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mot q^i mmt édiapperait Joot^h dès à prëseiit an oubli volontaire , une conspiration , et la plus misérable de toutes, contre les obligations qui nous euTironnent. Ressaisissons notre fermeté pour o'aToir jamais à mQgir>. Mb oe moment , je rends ce que je dois à Georges ! ^ « • Dites^moi , Delaberge, qne tous consenlec à redeveniiT notre ami!....
— Je TOUS tromperais, Pauline!... Si Georges m'appelle son ami , je ne puis , moi , dire que je sois le TÔtre. Entre l'affeotion que je tous porte et Je pacte que tous m'ofirez^ supérieur peut-être, -mais que je refese, un abîme existe que de vaines conTentions ne combleraient pas. D'autres acoéderaîeiït aTee une arrière-pensée. Laissez-moi ma souffrance et ne me oonseillee pas le mensonge.
-^ Mais, Deiaberge , moi , fatidra-i! donc que je mente ?
'-— Je ne demande pas cda , Pauffne , je tous finrai.
Pauline eut un mouTement de colère , puis de reproche.
— Et Tious me laisserez seule, Etienne ! . . . Seule, n'est^e pas ! quand nous sommes à même d'honorer notre misère et de nous soutenir courageusement dans cette voie de sacrifices où nous aurions à mériter ensemble l'estime de tous et la nôtre! Etienne, je vous ai trop bien jugé pour tous craindre. Oui, si j'aTais à redouter ma propre faiblesse , ce serait encore à Totre générosité que
j'irais demander de la force ; car tous n*étes pas de ces hommes qui comptent snr nn oubli pour ol^teeir une femme par surprise. Pour toqs et pour moi, l'amour, qu'est-ce donc, mon ami, si ce n'est un échange loyal entre deux libertés ?«.. Avec le projet d'éviter le péril d'un aveu , puisque voQsavezdéjè fui, vous ferez mieux maintenant que nous n'avons plus rien à nous dire ; vous resterez !
— Paoline , Pauline ! • . • — Tu resteras!
Elle saisit les mains de Delaberge qui résistait ; ^le le courba contre ses genoux , lui prit la tète à deux mains , lui baisa le front. Sa voix devint franche , claire , déterminée.
— L'absence . Etienne ! mais , mon Dieu , tu sais pourtant bien ce que c'est et ce que l'on souffre ! — Souffrons ensemble, et nous émousserons la douleur.— Tiens , durant ton absence , je n'ai pas dit un mot , pas un seul mot de toi ; tout restait là ! mais l'imagination vole et n'a pas de frein. De quoi l'imagination se défendrait -elle? Je forgeais mille événements bizarres, le te cherchais dans ma solitude; et, lorsque je t'y rencontrais, Etienne, je me débattais comme un tigre pour m'y soustraire. Près de toi , du moins, libre de mes doutes jaloux et rassurée contre les chimères de l'éloignement , je voudrai rester digne de ton isstime , et je le pourrai. — Ne nous quittons plus ; rendsmoi la paix. Lorsque Georges se répandait en
plaintes amères sar ton sUenoe , ses plaintes me blassaîent comme une inquisition de ma pansée ; j'aurais crië pour qu'il se tut. yenait<-il à changer de propos , à me parler de lui , de nos a&ires , de cent détails dont je me mourais à petit feu , mon irritation se domptait à peine , et je le ramenais à mes rêveries par le silence. Ces contradictions me déchiraient par lambeaux, je n'ai pas vécu. — Nous autres femmes , Delaberge, noos ne pouvons pas même souffrir à notre aise. On exige que nous vivions à jour. Le maitre est là qui demande compte d'une préoccupation , d'un mot distrait, d'une larme. Ce sont des visites domiciliaires de chaque instant , et toujours une physionomie qui s'arme du soupçon , l'autorité qui fait valoir ses titres, laissant pressentir qu'une distraction serait un outrage. On force notre vie à se retrancher derrière le mensonge. Par désespoir , je me lais» sais aller a des fantaisies de franchise ; mou âme venait à mes lèvres; je voulais jeter mes cris , initier Georges à mes déchirements , et le conjurer de me plaindre. Georges n'aurait pas compris!..* J'aurais subi la torture de ces lassantes revendications dont on ne se débarrasse que par la révolte. Mais où donc , mon Dieu , serait le mal d'avouer hautement tout ce que l'on éprouve ?•.. Enfin , si quelque sentiment prend de l'empire et s'enracine, ce doit éire surtout parce que l'on en fait mystère. Est-ce que la pensée vient de nous?...
Je n'y pouvais riea^ n'est-il pas vrai 7... liais les homaaes n'étiidient pas notre oœiur , et Foo n'a pas de re^ot pour nous. — Vouleï-vous que je retombe dans ee luartyre , Delabevge ?
— Ai-je une volonté nuiintenant , Pauline !
C'était un consentement qu'Etienne laissait
échapper. L*exaltation de Pauline le subju^piait. Heureuse de son empire y elle redoublait impunément ses caresses.
— Oh| oui , Delaberge , ccmtinua-t-elle ; et ta v<^onté dès ce moment, c'est la mieune. Notre confiance en nous , mpn *ami , va sanctifi,er cette affection et lui désigner son but. FJi bien , Etienne, ma vie se sera doublée de la vôtre. Vous n'existerez plus inutile et triste comme autrefois. Vos travaux, vous les reprendre;^ pour que je m'y mêle. Vous formerez mon esprit qui s'ignore et qui demande a se connaître. On a voulu fermer votre carrière ! rentrez-y par la brèche et de vive force. Que j'entende prononcer votre- nom , pour avoir à vous remercier de son éclat. Vos amis, Delaberge, veulent vous former une famille. Avez-vous , avons-nous le droit de les affliger , quand il n'en est pas un seul qui ne nous donnât de tout son cœur sa vie ? Pour les joies dérobées d'un amour tremblant, égoïste, et que l'on nous disputerait, essaierons*nous de fouler sous les pieds tout ce qui nous reste ? Non , non ! douleur ou supplice , notre volonté sera la plus forte ^ et , la tentation
dùt^ie s'^pproeher de nos lèvres , la <;o«i8eienee nous crierait a«sflil6t : — Maihettreiix, il ftMs faudra mentir ! • . • Si nos sentimimta ne dépetuinit pas de Doos, notre franchise les doninera toujonrs; nous ea offrirons le sacrifice à la t^té« — Quelque fennoe tous aimera , IMaberge ! Pauline sera sa confidente et son amie. — Oh ! ne me réponds pas , laisse-moi cette espérance ! ^^ Vous Tiendrez me le confier yons-méme. Je le tcux ! ... Et , par l'estime que je ferai de TOtre choix, Delàberge , j'aurai la mesure de l'esthne que tous me portez. Ya , cette <KmTiction me rachète à mes yeux du tourment de ne pouvoir aTouer à tout le monde que je t'aime. Nous en tirerons gloire , mon Delaberge , en fiiisant le bonheur de chacun autour de nous. Tu le yeux?... Dites-moi que tous le voulez!.. Ah! ton regard me le promet, je suis beurease ? — Après tout , mon ami , qu'auronsnous a reprendre dans cet élan ', s'il ne coûte rien à personne , et s'il nous aide mutuellement à grandir?... Oui , quelque désarmée que se sente une femme , le cœur , en nous , garde toujours le secret de ses privilèges. Pensez-vous donc, Etienne, que dans notre voyage au milieu des Alpes , alors même que je paraissais m'isoler de vos enti*etiens , ou que , pour lutter contre le charme , je m'élevais contre vos paroles , mon orgueil n'ait pas triomphé plus d'une fois de vos Tictoîres?... Connaissez votre Pauline, Etienne! Je m'admirai»
dans TOft inspirations , j*y reoonnaiflBaii mon plus bel ottvra^. -^ Une seconée existence nous est ouverte. Pauline ne sera plus rétdardie d'Autre- I6is« L'iiisiinot qui m'enU*ainait a cessé d'être mne énigme. — Ûhl que ne nous sommes-nous comius
Elle repoussa précipitamment Delal>erge et se leva; femme éperdue , quioherohaità se préserver d'^lennéme !
Le timbre ùe la pendule T^ira.
— Mon frère va Tenir , dit-elle.
Etienne retrouva soudoinettieat la mémoire* Il se frappa le fronts
— Ah I s'écria-t-il , j'oubliait.-^ H est inutile d'attendre le retour de Léonard» Léonard ne viendra pas.
Et, sous l'en^ainement de cette r^tniscence , il «ourut vers la cheminée pour s'emparer de l'un des flambeimx ; mais Pauline intervint et lui saisit le bras.
L'effroi venait de le prendre.
— Quelque nouvelle extraragance politique?
demanda-t-elle avec un rire amer. Et moi , qui , par«^ seul qu'on j mêlait votre nom , m'inscrivais en faux contre la vraisemblance ! Ainsi , vous étiei de ce complot , Delaberge ! et, loin de sonore détourna mon frère, vous étiez, je le vois à présent, son premier instrument, son conseiller ! . . . . Moiitei avait raison.
— Montel! reprit Delaberge*
Il eut un frémissenent de violeiice et de mépris* Il se retint.
Mais , brusquement , il arracka son portefeuille et remit la lettre de Léonard entre les mains de Pauline ; tandis qu'elle s^emparait aridement de cette lettre et se penchait vers une des lumières, il courut à la chambre du lieutenant.
Cinq minutes ne s'étaient pas éooulées » que Pauline , avec l'autrg flambeau , parut au seuil de la chambre : elle déposa le flambeau sur un marbre , et se froissa les mains. Des papiers épars et déchirés «ur le parquet , flambaient devant les pieds de Delaberge.
— Et toujours ainsi , mon Dîe^u ! se disait-elle. Toujours Léonard qui me trompe!*. Il n*abandonnera jamais ses rêves impuissants Ifambition et de colère. — Ah ! Delaberge , si vous êtes justifié des conjectures de Montel , pourquoi faut-il cependant que vous nous ayez quittés , v<Mia qui pouviez tout sur Léonard !..«
Le geste d'Etienne rejeta ce reinroche sur la fatalité.
Pauline lui tendit la lettre de son frère , mais ce fut avec une hésitation qui semblait la retenir encore; son regard brillait en ce moment d'une expresion de circonspection et de tendresse ; d'un murmure de veux furtif et retenu , coniaie pour échapper elle-même au bruit de ses propres perdes :
— Dites-moi , lui demaoda-t^elle : le chagrin qae Léonard a pressenti dans la réserve de votre lettre , était-ce en effet tont ce qne vous vons proposiez de lui dire ?
Etienne pressa la main de Pauline contre ses lèvres , avec un frémissement.
— Vous m'avez deviné , dit-il. Eh bien , avec vous , je n'aurai pas cette réserve. Oui , Pauline, je m'armais de violence contre moi-même. Je cherchais à créer un insurmontable obstacle entre nous. Prévenu contre ma faiblesse, j'avais résolu d'ouvrir mon cceur à Léonard , dans la certitude qu'un aveu de ce genre trancherait tout , et deviendrait la base d'une séparation éternelle. Sans doute je n'aurais pas laissé persévérer l'ami dans sa méprise; mais , après l'événement que ses préoccupations de républicain ont déterminé , que puis-je faire et qu'aurais-je maintenant à lui dire?
— Rien , Etienne, rien !
Pauline s'était précipitée; ses doigts fermèrent la bouche de Delaberge. Elle tremblait et souriait; il la pressa contre sa poitrine. Ce tremblement lui fit redouter une défaillance. C'était de l'admiration, c'était un mélange d'orgueil et de joie ; élan irréfléchi par lequel toute femme s'abandonne à la loyauté de celui qu'elle aime , et le récompense à l'instant de ses sacrifices ; éclair d'ivresse qu'un homme de sang-froid saurait mettre à profit , sûr
après eela de «on pardon, L'àme ft'est livrée!.,.
•— • Laissons Léonard dans sa oroyaace! diaail Pauline. Ayeo votre seoret^ (lelaberge, n*en auriez-Y0U8 pas un autre à confier ?..• Mais à quel but, mon ami, toutes ces précautions , d'ailleurs injurieuses, puisque je suis certaine, mm, de n'a* voir jamais à te craindre ? Ne mms calomnions pas. Tiens î ma sécurité je la puise dans ton coeur, e€ je dormirais en repos sur le tiep« Qh S si je me voyais protégée contre ton amour par tout autre protecteur que toi-même, c'est alors, mon Etienne, que tu me semhlerais dangereux!
Et poitrine contre poitrine, embrasés de cette explication, elle qui se rattachait à Delaberge et s'y tordait, lui qui l'étreignait dons sei bras et qui déjà ne l'entendait plus, trahis par les forces désordonnées de la jeunesse et de l'amour, éleetrisés jusqu'au délire par le souffle de leur haleine, avec des supplications sans résistance, une fougue éperdue, leurs noms qui volaient et se brisaient entre des lèvres en feu, la sève de la vie, le calme de l'appartement, ce vq^u de chasteté dont s'exas* pérait la fièvre de leurs désirs, ils allaient ii^laiJUii^ blement se livrer l'un à l'autre.
Une poignée de sable pétilla dans les vitres de laeroisée...
En tressaillant, tous deux portèrent les regards de ce c6té*là« L'ombre exagérée de leurs tétea se dessinait en plein sur la blancheur des rideaux !
En même temps, une voix forte monta du jardin en criant :
— Léonard!...
Le regard d'Etienne consnlta la Yolontë de Pauline. Pauline était devenue froide et pâle* Elle écoaftait. Il ne l'abandonna point.
— Non ! lui dit-elle après un silenoe. Je suis sûre que les volets sont fermés.
Elle se dégagea , puis rejeta les rideaux, et lui désigna les volets. Elle avait dit juste. Leur frayeur s*exhala par un dernier soupir, et dans la pression de leurs mains nn double geste d'amertume et d*ironie résuma leur pensée. Dans l'esprit de Pauline, ce geste voulait dire : — Et voilà donc comme nous pouvons nous fier à nous-mêmes!...
Etienne souffrait.
Rassuré sur cet incident, il gagna le fond de la chambre. Pauline ouvrit les volets, tourna Tespagnolette, et lança les persiennes dans le jardin.
Un homme et deux femmes causaient au bas du perron.
— Ah , madame Dutprcy , priez votre frère de descendre au salon à l'instant même.
— Vous m'effrayez ! monsieur Imbert. Que lui voulez-vous?
— Je veux qu'il prenne connaissance d'une lettre de Raymond, qui le concerne et qui, très-probablement , nous intéresse tous. La circonstance parait ne pas souffrir de retard.
— Serait-il déjà parti! demanda Thérèse.
— 11 est parti, cria Pauline.
— Oh, mon Dieu! s'écrièrent les trois amis.
Pauline eut un frisson. Elle courut saisir un
des àambeaux, revint à la fenêtre, et cria :
— Rendez-Tous au salon, mes bons amis ; je tous rejoins sur-le-champ.
Puis, revenant à Delaberge, )iui, décomposé comme elle^ cherchait à la rappeler au bouleversement de sa figure en manifestant de Teffroi :
— Restez ici, lui dit-elle , et ne m'abandonnes pas. Etienne , Etienne ! je prévois tous les mal* heurs. Dieu va nous punir.
^vAu Ci)tm tt £0np*
Ho* modernes moralistes accuseraient volontier» Jésus-Christ de relâchement pour aToir mis ohstaole i ce que, suivant la loi, justice fût faite de la femme adultère. La sévérité des lèvres est toujours Findioe de la sécheresse et de la corruption de Tâme.
J.-F.-M. BiitBT DufisiT.
— Qu'est-ce que c'est encore?
— Pardon, monsieur! Mais je vous ai déjà dit, je crois ; que le cheval était au cabriolet.
— Et puis?... Si TOUS me l'ayez déjà dit , à quoi sert de me le répéter?
— Dame , monsieur, vous Youliez que tout fût prôt pour quatre heures! il en est cinq, ou peu s'en faut ; on ya yous attendre pour le diner.
— Gordien ! c'est prendre trop de soin. Vous me laisserez en paix , peut-être ! . . . Suis-je né pour ayoir toutes les calamités sur les épaules ?••.
Dutercy jette son jockey hors du salon , et reprend le train de promenade solitaire que ce petit sot yient d'interrompre. Quel est donc le sujet de cette humeur?. •• Visiblement, Dutercy n'est pas
dans sa norme ; il gesticule et se démène parlant tout haut.
— Diner !... Je me fiche pas mal de diner, yraiment ! La belle mine que je m'en vais faire au milieu de tous ces gaillards-là !... Si je poutaism'en dispenser ! mais non ; me Toilà pris par le cou dans un collier de fer. Le démon s'en mêle , et ma sottise. Qu'avais-je besoin de perdre ce pari ?... — Mais ou diable peut donc se trouver ma femme , et que fait-elle?... — Trois jours d'absence ! trois jours pleins et entiers !.. Parole d'honneur, c'est à se briser la tête ! — Et pas un traître mot pour m'apprendre ce que cette échappée signifié!... Si ce n'est pas à se manger les sens !... — La plaisanterie compte ! en supposant que ce ne soit qu'une plaisanterie. — Ses diamants disparus ! . . . Des traces de papiers brûlés dans la chambre de Léonard ! . . — Mais , quand je me dirai mille et mille fois la même chose!... Oh , oh , votre équipée ne se passera pas comme cela , madame Dutercy ; et certes, vous aurez de mes nouvelles,., quand j*aiirai des vôtres, — N'est-ce pas le chaos du <^aos?«.. — Madame Raymond (du moins à ce qu'elle dit) conseille à Pauline de me rejoindre à Lyon. Vite ! mon e£Parouchée disparait. J'arrive ici ; j'apprends la diose, mais sans autre détail. Bien !••• Je repars je cours là-bas , puis je reviens. Personne! — Et comme un sot, de peur que l'on ne jase, je joue au plus fin , je tranche du brave en homme qui sait
toat, nwis qui ne veut rien dire. — Pardieu, le silence m'allait comme une bague au doigt ! ~- QaepouYait chanter Raymond, dans cette maudite lettre? — S*il m'échappait à présent le plus léger mot sur les transes qui me travaillent, mes Toisi* nés en poufferaient pendant huit jours de suite* Ces imaginations d'enfer forgeraient mille et un contes saugrenus. — Trois jours, pourtant!... Trois joars) et tout autant de nuits !..« — CommeiM supposer que cet énergumène de Léonard se soit embéguiné d'un ootilloii pour aller faire le coup de fm I... C'est presque impossible , c'est absurde ! — Bah f est-ce qu'il y a quelque chose d'ab-^ surde pour Léonard? — Aussi le pressentiment m'avertissait bien que ce colporteur de révolutions ferait des sieïlnes dans mon ménage ! — £t cette buse d'Annette , dont on ne peut tirer le moindre éclaircissement, qui me questionne elle-même à tout propos sur madame f . . . ^-^ Bage f — Rôle trôs« agréable , que le mien ! — Madame prend ses va» cances!*.. Avec qui? dans quel endroit? à quel but?« . . Cherche I £t comme un petit scandale m*ar* riverait à point nommé , lorsque j'ai sur les bras mille affaires!... — Montel!... Il ne manquerait plus que lui. Tout en me plaignant d'un ton patelin , comme il en ferait ses gorges chaudes!... — Trois jours! — Je voudrais savoir toutes les femmes dans un puits , la mienne au
fond!..
--* Mais 9 dépêchez* vous doue , monsîemr Du* tercy !...
— Encore ! . . • — Ah! c'eit toi , Rose ?
Cette fois ce n'est plus le jockey qui se présente à la porte, mais une jolie fille de la Bresse, au re* gard provoquant , à la mine éveillée.
— Monsieur Montel s'impatiente.
. — Qu'il aille se promener.
— Il tient tête à ces messieurs qui vous avaient donné parole. — Vous avez l'air boudeur, monsieur Dutercy! c'est dommage. Je comptais que vous me ramèneriez dans votre cabriolet. Je m'en retournerai toute seule.
— Un instant donc , Rose. Où diable as-tu pris que je fusse boudeur?
La physionomie de Dutercy vient de s'adoucir en effet, n sourit à Rose ; et , tout en passant une main délurée sur un cou qui frissonne et se sous* trait à ce chatouillement , il tire un cordon de sonnette. Ânnette accourt tout effarée.
— Ah çà ! je dîne à Tauberge des Trois-Élé* phants. S'il arrivait quelque chose de nouveau par ici , je yeux que l'on m'en avertisse à l'instant même.
— - Monsieur pense-t-il que madame revienne ce soir?
— - Vous le verrez bien. Ne bougez pas de la maison. Adrien fera la course. — Viens , Rose i
Rose s'est installée dans lé cabriolet. Dutercy
gouverne le oheyal. Le froid pique et la soirée s'a- Tance ; il «nyeloppe la petite de son mantean. Rose est frileuse , elle se prête à ses soins obligeants. On part.
— Sais-tu bien , Rose , que tu peux passer pour un fier brin de fiUe ! et que , à la place de Perrin , je te tiendrais sous clef, si j'étais ton oncle !
— Tout de même , monsieur Dutercy , je crois que Ton jaserait ferme si Ton me savait seule avec vous par ces chemins et à cette heure.
— Bon! craindrais-tu , petite , que cela ne vînt « l'oreille de ton amoureux ?
— Je n'ai pas encore d'amoureux , Dieu merci!
— Qu'est-ce que tu me fais le plaisir de m'ap* prendre?... Dis-moi , dans le cas où je me proposerais franchement , m 'accepterais- tu?
— Oh ! monsieur Dutercy , cela n'est guère possible. Vous êtes un homme marié , vous !
— Belle raison d'impossibilité!-. Si, pour le moment , tu n'en as pas d'autre. . .
— Prenez garde , et ne lâchez pas les guides! noi^s allons verser...
Le cabriolet file rapidement ; il franchit et dépasse la porte de l'auberge. Pour en descendre. Rose , avec une certaine irritation , repousse la main de Dutercy , qui , de Tair d'un politique .mis en embarras, fait l'empressé tout autour d'elle.
-^ Pourquoi cette humeur , mon enfant ? Je
— eo —
«'entendais pas te fâcher. On pardonne an mm* plehadîsage.
*-^You5 avez , monsieur , des manières de plaisanter qui ne me con viennent pas f
Montel accourt, la discussion est eoupëe. Datercy ^ que son camarade entraine , adresse à Rose des regards sournois, pour la conjurer de se montrer discrète. Rose , en abordant son oncle, a repris le sourire de ses habitudes; uïais il y perce encore, à l'adresse du craintif pétitionnaire, je ne sais quelle dignité mutine. Les femmes ont toujours su se réserver le droit de faire grâce ; soyez sûr qu'elles y préludent , quand elles se lancent dans le despotisme,
Un hourra de félicitations accueille Georges.
— Messieurs , s'écrie Montel , nous tenons notre hôte ; ce n'est pas sans peine. Indépendamment de ce qu*il n'a pas eu la politesse de s'acquitter de son pari chez lui-même , circonstance qui lai mettrait sur les bras plus d'une affaire si nous étions formalistes , j'ai tremblé qu'il ne nous fît faux bond. Nous avions le meilleur de sa cave; j'avais veillé moi-même au menu de ce diner, point fondamental. On aurait mangé la gageure! A la rigueur, nous ne serions morts ni de faim ni de chagrin. Prenons place.
On échange les poignées de main et les reproches. Dutercy bégaie sa justification. On le rembarre, on ne l'écoute pas. Les convives, tous
hommes, se groupent autour de la table , charge de six couverts. Sans attacher trop d'importance am reste des invités , figures de paravent comme on en rencontre partout , subordonnés de la causerie générale et qui font galerie , notons pour mémoire M. Yerdier, l'assoeié de Dutercy, don Juan commercial et railleur froid, capable de jouer le rôle de compère dans une mystification dont on ne lui donnerait même pas lé dernier mot ; ennemi des scrupules et des façons , gourmet émérite , grand admirateur de Montel dont il a récemment fait la connaissance. Yerdier traîne en laisse à sa suite un négociant espagnol, Fabrice d'Âvilar , lequel rit avec discrétion , mange du bout des dents et se tait avec gravité ; bel homme d'ailleurs , et très -content de ce qu'on l'a placé tout juste vis-à-vis d'une glace , parce qu'il est à même de s'y consulter sur l'effist qu'il doit infail*hblement produire , lorsque , avec des intentions qui par malheur ne le concernent pas du tout , la nièce de Perrin circule autour de la salle à pas furti£i. Les autres convives sont des courtiers de commerce , l>eaux esprits dans leur genre ; la conversation doit se passer d'eux. Gomme les specta^ tenrs au jeu du cirque , ils attendent qu'on lance le taureau sur le picador. Montel pourrait bien être leur pivot de ralliement. Bu arrière de Duterey , qui cherche les regards de Rose pour se rapatrier avec elle , on échange des sourires. Un
— ea —
orage eet pi*èt à fondre 9ar rinfortunë mari. Montel sert le potage. Montel a le regard pétillant. Perrin ferme les Tolets, an feu vif et dair flambe dans la cheminée.
— Un peu de miséricorde, mes bons amis I rëpèteGeorges. Madame Dutercy ne pouvant se troa- Ter à Saint-Maurice, j'ai pensé qu'un endroit libre serait d'étiquette, et nous irait à merveille. Noos Toilà tous garçons.
— Tarare! ne cherche pas à nous faire prendre le change , s'écrie Montel. — Le mariage , messieurs, a métamorphosé Geoi^s. Vous pon- Tcz le considérer comme l'Othello de ce départe* ment.
— Te Toilà sur le chapitre des extravagances»
— A moins que ta femme ne nous ait mis à l'in*dex comme une bande de mauvais sujets, rongeurs nés de l'instruction trois fois sainte. Je ne orois pas à l'absence de ta femme. Entre elle et toi, je discerne en cette occasion le rapport du maître à l'esclave. Et l'un de vous deux étant l'un ou l'autre, puisque c'est de fondation matrimoniale, il faut que le manque d'urbanité se retrouve quelque part. Si tu n'es pas jaloux, eUe te mène. Gfaoisis!
— Je ne choisis pas. Tu dis autant d'absurdités que de mots. Ces messieurs m'en croiront peut^ être de préférence. Ma femûie a toutes mes idées, j'ai toutes les siennes.
dhacaii s'incline d'nn air d'assentiment. Le po-* tage étant expédié, l'on boit. Montel cependiant tient ferme* En déposant son verre :
— Gage qae non ! dit4L D'abord, ta voix tremble!
— Snis-je à confesse ? Parlons d'antre chose.
— Qnand je vons le disais !••• Ces pauvres époux!... Examine-t-on à la bougie les œufs de leur pigeonnier domestique, les voilà qui se plongent en désespérés dans la poêle à frire.
— Toutes les fois que tu parles du mariage, Montel, conviens que c'est en aveugle qui se mêle déjuger des couleurs !
<*— Bravo ! voilà le pendu qui fait l'apologie du gibet. Je t'y guettais, Georges. Malice pure, mon vieux , contre les rieurs qui te font les cornes au pied de l'échelle. Est-ce que tu voudrais nous voir à ta place?
Rose vient de s'éloigner, la verve revient à Dutercy. L'hostilité de Montel l'oblige à soutenir lagloiredu pavillon conjugal. Il ya de la rage dans son sourire.
— Suffirait-il de le vouloir, Montel?... Gibet, soit! puisque tu le veux. C'est par d'excellentes mœurs que l'on se rend digne de figurer au gibet du mariage. Ton caractère plaide pour toi. Je n'ai pas .la moindre frayeur de t'y voir accroché de sitôt.
— Eh, mon Dieu ! Dntercy, j'aurai d'excellentes
mœuri oonmia une foule d'autres, du jonr que je ne pourrai plus en avoir de mauTaifiet. On est libre d'avoir de mauvaise! mœurs quand on peut. Yas^in jouer au fin avec moi ? Qui ne sait que, en général, l'homme prend son voile de rosière avec son congé de réforme, et se fait chaste lorsque la fatalité lui signifie sa démission de libertin? Le mariage, mon cher Georges, estun hdtel des inva* lides pour nos coureurs, et ee quartier de chevreuil donnerait aii besoin l'analogie de l'époux vertueux ; on ne le sert que faisandé sur la table. Mange l'analogie!,.. — C'est de ma chasse, messieurs. — Les excellentes mœurs sont un raaaqae. Grâce au filtre de la municipalité qui lui verse une dot sur la tète , le plus abominable débauché devient tout à coup un petit saint. 11 se guérit de sa lèpre aux eaux dorées de la piscine matrimoniale ; et, dès-lors, en fin politique, il professe des doctrines de malédiction contre tout ce qui lui donnerait a craindre des revanches. Quiconque fait l'apologie de la bride, se propose toujours de l'attacher à la mâchoire du prochain. Yeux- tu que je te dise ?••. Je ne ferais pas l'acquisition d*une épingle dans une boutique ouverte à l'enseigne de la vertu.
— Cessons tous ces propos. Je ne conçois pas que l'on se plaise de la sorte à saper les hases sociales.
— Que fais-tu donc, lorsque tu prétendsqu'elles
ont taai à araindre de la franckise ?•••£( puû, que diable yeux-tu que les mots y fassent, moa paaTre ami , lorsque les choses n'y font rien du tout?
— Comment nous entendre ? tu ne crois pas à la vertu !
— Verdier , soyez témoin que Georges me oa* lomnie! — Méchant railleur, donne seulement autant de gages que moi de ta croyance i. la vertu; Toilà tout à l'heure trente-trois ans que je la cherche. — Je ne vois pas le tire-bouchon ! . . •
— Qui dii^le, Montel, t'aurait procuré son si* gnalement?
— Le signalement du tire-bouchon 7
— Celui de la yertu.
— Oh, oh! ces messieurs s'en défendent , et moi je t'en défends. La vertu n'est pas ici. Va toujours,
— Et si tu la trouvais, qu'en ferais-tu ?
— Ma foi, je la mettrais en gage pour ce que Ton voudrait m'en donner. Pub, je brûlerais la reconnaissance. On ne saurait trop tôt se débarrasser de la vertu. ^ Oui, mes amis, changez et varies ? l'hygiène le conseille. — Georges, consulte un peu Delaberge à cet égard, quand tu.le verras.
Platon, messieurs, ne fut qu'un sot rêveur, lorsqu'il nous parla de ses androgynas, moitiés vagabondes d'un tout céleste, et qui cherchent a se rencontrer pour s'unir dans un téte-à-téte éternel. L'aumône de la volupté sourit à Tâme charitable des femmes, et la coquetterie leur murmure
qae la bienfaisance les rend belles. Arrière Ph- j ton! L'amonr n'est pas une simple rencontre, | c'est un élément. ]
— Tont le monde ne te ressemble pas.
— Dieu merci ! j'en serais humilié comme d'un j affront. I
— Te voilà dans tes prétentions a faire pis que les antres.
— Prends donc garde ! ta logique se coupe les ' doigts, en voulant jouer avec l'épigrammef A l'instant même tu disais le contraire. Je maintiendrai la distance, mordieu. Mets dix mauvais sujets de ta force les uns sur les autres, et toi par- \ dessus, je ne m*échangerais pas contre leur total. Tiens , Georges ! ne parlons même pas des grands caractères, car ils sont hors de ligne ; mais, la main sur notre conscience, quel est le si mince chasseur qui, bon an, mal an, ne couche en joue ses quatre conquêtes pour le moins ?
-^ Quatre?
— Tout autant, compte plutôt !... L'une, seulement en perspective, vole aux confins de l'horizon; on la marque sur le carnet , pour la débusquer tôt ou tard. Une autre tourbillonne au xénith, tremblante alouette à demi fascinée par le crocodile du céladonisme. La troisième, victime en titre, palpite sous la main. Bref, quelque jalouse inclination, déjà surannée, harcelle son ingrat, irritée d'avoir à comprendre qu'on lui laisse la clef
des ohaoïps* Ttt tiens, nioa brave ami, la théorie du courant vulgaire. L'homme qui a le plus de inosars roule éternellement dans ce cercle vicieux. Qui n'en compte que trois , n'est pas au complet. Lorsqu'on se pique de prudence, on doit $onger à sa provision d'hiver. As^-tu fait la tienne?
— Y a-t-il des exceptions ?
— H y a toujours des exceptions. — Buvons à l'exception, messieurs ! ... La bouteille est vide ! • . . C'est providentiel,
— Entre les femmes et nous, tu n'établia pas de similitude, j'imagine ?
— A lasurface, non!*.. Ne me fais dire que ce que je dis. Pour tout le reste, rien n'est plus évident. Dans la nuit même, et tout près du jaloux dont les traits endormis grimacent à la lueur de la lampe d'albâtre, quelle est la femme préoccupée d'une idée mystérieuse, que le frôlement de quelque vision chérie n'a pas fait tressaillir ? Monsieur repose en paix, madame veille ! Sous le calme des rideanx, une âme s'exalte, et l'infidélité s'accomplit. Brise les barrières, maintenant ! désarme cet pistolets que la ruse d'ailleurs et que la témérité bravent; tu compteras des nuances d'infidélité plus riches que les couleurs de l'arc-en-ciel. Lorsque l'un des deux sexes bat la campagne, il ren-<' contre assurément l'autre dans les broussailles. Si dans les jours pour lesquels on voudrait surtout
revivre, les hommes oïit été de francs libertins, je te mets au défi de nier le concours des femmes é ces élans et à ces retours de jeunesse. De toutes parts, tous mettent du leur dans la responsabilité commune ;les hommes un peu plus tôt, les femmes un peu plus tard. Débrouille^toi ; mais il ùtni conclure à l'équilibre*
— Ainsi, la sagesse des femmes.».
— Est un trésor. Elles en tirent le meilleur parti, pour une foule de spéculations. Dieu soit béni ! Sans cela, l'univers ne serait pas tenable.
— Pour tcH, Montel?
— Pour nous.
— Tu fais de Tunivers une maison de joie !
— Ai-je fait l'univers? Tu te moques! Ton accusation remonte à Dieu. — Ne voudrais-tu pas, Dutercy, que l'on en fit une vallée de larmes? — En passant, messieurs, remarques que ceux qui prêchent sur ce diapason larmoyant s'arrangent avant tout pour que la terre leur soit d'abord un paradis!
— Si tu me laissais le loisir de te répondre, je le démontrerais, Mont^, que la morale...
— Gomment ? quoi? qu'est-ce qu'il a dit? s'ëcrie brusquement Yerdier.
— Il a parlé morale, répond un convive. Attaquons le Chàteau-Margaux.
— A la santé de la morale ! s'écrie-t-on de toute* parts.
Onrerse, on trinque, on boit en chœur; le branle est donné, Datercy derient pourpre.
Montel a pris un air de pitié.
— Excellent Georges, va !
— Riezàrotre aise, messieurs. Il m'en coûte de TOUS le dire , mais il est érident qoe je parle à des sourds. Je me tairai.
— C'est, prudemment faire, Georges I — Réfléchis donc que nous sommes garçons, tu l'as dit toi-même. Aurait^on écrit sur quelque muraille dé ce cabaret : — Ici l'on ment !... Est-ce que la morale, dans l'acception poltronne que les eunuques donnent à ce mot mal défini, ne te semble pas quelquefois un éponrantail bien yague?... T6t on tard, crois-moi , le genre humain en demandera compte aux endormeurs. Chaque jour on met à totites sauces ce lieu-commun passablement narcotique; et, s'il engourdit nos tiraillements d'estomac, c'est à charge de faire de l'humanité le plus Til troupeau de crétins sans courage. — Ce style t'ejfarouche? Pauvre petit!... Affirme donc que la morale, dont les livres et les journaux font commerce, ne consiste pas dans l'art d'assoupir les appétits de la foule arec la fumée des mots en l'air , jusqu'à ce que la politique perde complètement l'espoir d'amener les gens, par ce patelinage, à se mater de leurs propres mains l Sons le velours de l'expression, je sens la griffe. Dis-toi, Georges, que la morale n'est, en dernière analyse,
qu'une règle de rëpartiiion fort maigre pour diviser un misérable repas entre des raillions de misérables. Parlez-moi des colons de Val d'Ânnonne , à la bonne heure! Ardents et religieux, ceux-là doutent de l'épuisement de la création et de sa ladrerie. Et, de fait, entre les feuilles de leur paravent de rochers, leur bravoure s'occupe vigoureusement à féconder le sein de la terre. L'abbé nous représentait le globe comme un splendide et vaste réfeètoire, dont l'Etre universel offre la desserte à qui la lui demande. Gomme l'abbé , j'affirme que l'antagonisme entre la misère et le be* soin doit, si nous le voulons, disparaître du monde. Au fond de ton crâne étroit , mon cher moraliste, je puis consentir à passer pour un homme de mœurs libres ; et, tout considéré, je suis fort aise de n'avoir ni mœurs, ni maximes d'esclave. Mais cordieu, je rougirais de passer pour un athée! je n'ai pas l'esprit si poltron. Arrière donc les paroles de mensonge ! Moquerie de chercher à me donner le change, en me conseillant d'équilibrer mes appétits avec des mots , sous peine de remords ! Pourquoi douterais-je plutôt de la munificence de Dieu que de la stupidité des moralistes? Non, mes amis, nous n'épuiserons jamais les richesses de son écrin. S'il est fermé par un secret , occupons-nous d'en chercher la détente. Comme Dieu, dont nous sommes la prédilection et le chef-d'œuvre , multiplions autour de nous l'a-
bondance et le bien-être. Honte au blasphëniateur qui viendra traiter de vil et d'impur ce que l'instinct naturel m'iuyite à proclamer bon en dépit de tous les anathèmes ! Voilà des roses et des parfums, desluBÛèresetde rharmonie! Dans ces prodigalités divines, je lis tout un évangile de bonbeur* Le culte de l'abjection nous désbonore , et la misère n'est qu'un aGpident ! On ment, on décourage lâchement l'humanité, lorsque l'on en fait un dogme ; et les moralistes, s'ils ne sont des aigrefis» , sont des niais. — Ne fais pas la grîmace , Georges [ Par concession pour toi , je veux admettre que les moralistes soient des métis, un produit composé du niais et de l'aigrefin. — Buvons ! — Dans les jours de misère, messieurs , le besoin étant un élément d'anarchie ( le seul réel , entendez-vous 7 ) , voyez un peu, je vous prie , la saine morale installer sentimentalement de l'artillerie à la porte des boulangers; puis, grimpés sur les a£fûts des canons, et ne songeant guère à masquer les artilleurs qui sont prêts à pencher leurs mèches en feu sur les lumières , voyez après cela nos philosophes, vermeils et bien nourris pour la plupart, sergents de ville qui portent des épées sons. le froc du sé.minariste, prêcher à Fassistance affamée qu'elle agira saintement et moralement de se contenter de ce qui ne saurait la contenter le moins du monde. Fénélon de premier calibre, le canon réfute éloquemment les énergumènes qui font di£Ei^
eultë pour digérer ces sornettes. D*aatres , d*mi naturel plus timide, se résignent, et, pÀIes de l'attirail menaçant dont ils frissonnent jusque dans la moêUe des os , disent à leur appétit de se taire; ear, pour eux, cet appétit est le génie du mal dont il importe d'étouffer les réclamations , au risque d'être châtiés comme complices. Démons acharnés sur eux-mêmes, ils prennent le jeûne en douceur; leur cerveau se grise au parfum mystique de la fa* mëe céleste; ils se tirent des palettes de «ang pour Tenir à bout d'exténuer leurs passions ; l'émula* tion les travaille ; chacun raffine à qui mieux mieux sur les voluptés et les coquetteries dn martyre. Squelettes insolents qui se disent à l'image de Dieu , ils se donnent des indigestions d'abstinence, et perfectionnent savamment le suicide ; s'imaginant (je voudrais bien savoir pourquoi) qu'ils seraient damnés à tout jamais si l'aiguillon de la faim les tentait en faveur de quelque friand morceau. Mes imbéciles enfin s'organisent un enfer ici-bas dans le calcul de s'en priver un jour ou l'autre ! et vous les entendrez rire aux éclats de la finesse de Gribouille , lorsque le badaud se plonge dans la rivière de peur d'une averse!... Ob, mes amis, mes bons amis ! si l'on eût écrasé le premier monstre philosophique dont la triple langue de vipère siffla le mot de morale au milieu des hommes , le monde , rallié par le travail et le plaisir , serait lancé depuis nombre de siècles dans
les magnificences à perte de rne dn paradis. — A la santé de Mo! se , messieurs ! Mofse ne noas. annonoe~t*il pas que le talon de la femme brisera la tète du serpent ! — Je me fais juif. — Passez^ moi cette hure de sanglier!
Verdier courut à Moniel et l'embrassa. Le brouhaha calmé, Georges reprit :
— Je t'ëeoute, Montel , et tu me surprends toujours. Par un amalgame incroyable, tu mêles toutes les passions. On te parle du cœur, tu réponda du rentre ; tu te plais à prendre toutes tes comparaisons par en bas.
— Plains- toi de ta complaisance ! Je me suiâ mis a ta portée.
— - Maisy soutiendras-tti que tous les appétits, soient légitimes ?
— Dieu les a faits.
— Dieu ! toujours Dieti!... Ou la détotion rat«eUe senidher!
— Penses-tu donc que l'univers soit le travail d'un capucin? — Georges! ne me pousse pas, je te dirais ton eredot Je récapitulerais tes ft^ai* nés. Elles ont, il est vrai, tourné dans la sphère du médiocre ; mais la liste en serait encore assez chatouilleuse.
— Chatouilleuse, passe encore!... A quel but me jeter du médiocre à la tête ?
— Bon ! j'aurais fait le pari que Tamour-propre ramènerait notre moraliste à la franchii^. La
rage de ces gredins est toujours de se poser en scélérats ; ils seraient humiliés de ne pas en aroir l'étoffe. — Messieurs , je suis à môme de dresser le réquisitoire des scélératesses de ce méchant papillon dépourvu d*ailes qui voudrait maintenant enfermer notre vol dans les biCrreauxde la volière matrimoniale. Eh, parbleu 1 nous le jugerons séance tenante! — Papillon! prends ces deux ^es de bécasse, et réponds-nipi« — Yeux -tu que je commence par la blonde limonadière de la garnison de Grenoble, dont je retins l'honnête époux au billard toute la nuit , et qui perdit la poule?
— Va , Montel ! mais cette indiscrétion te touche plus que moi , j'imagine ! — L'accusateur, messieurs , ne rendait-il pas un singulier service au criminel?
— Ah, Georges! cç fut à charge de revanche.
— Messieurs, je dois le dire ! il tint loyalementsa
parole. — Veox-tu que je pasae à l'historiette de la femme du colonel qui , par une des fenêtres du rez-de-chaussée donnant sur 1<bis jardins , t'admettait si régulièrement à de muets rendez-vous, tandis qu'à Tabrid'uu paravent, son jaloux, plongé dans le bain , vous donnait civilement la distraction de la lecture du Caustiiutiannel?
— Tes révélations , Montel , seraient , cette fois, des plus hasardées. D'où diable les tiens-tu?
— Un. rien t'embarrrasse. L^héroîue de cette
escapade m'en a rëTélë bien d'autres* Est-ce que son indiscrétion te scandalise ?
<— Ta conriendras qa'une ranterie de ce genre ne pouvait guère Tenir que delà bouche d'une ef- Irontëe?
— Yeux-td bien te taire, moraliste! L'infidëlitë qu'elle te fit pour moi la rachète , ce me semble ^ de l'infidélité qu'elle avait faite au colonel en ta iareur?
— Voilà du neuf!
— Du neuf!... Ma parole d'honneur, Georges, une gourme de républicanisme te reste dans l'esprit. Croirais-tu par hasard à l'égalité de tous les hommes devant une femme de bon goût?
— Passons !
— A quel chapitre veux^tu que je passe ? Au menu fretin , aux jolies grisettes de la manufacture paternelle?... Je me contenterai d'en dresser le clavier complet. Je te propose l'ordre alphabétique. Dis-moi! faudra-t-il omettre le nom de la petite Maria?
— Décidément, Montel, ne m'as-tu fait venir que pour te servir de risée ?
— Suis-je exclusif?... tous ces messieurs s'amusent.
— Vraies ou fausses , qui te prie de conter ces choses? Crois-tu qu'à ton égard , si je le voulais , je me trouverais en reste d'impertinences?
— Prends tes franches coudées , mari-garçon !
Es^Tce que tu m'as jamaift tu fftoké d'être vexé?... Ta toujours.
— Ne m'échauffe pas les oreilles. J'irais trop loin.
— Mon Dieu , ne fais pas la prude , et Ta aussi loin que tes oreilles pourront te conduire. J'ai les jambes longues. Personne ici ne Toudra croire que 9 si tes oreilles pèchent , ce puisse être par la modestie.
— Tu cherches à me faire passer toutes les bornes; mais je conserrerai mon sang- froid. Rien qu'en te citant une simple date , Tois-tu , je te blesserais au Tif.
— J'en doute, Georges , et ma franchise ne craint rien. Comme les braTes , j*ai plutôt l'exagération que la réserre de mes Tertus. Dis-fious la date.
— Il Ta me mettre au pied du mur !
— Je t'en porte expressément le défi.
— 1799?... Qu'est-ce que tu nous chantes?...
Messieurs , Georges dcTient fou. Faites le calcul ! c'est à peine si j'étais en nourrice.
— Eh 9 pauTre garçon ! c'est cela même.
Montel fut un instant rêTeur en regardant
Georges.
— Ah , j'y suis ! s'écria-t-il.
Et , d'une Toix étranglée qui simulait a raTir la colère , en aiguisant arec rage deux couteaux Tan
contre TaiitFe , geste qui mit Georges sur la défensive :
— Peste , messiéars ! ajoiita*t-ll en faisant sauter une aiguillette dont il ne fit qu'une bouchée , le trait n'est pas loyal. Que direz-TOus de Georges qui me relance jusque dans mes archives de famille ?... Pour m'accuser de gourmandise, il va prendre une pomme dans le gosier de notre premier père. Savex-Yous bien ce qu'il entend par là? — Passez-moi la cuiller. — C'est que l'on m'a véhémentement soupçonné d'être le fils de mon parrain.
— Je ne t'ai pas prié de deviner à voii haute. Si tu prends la révélation pour un soufflet , coupetoi la main.
— Messieurs , je puis fournir la preuve du contraire. — Georges , la loi te donne le démenti le plus formel.
— La loi ! ... Ceci devient original. Que signifie la loi dans tout ceci?
— Ce qu'elle signifie?...
Tous les oristaux s'entrechoquèrent du coup de poing que Montel donna sur la table. Une indignation vraiment théâtrale éclatait sur sa figure.
— Oh , blasphème ! ... La loi , messieurs ! la loi ! ce ciment avec lequel , de Lycurgue à Mirabeau , plusieurs milliers de législateurs , — tous d*un avis différent, — ont façonné, recrépi, rapetassé de je ne sais combien de façons la masure sociale
lENSONGE. T. 11. 7
dont nousavonsle bonheur d'être les locataires I... La loi! qa*il faut porter aux nues, jusqu'à ce qu'on la change ! ... La loi ! qui , pour support , a toutes les légions de la police , et pour interprète suprême, le coupeur de têtes!.. La loi , qui certainement est la boussole de Dutercj, sa morale et-sarègle dans ses relations de famille et de com* m^rce!... La loi^ dontFesprit est dans la lettre! et Dieu merci! . . . car, sans cela, des milliers d'honnêtes gens, de la force de Georges , seraient à bon client piloriés et mis aux galères !..* Comprenei- TOUS que cet effronté se permette d'en médire, et de m'interroger sans vergogne sur ce que la loi signifie ?... — Ma mère, messieurs, possédait au plus haut degré cette intelligence de la loi dont Georges rient de se déclarer si complètement dépourvu. — Eh, quand bien même ce que l'on a dit de ma mère serait vrai devant Dieu, consultes Odilon-Barrot ! La loi est athée. J'accepte Odilon- Barrot ! J'abolis Dieu ! En conséquence, messieurs, ma mère s'est énergiquement réhabilitée dans ma mémoire et devant la loi, lorsqu'avec sa naïve éloquence elle traduisit le fameux texte latin qui fonde ma légitimité sur des bases inébranlables en ce monde. Ecoutez-moi donc, puisque aussi bien je vais déchirer le voile ! Son mari la surprit un jour ! . •• — Vous dispenserez un tendre fils d'entrer dans les détails !••• — - Le pistolet à la main » répoux se précipita sur son ami. Sublime et Ciurfe
au milieu de ce péril , ma mère désarma soudainement la fureur de son seigneur et maître, pair cette exclamation qui le bouleyersa jusque dans les entrailles : — Que vas-tu faire, malheureux ! tfi Tas tuer le père de ton enfant !... — Dans l'explosion de ce mouTement oratoire, mon père eut un de ces éblouissements qui suspendent toutes les facultés humaines , et mon parrain en profita pour «^éclipser bravement par la fenêtre. — Pouvait- •oii , messieurs , faire avec un tact plus exquis la part des lois et de la vérité. Femme sublime , ô ma mère ! j'ai des larmes plein les yeux lorsque j'y songe! — £h bien, mes amis, puisque Georges m'a fort à propos rafraîchi la mémoire de ce trait, je veux que Rocqueplan ou Devéria me le traduise en tableau. Je promets ici d'en adresser l'hommage à la première cour du royaume ! A-t-on jamais fait, jusqu'à ce jour, un plus bel éloge de la loi!
— A la bonne heure ! et cela s'appelle prendre convenablement les choses.
On riait de l'anecdote, Montel imposa silence à la ronde par un geste qui promettait une saillie noavelie. Ce nouveau mouvement paraissait concerner Georges , qui prit de l'inquiétude comme un homme qui ne sait pas pourquoi.
— Tu serais moins léger dans tes propos , lui dit Montel, si tu savais où je puise mes principes àe philosophie.
— Tu te penneU an eontre-iens , Monlel. Dès que l'on se piqne de philosophie , qu'importe la 1é||;èretë des paroles?
— Le contre-sens ya snr-le-champ disparaître > Georges. Écoutez l'anecdote , messieurs , elle est locale : — Un des plus intrépides chasseurs de Saint-Maurice trottait un jour dans la rosée de ces environs, flairant les lièvres et les perdrix. Braconnier du pays , bayard et malin, un de ces troublefête qu'on devrait fustiger pour leur zèle- à dépeupler les garennes et à semer la sizanie dans les ménages , rencontre notre homme , et , sans doute avec l'intention de se faire ]a placé nette , d'un ton bénin lui dit : — Pardieu! compère, je viens d'apercevoir le maire de la commune , qui se fauAIttit comme un sournois dans votre charmille. A cpup.vur , il vous attend. Votre femme ne doit pas être levée. L'heure est mal prise. Quelle affaire si mystérieuse avez-vous donc avec ce gaillard-là , de si bon matin ? — Je n'en ai pas , répond l'autre; il ne m'a pas donné de readez-TOus* Tu te seras trompé. — C'est autre chose !... Et làdessus , mon gredin , Oomme un chat qui fait le gros dos , pirouette et file en se mordant la lèvre , nvrant notre chasseur au souci de savcnr lequel de ses deux lièvres courir. Un temps après, le jaloux, qui n'y songeait guère , prend sa course ^ il vole f et , tout essoufBé, franchissant par-dessns la charmille de son jardin , pénètre avec son attirail guer-
rier, dans la chambre conjugale. Le braconnier n'ayàit pas menti. Il n'y a préparation qui tienne! ces choses-là frappent toiffonrs comme un coup de tonnerre. Près de l'alcoire , et devant ce spectacle qui lui casse les bras, le di|^ ëpoutse laisse tomber dans un fauteuil. Efiaré de cette irri^ptipn, le maire, en négligé des plus lestes, saute aussitôt dans la chambre , ramassant çà et Uses bardes , pour se rajuster à la hâtç. — Corauent, monsieur ! s'écrie le mari d'un ton de blâme, est*ce là , je tous le demande, ce que l'on pouvait aitendre d'un homme honore du suffrage de ses compatriotes?... un homme en plaee !... uneau-* torité constituée!... la pierre angulaire de l'ordre social, et le représ^itant de la loi!... un magiatrat : enfin , chargé par ses fonctions d'inculquer de saines doctrines à la jeunesse, de Téillet aux'bona préceptes, et de répondre des mcpiurs de aes administrés ! C'f st aflfk*eux I Et que prétendez-Tous, répondez-moi^ que devienne la morale publique, si vous aflàcbez 'uoe conduite aussi scandaleuse? Dans un événement de ee genre, que pourrez-vous dire à l'honnête homme qiii vous prendrait pour son recours?* De quel front oseriez-voos recevoir sa plainte? Ah ! rougissez, monsieur .Sont-ce-là les exemples qu'un fonctionnaire. . . "-' Une fois en verve sur ce ton, l'éloquence de notre chasseur déborda comme une inondation du Rhône. Il prêta les protestations les plus pathéti-
queflioes malheureuses iiutitations sociales qu'on se fait un malin plaisir d'estropier du matin au soir. Cependant le magistrat tournait sur les talons, furetant parmi les fauteuils et les meubles. Bref, il se ravise et s'approche du sermonneur* — Pardon, si je me permets de tous interrompre; mais vous êtes assis sur ma culotte. -* Comment donc! s'écrie civilement l'administré. Puis, d'un geste rempli d'égards, il s^empresse de remettre au fonctionnaire le vêtement indispensable ; et , de plus belle, se rasseyant, reprend imperturbablement le fil de sa catilinaire, n'en voulant rien perdre. En deux secondes, lemaire s'ajuste, s'affermit, et prenant sion chapeau, nèn sans un salut préalable, déguerpit, laissant l'orateur la bouche ouverte, au milieu de sa plus foudroyante période. Interloqué, celui-ci se croise les bras et se retourne du'c6té de sa femme. — Pardieu, madame, lui dit-il, je ne vous en ferai pas mon compliment ! Où diantre cet homme a-t-il appris l'usage?... il me semble qu'il pouvait me faire la politesse d'écouter la fin de ce que j'avais à lui dire ! . . .
Verdier portait machinalement son Terre à ses lèvres; cette conclusion de l'historiette lui fit perdre le sang-froid. Son verre tomba sur la table. On sonna Rose.
Georges ne perdaitpas Montel de vue, s'efforçant de chercher en quoi la plaisanterie le concernait.
— Est-ce que des rieurs, Georges, n'ont pas
eu la malice de te conter déjà cette anecdote !
— Si fait. On me Fa racontée deux ou trois fois. Pourquoi ris-tu?
— Ah! dame, Georges» c'est que toi, tu n'étais même pas en nourrice. — Mais, soyons justes, messieurs; ce fut l'adjoint de la commune qui signa son acte de naissance; le maire s'en dispensa; ce qui fut un acte de bon goût de sa part. Soit dit sans les en blâmer, la mère de Georges et la mienne étaient à deux de jeu.
' — Tu mens, Montel.
Georges se leva. Sa figure était verte. Montel reprit entre deux gorgées :
— Perrin, alors, m'aura fait un mensonge. Il m'a dit cependant tenir le récit de son prédéeessear lui-même. Rose f dites a Perrin de venir.
— Tu mens, et tu paieras cet affront par un autre ! s'écria de nouveau Georges en se saisissant d'une carafe.
— |Messieurs, je vous en prie, retenez ce fou.
Fabrice et Verdier se saisirent de Georges, qui dut se rasseoir.
•<— Pour des raillerie» de table, est-ce que l'on s'emporte! Allons donc ! Pas un de nous n'en croit un mot. Propos en l'air de buveur! soyez plus calme.
— Ne voulait-il en effet que plaisanter ? demanda Georges la carafe en l'air.
•— Par*là corbleu, reprit Montel, est-ce que
cet agneau nerveux se croirait de force a procla^ luer au ipilieu de oous la terreur ?
Il lance son Terre. Le verre cassa la carafe.
Les pacificateurs furent inondés ; on lâcha Georges,
— Ek! messieurs, continua Montel, quand il n*est pas une famille, je dis une seule, qui, bénévolement, ne puisse grossir le répertoire de ces sortes d'/Bventures, de quel droit feraisrje gràoe à Dutercy? J'ai fourni mon contingent, et je ne m*en dédis pas ; il fournira le sien. C'est le triomphe de ma thèse* Je maintiens ma théorie de Téquilibre dans les culbutes. Les femmes n'en le* ront jamais assez , pour les licences, que nous prenons. Sa mère et la mienne ont vengé leur sexe.
Georges écumait, il voulut s'armer d'une chaise.
— Ce misérable persiste, vous le voyez bien l On se précipita de nouveau sur Dutercy.
— Misères pures, disait Montel en s'aitimant. Il serait à désirer que tous les autres résultats du mariage fussent de la même innocence que ces peccadilles. La société ne s'en porterait pas plus mal.
— Décidément il insulte le mariage! Il n'y a rien de sacré pour lui.
— Georges, quand tu le voudras , je m'engage à te faire convenir, et cela, le pistolet de la logi* que sur la gorge , que le mariage est la boite de Pandore d'où se sont échappés tous les fléaux. L'espérance y reste, je l'avoue; mais apprenez tous
le fin mot de rallé^rie* C'est, poar les maris , qne le diable emportera toates les femmes , et , pour Icfs femmes , qa'il tordra le cou de tous les maris. Georges, combien de fois en as-tu forme le yœu f Sois franc.
— Pour la dernière fois, messieurs, ne me re* tenez pas.
Verëler criait comme un sourd :
— Mais, Georges, comment pouvez-vous croire que Mpntel ploiera sous la menace? Plutôt qtie de se rétracter, il se ferait hacber par morceaux. Montel n*est pas plus raisonnable que tous. Sortet une minute. Allons prendre l'air.
Dutercy se cramponnait à la cbaise qu'on lui disputait en le traînant du côté de la sortie.
— Non , je y eux rester. 11 faut que je Técrase l Lacbez-moi !
— Bab , bab ! disait Verdier» on n'écrase personne. L'exaltation cesserait de part et d'autre ; TOUS aTcz tort.
Rose montra sa figure inquiète à l'entre-bâillement de la porte, et fit un signe. Georges, qui parut enfin céder à l'impulsion de sou associé, manifesta la volonté de sortir seul, lise débarrassa de sa serviette et sortit d'un pas de matamore, en toisant Montel du baut de sa grandeur , avec le plus profond mépris.
L'éloignement de Georges décbaina les éclats de rire.
Dans l'absence de matériaux assez positifs, et qai puissent autoriser une conjecture témëraire à regard d*an h<«nme marié, si chaud défenseur du mariage, nous respecterons Temploi du temps de Georges durant l'heure qui suivit cette scène. Seulement, aux cris éceryelés d'Annette, qui frappait à toutes les portes des cabinets de l'auberge, Dutercy parut enfin au seuil d'une chambre sans lumière.
— Jean vient d'arriver avec madame, lui dit Annette. Venez vite, monsieur; votre beau-frère vous attend.
De son côté, Perrin cherchait sa nièce.
Un bruit confas de voix régnait toujour»aa premier étage, ou discutaient confusément les cinq convives.
Hlne (i^t^iïfHion*
— Sire , le 5* régiment de ligne Tient de dëohftr' ger Mt armet en Tair. La troupe réfute de tirer «or le peuple.
— Ah, bah, rratment!... Eh bien, que Ton tire sur la ligne I...
(pA,mou ArocKTrat).
Annette etbatercy sont sur la route. Us volent plutôt qu'ils ne courentl La servante extravague, et le maître semble entretenir un certain souci.
— C'est que, vois-tu , je me suis tout à coup senti la tête lourde. Tu conçois bien la chose, Annette ?
— Oui, monsieur. — Et Jean est revenu ! C'est Jean qui conduisait madame et votre beau-frère.
— Tu trouvais peut-être assez bizarre. Annette, que je ne fusse pas là-haut, avec ces messieurs?
— Oui, monsieur. — Ce pauvre Jean ! Oh , que vous seriez aimable de dire à votre beau-frère de ne plus nous donner de ces alertes !
— Il n'y avait rien là de bizarre, Annette. Dans
tout repas ou Ton n'est pas maintenQ par la présence des femmes , Tétiquette ne règle pas les santés. Entre hommes, 'on franchit assez facilement les limites.
— Oui, monsieur. — Jean, par bonheur, n'a pas une égratignure, ni TOtre beau-frère non plus.
— Tu conçois, Annette, que si cependant nous avions eu des femmes , je dis une seule femme, je n'aurais pas été de la partie pour tout au monde. Mon tel se serait gardé de me Toffrir. Mon tel me connaît trop. — Tout s'explique.
— Oui, monsieur. — Jean soigne en ce moment les chevaux, Adrien Taide ; et les pauvres bêtes sont en nage. C'est Jean qui m'a dit de venir vous chercher. Il a dû ramener son monde comme un éclair.
— Ainsi, tu conçois à merveille, Annette, qu'il n'f avait rien du tout de bizarre. Et, pour dormir, on n'a pas besoin de lumière.
— Oui, monsieur. — Dieu ! que je l'ai revu de tout mon cœur, ce pauvre Jean !
Jusqu'à la grille de la maison, ce monologue à deux voix continue départ et d'autre sur son double thème. On arrive. Une berline dételée barra la cour. Devant la clarté du vestibule, Jean sifQe en criblant de l'avoine pour ses chevaux. Au fond de l'écurie, le jockey leur donne à boire.
— * Ah, ah I s'écrie Jean, ne manquez 'pas, mon-
sieur, dé remercier notre jeune médecin. Pour la seconde fois, il Tient de nous retirer une fameuse épine du pied. Quand je dis une épine, c*est une façon de dire ; il s'agissait au moins de douze balles de plomb ; et pour là tête, encore ! — Allez toujours.
— Comment cela, Jean ?
— C*est bien le diable s'il ne vous le dit luimême. Montez.
Dutercy , qui n'y comprend rien, gravit rescalier quatre à quatre, et tombe au milieu du salon. Sur le divan, entre Thérèse et sa tante , Léonard, que l'on semble assaillir de reproches, baise des mains que l'on fait mine de lui retirer, pour qu'il écoute au moins les gronderies de l'amitié. Delàberge, ému de ce spectacle tend un flacon de sels à Pauline, qui, toute radieuse de ses larmes de joie, presse fortement la main du jeune homme, et semble ne pouvoir se rassasier de son frère, qu'elle regarde avec un mélange de tendresse et de ressentiment.
— Georges l s'écrie Léonard.
Et s'arrachant aux amitiés de Thérèse et de M™** Raymond, il court à Delaberge, il l'entraine vers Dutercy pour les envelopper tous les deux dans ses bras.
— Embrasse Etienne, corbleu ! C'est notre providence I
— Allons^ allons ! dit Georges ; puisque vous
ôtes toas contents, je dois être content moi-même. Mais vous m'expliqaerez peot^tre ce qae tout cela signifie? — Il parait^ notre cher Escalape, que je ne peux plus tous gronder. Vous mettez de l'éclat dans la réparation de tos ingratitudes. Très' bien ! mais il ne faut plus quitter ses amis. Nos droits sur vous s'augmentent de tous les services que vous nous rendez. Vous venez de grossir le mémoire, et mon beau-frère ne sera pas incorrigible pour rien. Mais laissez-moi gronder ma femme. — Tu peux te vanter, Pauline, de m'avoir mis dans une transe abominable. Franchement, n'ai-je pas quelque sujet de t'en vouloir?
— Eh ! Georges , peux-tu nous parler de tes inquiétudes après ce que nous avons souffert!... Notre excellente voisine t'a peut-être parlé d'une lettre de son mari? D'après cette lettre , le temps pressait. Sur le premier moment , je voulais te rejoindre, me consulter avec toi, partir avec toi. Mais j'entrevoyais dans ce parti des délais en foule. Où te trouver ? nous risquions aussi de nous croiser en route ! ... J'en perdais l'esprit. M. Delaberge s'est rencontre là fort à propos. Le danger de mon frère dominait toutes mes réflexions. Est-ce que tu ne conçois pas cela?
— Si fait, je le conçois ; je commence à le concevoir. Que vous disait donc cette lettre de Raymond?
— Te le répéterai-je cent fois? L'avis était ca-
chetë et ne s'adressait qa'à mon frère ; mon frère étant parti, j'ai pensé que cette absence me donnait plein pouvoir. Et lors même que Léonard m'en Tondrait , certes je ne m'en, repentirais pas ! Elle embrassa Léonard.
— J'aurais agi de même à ta place , dit Georgfes.
-^ N'est-ce pas?
•^— Parbleu! — Sur quoi roulait cet avis, Rayimond ? Tu ne m'as pas répondu.
— Oh , mon Dieu ! Georges , pourquoi donc ne lies -tu jamais deux idées ensemble? Il roulait sur cette malheureuse expédition de Savoie dont il n'est que trop certain que le secret courait dans le monde. Ils étaient trahis, mon pauvre Georges! trahis et livrés ! Mon frère se précipitait avec ses meilleurs amis dans un^ guet-apens, tandis que Monte], instruit de tout, te communiquait ses craintes , et que je me disais , moi , qu'il serait encore possible de mettre obstacle à des déterminations éventées. Quel bourbier, juste ciel , que ce chaos de la politique , où l'on a vingt confidents pour un complice et cent espions pour un confident ! ... Mais pardonnons à Léonard de nous avoir trompés. L'événemen^t nous a servis malgré son départ et malgré son silence. A l'avenir, je serai son espion, je le tiendrai sous les verrous.
— Tes verrous y sauteraient, ma -sœur, ne t'y fie pas.
— Pardieu ! ma femme , tu n'as pas perdu de temps.
*— Faliaitril en perdre?... Une heure après ton départ, j*étais partie.
— Vive rinspîratîon ! — Dis^rooi ! Pour décacheter Tavis de Raymond , quelle certitude avaistu que Léonard fût réellement parti? Ni toi ni moi nous ne spéculions encore sur cette échappée , si j*ai bonne mémoire.
— £h , mon ami ! ceux qui rusent ne songent pas à tout. Mon frère en avait écrit à M. Delaberg^e.
Agathe fit un brusque mouvement , et son regard , éveillé par la surprise, consulta dans la même intention les physionomies d'Etienne et de Pauline. Ses traits devinrent un instant ironiques; une révélation venait de lui traverser l'esprit. Pauline, dont la langue avait été trop prompte, dirigea presque aussitôt un mouvement inquiet et furtif du côté de la créole et de sa tante; mais eette dernière venait de composer son visage , et paraissait moins attentive aux détails de l'entre* tien qu'à l'intérêt de ce rapprochement de famille. Quant à Thérèse, avec une effusion naïve, elle s'oubliait dans la contempli^tionde Delaberge.
Que pouvons-nous conclure de ce jeu de Scène?
Que Pauline, dans la soirée de son départ, avait fait à ses voisines un mystère de la présence de Delaberge I . . .
— Oui, répéta Georges arec bonhomie, cenx qui rusent ne songent pas à tout. C'est fort heureux.
Pauline devint pourpre.
— De mon côté, continua Georges pendant tout oe charirari , je rusais , mais par esprit de con- Tenance. De la part d*un mari, lorsque sa femme est absente , il serait malséant à lui, n'est-ce pas, de paraître ignorer les choses?... Je faisais donc le brave en portant ma croix. Par là, je suis resté dans Fi^norance. Grâce pour mes éternelles questions, ma Pauline! me voilà mis au fait.
Dutercy, le front plus libre, se tourna vers son beau -frère avec un air de compassion goguenarde :
— Ah ça , Ton nous a donc étrillés, Léonard 7... £b , eh, mon vieux ! depuis quelque temps tu n'as pas la chance. Cela menace de dégénérer en habitude f
— Étrillés, non; livrés, à la bonne heure !... Et moins encore livrés, car tout soupçon de mauvaise foi me répugne, que stupidement jetés dans la gueule du loup. La leçon me profitera. Décidé^ ment, pour conspirer, il ne faut pas compter sur des blancs-becs. Il me semble que nos sociétés secrètes délibèrent avec des porte-voix. On se met je ne sais combien sur un mystère ; et, ce qui vaut qu'on y réfléchisse, les affildés, raèrae en commençant leur campagne , sont rarement dans la pleine possession du secret qui les iptéresse, lors-
qae les goaTemements , qu'il importe de laisser en dehors, ont depuis beau jour la clef des plus petits détails 1 Dans Fatmosphère de leur idée, les esprits se grisent, et Ton Toit tout en beau ! Mais , si je me mêle encore d'une insurrection, yous pouvez être sûrs que j'en tiendrai le commandement et la pensée. La sottise instruit , Fëcole est bonne. -— Est-ce pour nous rassurer que tu nous dis cela, Léonard?
— Mais oui , ma sœur; cent habiletés , j*en suis plus que jamais convaincu , forment une maladresse. Pour établir la liberté par le moyen des armes, j'exige désormais une dictature provisoire ; ou j'y renonce.
-« Quelle tête !... Ah! M. Delaberge, par grâce, ne livrez plus mon frère à lui-même. Vous nous l'avez rendu deux fois, conservez^nous-le.
— Je ne cherche pas à t'inquiéter, Pauline; mais je mentirais de te cacher que j'enrage. A les en croire, nos ai*dents libérateurs de l'univers, tout était préparé , chaque ressort tendu , la Savoie dans l'attente. Une simple proclamation soutenue de la plus futile démonstration militaire nous livrait le Piémont. On dressait déjà des listes d'amnistie; chaque inimitié demandait une ou deux têtes. Ma parole , nos écervelés se disputaient les emplois. Je refusai très-nettement d'accepter le portefeuille du ministre de la guerre. Bicétre n'en a pas de plus fous. Je comptais sur des arme-
mente considérables , nos fusils n'avaient pas dé chiens. Les volontaires étaient an cent coups parce que l'on ne pouvait se procurer de cigares, et nous n'avions personne qui sût battre le tambour. Bien équipé , bien armé , mon petit bataillon demandait de la poudre. Dieu sait mes malédictions secrètes!... Je prétextais la discipline, on m'objectai t^l'enthousiasme. L'entbousiasme est certainement une bonne cbose^ mais enfin les canons ne sont pas mauvais. C'était à se ronger les poings d'écouter les bévues patriotiques de ceux qui s'étaient adjugé le généralat. On aurait dit autant de premiers consulsf ces messieurs prenaient du tabac à la Bonaparte. Une jactance d'enfer et du néant, des mots enflés et des âmes vides. J'avais spéculé sur 'les soldats, je me trouvais dans un cercle d*hommes de lettres! Us critiquaient le pain et me demandaient du linge. G*était à qui me ferait avaler des bouts-rimés révolutionnaires sur l'indépendance de ritaiie. Nous ne pouvions pas compter sur un coup de main , mais sur un coup de langue.
— Allons! te voilà dégrisé.
— Dégrisé d'eux I je t'en réponds.
— Me nous diras-tu pas l'écbauffourée par le menu?
— Quel menu veux- tu que je te dise?... 11 est joli le menu ! — Je puis te le conter en deux mots. Après mille et mille ajournements, j'avais enfin ,
à rimproviste , reça Tordre de me mettre en marche. Je pressentais de reste , à travers tous ces tiraillements, la stnpide organisation delà machine ; mais le premier coop de fusil pouyait décider révénement, comme Tébranlement d'nne pelote de neige précipite une avalanche. Tin- ▼oque mon étoile et je para avec Jean. Les contrebandiers se trouvaient à leur poste , unis i quelques patriotes de la douane ; nos braves fraternisaient en se faisant le récit de leurs vieilles escarmouches. Ma vue les électrise. Les jeunes têtes de Val d'Arraonne se rassemblent, pleines de résolution. L*abbé n'en savait rien. Ducoudray le préoccupait de je ne sais quoi. Mille fâcheux avis me harcelaient. Pour suffire à tout , il fallait se multiplier. Nos espions, à ce qu'il parait, jouaient double jeu. Je fourre Tun des plus éveillés dans un cul de basse-fosse j il n'y faisait pas des prières pour nous , je te prie de le croire. Une vingtaine de nouveaux enrôlés , morts-ivrea , s'étaient pris de dispute dans un cabaret. J'y cours; ils font les insolents , l'un d'eux me menace ! On me conseille de frapper un coup d'État ; je les licencie. Notre principal dépôt d'armes venait cependant d'être mis sous les scellés dans un village. Sur mes ordres, on cerne la maison du maire, qui ne demandait pas mieux. En outre , nous devions être enveloppés par un régiment français. Sous main , le colonel m'en avait fait avertir; il
y procède en effet lai-méme , et ne trouve rien , comme de juste ; puis , il fait au plus tôt filer sa troupe. Tant bien que mal , profitant de la nuit, nous décampons comme des voleurs. Autre échec! Plus de soixante fusils restent aux faisceaux. J*éouruaiâ, et je faisais avec cela bonne contenance. On marche. En arrivant près d'un poste qui ne devait résister que pour sauver les apparences , une centaine des plus braillards, qui ne se proposaient pas moins que d'aller jusqu'au cap de Spartivento tout d'une haleine , se débande et porte , en lâchant pied , la confusion dans l'ordre de nos rangs. Je me jette le pistolet à la main sur un de mes poltrons qui criait : — Sauve qui peut! .•• Les bandits me foulent aux pieds. Le tapage des explosions achève la bagarre. Dix minutes après ce gâchis ridicule, ficelés comme de véritables carottes de tabac , trente de nos colons et moi , nous étions au fond d'une cave avec la consolation de nous maudire les uns les autres. Voilà le menu.
— Prisonniers , diable ! — Et quelle perspective aviei-vous alors ?
— Une misère !.•• On devait nous fusiller dans vingt-quatre heures , sur la place de Chambéry.
— Fichtre!... Il est évident que vous ne frappiez pas à la porte du Piémont avec ce projet-là. Mais comment donc ce poste , qui , d'après ce que tu nous as dit, ne devait résister que pour l'appa-
rence, a-t-il pris le parti de se toamer contre TOUS de la sorte.
— Ta ne le comprends pas , Georges !
— - Ma foi, je comprends ce qui est clair, et ceci ne me le semble pas le moins du monde. Voilà d'étranges patriotes ! Amis, si l'on est en force ; ennemis, si l'on bronche. Le dedans valait le dehors. Tu te trouvais entre l'enclnme et le marteau.
'— Oui , Georges! Mais, tôt ou tard, j'aurai maille à partir avec le gredin qui commandait ce poste ; et, certainement , il n'en sera pas quitte pour l'alerte que Delaberge a si fort à propos jetée dans sa troupe , pour nous délivrer. Sans la responsabilité de mon grade , j'aurais accepté sur-le-champ son oflFre d'un certain tête-àtête. Qui vivra verra.
Delaberge prit la main de Léonard.
— Il faut tenir compte de tout , mon ami ; et vous ne savez encore que la moitié des choses. Maintenant , vous êtes calme et vous pouvez m'écouter. Tous les patriotismes , Léonard , n'ont pas la roideur'et l'inflexibilité du vôtre ; et les hommes prudents , lorsqu'ils ont la certitude qu'un événement n'est pas mûr , cherchent encore à se ménager une position pour être à même de revenir un jour ou l'autre à la charge. Force défections ne sont qu'apparentes. On ne veut pas périr, c'est bien naturel ! On sacrifie plus d'un complice maladroit à l'arrière-pensée d'un nouvel essai
qui sera plas heureux. Traitez de tiédeur ce cal* oui qui domine la presque unanimitë des dévouements , votre colère s'efforcerait en vain de changer le train ordinaire des choses. L'homme de bon sens admet les difficultés qui l'enTironnent , pour en tirer parti. Votre officier piémontais ne pouvait arracher son masque et marcher sous vos drapeaux qu'à la condition que tous lui forceriez ënergiquement la main par un ensemble d'opérations décisives qu'il aurait de «prime abord reconnues pour bonnes et politiques à seconder. Ses soldats l'auraient secondé lui-même. En général (et chaque trône oscille aujourd'hui sur cette misérable pointe d'aiguille) , les armées appartiennent à l'homme vigoureux qui par un coup d'audace leur ôtera sur-le-champ tout prétexte d'hésitation et de résistance. Sorties du peuple , les armées vibrent avec la fibre populaire. Les peuples sont aujourd'hui contre les rois; je vous en dirais facilement la raison. Conspirez donc, et si la circonstance favorisé l'éclat de vos mesures , d'heure en heure tous aurez de plus fortes légions de complices. Dans un tenps donné vous aurez tout. Mais^ pas de demi-mesures! Les masses prennent autant de précautions que les individus , et ne se compromettent qu'à bon escient ; il faut les déterminer. Les gouTemements ne pareront à cet éternel danger sur lequel ilsTiTcnt, exhaussés qu'ils sont à la pointe de la baïonnettCi
que lorsqu'au lien de garder les régiments comme de simples fusils suspendus aux murs des arsenaux ils transformeront la caserne , bonne tout au plus contre le menu tapage de Fémeute , en foyer d'enseignements et de travaux disciplinaires. L'organisation du travail tuera les conspirations. Les sacrifices des familles seraient ainsi payés par l'apprentissage de divers états. Le pays tout entier se rallierait de grand cœur à cette institution jusqu'à ce jour doublement onéreuse. La paix aurait sa gloire. L'activité se répandrait avec l'éducation sur un sol dévasté par Tincurie , qui n'a pas de r(mte, que de fréquentes inondations ravagent, et qui pleure le gaspillage de ses forêts ; où l'on n'ose , enfin , rien concevoir de grand. Grâce à ce profitable et glorieux contrepoids, les aventuriers que le loisir ronge seraient naturellement dissuadés de céder aux premières séductions de la révolte. A quoi mènerait en effet la révolte ?... Léonard , je ne demanderais qu'un ordre du jour pour couper l'herbe sous le pied des factions. En deux secondes , j'en dresserais le texte. Oui , chacun souffre et s'ennuie , chacun cherche un es* sor; et là matière première des révolutions est partout. Je vous l'accorde ! Mais , grade, position et patrie , dites-vous bien que l'on tient à conserver au moins ce que Ton a. Les conspirations n'en garantissent la possession qu'en se montrant fo^ tes. Leur première inhabileté , c'est leur faiblesse;
en ployant avec elles , on perd tout , notez-le ! jusqu'à la chance de se réserver pour être leurs complices, dès Tinstant qu'elles se montreront pins fermes et plus avisées. Il faut donc porter sur le front , mais authentiquement , la confiance en son propre avenir, pour imprimer un élan à ces multitudes , qui d'ailleurs ne demandent pas mieux , car on ne croit à rien de stable aujourd'hui. Sur quoi que ce soit , nous en sommes à la négation absolue. Plus que jamais, le sol , les hommes et les institutions sont en poussière; et bâillonnât-on les journaux, dont la funeste manie est de harceler les poum)irs (car c'est tout ce qu'ils savent), les bouleversements révolutionnaires de ce dernier demi-siècle suffiraient pour rappeler aux imaginations oisives que c'est dans- les secousses des royaumes que l'ambition ramasse des épaulettes , et lavidité des trésors.
— Etienne, je t'ai laissé dire, parce que je t'aime beaucoup ; mais, mon bon ami, je connais cela tout aussi bien que toi.
— Eh , mon cher ami ! qu'est-ce que je vous rapporte là , sinon les propres paroles de cet offîcieT piémontais contre lequel vous nourrissez des ressentiments!
— Etienne, Etienne! ceci me semble fort.
Voudrais-tu nous en faire accroire? Le raisonneur a bien l'air, en cette occasion , de prêter sa logique au soldat.
*— Non, sur l'honneur !••• Tandis qu'avec les diamants de madame Dutercy , je cherchais à corrompre le chef du poste , à l'effet d'en obtenir votre liberté, cet homme au désespoir repoussait mes offres. Le tocsin avait sonné dans les environs; la force militaire se ralliait sous le drapeau des autorités ; des émissaires se succédaient à chaque instant , et la dispersion des volontaires de Ramorino devenait certaine. Les éléments tournaient contre vous ; et Tofficier, sur des charbons ardents, taxait notre pourparler d'imprudence , car il n'osait déjà plus compter sur ses propres soldats. Une démarche suspecte livrait sa tête* 11 voyait la proscription frapper sa famille , qui se trouvait à Turin. Votre mort devenait sa seule planche de salut. Il s'en lavait les mains, en la rejetant sur l'imbécillité des sociétés secrètes et le néant de leurs mesures. Que de lâchetés ont moins d'excuses! Je pense, Léonard, qu'il ne peut être indifférent d'écouter toutes les causes.
— Fais-moi de la morale , scélérat! ... abuse du service que tu m'as rendu.
Thérèse attira vivement Delaberge sur le divan, entre elle et sa tante, en le prenant par les mains.
— Mais dites-nous donc comment vous l'ave»
sauvé? lui demanda-t-elle avec impatience.
— Par inspiration pure^ mon enfant. J'étais beaucoup plus aux transes de madame Dutercy, restée sur la frontière à la garde de l'abbé , qu'à
des projets de dëHyrance dont tout m'aurait démontré la folie , lors même que j'aurais su dans quel endroit on avait emprisonné le lieutenant et ses camarades. Point d*armes, avec cela. Ainsi que Jean, échappé de la première bagarre, et qui s'était mis dans la tête de me servir de guide, persuadé, me disait-il , que je portais un talisman qui sauverait son maître, on m'avait fouillé. Prévoyant cela, je n'avais pas voulu prendre d'armes. Nous dûmes sans doute à cela seul de ne pas inspirer de soupçons. Je ne pouvais rien espérer que d'une démarche entièrement pacifique. Le pourparler dont je viens de vous rendre compte se passait à trois pas d'une église qui servait de poste. Prêt à me. quitter de minute en minute , l'officier se laissait aller à m'exprimer ses regrets. Nous allions , nous Tenions. Je prolongeais cet entretien, ma dernière espérance. Jean, qui tournait tout autour de l'église avec des soldats^, finit par m'indiquer, d'un geste inaperçu , le soupirail de la cave où se trouvait son maître. Une détonation sourde éclata dans mon cerveau ; mon sang ne fit qu'un tour. Sur la place , un feu de bivouac flambait , éclairant les masures d'un village abandonné. Ce feu se rabattait en lourbillons de fumée bariolée d'étincelles toutes les fois que l'on tisonnait avec les pieds la paille du chaume arraché des toits d'alentour pour cet usage. Des faisceaux d'armes luisaient sous le portail, gardés par de soucieux
fuctionnaires, tandu que d'autres soldats , enreloppës dans leurs manteaux, dormaient étendus dans la nef. Plnsîeurs cheraux sellés et préparés , attendaient. Cet appareil offrait je ne sais quoi de sinistre: et, dans ma situation d*esprit, il devait me livrer à des préoccupations de rag^e et de mort. J^eus envie de mourir. A quelques ordres que donnait Tofficier , je comprends que le trans^ fort des prisonniers à Charobéry ne s'effectuera qu'au point du jour, de peur d*embuches et de surprise. A ce mot, je pousse un cri : je désigne à Jean le feu du bivouac ; il s'y précipite ! il lance et disperse à dessein le chaume enflammé dans la nef. Je renverse brutalement Fofficier dans les faisceaux d'armes qui tombent avec fracas. — Rendez-vous! lui dis-je en lui mettant le pied sur la gorge; vous êtes mon prisonnier!... Jean , que ma résolution a gagné, la seconde. Il s'empare des fusils l'un après l'autre; il «juste les factionnaires/ qui, ne sachant qu'imaginer de la témérité de deux hommes arrivés là sans armes, supposent que nous devons être les éclaireurs d'une troupe nombreuse, et .s'éparpillent au milieu des coups de feu. La rapidité des décharges, les ténèbres et la fumée, nos cris, les hurlements des prisonniers qui travaillent à leur délivrance, la confusion des soldats réveillés en sursaut, se heurtant et se marchant sur le corps, tout augmente le désordre. Jean brise a coups-de crosse la porte du caveau,
— im —
coupe les cordes qui retiennent les prisonniers , et nous voilà maîtres. Notre rapidité ne s'exprime pas. Léonard, croyant à quelque chose de mieux, nous demandait déjà des renseignmnents sur la résurrection des patriotes. Je le désabuse. On convient que non» n'avons pas un instant à perdre. An cri des fuyards, le tocsin commençait anx environs. Dans an conseil de guerre que Ton improvise , on décide , en dépit de mes réclamations, que Tofficier piémontais livrera le mot d'ordre, ou sera fnsiUé. Soumis* à cette alternative , notre homme ne dément pas son caractère. — Si je me fais tuer, messieurs, dit-il, je passe à vos yeux pour un sot ; $i je parle , l'autorité , dont vous n'a* vos pas eu l'esprit de faire justice, me traitera comme un lâche. Après avoir livré le mot d'ordre,, rester en Savoie , c'est risquer de gaieté de cœur la dégradation et la mort; d'autant que TeAvie vous prendrait peut-être d'user du mot d'ordre pour quelque sanglante et ridicule tentative. Tous les partis à prendre sont mauvais, même le parti de vous obéir; car vous me garderez pour otage, afin d'avoir une garantie de ma véracité. Partons ! je veux vous suivre en France ; mais nul n'aura le droit de m'y bafouer, car je me réserve de dire moi-même le mot d'ordre, si nous faisons en route quelque reconnaissance. Dans le cas où je broncherais, libre à vous de me casser la tête. Vous vous fierez à ma parole d^honneur, ou il n'y
a rien de fait ! ... Dn reste, ajoata-tril, en se retournant vers Léopold, pour vous remercier comme je le dois, raonsienr, de FalternatiTe à laquelle vous venez de me réduire, nous aurons Thonnear, j^i* magine, à la première occasion, de nous rafraicliir tons les deux d'un ooup de sabre. — Ce n'est pas de refus, reprit Léonard. *. Ces points arrêtés, les choses se passèrent pour le mieux ; et le reste de l'équipée ne vaut guère, mes amis, que je vous le raconte.
— Et pourquoi donc, mon frère, conservemstu quelque rancune contre ce brave homme?
— Mais... uniquement pour ne pas le désoblige r, ma sœur.
Etienne chercha la main de M*"® Dutercy pour la rassurer sur la forme un peu trop militaire de cette plaisanterie ; Pauline retira sa main tout aussitôt, car elle venait de rencontrer un regard singulier de Georges. Avec un sourire pénible, elle dit à son mari :
— Je crois qu'en effet j'éprouve un frisson de fièvre. — Ne le pensez- vous pas, docteur?
— Comme la voilà pâle ( dit Léonord avec alarme. — Georges, nous aurions bien fait de réserver ces explications pour un autre moment. Nous ne réfléchissons pas que voilà pour elle trois jours de fatigues et d'épreuves. Je vote maintenant pour que ma sœur se repose.
Tout le monde s'était levé. Thérèse alla près de
Pauline et lui fit affectueusement ses adieux.
— Ah çà, Delaberge, dit le républicain à son ami, nous te dresserons un lit de camp dans ma chambre ce soir ; et je reux que dès a présent le tutoiement de la fraternité spit réciproque entre nous, ou je prendrai cette réserve de ta part pour un retour au refroidissement qui t'a gagné pendant près de trois mois ; refroidissement sur lequel, avant de fermer les yeux, j'entends bien que tu songes à me donner tes excuses.
Etienne pressa la main de Léonard. Un geste de Pauline, qui lui fut renvoyé par la glace, rappela Delaberge à des conventions mystérieuses. Un clignement des yeux promît le secret.
— Vous aurez compté sans votre hôte, dit la créole au lieutenant. Ma tante et moi nous mettons opposition à votre envie de nous dérober notre cavalier. Notre pavillon sera sa demeure. Adieu, volage, qui me fait. mille infidélités pour la république ! nos torts'sont balancés, mais je vous en voudrai toujours.
Jean parut en ce moment à la porte.
— Ah! lui dit son maître, Etienne et toi, vous avez eu tous les honneurs de l'expédition, et tu mérites la croix. Qu'est-ce que tu veux, mon brave ?
— La clef du grenier pour donner de la litière à mes chevaux, répondit Jean.
£t Mtnzonqt*
Omx done porter on jugement réfléchi «or la plupart dea nénagei qoi HOU! environnent , heureux à la •urface , et que la cohue dea jugeura pfi»poae en exemple à tout le reite !... La chaîne des loii unit nea époux ; mais un abîme las sépare qui ne «e eomblera paa. — L^âaae, ai, par hasard, Time sanctifie lea prémices de leur union; hasard qui se rencontre de moins en moins parmi nous , même sans parler de ces accouplements qai ne sont en dernière analyse que des affaires ; — Time ne communique plw son encens et sa vie aux baisers que leurs lèvres échangent encore; ils virent au simple contact de Pépiderme , leurs caresses sont déjà de la prostitntion. Cherche! maintenant avec moi quel est le noir démon qui déchaiae tant de calamités dans le ménage ! — St la haineuse jalousie qui nous dé« chire avec des instruments de torture , en disant pour toute justification qn^elle aime ! — Et ces misérables eapiohnages , toiles d^araignée dont on laisse ourdir la trame tans y porter la main , quoique avec des redoublements de fièvre et de mépris ! — Et ces éclats insensés qui revendiquent an nom du code je ne sais quel droit obscène et féodal ; calcul pour mettre un frein aux esaort de Tinfidélité par la fatigue , blocus politique à Teffet dV mortir les sens ! ~- Et mille drames enfin , drames à flageller de son ironie ou de sa colère , joués avec tous les soandaleaimpurs delà moralité moderne et dans Tenceinte même de nos tribunaux, où Tadultère en larmes sur la sellette , invectivé par Tadultère en robe de magistrat , donne au péle-méle adultère qui forme la galerie , dVxcellents conseil* pour ne paa B''y laisser prendre — Quel noir démon a fait cela?... La Maisosea.
Eh, mon Dieu! lorsque vous sentes palpiter un autre amour au fond de votre poitrine , si vous vous condamnea k la résistance n^étes-vons doae
pas asset à plaindre? If^ayet jamais du moins la pusillanimité d^an
rougir, n^avilisset paa votre malheur par le blasphème. Oses mieux. Désarmée par votre franchise, que la jaluusie se voie dans Tobligatien de vous accorder son estime ! rien n^est désespéré tant que cela reste ; mais 1^ plus légère dissimulation que le machiavélisme rôdeur de vos jaloux pénètre, de quelques voiles que l'on s'enveloppe , porte ces malheureux à croire,
Ion même qn« mia n^est pas , qit^on le* trompe également anr la plupart de* autres points matériellement capitaux pour eux. Soyet donc yrai. Places riiitégrité de Totre âme dans un sanotnaire , et que rinsaHe expiré oomme un saorilége au moment d^en escalader le seuil. La bonne foi peut, de la sorte , vous armer du glaive et de Tégide ; vous seret forts ; vous resteres intact»; tous respireres en paix un reste de parfum dans les mélancolies de la résignation.
8i tous fléchisses misérablement ^ la transe éternelle de Toutrage plane SUT TOtre tête , et Ton se fait une joie cruelle de contraindre Totre frayeur à Toler bassement au-devant de tous les désaveux. La Mchelé se donne ainsi barre sur vous ; elle passe à chaque instant votre existence à la flamme; elle attise et nourrit eette flamme avec des personnalités enveloppées de oaresoes. Sauves à la jalousie cet odieux r61e de moraliste prêt à vous tenailler affectueusement du matin au soir, avec des délicatesies d^assassin et des civilités de bourreau. Épargnes surtout, épargnes à votre âme cette aoooutumunoe à Tavanie « de peur de plonger par degrés et de vous noyer sans retour dans le mépris de vous-même. L^amour, on ne se le donne pas. Messager du ciel, pendant les époques de martyre, cVst lui qui nous aide à protester eentre notre enfer ; et le sillon de lumière quUl fait briller au milieu de nos ténèbres , guide les intelligences dont les yeux se sont ouverts à son culte , sur la trace d^un avenir de bonheur et d^harmonie. Tout au plus , et par sacrifice à Thostilité de nos mosurs , les âmes énergiques prendront sur elles de se soustraire à Teucharistie de la volupté ; mais eu dépit du doigt insolent que la populace passionnelle ose leur porter au visage | eea nobles initiés de Tamour ne fléchiront pas jusqu^au parjure. Ils avoueront leur Dieu dans les flammes du martyre. La vérité , o^est la religion , o>st rhonneur.
BATHon BaocKBB.
Pauline achève de mettre ses papillotes ; une robe de soie vient tomber autour d'elle sur le tapis. Sa gorge et ses bras sont nus.
Annette aide sa maîtresse, et la délace rapidement.
Tantôt sur une jambe et tantôt sur une autre, Dutercy dont la mine est d'un Romain, s*accoude à la cheminée, tout eu baguenaudant avec ces pier-
reries ëparses dans un écrîn. Gomme un amatenr qui chercherait Testimation de leur valeur dans Tanalyse de leur éclat, il fait jouer les bracelets et les pendants d'oreilles à la lueur de la bougie. De temps en temps, il examine en sournois la physionomie de sa femme. Pauline se laisse aller à des bâillements nerveux, témoignage diplomatique du désir qu'elle a de rester seule, mais contre lequel Georges, qui sent que ces bâillements le chassent, a Fobstination de s'aguerrir. On dirait qu'Annette a le pressentiment d'une scène, et fait en sorte de ue pas en étrenner les éclats. Jamais son service n'a moins mérité de reproches. Le lit est prêt, la lampe allumée^ elle a légèrement couvert le feu.
— Vous n'entrerez demain matin dans ma chambre sous aucun prétexte, Annette.
— Oui, madame.
— J'ai besoin de repos, vous m'entendet ! J'éteindrai les lumières, allez- vous-en.
Annette sort et laisse lés époux en tête à tète.
Dutercy , convaincu plus que jamais qu'il serait entré merveilleusement dans Tarrière-pensée de sa femme, en prenant le ricochet du congé poar son propre compte, persévère dans sa distraction puérile , sans dire un mot , sans lever les yeux. Toute sa contenance est celle d'un bomme qu*une violente démangeaison de parler tourmente , mais qui se blesse à des milliers d'épin-
gles poar choisir le mot dont il àbesoin. Pauline dérange vingt objets , et se procure ainsi roccasien de les remettre a lenr place ; elle affecte la distraction profondément désintéressée d'une personne qui s*est fourré dans l'esprit de ne rien comprendre à ces manèges. A tous les deux le coaur bat. Par forme de transition^ pour s'installer plus habilement dans la chambre , Georges saisit enfin un flambeau comme s'il se préparait eu effet à sortir.
• L'oreille de sa femme tinte.
— Dis-donc , Pauline !
— Mon ami?...
— Si.... si tu te trouves par trop lasse , je puis me retirer. Tu n'as qu'à me le dire.
— Pourquoi cela ?... Qu'est-ce qui peut te faire croire que tu me gènes?
L'invitation, certainement, n'est pas directe; mais Georges se montre plus accommodant que sa femme ne le voudrait. 11 replace le flambeau. Pauline arrache et froissé* une de ses papillotes dont le seul tort, à bien dire , est de- se trouver sous sa main. Pendant la lente réparation de cette boucle de cheveux , l'interposition des bras met à demi son visage à l'ombre. Du coin de l'œil , elle consulte l'expression du visage de son mari dans la glace. Les maris, s'ils voulaient m'en croire , n'auraient jamais de glace dans leur ménage.
Pour eux, c'est à tous les égards un objets de
luxe^ tandis que leurs frannies ont dis mille moyens plus ou moins ingénieux d'en tirer parti. Je n'entrerai pas dans le détail ! je ne prétends dénon* cer personne.
Dutercy, qui vient de gagner un léger mal de gorge, regarde chacun de ses ongles l'an après l'autre, et se les ronge par manière de passetemps.
— Gomme cela.... vous avez donc fait la route ensemble, M. Delaberge et toi , jusqu'à Sainte- Marie-d'Aloês?...
Pauline jette vivement un contrepoids dans la balance. Sa sérénité ferait hésiter un bnurreau. L'ange des martyrs lui donnerait la palme. £lle .a l'interrogation leste , assurée, brillante.
— Hein !... Quel bonheur, Georges , que cet excellent ami se soit trouvé sous la main comme un fait exprès?
— Oui, oui! c'est grand bonheur, un vrai bonheur.
Georges avoue cela d'un air froid. Pauline fait jaillir sa volubilité du fourreau. Toutes ses coquetteries prennent les armes. Sa voix a des tons riches et affectueux ; elle s'abandonne à des in* flexions plus ondoyantes que le vol de l'hiron* délie. Ajoutez à cela que ses doigts jouent dans les cheveux de Georges, dérobant et laissant voir mille agaceries que le négligé du moment favorise. La citadelle assiégée met en eam*
pag^e toutes ses troupes à la fois. L*eiiiiemi resta de bronse.
— Ah. çà! Georges, dis-moi! comme oous le préméditions l'autre jour , — tu sais ! — il faut parler défiattivemeat et ay eo franchise à Léonard. Cela devient nécessaire ; et , si tu le veux , je m'en charge. Tout bien tu , mon bon, je ne poîs penser que mon frère nous fasse un crime irrémissible d'avoir consulté les intérêts de notre amitié pour lui , de préférence à la suscep* tibilité de ses opinions politiques. Le cœur , choK Léonard , l'emporte sur la tête ; ne nous faisons pas de fantdme. -^ Prends garde , mon ami , tu mets tes coudes sur mes petits peignes. — D'aiK leurs, mon frère se trouve à jour, et peut-être le compromet^n en le laissant à cet égard dans l'ignorance; et non-seulement lui, mais ^né foule d'autres. Léonard est cousu de mystères, Montelnousle disait avec raison. Qui sait, si la démarche officieuse de Montel auprès du minis^ tre n'a pas été la cause première de ce qui v^ent d'arriver ?....0n dénonce en quelque sorte les gens, dès que Ton réclame des immunités en leur faveur. Pour en finir avec une transe, nous aurons commis une faute! La fanteest faite. £h bien, tirons-en le seul parti qui se concilie avec la se-. curité commune. Dans cette nouvelle expédition , je suis sûre de la victoire. Ce qui vient de se passer m'a donné du courage et de la force. Réduit
MEKSONCE. T. II. 10
à rimpaissance , Léonard ne se jouera plas de sa yie et de nos inquiétudes. Je risquerais dix mille querelles pour ce résultat. N'est-ee pas toujours ton avis , Georges ?
— Sans doute, Pauline !... Je ne me soucierai» pas, Yois-tu, que ton cher Léonard recommençât.
La réplique de Georges a de la sécheresse. Madame a parfaitement compris. Elle y sent la pro- Tocation du duelliste qui frappe avec le pied sur le terrain. Les troupes rentrent précipitamment dans la citadelle. Les bâillements de Pauline paraissent avoir envie de la reprendre.
— Pauvre enfant ! comme elle aurait besoin de dormir ! Georges est impitoyable , ma parole d*honneur !
— Je n*avais pas d'abord saisi nettement que Delaberge et toi vous étiez partis tous les deux !..• Rien que vous deux.
Pauline , qui transportait la bougie sur un guéridon , fait tout à coup face et s*arrête.
— Et puis ? dit-elle.
— Et puis... rien! — Je te dis que je n'avais pas compris cela d'abord.
Pauline laisse passer la récidive sans répondre. Elle frappe et bouscule son oreiller pour le remet- Ire en place. Rien de sourd comme les gens décidés à rêtre»
Georges voit que son adversaire échappe en reculant , il rallie ses forces ; et , de Tair froid d'ua
ambassadeur qui lance un nltimatum indirect en accusant réception de ses passe-ports , s'emparant pour la seconde fois du flambeau :
— Tu conçois bien que je ne suis pas jaloax , lui dit-iL
Pauline se retourne yers Georges de Tair le plus magnifiquement brave.
— Et de quoi serais -tu jaloux ?
— Puisque je te dis que je ne le suis pas !
Un sourd ébranlement frémit dans les cordes de la voix de Pauline , et donne au timbre de sa parole quelque chose de grondeur et de Toilo comme le premier roulement d*un orage.
— Suffirait^il , Georges , qu'un homme restât quelques heures en tête-à-tête avec une femme pour autoriser sur Tun et l'autre: des supposiliona. ... que je ne qualifierai pas ?.
Georges rétrograde et laisse marcher sur lui. La partie lui revient, c'est tout ce qu'il désirait.
Il réplique doucement :
— On aurait tort certainement.
'L'orage grandit avec la voix de Pauline: un rire indigné fait tressaillir , en le ployant , l'arc si délicieusement dessiné de ses lèvres. L'engagement devient sérieux.
— Notre sexe , ditrelle , du ton de Mirabeau , «erait-il donc si nécessairement désarmé de toute Tolonté par le mariage , qu'une sœur dût se refur
Èer le droit de prendre une téKiliition dans Fintérèt de son frère?
— Tu ne doutes pas , ma femme , que je ne aoû de ton avis.
Et Georges, qui voit flamber un nouvel ëelair, se tait pour écouter la foudre.
— Et parce que Thomme se serait posé comme protecteur et maître dans le ména(|^ , est-ce à dire que la moindre absence pounrait devenir dans sa bouche l'occasion d'une insulte et le prétexte d'une inquisition?
— Ce serait , Pauline , un grand abus de sa part.
Un rire strident et glacé s'échappe entre les dents de Pauline qui tremble. Georges , qui ploie soas le tonnerre de la femme , ne semble pas du tout à son aise* 11 fixe sur la lumière qu'il tient un Téritable regard de candélabre. On le croirait ébranlé par la triple décharge. H n'en est rien. La pitié lui parle , il hésite ; il devine à merveille que la position réciproque exige de part et d'autre une double volée de projectiles innocents, lieux communs vulgaires de toutes les grandes batailles. Le problème sur lequel la bataille s'engage n'est pas résolu. Georges tient à résoudre ce problème; mais il en a peur. Quoi do plus délicat que ce jeu de marches et de contre*marches sur un terrain toujours enveloppé de ténèbres comme celui du mariage ! On y pose à chaque instant le pied sur
des lames de rasoir. Le point d'honneur dëfend qu'on fuie!.... D'ailleurs, du moment que vos femmes se piquent d'énei^e , dites- tous qu'elles ne sont nullement à leur aise ; sauf à tous dire la même chose lorsque par hasard elles vous semblent embarrassées. Les extrêmes se touchent. Bien habile qui démêlerait cet écheTeau!
Il se pourrait que Georges fût sérieusement enrhumé, car il tousse.
— Tu penses bien, ma bonne amie, que je ne dis rien de tel ; et tu sais de reste que ces maximes ne sont en aucune façon mes maximes.
Il fait une légère pause ; puis, il récidive :
— Ta le sais !
Pauline ne dit mot.
Malgré l'assertion du proverbe qui veut que l'on accepte le silence pour un consentement , Georges conçoit que le silence de sa femme renferme un démenti.
N'importe , il rend le salut qu'on ne lui porte pas.
— Par conséquent, Pauline, ce que tu viens de dire ne tombe pas sur moi, et nous sommes évidemment d'accord. Il faudrait avoir la langue envenimée de ceux qui, pour le plaisir de brouiller les choses, se mêlent des affaires d'autrui quand on s'en passerait bien, si l'on avisait du mal où, moi, je n'en vois pas une ombre. Aux gens qui prétendront que tu devais avant tout me consul-
ter, sous le prétexte que le résultat d'un événe* ment ne peut valablement servir d*excuse aux déterminations qui le précèdent; à ces gens-là, je soutiendrais que la promptitude même de ta démarche lui donne par cela seul un caractère irréprochable. Nul au monde, ma chère -amie . n'a le droit de t*apprendre ton devoir , puisque, les yeux fermés, je m'en rapporte à toi. Tes principes me sont connus; et, certes, comme je réponds de ton honneur qui est le mien, je prouverais que je ne suis pas en vain ton protecteur, si quelque insolent venait à se permettre sur tout cela de sots coups de langue. Ce n*estpas en ma présence qu'on l'oserait sans doute. Donc, eu te rassurant sur cette supposition, que je pouvais être jaloux , je ne pensais, tu dois m'en croire, qu'aux divers propos que l'on se permettrait de faire circuler à cette occasion dans le monde.
Exaspérée de ces milles circonlocutions, Pauline va, vient; puis se campe devant Georgss, et finit par lui secouer le bras avec une sorte de violence.
— Mais à quel propos, Georges, me parles-tu du monde et de ses coups de langue ? ^Fallait-il donc laisser fusiller mon frère, dans la crainte imbécile des absurdités du tiers et du quart ?
— Certainement non ! — Aïe ! prends donc garde, tu me fais tomber des gouttes de bougie sur les doigts. -^ Ne va pas tourner contre moi.
Pauline, des remarques faites uniquement dans ton intérêt. Ah bien oui ! C'est moi, n'est-ce pas qui me mettrai dans le parti des jaseurs ! Cite-moi quelqu'un qui les méprise plus que je ne le fais. La conversation est tombée sur eux, j'ignore comment. J'évite ces gens^là comme on fuit la peste. Seulement, par instinct, et pour en avoir souffert, je me tiens en garde contre* le' train et les allures de ce monde. Il semble que toutes les. réputations servent à ce monde de pâture, et les plus intactes lui sont les plus suspectes ; la vertu fait tache dans notre société. Je sais trop que, dans les accidents qui se pressent autour de la vie d'une femme, dont, après tout, l'honneur est à la merci de la conjecture la plus frivole, lorsqu'il y en a gros comme le demi-quart d'une têle d'épingle, on affirme perfidement à l'oreille qu'il y en a comme des montagnes.
Georges avait accompagné d'un geste descriptif les deux termes de son antithèse. L'élan de sa pantomime rabattit la lumière, qui s'éteignit. Pauline, plus pâle que du linge, le regardait en se croisant les bras ; la résignation de son attitude provoquait le coup mortel, ruse assez habile, et qui le détourne quelquefois.
— Qu'est-ce que tu veux dire avec tes épingles?...
Georges manifesta la plus mutine hypocrisie d'impatience.
— Mais tu veux toujours, Pauline, que ce soit moi qui parle! Défais-toi donc de cette idée, sinon je me tais.
La lame du poigfuard étincelait au bout d'un cheyeu sur le front éperdu de la pauvre femme. Elle frappa du pied, pour mettre Georges au plu» bas de ralternatire.
— Georges ! tu veux me faire mourir â petit feu. Parle! explique-toi! que dit-on?
Il appliqua le flambeau sur le marbre du guéridon.
— On dit qu'Etienne est amoureux de toi !
Les bras de Pauline s'en allèrent comme un ruban qui se déroule. Ses yeux et ceux de Georges, lutteurs effrénés, s'étreignirent dans cet instant décisif.
— Etienne amoureux de moi!... répéta-t-elle.
Ce fut comme un mouTcment d'arrêt dans la
tourmente de ce pugilat. Ses reines se gonflèrent, le sang la rendit yiolette, sa figure se contracta. La fascination mutuelle agissait ; Pauline porta les mains à sa tète. Georges se sentit luinmème comme emporté par un tourbillon dans un gouffre oà son bonheur domestique devenait la proie d'un naufrage sans ressource; et, comme son assertion ne portait que sur Etienne, la subtilité de sa réserve lui tendant encore une planche de salut, il devint bon par épouvante; Tégoïsme lui raidit quelque charité. Il rallia toutes les forces de sa
rliëtoriqae, pour voler au seconr^ de sa femme et de loi-même.
Qu'aurait-il dit, le malheureux, si Pauline eût répondu franchement : -- C'est vrai l
-^ Tu ne t'en seras pas aperçue, lui criait-il. Et la preuve, c'est que tu ne m'en as rien dit. Loin d'en faire un reproche a ce pauvre jeune l^omme, je le trouve à plaindre. Peut-être aurait-il dû se dire qu'il était extravagant de se complaire dans cette passion pour une femme mariée ; et, surtout pour une femme de ton caractère, Pauline! incapable de transiger avec ses devoirs. Je crois pourtant qu'il a voulu se vaincre. S'il s'est absenté, c'est par dépit. Mille indices ont éclaté comme un coup de canon dans mon esprit, depuis son retour. Je comprends qu'il est jaloux de moi, et qu'il a sujet de l'être. A ses moindres regards, on le devine. Ce soir même, il a cherché ta main ; privilège de médecin, tant qu'on le voudra ! mais, sans que tu t'en rendisses compte, sa familiarité t'a blessée. L'anmé , près d'une femme de ton âge, peut devenir si facilement de l'amour ! Sois persuadée, Pauline, qu'il est amoureux de toi. Je ne te le dis que pour ta gouverne. J'entends là-dessus ne m'en rapporter qu'à toi-même ; et tu verras...
Un magnifique et bruyant éclat de rire interrompit Georges.
Il en demeura tout hébété. La conviction qu'il se communiquait à lui-même, en s'échauffant a la
— IM
poursuite de cette analyse, reçut en ce moment on coup mortel. 11 se sentit à jour et ^lercë de parteo part. Toutes ses idées se brouillèrent dans un éblouissement , et leur vraisemblance s'évanouit comme une vision. Pauline, qui le maîtrisait dans un regard violent et railleur, poursuivit impitoyablement ses avantages. Elle était tombée dans on fauteuil, et s* y tordait.
On n'exprimerait pas les souffrances de Pauline pendant les convulsions de ce fol accès de rire, contre-coup de la victoire désespérée qu'elle venait de remporter sur elle-même.
— Oh, oh! disait-elle en essayant de résistera ce spasme ; oh , je suis en effet une beauté bien dangereuse, mon pauvre Georges; et tes amis jouent de malheur avec toi, si ce n'est pas toi qui joues de malheur avec eux ; car, volontiers, tu te charges de leurs déclarations. Ceci m'alarme. I^jà tu m'as fait l'équivalent de ce reproche pour M. Verdier, pour Montel ; Etienne devait avoir son tour. Je trouve même que ce dernVr s'est faitat* tendre. Je conclus à ce que tu m'enfermes sous clef, pour me soustraire à tous les regards ! Sinon, Georges, tu deviendras cause que je peuplerai l'a* ni vers de mes victimes. Oh! la belle imagination qui t'a passé là par la tête. Ajoutes-y donc l'abbé de Val d' Armonne ; car ce cher abbé s'est montre galant! Puis, Imbert, qui veut à toute force me peindre; méfie-toi des curés et des peintres! Puis
Raymond f... sans compter ce quej'oablie; et j'en oublie. En vérité, je ne sais que faire de tous ces drapeaux. Ledôme des Inyalides va devenir jaloux de mes trophées et de mes conquêtes. Une idée ! Je te propose de lever une légion de mes amoureux. Léonard en tirera parti pour mettre en moins de rien l'Europe sur le pied de république. Tâche au moins de t'y réserver le rang de colonel. Oh! tu viens de me faire faire une once de bon sang. Continue!
Le rire se mêlait à ses larmes ; elle pétillait de sarcasme et de colère.
— Ma foi ! dit Georges, du ton abasourdi d'un homme qui cherche à quel saint se recommander, si Delaberge n'est pas amoureux de toi...
— C'est qu'il est amoureux d'une autre , n'est-ce pas? riposta vite Pauline d'une voix intentionnelle et mordante.
Le mari mordit à l'hameçon qu'on lui tendait.
— De Thérèse ! dit-il en se frappant les mains. J'en ferais le pari ! . . .
Pauline éprouva comme un frisson glacial par tout le corps ; elle mentit , mais avec cette réserve qu'elle ne proféra pas le mensonge. Ainsi que fait le pécheur, elle donna tout doucement la ligne y. en confirmant par son ironie la supposition de Georges , et chercha tout à l'entour d'elle un châle pour envelopper ses épaules nues.
De long en large , le bon mari , revenu de sa
-- ta* —
chaude alerte , se mit a parcourir la chambre à grands pas , comme pour prendre possession de ridëe dont il venait de forcer les barricades , en quelque sorte à la pointe de la réplique. Un temps, il fut absorbé dans sa rêverie , tar il y plongeait ; puis il revint sur l'eau , se prenant finement à rire. Par mépris pour lui-même , il haussa coniulsive* ment les épaules , et se frappa la tête. Après avoir senti les brûlures cuisantes de Tenfer , son esprit délivré de la torture s*épanouîssait dans une at' mosphère de parfums célestes. Bref, de l'air le plus repentant qui fût au monde , il s'agenouilla devant sa femme, et lui baisa la main mille et mille fois, comme au jour de leurs fiançailles. Le jaloux était disparu, ses yeux sollicitaient la faveur d'un regard; il délirait de satisfaction , et ses manières avaient la chatterie des gentillesses d'un enfant qui veut éviter qu'on ne le gronde. Jamais réparation d'honneur ne fut plus complète.
— Ah! Pauline, disait-il, dès que rimagina« tion se met de la partie , Thomme qui se pique le plus de sang-froid extravague. Au diantre la folle du logis! Cette fois, pardieu, c'est évident. Moque-toi bien de ton Georges , ma chérie ; je l'ai justement mérité. Comment se peut-il que cette idée ne me soit pas venue tout d'abord? Car enfin, Pauline , fort avant de renouer mes vieilles relations avec Delaberge , j'ai mémoire que tu m'atais dit quelque chose de semblable!... Comme les
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pauvres maris se créent des chimères ! mais ne pardonne-t*on pas quelques sottises en faveur de Tamour?... Sans doute il s'en faut de tout que Delaberge soit joli garçon. Un damoiseau de sa tournure excuserait mal une folie ; tu ne l'as même jamais épargné sur ce chapitre ! Mais, enfin, il a de Tesprit , et c'est d'aiQeurs un garçon d'âme et de courage. S'il ne justifie pas un caprice , il ferait concevoir un sentiment. Sur ma parole, Pauline (et je t'en fais l'aveu sincère , parce qu'après la bourde eontre laquelle je viens de me laisser choir , il m'irait assez mal de lutter de finesse avec toi) , mes conjectures allaient me briser la tète. Elles m'entraînaient d'un train d'enfer au fond d'un précipice où je cherchais en vain à quel brin d'herbe me raccrocher. Comme on se frelate le cerveau , cependant !... Que diable , on ne faU pas l'amour a bride*abattue , dans un voyage de huit à dix heures , surtout lorsque l'on a martel en tête. Et c'est a peine le temps que vous avez pu rester ensemble , durant ces trois jours qui m'ont enrichi le front de tant de visions cornues ! Ahf si Delaberge était galant , passe encore ! Mais ce n*est guère son fort , au pauvre jeune homme! et la plupart du temps il me semble même qu'il te rabroue sans trop de façon. Delaberge peut facilement dominer la petite créole , qui s'agenouille quand il ouvre la bouche , et l'admire sur le pied d'extase!... Et,pardine, maintenant que j'y suis
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je te citerais des milliers de faits à Tappui de ta rëvélation. Pourquoi ne m'en disais-tu rien ? — Voyons un peu , fine mouche!.... Étiez-vous leur confidente , madame ?
Pauline garda le silence ; maisTexpressiondesa physionomie voulait tout ce que voulait Georges.
Il enveloppa la taille de sa femme ; et , d'un ton mystérieusement comique r
— Tu sais, Pauline, dans la station joyeuse de notre caravane parmi les genévriers des Alpes , le récit que chacun de nous eut à faire de ses premières amours , en retirant les gages touchés?.. Thérèse , espiègle ce matin-là comme un démon , et , pour nous intriguer , tenant en réserve le fin mot de sa confidence, nous raconta ses causeries furtives de Tile Bourhon , à l'âge de quinze ans. avec un petit amoureux qu'une vieille créole du voisinage , instruite du mystère pour avoir prêté l'oreille à la cloison, alla dénoncer à la tante de Thérèse dans l'intérêt des mœurs. Vérification faite , le mystérieux galant n'était rien de {il us qu'un hel oiseau qui payait et méritait les agaceries amoureuses de sa gentille maîtresse par des baisers mignons et des battements d*ailes. Chacun trouva le récit fort gai, frisant tout juste l'étiquette et par le bord de la frange ; comme il le fallait enfin pour un groupe de vrais amis âans façon , et dans la belle humeur de rire. — Voilà vos premières amours ! dis-je à l'oreille de Thérèse. Mais
nous direz^TOUs les seeondes?.... Notre jeune amie baissa la tête ; Etienne eut un imperceptible sourire , et je pensai que le philosophe pourrait bien ôtre devenu le priyilëgié de la Tolière. Un instant , ma chérie , j'eus la fantaisie de te faire observer ce petit manège. L^idée m'en passa.
Les doigts de Pauline froissèrent l'épaule de Georges, qui répondit à ce mouvement ( on crut y répondre ) eu étreignant sa femme avec un redoublement de tendresse.
Le rustre venait pourtant de lui donner un coup de couteau.
11 devint plus mystérieux encore , et , par la même occasion , plus tendre.
— A son tour , contînua-t-il en parlant de plus près , Delaberge nous fît sa confidence. L'objet de ses premières inclinations tomba sur le tapis. L'objet de ce culte était aussi riche du cœur , si je ne me trompe , que son intelligence était avortée et débile. Malgré ta pruderie sur ce point , Pauline , ce récit nous intéressa tous. Delaberge nous fit comprendre les tiraillements et les tortu^ res d'une existence où l'on ne se rencontre jamais sur le même point , malgré l'estime et l'amour. Ce fut une étude sur lui-même , avec un ton exquis. Tandis que tu prenais, belle méchante, un de ces jolis airs d'insouciance dont tu te sers avec tant de dédain pour donner , quand cela te plait , une autre tournure à la conversation,
Thérèse élevant ses grands yeux noirs vers le ciel et plaçant avec vivacité sa main dans la main d'Etienne, s'écria : — D'antres pourront vous comprendre mienx , hélas! qui n'imiteraient peut-être pas de si nobles sacrifices I Où rencontrer , dites* le-moi donc , Tharmonie absolue de l'intelligence et du cœur ?... Delaberge baisa la main de la petite : — Ce sera chez vous , lui dit-il avec élan ; restez ce que vous êtes , ma belle amie , et si vous passez méconnue , la société coupable de cet outrage se sera condamnée par cela seul !•>• En vérité , Pauline , il fallait avoir ma cataracte sur les yeux pour ne rien conclure après cela de la vive rougeur qui colora le front de notre créole! Ses paupières, en se baissant, laissèrent échapper un magnifique rayon de reconnaissance , comme le soleil sur lequel glissait en ce montent un léger nuage. Maïs madame Raymond attira sa nièce contre son cœur et laissa tomber une larme en souriant à Delaberge.
La gorge de Pauline se soulevait aVec violence; elle aurait crié; — Grâce!...
Dans son trouble, comment se serait-elle défié du redoublement de caresses de Dntercy ?... Dutercy lui-même ne s'en rendait pas compte....
"— Ce n'est pas tout, disait-il encore. Après une assez vive dispute entre Etienne et toi , petite leçon de convenance où l'on pensa généraleçient que tu manquai» de tact , et dont je te fi^
remarquer ( en te grondant , Paoiîne f ) que notre pauYre Escolape pourrait bien aroir le cœar gros , puisqu'il Tenait de te céder la place , Thérèse , un doigt sur la bouche, en regardant tout autour d'elle, avait été rejoindre la yictimede ta colère à la sourdine. Perdu moi-même dans les rochers, je les dominais par hasard. Ni l'un ni l'autre ne s'en doutaient. L'entretien fut vif et précipité; Delaberge saisit Thérèse et l'embrassa de tout son cœur ; elle prit la fuite. Resté seul , notre amoureux essuya ses yeux à la hâte, et tous rejoignit. L'amour , ma toute chérie, Tersea coup sûr un baume céleste sur les ressentiments, car le bon* deur se montra des plus gracieux , m^e aTeO toi, tout le reste <iu jour. On pouTait encore t'en attribuer le mérite. Ma Pauline est si belle!...
Pas plus que lors du récit des deux premières circonstances, Dutercy n'eut l'intelligence du nouTcau frémissement de sa femme. 11 pouTait an reste s'y méprendre , car ce qu'il Tenait de ra« conter détruisait complètement l'effet du reste. En cette occasion , il ne s'agissait que d'un petit démêlé dont Thérèse s'était portée bénéTolement la conciliatrice , et la douce créole n'aTait elle- * même tu dans tout cela qu'une brouille passa* gère et l'occasion d'un rapatriage entre ses deux, meilleurs amis. Dutercy ne chercha que dans ses propres désirs le mot de l'énigme. Sous l'impresûon de la méprise , a laquelle ajoutaient le^ésor*
dre Yoluptoeux d'ane toilette de nuit et les rémi-nisoences d*un entretien qni ne roulait qne sur Famour , toutes les forces de son exaltation se déchaioèrent dans Thaleine embrasée de sa Pauline. Celle-ci , que des spasmes fébriles et jaloux avaient désolée , ramenée de plus belle vers Famour d'Etienne par un sentiment de réaction et de justice, déroba tout à coup sa tête et la cacha dans les cheveux de Georges. Georges la saisit, Fillusion parlait , la fougue éclata dans leurs cerveaux ; Falcôve était là ! ... . Leurs membres se tordirent et les rideaux tremblèrent. Ni Fun ni l'autre ne se connaissaient plus. Un instant la chambre demeura muette ; on aurait entendu flamber les lumières et des embrassements électrisés se confondre! Un double cri consomma tout. Pauline, échappant à son rêve , se débattit , et voulut se soustraire à Georges ; mais il la pétrifia dans une étreinte. Un froid mortel la glaça des pieds à la tête , et Fignominie de sa situation lui fut dévoilée
La pensée de Famant venait de séduire la femme au bénéfice du mari.
Quant à Georges, durant le vertige, un nom vint à ses lèvres ; mais il le retint. Ce nom porta je ne sais quelle frayeur au fond de son esprit.
C'était le nom de Rose !...
Voulez-vous examiner maintenant à quel titre cet homme s'était permis d'être jalouxdesaferaroe?
£t Pauline?... Comment nommerons-nous, dî« tes-moi, ce qui venait de se passer au fond de son âme?
Silence I Éloîgnons'-nous ! La logique doit trembler de toucher du bout du doigt les colonnes de la civilisation moderne...
Près de Georges , dont le sommeil ferma bientôt les yeux, Pauline déroula comme un éclair dans le parcours de son imagination les événements qui venaient de se succéder autour d'elle en si peu de jours. Et ce chaste voyage pour lequel s*unirent la confiance et le dévouement après une déclaration ardente ; et cette nuit d*angoisse , dans la neige et la pluie des Alpes , sous la protection du curé de Val d'Armonne, tandis qu'elle mêlait avec piété deux noms également chéris dans les invocations de son espérance ; et les embrassements de la gratitude, quand , à l'aspect des prisonniers délivrés par un miracle , ses joies de sœur l'emportèrent sur ses scrupules timorés de femme ; et ce retour à travers le Dauphiné dans une berline, entre Léonard et Delaberge , féerie dont le charme agissait encore, dont la vibration doublait sa
vie ! Puis elle aperçut le fantôme de l'opinion
publique se dressant, et, le blâme à la bouche , essayant de la honnir ! car , aussi bien , Pauline avait accepté sans hésiter un seul instant l'escorte loyale de celui qui l'aimait; grave outrage à nos mœurs ! • .' . Nos mœurs trouvent beaucoup plus dans
— ISS —
Tordre que la loi fasse des mélanges de ohair dans l'intérêt de la politîqae et du mensonge. Sous cette alcôve tiède encore d'une profanation, Topinion publique lui parut alors ce qu'elle était, une idole dépourvue d'âme et forgée d'éléments subalternes , dont les femmes se font les vestales , mais que toutes exècrent au fond du cœur , qui pousse à l'infanticide une jeune fille effrayée par lesanatbèmes vulgaires, qui plombe la mobilité de n<»tre nature dans les liens à perpétuité, qui , pour ce que l'on nomme une infraction , arme du privilège de l'assassinat l'homme, le même homme, que dans un autre article du code on appelle sérieusement un protecteur; qui place enfin une couronne de gloire sur le front de la femme sans âme lorsqu'elle peut se dire : — Ma vertu, Dieu merci , n'a rien a se reprocher ; je ne sais déjà plus le nombre des gens que j'ai fait mourir de chagrin !..• Aux pieds de cette divinité de fange, l'hypocrisie précipite Aspasie et Cléopâtre, Agnès Sorel et Ninon , ces reines de l'univers amoureux, dont la populace arrache et foule aux pieds le diadème, nobles victimes du démon insolent de l'égalité qui souille tout ce qui lui fait ombre, qui prétend que nulle tête ne le domine , qui veut que toutes les passions se rangent â son niveau, par en bas!
C'était à l'opinion publique que Pauline venait de se sacrifier par un mensonge ; et ce mensonge
rayait jetée dans les bras d'un homme dont la silhouette , a^tëe par la lampe , se dessinait au fond de TalcÔYe !
Pauline souffla la lampe.
Deux circonstances Tinrent se croiser dans son
esprit.
— Pour quelle raison Dutercy m*a-t-il fait jusqu'à ce jour un mystère de ses anciennes relations avec Etienne?.. • Et pourquoi donc Etienne a-t-il pensé que je pouvais être la sœur de Ihitercy ?...
Lorsque ses yeux se fermèrent, six heures sonnaient au clocher de Saint*Maurice.
Wi^étht*
Ce que RouMeau diMit de* pUisin de r«moar, je le dirais également du bal. Je n''ai jamais aimé le bal pour le bal ; mats pour Tinataiit qui le auit. Chat les femmes qu'^effarouchent les tournoiements et les bruits du monde , !<* souvenir d^une féts en est id portion la plus délicieuae. dlet se plaisent àsaTooree au-dessus de je ne sais quelle cassolette mystérieuse les parfuiris évaporés qui s^échappaient confusément en nuages dans le tourbillon. Leur exaltation y resfHre quelque chose de plus suave et de plus léger quetoat ce que la danse peut offrir de brillant et de frivole. Chez elles , Tâme éclate en joies silencieuses dont le chaste échu se prolonge sur chacun de ceux qui les entourent , et tout ce qui vit à ce contact en ressent h son tour la volupté. '^
CaIOLISB Tai*A.VLT.
Tante ! je parie que j'ai convenablement fait de m'ëclipser pour te laisser en tète-à-téte avec notre cher voisin. L'air magistral qa*il a pris en me saluant voulait dire : — Éloignex-vous, mademoiselle! on n'admet pas les petites filles comme vous à de
graves conférences! — Je l'ai compris de
grand cœur. Il ne m'amuse pas toujours , ce bon Dutercy.