SI
de M. Itolaberge , et d'une befle à ce Maxime, singulière intrigante, à ce qn'il parait ; le tout assaisonné de traits de caractère qui cadrent si bien avec les antécédents do jeune médecin , que , ma foi , je suis demeuré dans le doute.
— Pure chimère! il n*y a pas de vraisemblance, Montel !
— Et pourquoi trai^cher là-dessus, mon mari?.. • Qn'en peux-tu savoir?
— Dame, Pauline! je tranchais d'après toi-mtoe. Ta changes maintenant d'avis comme une girouette. A coup sûr, femme , tu es préoccupée^ — Ah ! l'infernal tison \ voyes un peu s'il prendra ! Yoîs-tu, Montel ! dût^il m'en coûter un petit écu par tôte, je souhaiterais que toute la race des servantes de Saint-Maurice fût plongée la corde an cou dans le fin fond du Rhône* Teux*tu parier qn'Annette court après Jean ?
— Passe-moi le soufflet. Tu m'impatientes !
— Le négociant qui m'a donné ces détails est de Valence et prétend avoir fait route avec M. Delaberge sur le paquebot. Peut-être Léonard en sah-il plus qu'il n'a voulu vous en dire.
— Vous en revenez toujours à mon frère !
— Sympathie de contradiction , Pauline I Tu devrais être indulgente pour cela. — Snr quoi te fois-ta ce préjugé, Montel?
— Sur ce qu'il l'excuse! — D'ailleurs, madame, avec fes manières libres et délnrées, et ce petit
air indiscret qui loi sert de première finesse, téo^ nard est tout cousu de mystères.
— Avec toi, je ne dis pas, Montel. Et cela se conçoit ! TOUS avez toujours été diamétralement opposés dans tos opinions. Mais avec moi...
— Avec toi, Dutercy, comme aTec moi!
— Si l'on ne se confiait pas à sa famille à qui se confierait-on ! |
— Oui , à qui se confierait-on ? Pourrais-tu me le dire?
^« J'examine une chose, M. Montel : c'est que, pour la dixième fois de cette soirée, tous entamei ce chapitre. Tout tous y ramène !
— Force du penchant !..••• Mais tous me contraignez, madame, pour m'excuser , de rappeler un fait. Après avoir, non sans peine, obtenu de la déférence du ministre une sorte de sauf-conduit sur parole, ne dois-je pas trembler que votre frère en mésuse ?
< — Par grâce, M. Montel, je n'oublie nullement ce service ! mais la plus absolue réserve, je vous prie! J'aimerais mieux voir mon frère à mille lieues de nous, dût-il ne mettre de sa vie le pied sur le sol de la France, que de le savoir instruit de ce mystère. Il le regarderait , de notre part et de la vôtre , comme le plus mortel de tous les afironts. Je ne supporterais pas son premier regard.
— Eh ! madame , je voudrais être sér qu'il se
tient tranquille , comme tous derei Tétre que je ne 8oa£9erai mot.
-^ Mais enfin , qne pouvez- vous savoir de ses pA)jets, pour en parler comme tous te faites?
— Pardon, madame!.. Examinez seulement la mine de votre mari.
— Ai-je une mine? — Non ! — G^est ce mwdit feu qui ne flambera jamais. Ânnette avait dëjà reçu l'ordre de faire venir le fumiste. Mais non ! enfumons-nous, le fumiste viendra dans le moment de la canicule.
— Quel éternel rabâcheur tu fais, mon pauvre Georges !
^~ Bien, et de mieux en mieux ! Voilà l'impatience qui s'empare de madame ; elle m'envoie des tourbillons dex;endres dans les yeux.
— Si l'on peut obtenir avec toi seulement deux
paroles de raison ! On te parle de Léonard, et
tu t'occupes de niaiseries.
Etqu'y a-t-il de si niais à vouloir se tenir chaud. — Frrrr!.., j'ai l'âme glacée. — Eh mon Dieu, laissez-moi la paix ! Si Montel croit devoir insinuer, quelque avis à Léonard, qu'il reste à souper. Nous souperons en petit .comité ; quoique vraisemblablement la cuisine se ressentira des frasques de mademoiselle Annette*
— Au désespoir dç vous refuser, mes amis. J'ai rendez-vous ce soir même au café du Cercle, avec mon négociant de Valence*
"-* Une aflhire dans les soieriet ?
— Dans les huiles.
— Mets-moi done quelquefois dans une de tes opérations ! que je partage le bonheur de tes chances. — Pouah ! Thorrible fumée. Ceci nous manquait. Je t'en prie ! laisse le soufflet, Pauline ! il vaut mieux avoir froid.
— Ah ! tu m'ennuies. Je ne toux pas.-— Georges me rendra folle. — Vous ne m'avei pas répondu, M. Montel. Vous semblés établir un rapport entre la Supposition que M. Delaberge se cache et cer* tains projets de mon frère !... Georges et moi , nous en sommes à savoir le premier mot de tout cela.
— Établissais-je clairement le rapport ? non. Cet écheveau me parait assez brouillé. Sur nombre d'échappées , l'esprit, tous le savec, court en faisant sa trame. On se trompe souvent ; mais sou* vent aussi l'on rencontre. Léonard est piqué de la tarentule républicaine ; nul ne l'ignore. M. De> laberge se cache, du moins on le dit. Lors de nos entretiens à Val d*Armonne, l'abbé ne s'est pas ta de ses alarmes à l'occasion des écrouelles politiques de M. Ducoudray. Et , par-dessus tout, entre Valence et Val d'Armonne , une correspondance assez vive s'est établie ; révolutionnaire ou n<m?... Léonard seul pourrait nous le dire , car il a toujours été par monts et par vaux. Si tous ces nuages forment une vision dans mon cerveau^
e*eflt par sollioîtade pour tous , mes bons amis.
— - Vous me faites trembler. M* Montel !
— * Je Tais au-delà de mes intentions si je tous effraie. Entre.nons, il n'ya juste-milieu qui tienne! et je me donne , voyez-Tous , pour tout aussi bon rëTolutionnaire que qui que ce soit.
— Toi? Toilà du neuf.
— Moi? Ne suis-je pas décoré de Juillet?
— Que ne dis-tu, parla même occasion, que Louis-Philippe est révolutionnaire?
— Quand je le dirais?
— Tu es capable de tout*
— Voyons, Georges ! ferais-je autre chose que d'exprimer nettement le fin mot dp la force des choses et la Joi politique des circonstances?
— Va ; Ta toujours ! nous allons rire.
-— Tant que tu voudras. Mais , à mes yeux , Louis-Philippe est révolutionnaire comme l'était Napoléon ; moins dans le fond de l'âme si tu le veux , que par l'effet produit en Europe lors de son av^ nement sur le trône. Je veux et je dois faire mes réserves dans ce que je sais ; mais je puis dire hautement ce que de reste les habiles comprennent. Lors des adresses de félicitations , j'étais à même déjuger le roi de fort près ; mais je glisserai sur des commentaires que tu taxerais infailliblement de fatuité , d'indiscrétion ou de mensonge. Crois-moi , Duteroy, l'empire et la révolution de Juilletsontdes précédents feftilesen conséquences.
La fibre populaire en a tressailli partout. La division a ses germes dans le sein de plus d'une royale famille ; les idées les plus contraires ont des drapeaux dans chaque dynastie* Je te donne ces récidives historiques pour le plus actif de tous les dissolvants qui jamais aient pénétré dans les veines de la vieille Europe. Deux faits d*une telle signification ne se succèdent pas impunément. Le continent en a la fièvre. Le roi comprend sans doute rhostilité de sa position à Fégard de tous les trônes ; prime couronnée, que le libéralisme , un pied sur les barricades, offre à Tambition de toutes les branches cadettes ! . . . Mets en fait que Louis- Philippe a le tact de la double route que sa diplo^ matie doit tracer, tant sur la table que par-dessous, avec la pensée nette et réfléchie d'équilibrer un de ces quatre matins son trône par de bons contrepoids. La canaille prétend qu'il cherche à se mettre dans les affaires de l'étranger. Bourde sublime! on l'en défie. Souviens-toi de Ferdinand d*Autriche et de Napoléon ? Ferdinand déclara son petit-fils bâtard. L'ambition alla*t-elle jamais plaa loin ? ... Un levain de haine fermente et doit éclater tôt ou tard entre les dates monarchiques. Le 9 aoûl pèse comme un soufflet sur nos légitimes ; ils ne le porteront pas en paradis. Tu vois les mines, je vois les contre-mines. Que diable , le roi n'est pas plus bête qu'un autre. Au besoin , l'instinct lui suffirait, et il a mieux que de l'instinct. Tu ne le
|ttges pas, je pense, d'après les facéties du CorMtre et du Charivari ?
— Diea m'en préserve.
— S^Û fait le mort, comme on prétend qu'il l'a dit à M. Laffitte, tiens pour avéré que ses voisins ne s'y lient guère et ne s'y frotteraient pas.
— Pour cela, je ne dis pas non.
— Pardieu I — Je ne prends pas mes consulta** tions chez vos pharmaciens de la publicité qui manipulent de l'onguent à quatre sous la boite, à l'effet d'entretenir le cautère du libéralisme. Dismoi ! est-ce qu'une fédération de parvenus , cimentée dans l'ombre , n'avancerait pas mieux la réforme du continent , que si l'on donnait la clef des champs à toutes les cavalos de la république? Peut-on parler de sang-froid , peut-on se confier aux républicains? Ces gaillards-là ne se sentent-ils pas des milliers d'épingles sous la plante des pieds quand on les conjure de commencer par le petit pas avant de prendre le grand galop? L'enr thousiasme doit se mettre à la remorque du bon 9cns peut-être ! Moi , si je conspirais (remarque bien la supposition) , ce serait à ma manière* La certitude avant tout. Je chercherais un point d'appui dans le sein d'un pouvoir quelconque;. et, pour sur, l'instinct ne me permettrait pas de m'abuser sur le choix de mes vrais complices* Toute échaufiburée maladroite retarde et rend ua mauvais service ; les expéditions morcelées
échouent. Ne te aenible-t*il pas , IXaterey, qu^il ae trame nécessairement qnelqae chose dont les har« luberlus de la faction rouge sont trop ahuris pour ne pas déranger les ficelles , et que le bon sens conseille alors de les tenir au plus coart de bride pour venir à bout de terminer ce que l'on ourdit à leur insu?. . . Mes patauds briseraient du fer* Geor ges , la politique des sans-K;ulottes leur tombe un
peu trop sur les talons , et je n'embrasse pas ce patriotisme d'épiderme. Dût-on me traiter d'aristocrate pour la liberté que je prends d'être de mon avis, je conseillerais fort à ces messieurs une belle et bonne mousseline , et pas trop claire. La dentelle madrée des courtisans de la vieille diplomatie ne me semblerait pas de luxe à nos manchettes lorsqu'il s'agit d'amener à terme les progénitures des barricades.
— N'aurais-tu pas vu M. de Talleyrand ?
—Gomme je vois tout le monde. Songes-y , Georges ! quand on ne sait que mettre grossièrement les deux pieds dans le plat, on mérite de se faire donner sur lesoreilles par ses meilleurs amis. Pour ne pas marcher à l'étourdie sur les positions , en démasquant les mortiers de la propagande (qui , d'ailleurs , n'en a guère dans son arsenal quand elle n'emprunte pas les nôtres), peut4tre existet-il une certaine politique dont les hommes do mouvement devraient pénétrer la pensée, à l'effet de s'en faire les soutiens. Élargir les frontières
libérales sur tous les points à la fois, Toilà le coup de maitre. Qu'est-ce que Ton fait de solide ayee la politique des petits morceaux ?••• Léonard ne manque pas de moyens, mais il manque de tenue. N'allait-il pas, à la barbe du monde, lever des plans dans votre voyage aux Alpes dauphinoises ?
— Comment l'as-tu deviné?
— Rien qu'en le supposant. -» D'ailleurs, sous ton couvert, il a reçu, n'est-ce pas, des lettres d*un certain Bernard ?
— De Charleville. Mais d'où sais-tu cela ?
— De toi-même. Le nom m'était demeuré ma* ehinalement dans l'esprit; — Or, maintenant ré* capitule : — Approvisionnement d'armes ; plans griffonnés pour entrer en Savoie par le Grésivaudan; puis, la bonbonnière de Val d'Armonne devenant une boîte à complots, grâce à la sottise de ce vieil octogénaire de Ducondrày que l'on ferait bien de fesser en place publique , de ce qu'il se montre si jeune encore à son âge ! mille indica* tiens plus qu'inutiles à te détailler par le menu , que l'on sait de reste dans les tripotages de la Bourse , car un agent de change a des tenants et des aboutissants partout : voilà mes lumières* ie te dirais jusqu'au nom du chef que l'on jette du côté de Genève ; diversion pour donner du fil à retordre à la police piémontaise que l'on suppose en éveil.
— Montel, on devrait te créer ministre de Tin* térieur. Mets-toi sur les rangs.
— Je te suis bien obligé ; pas si béte f Le grand point de tout notre verbiage , et sans lequel je me serais tu, c'est que si Léonard échoue, comme je le présnme, il paiera la folle enchère. 11 serait pris qu on ne le réclamerait pas.
— Allons donc !
— 11 n'y a pas d'allons donc. Ne serait-ce pas , et en pure perte , trahir maladroitement des fraternités d'intentions? La poire n*est pas mûre. Les causes passent par-dessus les ho|nraes , et la prudence a ses barbaries. Gomme naturellement on surveille Léonard, ainsi que j'en ai donné le con* seil moi-même , afin d'obtenir qu'on le laissât parmi vous , si rien ne se trouve prêt pour le seconder, tu peux t'attendre que Ton brisera des machinations impuissantes, ne fût-ce que pour se faire un mérite aux yeux de l'Europe de ce qu'on les aura brisées. Mets ton beau-frère sur ses gardes; moi je ne puis m'erabarrasser dans ta maladresse* Si ta franchisse eût bravé ses premiers éclats, nous serions en repos.
— Le diable étrangle cet enragé Léonard, de me fonrrer dans ces alternatives ! Peut^tre ne gagnerais-je à lui parler maintenant que des éclats tout à fait inutiles. Il Toudra me dévisager* — Qu'en penses-tu, Pauline?
— Je pense qu'il est incroyable que M . Delaberge
soit là-Hledans; et, par conséquent, Tëchafâudage de M. Mon^el croule devant moi par cela seul, car le caractère de M. Delaberge...»
— Mettons, madame, que je me trompe sur ce point. Le reste...
— Je me demande, M. Montel, pourquoi tous ayez amené le reste en prenant pour point de départ le nom de M. Delaberge?
*— Si vous avez une préoccupation , madame, je in*en lave les mains.
— Nous avons certainement tous les deux chacun la nôtre.
— La mienne, madame, tous donnait un con-»
seil de prudence,
— Âllez-Tous encore disputer tons les deux? Mais je ne te reconnais plus du tout, Pauline!... Sept heures déjà!... Quand je disais qu'Annette en prendrait à son aise. Baraque de maison , va ! Qu'elle rentre donc, cette sotte créature, et je la mets sur-le-champ à la porte. Que diable, je no serai peut-être pas le valet de mes valets ! — Ou vas*tndonc, Montel?
— La pendule me chasse , et ton humeur. De plus, je ne veux pas manquer mon rendez-vous. Mais ne te dérange pas ! je connais le secret de la grille* — Madame Dutercy, je vous salue.
Les pas de Montel retentissaient encore dans l'escalier, quand Pauline, qui semblait baiser l'ongle de son index avec us air de réflexion vio-
lente et continue , s'élança tout à coup yers Datercy* x
;r— Georges, c'est cela même ! et peut-être vienstu de commettre, sans j songer , unie étourderie graye. Montel doit être venu tout exprès ; il a mis dans ses détours une finesse étrange ! et l'aplomb ne s'est montré dans ses paroles que par degrés. Les plans que Léonard a griffonnés dans les Alpes, cette correspondance avec un armurier de Charleville, il t*a surpris insidieusement ces deux secrets. J'ai vu son tressaillement, mon ami!
Pour une telle inquisition, il avait à coup sûr son idée fixe.
— Tu crois !.«. Mais alors ce serait de Fespiontiage, Pauline? .
^- J'en donnerais ma tête à couper.
— Curiosité, peut-être, et pure inquiétude qu'il se serait donnée pour nous.
'' — £h! Georges, veux-tu jouer le sort de Léonard sur un peut*être?
On entendit crier la grille.
Djutercy courut précipitamment à la fenêtre et l'ouvrit.
— Montel, attends-moi. Je vais profiter de ton cabriolet*
— Âh ! te voilà bien, reprit Mortel. Tune te décides jamais qu'à toute extrémité.
Georges se débarrassait de sa robe de chambre. — Mais quel prétexte lui donner, ma chère amie?
— Le plus indifférent... Ah! une querelle à propos de nos gens.
— Parfaitement vu !.. . D'autant que je suis monté sur cette corde! Vivent les femmes, pour la pré* sence d'esprit. Toi, de ton côté, mon enfant, coupe, tranche, taille ! Je donne les mains à tout ce que tu voudras, pour tenir à quatre Léonard. Mais, attention ! Ne va pas me laisser tomber dans la gueule du loup!... Jusqu'à ce que j'aie reçu tes explications et la consigne pour le mot d'ordre, je ne quitte pas plus Montel que son ombre. — Convenu, n'est-ce pas?
Pauline fit un bond vers Georges et l'embrassa de tout son cœur.
Il s'enveloppa dans son oarrick, et partit.
Pauline était seule. . . .
£a l^ùUmti.
Depuis Pythagore et Kong-Ttëe , U plupart ieê éewtrtiinê n^ont m qu^un principe là où il y en a trob. Lea ona, comme Boiaaet, ont toat attribnéà la Providenoe ; let autres , comme Hobbes , ont tout fait décottler dn Destin; les trobièmes, eomm* J. J. Kousseau , n^ont tooIu reconnaître partout q«f la Tolonté de rhonune.
Ces trob puissances unitevselles dmanent de Dien même , et forment un ternaire que Tuiûté diTVM euTeloppe.
La puissance qui peut s^emparer des principes donnés par la Providence , et agir effioaoement sur les conséquences du Destin , s^appelle Yolonté de Iliomme.
F&BBB i»*Oi.rr>T.
Ainsi donc le destin , force aveugle dont Fabre d'OIiyet a précisé l'action dans le jeu des ressorts de l'uniyers , et qui nous entraîne inexorablement avec son tourbillon vers la conséquence de tous les élans accomplis , — conséquence benreuse ou malheureuse , mais inflexible , que la volonté générale domine , a charge de la subir ; — le destin qui nous maîtrise lorsque nous sommes épars , et que l'humanité, sous l'impulsion d'une pensée
forte, peut révétii' d*an caractère pi^videntiel ; le destin , déjà si railleur en cette oecasion , puisqu'il Tenait de se servir d'une manifestation franche comme d'un mouvement de complicité pour lancer Etienne au but dont le triste jeune homme se détournait de la meilleure foi du monde, lui préparait encore de nouvelles railleries. Delà* berge ne connaissait pas toute la profondeur de recueil; l'épreuve allait se compliquer de l'isolement de Pauline. Peut-être au fond de l'âme se courbait-il volontiers sous le poids de la nécessité, prompt à reconnaître qu'elle remportait la victoire ; mais , en cela même , il ne s'abandonnait pas tout entier ; la fibre de la résistance vibrait en* core , et , comme un brave qui persiste sur le champ de bataille au milieu des fuyards, sa loyauté faisait bonne contenance pour rallier les éléments d'une retraite honorable parmi les vagues éventualités qui se heurtaient en désordre dans son esprit. Ces éventualités lui paraissaient quel-^ queftMs bien chimériques. Sa détermination en était émue. Aux jours d'initiation et de crises Dieu permet sans doute les capitulations de la conscience ; elles engourdissent nos déchirements» Qui peut dire les secrètes lâchetés du plus brave, lorisqn'entre la raison qui met son point d'honneur â se poscf en Brutus , et la passion éjperdoe qui frémit en lui demandant grâce , la raison attendrie af me à désespérer de sa vertu ? Nommez
rhomme , si sAr de lai , qni n^ait fait halte dans rirrésolation en «'interrogeant sur la légitimité d'un sacrifice, et lorsque, après tout, il comprend qu'il en portera ?e deuil ? Oui, certes, le sacrifice est une gloire ; mais cette gloire serait le démon de notre destinée , si l'harmonie de nos élans divers ne devait pas, tôt ou tard, en être le résultat. Nous payons cet espoir d'un assez haut prix pour que l'on ne nous frustre pas de la créance. Si TOUS échappez à la conviction de cet avenir , Dieu n'est plus, dans votre conscience, qu'un bourreau.
A quelque distance de la maison de Dutercy , au milieu du cadre que dessinaient sur sa façade les branchages nus des tilleuls et les chiens de fonte pétrifiés dans la neige en aboyant du haut des pilastres, Delaberge aperçut Montel arrêté contre la grille et causant avec Georges , qui , par «on attitude au balcon , semblait échanger avec avec lui des adieux. L'instinct jaloux que le jeune médecin nourrissait à l'égard de Montel , se fit sentir comme un ulcère , il voulut éviter la rencontre. Le cabriolet , qui partit deux minutes après , n'avait pas encore atteint le tiers du boulevard, qu'Etienne revenu vers la grille en fit jouer résolument le secret.
— Montel n'éprouverait pas mes tourments, se disait-il.
La grille cria.
Delaberge atteignit le vestibule. La clarté d'un
bec de quinqnet y rejaillissait en rayons sur une^ tôle. Il frappa ses pieds ponr en secouer la ndlge. Une porte s'était ouTerte. Un pas rapide se fit entendre sur les marches. Déjà Pauline se penchait à Tacajou de la rampe.
— Qu'y a-t-il donc , pour que tu reviennes si. rite, Georges?
— Eh quoi ! tous seriez seule ? s'écria Delaberge^
Les bras de madame Dutercy s'échappèrent à cette apparition. Sit figure blanchit, puis redevint pourpre ; un reproche passa dans ses yeuï, ce fat un éclair. Souriante et prompte, elle tendit oor^ dialement la main. Delaberge saisit avec vivacité cette main qui frissonna dans la sienne et s'y tordit. Ce frissonnement le fit frissonner lui*méme. Il s'élança pour soutenir Pauline.
Entrelacés de la sprte, ils remontèrent • Leur esprit s'exaltait et se perdait ; ils se sentaient soulevés dans une atmosphère étrange , où l'âme oubliait le monde. La porte du salon fut poussée, puis re* tomba • Leur être se fondait dans un rêve et ce rêve dans un mystère. A quoi tous les deux songeaientils? c'est ce que Dieu seul pourrait dire. Nul ne sait les mots qui traduiraient cela. Sur un éclair de cette vie, l'imagination traversait des siècles;
— Je vous ai eausé de l'effroi, bégayi^ Delaberge.
— De l'effroi ! répondit- elle vivement avec une radieuse ironie et en lui froissant la main.
Elle se laissa glisser entre les bras d'Etienne en
y pesant avec abandon ; et se faisant toute trétLo comme pour se sentir plus étroitement enveloppée» elle étudia ce visage de jeune homme, où la vie du sentiment semblait renaître sur un teint ravagé par la souffrauce.
— Ingrat ! lui dit-elle avec son chant d'oiseau, pourquoi ce long silence à l'égard de vos bona amis? Serait-il possible, Etienne, que nous ayons été durant plus de trois mois condamnés dans vos souvenirs? Vous justifierez-vous par vos chagrins, lorsque notre fraternité vous en demandait le partage ?••• Etienne, vous étiez à Lyon, et nous l'avons su par d'autres l Oh ! nous voulions douter de ce dernier point qui nous affligeait ; il ne nous laissait que le choix entre votre aversion ou votre indifférence ?*.. Et pourquoi tout cela?
— Est-il donc besoin que je vous l'apprenne, Pauline?
Il se courba sur une main qui tressaillit du frè* lement de ses cheveux. Le dernier mot d'une ré* ponse qui n'était déjà plus un mystère entre l'ua et l'autre, y tomba. C'était un larme.
— Ah ! Delaberge ! murmura Pauline»
Et le spasme de la double étreinte qu'ils réprimèrent, circula comme une flamme dans leurs, membres. Pauline se dégagea doucement.
Delaberge n'osa chercher le regard de Pauline ; mais il aspira dans un de ces baisers qui n'ont pas de bruit, le parfum de cette main de soie, dont il
ne songea pas un instant à vaincre la résistance. La main ne se retira qa*ayec lenteur, de même que s'il eût été besoin d'employer la prière. Tous deux venaient de dérober quelque chose aux fatalités de ce monde, c'était l'escompte du martyre*
Elle se laissa tomber dans un fauteuil, elleétooffait ; il se détourna d'elle en s'appuyant contre le dossier*
Et la passion, qui s'ouvrait enfinlavoie, s'épancfaa»
— Oh, oui ! je suis un insensé, Pauline, ^mais bien à plaindre. Dites-vous que j'ai des droits à votre pitié si je vous offense, car l'événement m'a trahi. Mes lâches prévisions sesonttlispersées ponr m'abandonner au dépourvu. Je ne formais pas le vœu de vous trouver seule. La fatalité m'a traîné par la main ; elle a voulu ce qui m'arrive ; et tout ici, ce téte-à'tête excepté, devait me fortifier contre votre aspect et contre moi-même. J'invoquerai le calcul de ce long silence qui pouvait élever des nuages entre nous. Pour maintenir la réserve que je viens de rompre, je spéculais sur le froid d'un oubli contre lequel, sans doute, s'élevait une protestation au fond de votre âme ; si je n'avais pas l'espoir de vous dérober mon secret, j'espérais du moins vous en épargner l'aveu. Plaignez Etienne! il a franchi la limite, il vient de se perdre* Peutêtre vaudrait-il mieux pour lui qu'il ne fût à vos ^eux qu'un ingrat.