi l'air !... Suivons nos destinées I...

Rathohd BauGKJia.

Saint-Maurice , ce 28 mars 1834.

Léonard ,

Il fut on jour , où, prêt à m'abandonner aux inspirations du chagrin , je t'appelai près de moi pour te confier de mystérieuses douleurs et te demander les secours de l'amitié contre les. amer-

tûmes qui dévoraient ma vie. Tu me répondis à Tinstant même, en me donnant ayec gënërogitë le nom de frère, en m*ouyrant tes bras, en essayant de désarmer tous mes désespoirs.

Et cependant, frère, un secret continua de régner entre nous !

C'est qu'une main chérie m'avait fermé la bouche ; mais la franchise de tes embrassements n'a cessé de me dire qu'en persistant dans le silence , je me posais vis-à-yis de toi comme un ingrat.

Aujourd'hui , je dois arracher le voile , et t'éclairer sur une méprise. Je le puis.

Léonard, je ne suis que trop sérieusement ton frère. Pauline m'aime.

Écoute-moi , Léonard ! Écoute surtout ta sœur ! ta sœur malheureuse et chérie, qui met son avenir dans ma force , et sa dernière espérance de gloire dans ton pardon. Fils de la liberté , sois à notre âme comme notre âme est à la tienne. Gomprendfi nos déchirements, écoute nos plaintes, ne détourne pas ta vue de ceux qui souffrent.

Pauline et moi nous avons combattu. Les événements ont lassé notre courage. Tout a conspiré pour nous mettre en révolte contre les lois, contre les hommes, contre l'intelligence bien comprise des sacrifices que nous imposaient les obligations qui nous entourent. Léonard f ta sœur el moi, nous ne chercherons pas à noms «baser; la réso^ Intion que nous avons prise est un abîme. Noos

nous y précipitons , mais nous en avons sondé la profondeur. On ne nous apprendra pas ce que nous spmmes. Nous le savons.

Oui , frère ! sous le fardeau du mal qui courbe les tristes humains de toutes parts, prétendre que Ton ne relève que de soi-même, vouloir marcher seul dans sa force et dans sa liberté, déchaîner tous les élans de notre âme prisonnière , s'escrimer avec des armes contre les fatalités de son entourage, c'est imiter l'ignorance qu'un instinct sans règle entraine aveuglément à la révolte; c'est croire , malgré de sinistres avertissements , que la passion, née pour vivre de gloire et de parfums dans un horizon pur et libre, peut, sans déterminer des explosions et des incendies , prendre flamme et se dégager de tous les freins sous le poids de la société qui nous étouffe. Laissons, laissons à d'autres de frivoles excuses enveloppées de magnifiques mensonges. Restons nous-mêmes en dépit de notre chute ; et, tributaires d'une société qui se refuse encore à leur généreux accomplissement, ne déchaînons pas , au nom d'un intérêt isolé, dans le morcellement qui nous ronge, des maximes de vie et de lumière que le désordre, fier de se composer une parure avec des fragments d'une pensée qui doit rester indivisible, s'empresserait de corrompre autour de nous pour la sanctification de ses firoids égarements et de ses souillures. Ces maximes ardentes qui sont dans

mon esprit , et qui seront an jour dans tous les esprits, nous ne saurions les traduire encore dans notre conduite. Elles ne nous appartiennent en ce moment que comme des aspirations vaillantes yers un but sublime et qu'il faut atteindre. Nous n'atteindrons ce but qu'avec ensemble ; et jamais séparément. Commençons par édifier le temple de l'bomme où le bien doit être solidaire, et dans lequel nous échapperons tous à la fois à la solidarité du mal. Nous avons, d'abord à reconquérir le véritable Val d'Armonne. On ne fabrique de la liberté ni par des ruines/nidans un cachot. En dehors du vaste plan d'harmonie dont le génie de Charles Fourier nous explique mathématiquement ^ la découverte , nos élans , contrariés ou funestes, ne sauraient tourner que dans un cercle vicieux. Le purificateur de la passion n'a pa6 écrit un , code pour des libertins. Je me refuse à submerger la Térité dans mon naufrage ; et , lorsque je cède à mes passions , je leur défendai de me prosterner dans le mensonge. Si je renonce au but que je devais me proposer d'atteindre, une gloire m'accompagnera dans mon ignominie : celle de reconnaître que je tombe.

C'est la passion , c'est la nécessité qui l'emportent, Léonard ! ce n'est pas la raison. Nous compromettons une grande et sainte cause ; le triomphe de la raison reçoit de notre main une nouvelle atteinte. Grâce aux élans religieux qui transportaient avi-

dément moa âme yers des réalisations d'harmonie, mon rôle, jusqu'au jour de la franchise et de Thonneur, devait être patient et austère, et ma résignation obligatoire. Il me fallait, exempt de réproches, m'incliner sous une discipline de fer , puisque c'est à la chasteté seule de nous conduire à la liberté. Ce qu'il y avait de supérieur dans notre destinée se trouve interverti. De même que le commun des êtres , voués à l'amour éphémère du présent et qui refusent toute mission pour l'avenir, nous jetons un scandale de plus dans tous les scandales , un ferment nouveau dans le levain ré- Tolutionnaire où fermentent toutes les âmes. Le Tant du mal^ enfin, nous emporte au hasard comme de la poussière. En disant le contraire de tout ce que les hommes disent , Delaberge s'engageait à faire tout le contraire de ce qu'ils font. Puisque je repoussais la morale vide et colère qu'ils préconisent , mais dont chacun d'eux se dispense , je me devais encore de ne pas puiser les inspirations de ma conduite dans la leur. Je descends à leur niveau , et , de plus , je me soumets à leur blâme* Dans cet immense plaidoyer d'infortunes que la civilisation fait tourbillonner autour de nous, notre voix f urtive et déshonorée ne s'élèvera que comme une plainte de plus. En me laissant aller à la dérive, je perds le droit d'élever la parole de commandement en faveur de l'unité. Oh , mon frère ! je ne Toulais être qne l'ennemi du mal , et voilà que je

me crëe des ennemis parmi les malheureux ! Cert cela , surtoaty qui doit me fermer la bouche ; car, aussi bien, j'autoriserais le doute à murmurer autour de moi : — « Que nous yeut cet homme?

Il prëteud nous parler au nom de la douleur^ mais on ne peut pas le croire: il blasphème!... lia désuni des familles , précipité la femme qu'il aimait sous les piçds de Topinion publique, narré le cœur de Thomme qui lui tendit la main. S'il souffre , c'est au même titre que l'assassin ; sa parole est discréditée par sa vie. Il nous promet une science, et ne nous bégaie qu'une excuse. Sa prétendue loi d'harmonie ne consisterait-elle qu'à se liyrer à se» moindres penchants ? mais , sur ee point, les êtres les plus dégradés en savent tout autant que lui-même. Il compte dans les rangs de ceux qui feraient mieux de se taire! » — Ainsi, Léonard, je m'étais proposé l'édification des intelligences, et, dès mes premiers pas, je marche déjà sur des âmes. Victimes qui Tont aussi dere^ nir des bourreaux, il importait que chacun de nous se sacrifiât à la victoire, et qu'au nom des déchirements que, Pauline et moi, nous aurions adressés à Dieu, nous eussions le courage de conserver visrà-vis de tous et la puissance de convaincre et l'autorité du respect , puisque aussi bien nous sommes du nombre de ces natures privilégiées qui se reconnaissent la mission d'accélérer les intelligences vers les nobles et glorieuses CTiancipations

de Ta venir. Ce n'est pas que je retourne au christianisme , Léonard ; ni que je le condamne , car à quoi bon?... Jamais , et pour cause, on ne me ▼erra confondre les disciples avec le maître. Je sépare seulement mes maximes de celles que dix-huit cents ans de prédications propagèrent si déplorablement dans le monde. En avilissant la passion , un christianisme vulgaire avait dégradé le sacrifice. Où donc était la gloire, ô mon Dieu, pour vous mériter, de se soustraire à des séductions de boue?.... Moi , qui ne crains plus de dire que là passion est sainte; que la terre, jeune habitante du ciel, créée pour de brillantes destinées, de même que les milliards de mondes qui roulent dans le sein de Dieu , ne restera pas la maudite et la déshéritée de l'infini ; que le mot de désordre doit un jour s'effacer de la pensée des hommes ; et que l'œuvre de l'avenir est facile aux bras qui se dévoueront aux ordres de l'intelligence ; j'avais peutêtre mission de rendre sa couronne de gloire et sa véritable splendeur au sacrifice. Pauline aurait été la vierge de mes prières , l'âme d,e ma voix , l'étoile de ce nouveau monde vers lequel j'aurais dirigé ma course. Cette mission nous échappe. Nous retombons au nombre de ceux qui portent leur coup de hache à travers les ruines , pour , après cela , périr misérablement sous les décombres. Nous donnons aujourd'hui notre démission de travailleurs. Le caractère du sacerdoce s'efface

de DOS fronts humiliés par le yeriîge, et la faibleise nous a pris en route. Si nous sommes jamais heureux, Léonard , la honte de la stérilité restera sor notre égoiste et silencieux honheor. Toutes les colères que Ton entassera contre nous ne s'élèyerontpasà la hauteur de nos remords. On ne voudra voir que les préjugés impurs que j'outra^ dans le présent. Moi , qui sais mieux que personne tout ce que j'outrage , moi qui viens d'entendre ( trop tard 9 hélas ! ) la voix prophétique de Charles >Fourier , je rougis mille fois plus devant mon propre hlàme que devant les anathèmes d'une populace privée de lumières. On ce monde , qui ne regarde qu'en bas, ne verra que du dévergondage, je vois plus, et je m'accuse d'un blasphème !... Douleur, passion , martyre I voix de Dieu qui ne cessez de parler au monde ! manifestes élans vers une révé> lation éternelle ! flots toujours soulevés qui portei la frêle humanité vers ses rives ! entraîné comme tant d'autres par votre puissance pour en avoir imprudemment admiré la splendeur sans être initié par les révélations de la loi qui devait seule en discipliner l'énergie , Delaberge , dont les yeui ont vu les terres nouvelles à la lueur des éclairs et dans une échappée de l'horizon , doit inutilement périr dans le commun naufrage , au lieu de venir en aide au pilote et de «e roidir contre l'épouvante!!! Delaberge n'est qu'un lâche. S'il n'insultait que lui-même , ce ne serait rien ; mats

c'est le péril , o'est le salut de, tous qu'il dédaigne en jetant la déroute par sa fuite dans les rangs de ceux dont il a le cœur au fond du cœur , et qui pourraient imiter résolument son courage. Honte sans doute , — et le monde ne nous la refusera pas , r— mais désespoir surtout, étemel et profond désespoir aux porte-bannières de Tayenir qui perdront de mémoire la consigne religieuse du maître, et qui , dans ce monde , où rien ne peut marcher de front , seront dévots à leurs penchants au lieu de se faire les missionnaires de leur culte. Ceux-là tomberont au-dessous de cette ciyilisation infecte, car ils auront entrevu les purifications de Thar-monie et se seront endormis et roulés dans la poussière. Charles Fourier les rejettera du milieu de ses disciples.

Frère^ voilà mes remords !...

Mais, — tu le sais déjà peut-être , — Pauline est sous le coup de la menace. Une femme tremble. Une nécessité qui ne permet pas plus à sa fierté qu'à la mienne de demander grâce , pèse sur sa liberté même, et Georges marche vers un éclat. Georges, mon Dieu ! . . • c'est donc cet insensé qui me la livre. La destinée de Pauline est emportée et m'emporte. Ma résolution ne changera pas.

Frère, viens avec nous! prends Thérèse; ramenons cet ange à sa famille. Réunissons-nous dans quelque solitude du Valais. Viens!... Échappe à ce cercle de destruction et de fer, où; tes amis et

T. ir. 33

toi, TOUS dépenserez votre vie sans utilité poar le monde. La sentence portée par le Christ brille à mes yeux d'une plus vive lumière :' — Celui qui fri^ppe par l'épée doit périr par Tépée ! . . . Telle est la condamnation de ce cachot oà nous manquons d'air, de cette société dont, pour les esprits, pour les corps, pour les âmes, le despotisme et l'esclavage sont le dernier mot. Mes convictions nouv'élles auront de Tautoritésur toi. Les républiques t'ocouteront. Oui, la nature de l'homme est indestructible autant qu'elle est sainte; mais le cadre où nous vivons n'est que l'œuvre de l'homme, et, sous ce point de vue, Léonard, qui niera que les éléments de la société ne se prêtent à des combinaisonsdiverses ? Ces combinaisons sont loin d'être épuisées. Le vaste problème que nous cherchions est résolu depuis trente ans, et le monde en repousse la science. Toi, resté pur, tu pourras lui consacrer ton enthousiasme et ta force. — Toi , Léonard! toi seul. Moi, jamais. — - Tu n'as versé que du sang pour la liberté; on peut pardonner à tes cicatrices. Moi, j'ai versé mon caractère, et le monde ne me croira plus.

Frère ! nous savions tous la révélation de Charles Fourier, car, tous, nous en avions besoin.

Étieitivs Dklabergk.

Après avoir écrit d'un trait et paraphé cette lettre, Delaberge resta rêveur. Sur le point de

fuir avec Paaline , et de se soustraire à des luttes odieuses, il éprouvait le sentiment de mélancolie qui résulte du choc de deux impulsions naturelles , entre lesquelles l'homme de cœur se trouve obligé de faire un choix. Il maudit ce qu'il ap* prouve, il idolâtre ce qu'il blâme.

Le choix était accompli; les joies de l'impulsion devenue libre gardaient alors le silence devant les colères et les représailles de l'impulsion outragée. Désolé de faire le mal, Delaberge s'y voyait contraint. N<m ( ce ne saurait être la dernière et légitime notion de l'esprit que cette lutte â mort entre les éléments de notre nature. Une ferme croyance en Dieu nous en promet l'harmonie , et notre globe sort à peine du chaos !...

Un bruit de pas qui s'approchait du kiosque le mit en éveil. On parlait assez vivement. Il s'approcha des vitraux de couleur qui projetaient leurs teintes sur les diverses perspectives du jardin.

— Je ne veux plus parler de tout cela, disait Pauline. Procès ou non, on ne me domptera pas par la honte* Je puis disposer de la fortune de mon frère et je ne disputerai jamais la mienne. Ces lâches questions ne pèseront pas dans la ba* lance. Je signerai tout ce qu'on voudra. Regardes ma résolution comme invariable.

— Je n'ose insister , madame , répondit Montel et je me retire. Croyez qu'il m'en coûtait de parler au nom des intérêts de Georges dans ce jargon de

sDus et de deniers, qui, s'il ne tous conyient pas, ne me ra guère. Mais lorsque Tombre d'un bonnet de juge se produit quelque part, Tamitié se doit de sacrifier ses répugnances. Je pousse mon respect pour la justice au point d'en avoir peur. Seulement, par mon intervention officieuse , et pour décider entre Georges et vous sur ces délicatesses qui portent le nom de point d'honneur, délicatesses qui ne pèsent tout au plus qu'un scrupule, mais pour lesquelles on se 'ferait couper le cou,j*espérais vous arracher de part et d'autre une concession. Que l'on m'emporte donc du champ de bataille. Vous le*savezl..«je suis fait à vos rigueurs. Cependant, et sur un point qui ne me concerne pas, j'espérais une exception.

— Je sais, M. Montel, que vous avez apporté dans cette entrevue beaucoup de chaleur et d'âme. Je vous en remercie. Je vous ai parlé sans déguisement. L'esprit de ruse. Dieu soit loué, ne me va plus, et je me sens heureuse de m'en être affranchie par une démarche, où, quoique Georges puisse dire, M. Delaberge n'a rien mis du sien; abs* traction faite pourtant de son exemple et de ma certitude qu'il me préserverait à toute extrémité d'une violence. Cette précaution, je l'avais voulue. Delaberge ignorait le premier mot de ce que je me proposais de dire. Il était lié par sa-parole et ne devait se montrer que sur mon ordre. Si Georges l'a vu, comme il l'affirme, il a dû comprendre

qoeje n'en ferais pas mystère. Il faut pardonner au conscrit les posillanimités d'nne première bataille. Je m'en suis trouvée si bien que j'irais au feu toute seule maintenant. Les maris sont moins redoutables qu'on ne le pense, et l'on a Traiment tort de s'en faire des monstres. Désormais je veux persévérer dans mon système de franchise, dussé-je y paraître étrange. Cet air-là me rafraîchit le sang et je respire mieux. D'ailleurs, le no-* ble mensonge de Thérèse a besoin d'être divulgué. J'entends lui restituer le prix de son sacrifice par le mien. Nous y gagnerons toutes deux; elle, dans ma vénération; moi , dans son estime. — Avant de nous quitter, M. Montel...

— Vous me congédiez ?

— Oui, M. Montel.

— N'est-ce que de la franchise, madame ?

— Rien de plus. — Pourquoi me seriez-vous importun?... Mon changement vous a changé.

Nous nous sommes compris dans une meilleure sphère, et vous valez mieux que vous ne le croyez vous-même. Je ne sais si ceci vous flattera! Mais je devais vous féliciter, M. Montel, dans votre intérêt, de la dignité de vos convictions à mon égard. C'est cela surtout qu'il m'importe de vous exprimer. Je ne sais où j'irai de ce pas ! Je suis encore chez Georges, et par conséquent, sur le terrain du mariage. Il m'est impossible, je le sens^ de garder Fombre de. l'indépendance sous un joug

que Georges laisse peser de tout son poids; mais à quelque résolution que m'entraine le dérouement respectueux de Delaberge, et comme voas Tavez si délicatement compris, cette maison, ri»â^vis de mes scrupules de femme, porte un caractère symbolique, et mes serupules m'engagent. L'indigne menace de m'y faire surprendre en flagrant délit, ne Talait pas une répoose. J'ai brûlé cette lettre de Georges, sans aller plus loin. Vous dites qu'elle renfermait un cartel ? Pour mille raisons, Delaberge n'aurait pas accepté.

— Je devine ces raisons, madame ; et particulièrement, la plus forte de toutes celles doot Georges, dans la chaleur de son premier transport, ne roulait pas sentir l'énergie : il faut être deux pour se battre !... Mais je vous vois prête à me quitter, et je sens bien qu'en effet j'abuse de votre patience. J'insisterai cependaut encore ; et, cette fois, de mon seul et libre mouvement^ avec des supplications, s'il le faut. Tout ceci ne samrait être une résolution a la légère. Au nom de votre fermeté même, veuillcB m'écouter. Je ne puis emporter l'idée de vous avoir vue pour la dernière fois. V

— Quelque Mltimatum , monsieur l'ambassadeur?.«.

— Non pas de la part de Georges, maïs de la mienne! ... Je ne mentirai pas, j'ai trop peur d'être deviné. — Mon, madame (et cette justice vous

Mra rendue) , ee n'est pas un fol emportement qui TOUS fait agir ; c'est une pensée digne et forte, plus digne que la colère, plus forte que Tamonr même. Vous portez au fond du cœur un vif désir de TOUS vaincre, en vue d*un intérêt qui ne vous est pas personnel. Vous avez pitié de Georges, de son caractère, noyé par cela seul de son avenir qu'il tue en vous frappant, et même de ce hochet de vanité qu'il cherche dans les affaires et dans le monde. Pouvu que la douleur ne fût pas sans di^ité, vous préféreriez encore la douleur auprès de Georges, à la liberté sur laquelle vous étendez en ce moment la main. J'admire ce que je n'imiterais pas, et je suis capable de le comprendre. Si ce sentiment élève une femme, il caractérise surtout l'influence sous laquelle une considération d'un tel ordre a pu librement se développer. J'estimerais monsieur Delaberge pour cela seul, madame l Mais, monsieur Delaberge n'a pas besoin de mon estime : il est trop riche, il a la vôtre. Cependant, les propositions n'ont, de part el d'autre, tourné que dans leurs cercles absolus. Un ' ami, — permettez-moi d'être votre ami, — ne peut-il oser prendre sur sa responsabilité des paroles conciliatrices?... Je vois un naufrage, non pour votre caractère, né pour grandir où d'autres périssent, mais pour votre sort. Le péché originel de votre nature, — souffrez l'expression, — c'est le §oài du monde. Vous en aimez le bruit

et rëclat ; il vous faut la famée subtile de son encens, dont TOUS Tiyez plus que de tout le reste. Et TOUS allez le fuir !..« Pauline, les résolutions héroïques trompent. L'amour est variable; j'en donnerais une preuve ! vous avez aimé votre mari ?. . . Pardon ! . . •

— Dites, monsieur Montel, dites!

— Mon Dieu ! ma conclusion serait trop conforme à mon caractère , peut*être. Il est certain que si j'étais femme, je garderais tout à la fois mes passions et ma position. Ceci n'est pas à vous proposer, non ! et même je fais cet aveu dit sans réserve. Mais, je vous vois déjà solitaire dans quelque ville inanimée ; souffrante de tout ce bruit perdu vers lequel vous reporterez vos souvenirs ; fuyant les réunions mesquines où la médisance, plus cruelle parce qu'elle est plus à l'étroit , ne dort à l'état de poudre concentrée, que pour éclater avec plus de furie. Ces bonnes et patriarcales familles de province, croyez-moi, sont des arsenaux de scélératesse. On hait tout ce qui est beau, généreux, libre; vous ne vivrez pas. Tout cela me préoccupe, ainsi que les joies envenimées des femmes de nos cercles, où vous n'êtes pas en vain apparue. Ces femmes rayonneront de votre éclipse, et j'en mourrai de colère. En cherchant à vous retenir, je plaide pour moi sans intérêt , vous le savez ! . . • . Que m'en reviendra-t-il ? • ... Je cours même un risque auprès de vous : j'ai peur de de-

venir un honnête homme. J'ai déjà de Tamitië pour monsienr Delaberge ; Toye« le progrès !..• On ne passe pas impunément- près de yons. N'appelés pas cela de l'amour, madame ! vous qui le voyez a des hauteurs où je ne puis atteindre* C'est du moins une admiration d'artiste. On couvre d'or nn tahleau sigué de Raphaël ! Vous êtes signée de Dieu, vous valez votre poids de diamants. Moquez-vous, commoNVOus l'avez toujours fait, de l'affection que je vous porte! vous ne me l'ôterez pas.

— Mais votre proposition, monsieur Montel?

— Qu'on s'en rapporte à moi, madame, du soin demainteuir l'équilibre entre Les susceptibilités! On pourrait, par exemple, se rencontrer à mi-chemin, à llontluel, sans que rien fût préjogë pour cela de part et d'autre. Si M. Delaberge consent à cette trêve d'antipathies, il se trouverait avec moi dans la chambre voisine. Nous ne nous ferions pas voir, il suffirait que ^q^ nous sût là. Vos conventions, vous les auriez vous-même dressées par écrit. Un sentiment religieux vous porterait, j'en suis sûr, à ne pas inutiliser l'entrevue. Georges signerait...' aveuglément ou non. Dans vos exigences, demandez-lui de donner asile à Thérèse pour détruire par ce seul fait les bruits injurieux qu'il se reproche. Si, devant un tribunal, cette transaction est tout à fait de nulle valeur, aux yeux du monde elle en prend une ; car, implicitement, elle

renferme Tayeii d'un tort et la pnmiesse d'une lé^ forme, tontes choses sur lesquelles nn mari craint qu'on ne letaxe de ridicule. C'est la peurdu ridicule qui fait les faux braves et les expose à se faire tuer. Le secret sera donc promis. Ce sera sa sauvegarde et le salut de son point d'honneur. Georges voudra) car il est homme d'ordre, liquider cette créance, pour en déchirer le titre. Il s'arrangera comme il voudra^ madame. S'il exigeait mes conseils à cet égard, ce serait nn peu trop fort!...

Pauline eut un léger sourire et baissa les yeux.

— Yofes , madame ; consultez votre âme où vous trouvez tant d'esprit. Consultez aussi M. Delaberge. Je ne crains pas qu'il vous précipite, lorsque, moi, je vous arrête ; il est de ceux qui ne marchent pas a pieds joints sur la douleur. Je ne vous demande en aucune manière une oonoession, mais un acte de pitié. Dutercy n'est qu'un enfant malade, exaspéré, déjà las de sa colère, et qui s'empressera de rompre sur toi\s les points si l'on fait un seul pas vers lui. Si j'apprécie votre sacrifice, ma proposition entre dans votre pensée. Trouverais-je en moi oe que je vous dis, ai je ne le voyais clairement en vous?... Quand M. Delaberge nous entendrait, il ne vous donnerait pas un autre conseil.

Pauline poussa la porte du kiosque* Montel et Delaberge se trouvèrent en présence. McMitel salua.

— Qu'en pensez-vous, Etienne?

Delaberge déchira la lettre qu'il yenait d'écrire à Léonard. 11 en rendit les fragments à Pauline. Ce geste et le contenu de la lettre répondaient pour lui.

—Monsieur, dit-il à Montel , je vous remercie , et de votre querelle de l'autre jour dont je n'avais pas saisi l'intention, et de ce que vous venez d'exprimer sur moi sans savoir que j'étais là.

— Pardon, reprit Montel, je le savais. Ma franchise ira jusqu'au bout. Ma distraction n'a pas été telle que je n'aie remarqué des empreintes récentes sur le sable de ce jardin. Quand j'ai compris que j'avais d'eux témoins, j'ai dit le meilleur de ce que je pensais avec la pensée de réussir. J'ai réussi, j'en ai déjà peur. Que dirait-on de TOUS et de moi, monsieur, réunis loyalement pour rendre Pauline à Georges?.... Mais peut-être le faut-il pour que nous la conservions tous!....

Pauline donna son consentement à Montel.

II s'inclina sur une jolie main, et s'éloigna d'un pas rapide.

— Delaberge! dit Pauline avec cet attendrissement qui suit toujours les grands sacrifices, vous me laisserez les fragments de votre lettre, n'est-ce pas?

iT^n^iiuaU

— Alun , Dieu Mraît tout?

— Kh bien!.... trouve-moi donc quelque chn«e d« mieux!.... *•*

On Mt admit dant son empire Pourvu qu^on ait sëohé de* pleurs Sous la couronne du martyre Ou tone la conronne de fleur*.

BiBAResa.

Il était enTiron neuf heures du soir.

Thérèse attendait avec Delaberge sur le chemin des Étroits, en avant de l'arche du pont delà Mulatière.

Du sein de ses mystères, enveloppée des brames de la nuit sous un large firmament criblé d*étoiles. et baignée dans la fraîcheur de ses vallées, la ville de Lyon, qu*on aurait pu croire endormie ou déserte, n'exhalait pas une seule voix humaine audelà de son enceinte. Les contours boisés des collines et des noirs édifices se détachaient en silhouette dans le clair-obscur, au tiède- vent d'avril dont Toreille saisissait les moindres frémissements.

— 4ai —

Boudeurs éternels , les deux fleuves époux qui se coudoyaieDt dans le même lit^ aurdessous de Perraehe, murmuraient ce soir^là plus que de coutume. Lescloekes paroiasiales elles-mêmes priaient Dieu d*uiie voix plus sonore. Ces harmonies se dégageaient d*uD grand calme. A son insu Timag»nation se demandait compte de quelque dMse d'inusité.

Si ce Wétait encore rien, e^était cependant déjà trc^f...

«>- J'ai comme despressentiments! disait Thérèse en frisBonnaat au bras de Delaberge. Cette ville présente , ce soir , je ne sais quoi ^'un sépulcre. £lle me fait peur, et je ne puis m'en défendre. Yoyea mes mains / j'ai froid.

Une lumière plongea sur la Saône et le aillage d'un bateau se fit entendre.

— Pourquoi ces timidités, Thérèse, et que devient votre force ? L'air de cette ville ne vous vaut rien et vous y dépéririez. Sous deux jours, au plus tard, je vous promets d'être à Saint-Maurice. Sans les instances de Léonard , je partais. Mais vous êtes sous la conduite d'un parent de Pierre Saulnier, brave bomase , et dont je suis sur. La* nuit n'est pas froide et le voyage vous sera plus doux de cette manière.

— Vous quitteriei^ Pauline? lui demanda-telle.

— Pour la voir moins souvent. Geoi^es m'afflige.

■BSAOKCE. T. II. 34

L'étalage qu'il raet à présent dans sa confiance n'est qu'nn noayeau symptôme de frayenr et qui m*humilie. Cet homme croit à l'orgueil, il ne croit pas à la dignité. Il mendie notre générosité par un autre excès. Dans le calcul d'obtenir grâce , il m'afficherait aux yeux de tous pour l'amant de sa femme. Que lui dire, et, d'ailleurs, que oomprendrait-il ? On marche sur des milliers d'êtres comme cela* Ce seraient des explications à mourir de rage. Une fois que Thomme accepte un bourrelet et des lisières, il tombe au*dpssoi» de l'enfance. Vous ayez bien fait, Thérèse, de refuser l'hospitalité qu'il vous offrait.

Thérèse contemplait Delaberge à la lueur du falot placé sur le bateau qui trarersait la riTière.

Elle ne songeait pas à ce qu'il pouvait lui dire.

— Ecoutez ! lui dit*elle avec fougue. Pauline vous a donné mon secret !....

Tous deux frémirent. 11 pressa Thérèse contre sa poitrine.

— Oh, I>elaberge, moi, j'ai besoin de vous le dire. — Une enfant qui t'aime , où donc est le mal, Etienne, que cette enfant te l'avoue?. .. Thérèse vous sait mallMureux, et votre malheur ajoute à son amour ! C'est la colère de mes rêves, mon reproche à Dieu, mon cri de haine envers le monde; etThérèse n'a pas l'espoir de vous distraire d'une passion forte ; car les âmes de votre trempe aiment le martyre; elles y vivent dès l'enfance, elles

en ont amasse des trésors. Dans la misère unirerselle, c'est lenr apanage; il semble que l'excès de leurs tortures marque leur rang. Vous êtes unis surtout, Pauline et toi , par tout ce qui vous fait différer Tnn de l'autre I.... Sans doute qu'en se rencontrant vos âmes se sont complétées. Moi , Delaberge, — et c'est mon orgueil et mon martyre, — je te ressemble trop; je ne suis que ta jumelle^ et ta sœur. Je puis être la confidente de Pauline et non sa rivale; près de Thérèse, tu ne peux être infidèle au souvenir de Pauline. Et cependant , je vous le prédis a tous les deux, vous êtes nés pourle désespoir; oui, Delaberge, vous devez renouveler des luttes, et vous désunir. C'est écrit! ce monde le veut. Etienne, en te faisant cette pré* diction, je donnerais ma vie pour que ce fût un mensonge !... Ob i je ne suis pas jalouse ! et mes craintes sont que tu te renfarmes dans ta souf*^ franco , faute d'une âme qui sache se donner à toi sans scrupules et sans remords^ comme il te la faut.' Je n'ai de fierté que devant Dieu, moi ! je ne suis pas de ce monde et je ne lui dois rien. Je me trouve en guerre avec tout ce qui te blesse ; à force de malheurs , j'ai fait la conquête de ma liberté. Je me couche à tes pieds, je suis a toi. Si dansledésespoir, Etienne, il te faut l'âme et le de* vouement d'une amie; si je peux donner ma vie pour sécher une de tes larmes, pour ramener un instant de courage et de paix dans ton cœur, pour

déposer avec une Heur dans ton àme, un rayoD de lumière dans ton esprit ; ne fèt-ce qoe pour an jour, une heure, un instant, dts^e-moi, cornine je te dis que je t'aime* Tiens ! l'estime et Tamitië me tiendront iieud'amour • Tu seras ma fierté , mon trésor, ma joie; ma yie aura été sanctifiée. Je ne te résisterai pas comme ces femmes rouées an monde. Si j'ai des larmes, elles seront de gloire , Etienne. On ne m'a pas plongée dansle limon de nosmœurs ; je hais cette hypocrisie qui provoque le désir par la fuite et qui combat contre ses propres vœux avec une arrière^pensée de défaite, le suis libre, mm { libre dans la sainte et chaste étendue de l'expression. Ces fommes, elles se laisseraient prendre !..• moi je me donnerais.

— Ah ! Thérèse, reprit d'une yoix émue Delàberge, on pourrak croire àdeuxamoursà la fois, lorsque Ton t'écoute ! • • .

Le bateau dériyait au plus fort du courant, pour tracer son demi-cercle vers la grèye*

La créole regardait Etienne avec une inquiétude ardente.

Elle désigna Feau qui coulait à leurs pieds*

— Tune te détruiras jamais?...

1 1 la rassura par un coup d'œii loyal et clair, en ' désignant Àsèn tour les éteodaes ouvertes au-dessus de leurs têtes.

— La vie ne peut pas mourir, Thérèse ; etrétre ne fait que se transformer ! Sans cesse en travail ,

le Triple-Infini fleurit et laboure éternellement les magnifiques plaines de l'esiiaoe; oes astres n'en sont pour nos yeux que la poussière , comme les iprains de poussière renferment à leur tour des mondes. Rien n*est perdu , rien ne se soustrait à la loi. L'homme qui se suicide ne se frappe qu'en me du néant , ou dans l'espoir d*une indolente et perpétuelle félicité dont l'image reste d'ailleurs obscure et Toilée dans son esprit. Mais le suicide n'est qu'un fait d'ayeuglement , et je ne puis en chercher la raison légitime et l'excuse que dans l'ignorance , car le néant n'est pas : dès que l'on en prononce le mot, le son même de la voix le nie ! et les grandes époques d'énergie et de lumière destinées à tous les êtres dans leurs périodes de transformations diverses , commencent et se terminent toutes par de furtifs crépuscules de dou-^ leur, à leur aube comme à leur déclin. La volonté ne peut donc rien sur la vie ; le flambeau que nous soufflons se rallume ailleurs, et la mort n'est qu'une voie continuelle vers la résurrection. Une fois en face de cette certitude , l'homme qui se auiciderait commettrait un acte d'insensé ; il se laisserait aller au vertige d'un lâche , il n'atteindrait pas le néant et déserterait la gloire. 11 reculerait enfin devant son avenir , et roulerait du sommet de son grade au plus bas degré des rangs de l'armée. Tous les êtres, Thérèse , au sortir des ténèbres de leurs résurrections nouvelles , for-

ment réellement une armée en marche vers Tavenir, arméeque guident les hardis, et dans laquelle les enthousiastes s'enrôlent. Tous ont pour grade les insîgnesdeleurcaractère, et la grande consigne du bonheur au fond de Pâme. J'ai déjà voulu me tuer , Thérèse , pour interroger Dieu sur la doaleur et le mal. Sur le seuil de ma résolution Dieu m'a répondu ! le doute s'est effacé de mon esprit ; jcTois les temps!... Je puis souffrir, haleter soas le fardeau , suer de fatigue ; mais nous sommes dans les jours d'épreuves , où l'on trempe surtout le métal de son caractère; où toute volontë qui persiste se reconnaît la puissance d'entraîner plus rapidement les hommes vers de nobles destinées! Je reste à mon rang.

• Les cent carillons des églises sonnèrent neuf heures.

Un marinier sauta sur la grève.

C'est être exact , ça I dit-il. Ecoutes l'heure!...

Et le marinier tendit la main pour aider Thérèse à sauter dans son bateau.

Les larmes aux yeux , la créole se sépara d'£^ tienne. Bientôt la barque fila vers le pont de la Mulatière. Thérèse s'effaçait comme une vision.

— Ohé! cria le marinier. J'oubliais de vous dire, monsieur Etienne! le régiment de Pierre Saulnier vient d'arriver à Lyon.

Thérèse agitait son mouchoir. La vision s'éva-^ nouit dans l'arche.

£t9 ]^^))ttbiiratn&.

Mm «mû , noui deroui en dèoluuiter sur la réi TokitîoB de 1830. Par le fait^ le mois de juillet est le plus lourd des paiements à terme de Tannée. L'escompte eut peur et cacha ses portefeuilles. Placée devant une banqueroute , Tindustrie ferma ses ateliers. Nous étions sans travail , au plus fort d'une saison ardente , et nous ne manquions pas de verve ! La besogne se fit en un olin dVil. Maintenant la boutique a repris son train et l'usure sa vigueur. La crise politique est passée, la crise sociale se dessine. Volontiers le commerce détournerai t encore nos ressentiments contre les rois ! . . . . Méflea-Tons!.,., m vvrviausTV. *

Debout devant un pupitre chargé de musique et §^^mi de ses deux lumières, Léonard, en manches de chemise et les bras nus, jouait de la flûte.

Jean se montre sur le seuil de la porte..

— ' Pardon, monsieur ! mais , en vérité , vos ré-* pablicains sont les ennemis jurés de Tharmonie* Je ne sais si les pavés se remuent ! il en sort de partout. La tendre musette aura décidément tort. - — Ferai-je entrer?... C'est une députation.

-*- Une députation I... Que veut dire cette girie?

— Si je le sarais , monsieur, je vons en priverais.

— Fais entrer.

Léonard s'accoada sar le pupitre et garda sa flûte à la main.

Quinze personnes entrèrent dans sa petite chambre. C'était un bouge étroitdu quartier de la Croix- Rousse, sans autre ornement qu'un lit de repos en désordre, couvert d'une peau de tigre. Péle*mêle, posés dans les encoignures, accrochés aax murailles , des fusils et des sabres donnaient à ce foyer de conspiration Taspect d*un grenier de fourbisseur ; sur une cheminée , ornée en guise de glace d'un plan topographique de la ville de Lyon tout épingle d'étiquettes , des verres et des bouteillee vides couraient parmi les tronçons de cigares. On devinait le tabac de contrebande , l'air était parr fumé. Ce parfum seul déparait la coquetterie Spartiate d'un pareil ensemble.

La troupe forma le demi<cercle. Un oratear , au milieu du profond silence, prit la parole:

— Citoyen Léonard , dans une circonstance qui doit être décisive, nous sommes venus près de toi pour te demander des explications catégoriques , et pour. • .

— A qui parle cet homme? interrompit Léonard en s'adressant à la ronde.

— A tôt! reprit l'orateur avec TÎTacâtë, aa citoyen Théodore Léonard de ViEilles* N*es-ta fias lo cttoyen Théodore?

— Messieurs, je suis le citoyen Léonard , et de cette cité ; c'est un fait. — £ntendons-noua sur un antre point! — Quand je tutoie lés gens, je les aifiote ou je les méprise ; c'est mon étiquette. Je ne sois y il Hiê semble , Tis-à^FÎs de personne parmi TOUS, dans aucun de ces deux cas-là. Gartains d'entre TOUS , cependant ne me sont pas étrangers ! mais, à votre niine, on dirait un interrogatoire. Pourquoi me le faire subir dotant une fou]e d'inconnus?

Un muntiudre s'éleva; les mots de derai-franchise et d'aristocratie couraient dans le groupe.

•*— Je ne peux répondre à tout le monde , messieurs. Autant que qui que ce soit y je croie être amoureux du genre hnmain; mais je ne donne pas ma confiance au premier venu. Une supposition! Je suis des vôtres et vous conspirez. Cela peut être !... S'il a quelque responsabilité vis-à-vis de ses camarades , un homme prudent ne doit jamais apprendre à ses dépens combien il se trouve d'espionsAur douze personnes. Il doit s'en douter. Quelqu'un de vous doit avoir en particulier quelque chose à me dire ! •..

Les viaiteors te groupèrent.

Léonard fit signe à Jean de veiller au dehors ; il but un grand verre de bière ; et pour attendre

la fin de la dâibéralion , parconrat à toîx basse qaelqnes mesures but la mnsiqae.

La dëlibëration close , il devint attentif. Un des individus s'approcha de Léonard et lui parla dans Toreille.

— A la bonne heure , messieurs, reprit-il alors. Excusez la rudesse! La vie des camps rend les gens âpres 9 et Thabitude des embûches m fait voir partout. — Dites 1

Un nouveau parleur s'avança.

Le premier , se tenant à l'écart, les mains dans la poitrine, ne cessa de sonder Léonard d'un regard perçant.

— Citoyen Léonard , demanda le nouveaa parleur , hier , à notre insu , l'on vous a conduit dans une assemblée politique ,où se sont rencontrés tout exprès certains personnages dans un but dont il nous intéresse de connaitre le fin mot par tousmême.

Léonard fat frappé. Il porta la main à son front, puis repartit d'un ton ferme.

— C'est vrai I

— Nous voudri<ms apprendre ce que vous n'a* vez pas jugé convenable de nous faire savoir.

«— Si je ne l'ai pas jugé convenable, messieurs, sur quoi voulez-vous insister ? — Franchement , il me passe que le bruit s'en soit répandu. Si l'indiscrétion prend la tournure d'un guet-apens , je vois d'avance à qui je frotterai rudement les

oreilles» N'importe , messieurs! j'ai formellement donné ma parole de me taire , je tiendrai ma parole. Cet incident est de nulle valeur. Je me tien*drai dans mes limites.

— L'incident est d'une grande valeur pour nous, citoyen. La république est habituée à marcher au grand jour.

— Pardieu ! je voudrais de grand cœur que cela fût, messieurs, et j'espère y contribuer; mais^ pour le moment, notre grand jour, c'est la nuit, et, si la république marche , elle a besoin de lisières.— Que me voulez-vous, en somme ?..•• J'ai lait un serment , n'importe à qui. Le temps est précieux , ne nous répétons pas. Si je manquais à ce serment , je donnerais une piètre idée du respect que je porte à celui que j'ai fait à mes camarades. Mon inflexibilité me s^t de garantie , et j'y tiens.

— Vous refusez?

— Positivement.

— Alors , citoyen Léonard , ne soyez pas surpris si , grâce a nous , cet avis est communiqué de proche en proche et partout dans le plus bref délai.

— ' Oui-dà , vous y allez ainsi ?... Autorité contre autorité, mordieu!... De la vôtre ou de la mienne, nous verrons qui l'emportera.

— Celle de la majorité sans doute , citoyen.

Dans les heures de crise , l'autorité est aux caractères. Nous nous retirons.

— Ah çè » metiiecirs , ▼oosTOideB rire , je pense! et croyMHTQCM qae j'oie pOTllu aMfi eavaetôve?... <)««lqtt*utt 60 M«t4l ici la mimon de mî'exfàiqmef cela?

-*^ Mm ! reprit freideMcnt le preeùer orateur.

— Toi 1 t'dcria Tieèemment Lëonant.

Pais , se reprenant , mais du ton de Firoimla pboM Mnglante et en lançant sa ftûte sitr le pupitre :

— * Paréien t dît-il aTee explosion , )e tatoseraeni m*eft écliappë.

Les lévrei du repoUioain se evispèrent dëdai» gnensemeot.

— Bit-ce 9 Léonard , perce que ta joîaia à ton nera le sobriquet de Yinilles qoie tu le prends aa œ ton ?... On le sait bien \ ta descends d'une raee denoèle»; eU.*,

— Cordiea! eroit*il me l'apprendre?.». Etd'oà sort donc cet accusateur qui cherche à me cao&3^ quer mes aïeux au nom de la rëpeblsqiie?... Dans les temps les plus recules, messienie, soae la féodalité môme , un de mes ancêtarev stipula le fer à la main pour Tiaidëpendanee de ses ooeapatrioteaf il ne prit pos le nom de la terre ; la terre n'en avait pas ! il la baptisa dn sien. €e Romulus de la commune de Yinlle&était un simple foi^eron. Un de ses descendants derint le bras droit et l'àrae damnée de terrible baron des Adréta dont quelques écrivains catholiques , salarié* par les Guise , ont essayé de vilipender la bravoure el la mémoire» Je conserve

des hitres de ce des Adrèta sitr les tnâto de har^ fUeaae de son lieuÉenanU Mon père , enfin , dant las ruea cke Greneble , prit part à la Jûurmèe dès Tuiiêê, et chargea son pistolet btedo avant CamiUe D^ modbns; phts tard, avec son Tote, il Haisait feu sul* Louis XVI à Ut GoRYeatkm. L'intrépide Montagnard a péri , lâchement assassiné , lors de rîBTanon de I8t^« Qu'il me vienne des enfants , messieurs , et je les élèTerai dana le respect deces noblea exemples» Si tous me save^d'où vous venea, tant pis U. . L'hîsteire m'a fait oonnaltre mea titrea » «t JA baise avec reapeet lespreaives sacrées de cette illnatration qai passa dans mon aang d'âge en Age* Oni , ntesstears , je suis noble , et plus que jamaia j'en tire gloire. Nommes-inoi donc marquis de Viailles ! Sur l'arbre populaire , mettons en pal le bonnet phrygien dana mes armoiries , taillées en •Melame , soutenues par des marteaux. Je n'as pas à rougir de me» aifeux, et je les adopte. U n'y a pas d'eniknts-trQuvés dans ma race, pas de sang de laquais, dans mes veines. Je sais» je puis fournir la preuve que je descends d'une légitime et pure lignée de gens du peuple. Les Vitilles sont de cette grande aristocratie révolutionnaire qui paie une éternelle redevance de sang À la liberté ? Je compte alx cents ans de démocratie dans ma famille !...

Quelques républicains , électriaés par cet âan , applaudirent. Le reste se tut.

-«-Qui pensait a lui faire un crime de cela ! re«-

prit amèrement Taceiisatear . Mais le fils de tant de braves citerait-il avec lemémeorgaeil la moralité des gens avec lesquels il fraie ; nons dirait-il les maximes de dictature dont il ne se défendait guère quand il revint de l'expédition de Savoie ; expliquerait-il le malheur étemel...

— Quel torrent! interrompit Léonard. Mais si je ne me suis pas caché de mes maximes de dictature , après un gâchis qui fut sur le point de me faire casser la tète , quel est donc celui d'entre vous qui me le reprochera?.. Fait-on la guerre d'invasion à la débandade, ou bien sous le commandement d'une forte pensée?... Je vais plus loin, messieurs ! car je ne transigerais pas avec ma façon de voir devant mes ennemis ; à plus fortes raisons, devant ceux dont j'aide la cause. . • Veut-on que toutes mes idées se tiennent , et que l'une d'elles force toutes les autres , ce qui serait à souhaiter pour la plupart d'entre nous ?.. . Eh bien ! la république n'a rien de définitif pour moi , et mes braves amis ne sont à mes yeux que les ardents préparateurs du forum où le prolétariat doit venir enfin parler au ihonde; car notre dévouement, messieurs, peut être l'énergique instinct de la liberté ; mais il est fort loin d'en être la science* — Que voulez-vous, par exemple, et comme échantillon de la manière dont nous possédons l'intelli* gence de la liberté , que je réponde à celui qui me reproche la moralité des gens avec lequels je

fraie ?.. . Marat se dessine et j'entends la parole de Tartufe. C'est peut-être par suite de la fermeture des couyents que les capucins se sont réfugiés dans les sans-culottes ? — Tenez , messieurs , nous jasons , et cela n'avance à rien.

— Pardon! reprit l'interrogateur . Mais, puisque ta t'expliques si rudement sur tout, arrache un

Toile ! Explique ce constant malheur qui nous

a suivis dans les expéditions où tu prenais part ?. ..

— C*e8t une démolition ! cria Léonard. Croit-on railler !... Suis-je un espion?...

A cette question de Léonftrd , nul ne dit mot ; les yeux se baissèrent. Ce silence pénétra Léonard d*une indignation poignante. D'un geste violent , il arracha sa chemise , et , sur sa poitrine velue , sar ses bras , mit à la lumière de larges cicatrices.

Puis , d'un bond , s'élançant vers celui qui s'était permis d'élever la voix : '

— Toi qui parles , dit-il , je ne t'ai jamais ren- <M>ntré nulle part. As-tu jamais vu , dis-moi , d'autre fumée que celle des cigares et des clubs? Voyons ta poitrine !

La chemise vola par lambeaux. La poitrine ne portait que la trace des ongles de Léonard.

écrasé par le contraste , l'accusateur , avec un g^te rapide , saisit le poignet de Léonard et lui dit d'une voix forte :

— Demain , je me ferai tuer ! . . .

L*équilibre était rétabli.

--* Léonard ! reprit dors an des vépnlilicaîn d'une Toix pénétrée , tes camarades se doivent d'aller pins droit rers le bnt. On t'aocnse d'avrâ été , par suite d'une protection spéciale , rayé de la liste de ceux qui parriurent à se aonstraire à la persécution, en escaladant pardessus les martyrs du cloître Saint-Iféry, tandis ^e les autres languissent aujourdiitti dans la prison de Clairvaux ou dans la tombe da Mont-Saint-Mîcbel. On ajoute.* .. — mais si j'en avais la conviction ferme , je ne prendrais pas la peine dete le dire ! je te ferais sauter à l'estant la cervelle ! — on ajoate que ce fut par le moyen de ta famille et que tule saTais !.. Maintenant, nos divers reproches et notre démar* che auprès de toi, te sont expliqués* Réponds,

Un tressaillement circula comme la foudre dans tous les membres de Léonard. En marchant au hasard , en faisant halte , il aouleya ses cheveux, comme s'ils le gênaient pour voir quelque chose au-devant de ses pas. Un temps d'immobilité navra ceux qui l'entouraient. Ses idées , enfin, devinrent lucides et nettes. Avec un rugissement de rage, il courut glisser des pistolets dans les poches de son pantalon , non sans flair«r les tubes et visiter les amorces. Puis il passa brusquement une redingote qu'il boutonna de travers , sans perdre une préoccupation de tigre qui lui ûdsait sortir les yeux de la tête.

Il était à faire trembler , quand , avec une ré-

solution froide , il se tourna vers les républicaine et détacha ces paroles une à une :

— Je ne Je savais pas , mais je le sais ! .. .

On s'ouvrait devant lui , ou lui fiiisait place* Le même interlocuteur l'arrêta :

— DÎ8»nous le pourquoi de la réunion d'hier. •• Qa'estKse que qela te fait ?• . •

— Impossible l

— Mais les résultats de ton silence , tu ne les vois donc pas , Léonard ?

— Je prévois les résultats de ce que vous allez dire , et la désorganisation radicale de nos plans. Mais je ne ploierai pas devant vous par un parjure. Ce serait toujours périr. Seize ans de patriotisme sont perdus !... Les hommes ne valent pas qu'on se dévoue !... Mon caractère m'investissait d'un pouvoir ! vous pouvez m'ôter ce pouvoir , il vous est défendu de le prendre !*.. Cette force est au-dessus de vous. La force des choses est ; on no l'inventé pas. Je vous reconnais la puissance qui brise ^ je vous nie la puissance qui crée. £t, TOjez-vous ! en vous éparpillant vous perdez toute chance ; vous donnez la victoire à nos ennemis y vous vous précipitez sur leurs baïonnettes. Le ministère ne ferait pas mieux , s'il vous dictait votre conduite. C'est à ce fil que nous sommes sus-* pendus ; et vous coupez votre main droite avec la main gauche. En me suivant, mes amis, en vous serrant autour de celui que vous aviez d'abord investi

de Totre^confiance, et qui répond de la TictoiFe âatant qu*il est permis d'en répondre , il tous reste la chance que je sois un honnête homme. Pariez pour moi!... Au moment d'entamer la partie, croyez-moi , reprenez dans votre écart. Ne rejetez pas Totre général dans les rangs des soldats!.. Enfin ! il y a quelque difiérence peut-être à se faire tuer d'une manière stupide ou d'une manière comme il faut I...

Les républicains se consultèrent des yeox.

En un clin d'œil , ils se décidèrent. Tous partirent les uns après les autres.

Léonard était seul.

Jean trouva son maitre fize comme une statue.

— Vous marchez sur votre flûte ! dit le serviteur en se baissant.

D'un coup de pied , Léonard brisa la flûte ; puis il sortit.

Quelques secondes après , Etienne entrait dans la chambre.

Jean , qui resta penché sur le bord de la fenêtre « fit en aiTière un signe de la main et lui dit :

»" Tâchez de rattraper mon maitre , M. Delaberge l le voilà qui court du côté de chez son frère. Il est capable de faire un malheur ; voyez l'état dans lequel il a mu sa flûte.

£n tombant dans le cabinet où Dutercy se déme*

nait parmi des cartons et des registres , Léonard se ▼ît face à face avec Montel.

Il vint à lai d'an pas lent et mesuré.

-<- Que dit-on à la police? lui demanda-i-il.

Montel n'ayait pas à chercher. Ce mot disait tout.

n prit le parti de s'en tirer lestement.

— Mais , dame ! on.^arle de mêlées ^ d'exaspérations , de plans de campagne. Les espions seraient ruinés s'ils n'en disaient à peu près autant tous les jours.

— En tous cas , tous y serez , Montel ; et vous aiderez certainement à la réduction de la révolte ; car TOUS êtes brave , c'est officiel 1 ... Ne portez-vous pas la décoration de juillet?...

Voyant venir à lui son homme , Montel , qui de» ▼ina sur-le-champ le faux sourire d'un chercheur de noises , le prévint , et , s'arrachant lui-même de l'air du plus profond dédain le ruban passé dans sa boutonnière , pour le laisser tomber négligemment sur le tapis :

— Ça f dit-il en riant ; qu'est-ce que cela prouve?. . . En général , que prouve l'officiel ?. . •

Léonard se retint en serrant les poignets. Première bataille perdue ! Le sang-froid de Montel Venait de le Taincre.

Montel pirouetta d'un air indiffèrent et sortit.

Les dents du sanglier républicain percèrent leur euTeloppe. Sa rage se retourna tout* entière sur Georges. Il le saisit par le collet et le secoua^

— N'étais- tu, Georges, qa'an imMeile coaunQ toujours , et la dupe de ce gredin... oa son oomplice?...

Georges , qui venait de prendre un carton , le vit s'ouTrir et les papiers s^ëparpiller ; il ne savait où donner de la tète.

— Lâche donc , diable l^«. mais tu me fiiia mal, ta m'étrangles f...

— C'est une idée que tu me donnes , Georges I ...

— Non ! tu ne peux pas avoir forgé ce plan diabolique tout seul ; et c'est Montel qui t'a guidé I... Ta sottise ne m'a pas permis de songer à la mauvaise foi. — Parle ! — Cette assemblée, dans laquelle on se proposait de se jeter entre le pouvoir et le peuple avec des transactions conciliatrices, et qui n*a pas m^e délibéré , comme je le prévoyais de reste; qui de Montel , ou de toi l'avait ourdie pour m'y noyer ? pour m'engager par ma parole au silence , et me dénoncer ensuite aux républicains ?

— Parle !

— • Je vais te le dire. — Tu gâtes ma robe de chambre. — C'est moi et Montel ; mais par intérêt pour toi , Léonard 1 pour t'empêcher de te mettre dans l'événement.

Léonard parut se calmer.

— Ah I — Et par conséquent , ce doit être Montel et toi qui m'avez rendu le service de me soustraire aux persécutions du 6 juin ?

— Comment t'en es-tu douté ?

— 4ii —

C«ftte queition maladroite tombait à peine ées lèvres de Georges , qae Léonard appliquait ses pis» tolets'sar le bureau.

Pois se frottant les mains et faisant craquer ses doigts , dans une promenade de droite A i^acbe , comme un effaré :

— Vots-tu , Georges! je comprends «Mintenant les sacrifices de la Montagne , et , malgré sa yieille alliance nreclui , Robespierre précipitant Danton à l'échafaud. Mon cr&tie éclate et les doi^sme brûlent !... Je ne sais, ma parole d'honneur , œ qni me retient que je ne te casse la tète aujonrd^kui même , et que je ne te jette par la fenêtre sur le quai des Célestins !..* Ce serait beau , ça !•».. Car enfin, Georges, une cause vaut mieux qu'un homme, n*est-ce pas?«,.. £t ceci me rendrait mes braves , ma force , mes plans dont nul n'a ma pensée. Il tient peut-être À cela que la France mt demain en république... On est un lâche d'hésiter quand on pense a tout ce qui pourrait s'ensuivre. Mon père n'y aurait pas manqué. — Ne t'avise pas de fuir, cordieu ! — Montel !... je le rattraperai toujours. Ce faiseur de lazzis m'a déconcerté* — C'est que je serais justifié devant les autres , vois- tu?...

Il porta ses mains aux deux pistolets à la fois , en se penchant vers Georges.

Léonard ne se connaissait plus ; son regard flambait comme une amorce. Georges , les mains contre

— 4ÎÎ —

le mur , s'y réfugiait à reculons comme pour passer à travers.

— Qu'est-ce que tu me conseilles? lui demanda Léonard.

On arriva fort à propos pour Georges. Des bras enveloppèrent notre furieux.

-^ A quoi penses-tu, Léonard?... On t'entend du bas de la rue.

— Je voudrais être entendu de l'univers , Delaberge. Que veux«tu que l'on fasse de ces misérables qui , dans une crise nationale , ne voient absolument qu'eux ; qui risquent l'honneur et la patrie, la considération et le sang des autres, pour rien , par mépris de tout, par manque d'âme ; que sais-je ! pour une spéculation sur les huiles et sur la baisse des effets publics ! — Mais où donc est Georges?... — Ah!., tu viens de laisser fuir Georges. Tu lais bien d'être Delaberge !.. «

— 4St

^mwcvtttwn*

Nos très-chers filu , qui rêret les joies du ciel » comme si la terre n^y roulait pas de même que toat le reste, saches que votre nature est sanctifiée; prépares-Tous à devenir les rois de votre domaine. Écoutes la voix de Ta ttraction. Traduises au profit de Tordre social , le jon des roMorts qui se développent autour de vous dans les mille harmonies de Tunivers. Réunissez-vous pour créer votre pain quotidien , et que chacun ait la liberté de ses élana» car ils lui sont dus. En en déposant le germe au sein de chacun de vous , nous avons oontraeté Tobligation de les satisfaire. Hais ne oédet plus k k tentation de suivre d^autres lois que mes lois , et, par oonséquent,déliVres>vous du mal !— Ainsi soit-ill...

■irOVSB ▲ l^OSAISOV bomiiugau.

Lyon est en feu !... le canon gronde, le tocsin retentit dans les clochers. Les rues sont désertes , les fenêtres fermées avec soin. Et le soleil d'avril rayenne, colorant Tair et les fleurs , se jouant en éclairs dans le sillage des eaux , désignant sous l'ombre des arches des choses qui flottent et qui manquent de nom!... Les fusillades sont engagées dans les rues étroites. Lyon manquait de fontaines , Lyon n'en manque plus , les ruisseaux coulent du sang. Dans les brèches, sur les amoncellements de

pavés , à l'angle des rues , quelques têtes passent. Des fusils reluisent par intervalles ; une explosion flambe , un soldat tombe. Des soldats restent immobiles, par front, muets, l'arme au bras, attendant les ordres. Ils seuffrei»!, ils laeront ! . . • Nul ne peut dire ce qui en sera demain. Quelques-uns frémissent que le champ de bataille soit en France !... Eh , quand il serait ailleurs , mon Dieu ! llm* maiiité s«r»ii-elle pUissatis£ftite?...

NeToit-on, ne veut-on voir que ce cercle fat al?... M'est-îl rien absolmnent a«Mielà ?•••

Dlienre en heure , des proclamations annoncent ^6 Toràre se vétablîl. Une seeousse violente se prolonge ; c*est une maison qui croule. Une rapide fumée s'élève , se ^%dA» ^ eè de grandes clameurs passent emportées par le vent. Et la ville se tait pour écouter le earilLon des cloches sonnant une agonie pour deux cent mille âmes !... Le tremblement des tambours bat la charge. Voila des prlsoRnîera hàres , noirs de poudre^, mené» entre des honuses à cbeval et Le saiure au poing*. Après la colère ^ la prison ; après la nufte y \m snieide. Que â« naUieiivs dans un- nulheur )..« ûd fecAnde la terre avee du sang, elle pousse.dbs ronces» Ici» des chevaux éventrés; là y des EsnuQBUis.^*

Et qu'en ré6ikltera*4-il?.«. Et pour^fooi?...

Ne W denaudec pasà la plupavt dn oes hooimes , haletants, prêts à tuer, prêts à fuir! ... et qui crient : — Vive la république ! ....

Eh, mas amib ! ^e n'est pas toiki que ée répéter ea^ iaveiur à» U république la parole «ffeetueuse d'Henri lY : « Qui donc se ckargera cle faire eii,tre la^artelettedeBasaompierffe?...)* P^nr qu'il mci soit suivant vos désirs , il e^t esteiiliel que la vépttbluqw B^^nge, et toute» vm^ institutions vitent d'abord de pain. Mais au lieu de poser un vaste problàlue de bpulaagefie aationdk» pour ^ après c^a , s'oi^euper plus librement du reste , «si merd à des cartouches , on s'enfonce des baïoaQ.tt0sdatt8 le ventre.

Oui , viye la république L*.

Mais., au oom di» eiel, ne lui creusex pas un cîiuelïî&rev

Tournons les yeux vers cet a<iirQ drapeau que VqïK proiuèQiew. C'est le drapeau de la faioa. lei la qu^eation est posée ; — Vivre ^n, travaillant , ou mourir en combattant !..,•• Est-ce clair , cela ?

Cette viUe qui se tord sur son^lit de carnage, e'est la persoRuification é» la mi«dre !

C'est la seconde vUle du royaume L« .

Lai eiTilisatioia en est là .. Dans dix jours , le sang sera lavé; on badigeonnera les murailles rayées par les balles. On criera des billets à la porte du grand théâtre. On est fait à cela , voyei-vous ! . . . Ces choses nous arrivent toujouts a Timprévu; périodiquement. Les journaux nous morigéneront bien quelque peu , sous la rubrique du progrès et

des lumières , en s'ëtonnant qu'il se passe des catastrophes si malséautes dans une société recommandable d'ailleurs sous tous les rapports...

Les plas ayancës se diront tout bas que la faim est une passion mauvaise.

On n'a pas osé faire directement de lois contre la faim!...

Passons ! l'encre ne serait pas assez noire. ..

A travers ce tumulte , un homme court ! C'est Delaberge. ,

Sur un balcon isolé du quai des Célestins , mais que , du haut des fenêtres supérieures , dominent les éclairs des décharges , une femme ouvre les bras , elle implore la pitié. Mais on a bien à faire de s'occuper d'une femme ! . . .

Des coups de feu se croisent autour d'elle. La maison sert de poste aux républicains. La fusillade tient les soldats en respect.

Gomment Etienne ira-t-il jusque là?

Le pont de Tilsitt est encombré ; les ricochets en défendent les abords. N'importe! on passe quand on veut ; on est capable de tout dès que l'on ose le vouloir! Le péril est un lâche qui ne fait jamais face que lorsqu'on lai tourné le dos.

— Halte! crie un soldat.

— Pierre Saulnier ! s'écrie Delaberge. Le ciel t'envoie , mon brave ; courons lâchas.

C'est Saulnier ; la tète à son ordinaire. Saulnier se bat comme un tigre , mais il a bu comme une

éponge. I>epuifl yingt-qnatre heures il se bat et il boît poar le compte da gouvernement. Il a la tête nue , son uniforme est en lambeaux.

— Quel est votre parti? crie-t-il brusquement à Delaberge.

— Eh, malheureux, ai-je un parti?... Mais Tiens ; pour Dieu , viens ! Des misérables ont abandonné Pauline , des misérables vont la tuer f... .

— C'est égal , réplique Tivrogne , si vous n'avez pas de parti , je suis du vôtre.

Et , de toute sa force , il jette un nouveau cri parmi les cris de discorde. C'est le cri de l'enthousiasme, de la reconnaissance, du dévouement.

— Vive M. Etienne !

Seul cri vraiment humain que Ton ait jeté dans cette grande ville ! . . .

— Halte ! dit un autre soldat.

Saulnier Tétend d'un coup de feu sur le carreau. La cause d'Etienne est maintenant au niveau de celle des autres.

Ils atteignent le bout du pont. Que se passe-til autour d'eux?... Ils n'en savent rien. Mais comment donc s*7 prendre pour relever ensuite les détails de ces sortes de crises?... lln*estpas possible que Ton écrive réellement l'histoire. On l'invente!... Supposez hardiment vingt mensonges par ligne.

En oe moment, iine autre femme se montre au balcon. Elle prend Pauline à bras le corps. Saul-

nier , qui Taperçoit , t'est dégrise net. €élte antre fenme , c'est Maria. Fanliiie, arrachée da balcon, envoie un cri d'amour à DelabergO'.

La troupe s'avunce en bou ordre et d'un pas mesuré. On bat la charge. Des lignes de tétas ondulent et s'avancent; le quai se remplît ; il «e hérisse de fer. La parole du oomnandement se fait seule entendre. LcTiers intelligents que fait mou^ roÎT l'âme de la discipline^ ces masses vont effiarcer des masses. On n'a jamais manifesté de surprise qu'une ville pût être rasée de fond en comMe , oomme par enchantement. Le meurtre est le trayaii le mieux organisé du monde. Saliiea le prodige de resprit, humain ! Pourquoi donc l'armée ne tient-elle qu'un marteau ? Vous pouiriee lui mettre à la main tous les outils !...

Demandez à Charles Fourier le secret de multiplier le génie régimentaire par la somme de toutes les prédilections individuelles !.. » Souder la discipline à la bonne volonté , ce serait immense.

Avec l'espoir de vaincre , le feu des républicains et des ouvriers diminue. On se réfugie dans les maisons voisines , les toits se peuplent de fuyards. La balle de plomb leêj coudoie ; ils tombent.

Les désespérés se retournent et font tète. Autant mourir là»

Etienne et Saulnier sont enfin dans la maison. Quelques hommes indécis se sont réfugiés sous la porte cochère.

•*— A moi I dit le soldat. Un coup de main^ sacrebleu ! Poussons cette lourde porte et croisons les traverses. Puis restes là. J'ai servi dans la bâtisse avant de jouer de la clarmette à cinq pieds. — Tenet ferme contre les criquets jusqu'à mon retour , et vendes totre peau $ tonnerre de Dien!».. Je vais faire esquiver les femmes , duftséje les lancer à tour de bras d'une maison à l'autre!...

Saulnier dépose son arme entre. les mains de Delaberge , et lui jette sa giberne. Delaberge s'adosse à la large porte-<;ocbère , comme si le poids de son corps pouvait ajouter quelque chose à la force de résistance des lourdes ferrures. L'idée d'un moyen de salut fait que ceux qui se sont trouvés là, cdurent sur les traces de l'ancien maçon.

Delaberge reste seul 4

On frappe à coups redoublés. Le tonnerre des coups de crosses roule dans la maison déserte^ Des clameurs , des coups de feu se parsèment aunle» hors. Il semble que l'on creuse au-dessous de la porte cochère. Etienne entend de sourds frémissements. Travaillerait-on pour le surprendre!... Qu'importe!... Il sera toujours assez temps de répondre quand il sentira la porte soulevée sur ses gonds et forcée, prête à l'écraser de sa chute. L'essentiel est de laisser du temps à ce brave Saulnier qui va sauver Pauline. Chaque minute de retard rend la vie à Delaberge.

Un grand silence saccède. On difait qne le qnai se TÎde.

Cela doit être ; des oiseaux chantent , Fair est calme et pur ; on entend le sifflement métallique de la Saône qui se coupe à Vangle des arches. ..

Tout est redeyenu paisible comme on piège !

Soudain Tole un éclair de flamme , et la mai* son tremble d'une effroyable secousse.. ..

Vers une heure après minuit , suivi d'une poignée de gens armés de carabines , un honunie pé* nétra dans les décombres d'une maison écroulée.

Il y promena quelque temps la lueur d'une lan-< terne sourde.

Il s'arrêta près d'un cadavre défiguré ^ s'assit sur les ruines et poussa des hurlements.

— Saulnier , dit une voix , emmenons-le , il se tuerait.

•«-^ Oui , Jean ! répondit le soldat.

Sortie ittt j0iii*

Ii« pouToir de Joraé i^xplique....

COSHSKT4IKX SVK LA MBU.

Des gardes municipatix à cheval se pressent ayec des torches sons le cintre d'une arcade , au bas dUn vaste escalier. A quel édifice public appartient cet escalier?

On ne saurait le dire !.••

La façade est sans lumières. Il n'y a pas de lanternes dans la rue. Les désastres de l'insurrection ne sont pas réparés encore.

Ce ne peut pas être Thôtel de la préfecture.

Combien y a-t-il de jours que l'on se tuait dans ces rues?

Je ne sais pas.

On saisit comme dans la vapeur d'un rêve l'éclat voilé d'une musique et le rhythme d'un vaste galop. Une voiture , environnée de laquais, attend. Une grosse horloge sonne deux heures.

On pourrait croire qu'il s'agit de quelque fête ! . . .

Cherchez sur le calendrier....

Un homme en habit noir descend. Ayec tons les égards de l'étiquette , il tient la main d'une jeone femme. Est-ce bien réellement Dntercy?... Ce qui le déguise , c*est le ruban de la légion d'honneur qu'il porte à sa boutonnière.

— Est-ce qu'il a gagné cette décoration pour être resté chez lui ? demande un garde municipal à l'oreille de son camarade.

— Qae tu es béte ! répond l'autre. C'est pour s'en être sauvé.

Dans le luxe frivole de ses broderies et de son voile que l'air fait ondoyer tout autour d'elle comme de la fumée , Pauline, toute costuùiée de crêpe blanc , passe au milieu de ces lumières, sous cette arche de feu. Ses diamants brûlent sur elle. Belle et sévère , elle ne dit rien et ne semble rien voir ; il y a du mépris sur ses lèvres , de la fièvre à son front. Ses yeux sont armés. C'est la démarche insolente d'une reine qui veut rester solitaire dans sa grandeur.

La riche livrée déploie et reploie avec fracas les marchepieds de tapisserie. La voiture part comme un trait. Des deux côtés , la maréchaussée vole , laissant courir en arrière des flammèches et des étincelles.

Il parait que Dutercy a fait une spéculation magnifique après les événements de Lyon.

Pourquoi pas?

Au grincement des roues, au galop du cortège,

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