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• — Qu'est-ce que lu lui reproches, Thérèse? -*- £h bien, il m'amuse si tu le veux ! mais il m*amuse trop.
— Tu Tiens de chez Etienne ?
— Oui, tante. Son installation est faite. J'ai Touiu donner mon petit coup d'œil. Marthe nous a servi le déjeuner dans le pavillon. Les lacunes de mes études ont été récapitulées. Décidément, nous reprendrons les anciens travaux. J'ai déjà subi l'interrogatoire sur la botanique et l'astronomie. Une de mes remarques a fait rire Etienne. Le livre parlait des amours des fleurs ; j'ai réfléchi que mon oncle croyait fermement à l'unité dans l'univers, et j'ai questionné le maître sur les amours des mondes. Rire n'est pas répondre, et je ne le tenais pas quitte sans l'arrivée de Dutercy. Je me sens des rages de devenir savante.
— Le professeur est bien pour quelque chose dans tout ceci... n'est-ce pas , Thérèse?
— Etienne est si bon !
Thérèse voltige aulpur de la chambre avec f'étourderie d'un enfant. L'atteinte d'une raillerie frappe innocemment cet esprit ingénu qui se sent libre dans les élans de sa pensée.
— Avez- vous TU ma broderie? — Ahî...
Elle traîne un fauteuil en face de sa tante, et s'y place.
Agathe a les yeux arrêtés sur sa nièce. Un attendrissement singulier la gagne par degrés dans cet
examen, dont Thérèse, qai s'en aperçoit tout à coup, prend alarme. Thérèse jette son ouvrage ; elle saisi tles mains de sa tante ; celle-ci se détourne et voudrait dérober à sa nièce une larme. En un instant, mille baisers rapides en ont séché la trace.
— Maisqu'avez-Toùs, tante?.. «Mon Dieu! serait^ il question d'un malheur?... avez-Tous reçu quelque lettre nouvelle de mon oncle?
— Rien de tel, ûia Thérèse ; non!... Il ne s'agit que de mon éternelle douleur, du ver qui me rongera.. •
Agathe porte ses mains à la poitrine ; elle étouffe, et des sanglots éclatent. Thérèse, tout aussitôt installée sur les genoux de sa tanle, presse contre son sein, avec une compassion bonne et timide, cette tête qui brûle et qu'elle enveloppe de ses bras.
— Pauvre tante, lui dit*elle, quand donc trooverez-vous Thérèse digne de votre secret.
Un bouleversement s'opère dans la figure de madame Raymond. On devine, aux symptômes de la«rise dont elle est travaillée, la lutte qui se passe entre des élans contraires ; un spasme a frissonné dans ses lèvres et dans ses mains. Ses yeux, qai cherchent avidement ceux de sa nièce, s'y dérobent cependant avec effroi. Thérèse la supplie; le sentiment fait explosion et s'échappe.
— Ah ! Thérèse! dît Agathe, si je Rappelais ma fille, dis-moi, voudrais-tu m'appeier ta mère?.** Dès ce moment, mon secret serait le tien...
Aux firissonnements passionnés de sa tante de* venue paie, à ces mutilations nerveuses qui, seules, autoriseraient la méprise, Thérèse, à peine frappée dxisens formel et révélateur des mots qu'elle vient d'entendre, ne pressent tout au plus et ne redoute que revendaient d'une attaque de nerfs. Elle s'est élancée ven la sonnette pour appeler Marthe:
Agathe furieuse a ressaisi sa fille* Son cri tient du désespoir.
— Ah! dit-elle, voilà le comble!... J'ai dû cacher à Thérèse que j'étais sa mère, et Thérèse rougit d'être ma fille!...
-^ Vous ma mère ! murmura Thérèse.
Et l'enfant se laissa retomber à la place qu'elle occupait d'abord ; ses mains unies frappèrent ses genoux.
Les physionomies exprimèrent le reste; elles rayonnaient. On eût dit l'entrevue si désirée qui met fin à des années de séparation. Un mot, un seul mot, cependant, venait, entre ces deux femmes, d'en remplacer un autre. Mais le premier leur avait dérobé tout un monde, et le second les en enrichissait tout à coup. Ce que Dieu fait jaillir de l'âme comme d'une source vive, au seul timbre de ce mot de mère, les comblait à la fois d'émotions si violentes et désordonnées que toutes les deux restèrent dans l'extase et le saisissement. Leur âme se recueillit dans ce mot; elle s'en pénétra« Leurs lèvres émues le murmuraient et n'o*
saient Je dire* Ceux-là qai farent voués à l'abandon, et qui, dès que leur âme s'est ouverte aux émotions de la vie, ne se connurent jamais le droit de baptiser une femme en vertu de ce titre sacré, comprendront sans doute aux déchirements de la jalousie quelle dut être l'ivresse de Thérèse et de sa mère. Une mère ! • . . Oh! qui que vous soyez, vous devez le savoir, si vous avez réfléchi sur voasmêmes! des jours se rencontrent, jours que rien ne saurait effacer de la mémoire, où, lorsque cette passion parle, toutes les autres font respectueu-^ sèment silence ; c*est quand une mère est si vaine de nous que le désordre de ses expansions nous intimide comme un accès de folie; c'est quand nous entendons retentir dans le secret de son âme, écho de la nôtre, ie concert de toutes les amitiés qui nous honorent ; joies maternelles dontCornëlie se parait avec tant de faste, inestimable écrin dont les plus riches diamants étincelaient dans ses regards!... C'est surtout, c'est plus ardemment encore, dans les développements inattendus de notre vie, lorsqu'une femme, déjà chérie peut-être, mais que nous n'avons jamais saluée de ce nom de mère, s'agrandit tout à coupa nos yeux. par l'hé* roîsme de son humiliation même ; mendie la pitié de notre cœur avec des larmes, aumône dont elle attend le salut; et, les mains timides et suppliantes, se réfugiant dans une estime dont il est interdit à l'opinion publique de jamais déshonorer le pres^
tige, nous dit : — La sociëtë m'a dérobé mon titre de mère? mais toi, cher enfant, toi, tu yas me le restituer, n'est-ce pas?...
Nommez une satisfaction qui Taille ce privilège! Près de tous, la société n'est rien ; elle s'efface ^ La Térité même s'incline doTant la nécessité de Totre sanction. Vous disposez d'un pouToir qui lutte aTec celui de Dieu. Votre mère tous prie !... Vous pouvez légitimer son titre ou le lui refuser... Des biographes ont prétendu que le fils de madame de Tencin eut l'horrible courage de prendre ce dernier parti.
Mais à qui persuadera-t-on que cela soit possible ? Thérèse couTrit de ses baisers les chcTeux, le firont, la bouche et les yeux de sa mère.
Puis toutes les deux, comme épuisées, laissèrent passer une inondation de larmes. Brisées et demifolles, elles se sentaient heureu§es. Auprès de cela pâlissent les plus ardents Tertiges del'amour ; la langue mystique chercherait en Tain ses expres- ^ons les plus éthérées ; ces expressions n'y suffiraient pas. Il semblait que l'âme de ces pauTres femmes Tibrât comme autour d'elles pour les quitter et passer de l'une à l'autre. Si, dans ce moment, la porte se fût ouTerte, le saisissement du brait les aurait tuées.
— Ma mère ! . . . ma mère ! . * .
£t cette fois ce fut à madame Raymond de trembler*
Après les yiolences de la joie et ses foas élans, et ces mille et mille baisers que rien ne rassasie , car cet amour-là ne tient d'aucun autre amour, la créole et sa môre, mouillées de saintes larmes comme des lèvras d'amants n'en recueillent jamais, entrelacées et confondues, se regardaient encore sous l'empire du même charme. Dans la lumière surnaturelle que lui communiquait sa belle âme, la tête brune de Thérèse, encadrée de ces longs cheveux déroulés par les caresses, questionnait tendrement sa mère et la suppliait. Ce regard-là voulait dire :
— Épanche ton secret, ma mère f ta fille ne le désire pas moins que toi.
Agathe se recueillit ; et sa bouche , amèrement contractée, laissa tomber tristement les premiers mots :
' — C'est un cllaos, mon enfant, et bien étrange! dont la société s'amusa, sans doute, à brouiller à dessein les éléments dans un jour de gageure , puisque, en dépit de l'ombre et du silence que tu nous a vus chercher pour nous soustraire à tous les regards , je fus très*légitimement la femme de ton père ; puisque toi, l'enfant chérie de Raymond et de la triste femme dont tu vois couler les larmes, tu n'as pas même de nom, et que rien ne t'est plus interdit que de revendiquer une famille, si ce n'est parmi les anges du ciel et les révoltés de la terre. — Fleur échappée de je ne sais quel
autre globe aTec tes parfums , où «ont tes raoînes parmi nous ? Plus étrangère au sein de la France que tu ne le serais parmi les hordes sauyages , tu prétendrais en vain te poser au milieu de Tordre qui nous environne. Cet ordre te repousserait comme un sacrilège. La fiction «ociale t'a faite un être de raison. La loi te nie. Tu ressembles à la vérité, Thérèse! ton existence est un mensonge.
Elle s'arrêta, respira du courage dans un baiser de sa fille, et continua. Sa Toix était plus ferme :
*— Si l'ou'ae donne ses passions, maudis ta mère ; car elle fut bien coupable. Les malheurs de Raymond et les tiens "viennent de la personne qui TOUS chérit le plus. Mais non, ne me maudis pas, ma Thérèse!... Quand l'esprit s'interroge sur le secret mécanisme de la vie, bientôt, ma fille , il est forcé de se dire que notre caractèrerenferme notre destinée, et que la diversité des caractères entraine chacun de nous vers une destinée diverse. On a fait l'ordre trop étroit ; Dieu proteste par nos douleurs. S'il dépendait de notre volonté de substituer d'autres ressorts à ceux qui nous furent départis, piûtot que de subir les froissements du milieu qui nous environne, chacun aviserait à se mettre en accord avec les lois écrites , et corrige' rait les maladroites répartitions de Dieu sur le plan bien mieux ordonné des répartitions sociables. Il n'en est rien ; tremblons de profaner ce
blasphème. Les moralistes en ont menti. Crois-en ta mère et ses souffrances. — J'étais ardente et jeune, trop jeune peut-être, gâtée par une mère dont la raison était loin de yaloir la tendresse, lorsque Imbert, ce constant ami de notre famille, nous fit connaître Raymond. Loyal et plein de- Terre, ton père eut l'enthousiasme de mes parents, et je me pris à la verye de cet enthousiasme» L'âme de ta mère avait-^lle pris alors tous ses développements? j'en doute. On nous marie par routine, et parce que chacun autour de nous se marie. L'âge décide, et l'usage est roi. Les cases de l'échiquier sont taillées d'une manière â peu près uniforme pour chacun, comme si l'harmonie pouvait résulter de la monotonie ; comme si Tégalité n'aboutissait pas au néant ! Une fois dans la sphère du mariage, mes goûts se trouvèrent â l'étroit dans ceux de Raymond. Mon activité sans emploi se tourna vers le désir de le courber sous le joug de mes fantaisies. La tyrannie ne germe que dans une âme à Tétroit. La misanthropie, cette fièvre des âmes expansives que les mécomptes refoulent dans la solitude, éloignait Raymond du monde; et moi, je ne chérissais que le tumulte, Féctatda luxe, le bal et le mouvement des fêtes. Même aujourd'hui, Thérèse, sous le suaire de plomb où la contrainte et les événements me tiennent enseve^ lie, des caprices d'enfant se jouent dans le mystère de mon cerveau. Je rêve à ce monde qui
m*est fermë^ à ces éclats dont je tressaille encore, à cette heureuse lassitude, à ces calmes récapit«lAtions du lendemain, à ce faste qui semble être la patrie de mon caractère. Et la nostalgie, dont notre médecin créole affirmait que je périrais sous les caffiers de notre habitation de Saint^Georges, n'est dans ma pensée que le contre-coup de cesdésirs qu'il ne m'a jamais été donné de vaincre, Yeut-OD que ces élans soient un mal ?... Hélas ! j'en ai porté le deuil toute ma vie. Raymond s'y refu*' sait. Mais comment courir le monde seule et san» paraître légère? Plus fréie que le duTet d'un fruit, la réputation d'une femme est à la merci du pre* mier souffle qui l'effleure* Le mariage a fait cela, qu^à moins de brayoure (et notre éducation sur ce point nous avilit), une femme, pour satisfaire innocemment ses goûts, doit traîner à sa suite et cela dans- un seul et même homme , son esclave à la fois et son maître. Nous perdons tout ensemble et notre nom et notre âme; c'est reçu. Lors-* que Raymond, qui, d'ailleurs, me laissait libre, essaya de se soustraire à mes caprices et de mettre obstacle à mes enyahissements contre sa liberté, sa résistance me parut un outrage et m'exaspéra. La guerre commença ; cette guerre fut sans relâche. Tour à tour j'y déployai les artifices de la patience et les éclats de la colère. Politique et larmes, j'usai de tout* Raymond cédait^ puis m'é» chappait ^ mais chaque victoire me rendait plu»
âpre ; et quand ma mère vint à mourir, prive du frein deies conseUs et de ses prières, mon despotisme ne connut plus de bornes. Cette situation donnée, tout peut naturellement se prédire. Des seènes yiolentes eurent lieu, qui s'envenimèrent de jour en jour. Dans mes démêlés avec Raymond une vieille amie de ma mère m'encourageait. Si les femmes jouissaient, des mêmes privilèges que que les hommes, les intérêts de ligue en feraient à coup sûr des amies ; privées de cette base, de telles andtiés ne sont qu'éphémères. La lutte est partout dans ce monde coupé par fragments. Alliés aujourd'hui, le lendemain on se quitte; et lorsqu'on s'unit un instant, c'est tout au plus dans un intérêt de guerre. La protection et les encouragements de cette amie me devinrent asset funestes. Résolu de ne pas me suivre dans un bal donné par des gens qu'il méprisait à bon droit , et que je méprisais de même, Raymond, par un éclat dont ma conscience le justifie malgré les étemels reproches de la sienne, froissa, lança dans le feu divers préparatifs de toilette, et sortit en me laissant entre Texaspération et le mot de divorce. Je bravai tout. Dans ce bal où l'indiscrétion de madame Gerbaud rendit Raymond la fable de tous ceux qui m'environnaient, je puisai le courage de rompre un lien que l'on me représenta généralement comme le dernier des esclaves. Heureuse encore si j'avais su m'en tenir à cette première
résolution ! mais elle se compliqua, dans la situation d'esprit où je me trouvais, des soins que me prodigua le fils de ma Tieilleamie. Le colère nous fausse, et dans la première ^yiyacitë des ressentiments nous sommes disposées à Tamour pour celui qui nous console. Que tedirais-je, Thérèse? Imbert au désespoir eut beau rerouer le ciel et la terre ; la Toix de cet honnête homme ne fut pas écoutée. Je m'étais presque aussitôt retirée dans un couvent. Des entreyues où la rupture s'exagéra, précipitèrent ma folie. Nous n'avions point d'enfants ; nous étions au-dessous des misères de rintérét et de ces lâches querelles. La fierté nous guidait seule, et le divorce fut prononcé. Di^-huit mois plus tard, j'avais quitté le nom de Raymond pour celui de M. Gerbaud ! et ce dernier nom, je le porte encore, lèpre qui souille tous les baisers que je te donne, ma Thérèse; car madame Gerbaod n'a pas le droit de se dire ta mère I
Dans Gerbaud , je rencontrais un caractère qui se pétrissait en quelque sorte ainsi que de l'argile entre mes doigts ; mais , par malheur , on contrebalançait mon pouvoir, et les luttes de mon précédent mariage se retrouvèrent dans le second avec ma belle-mère. L'indulgente amie , n'ayant plus à lutter contre Raymond , devint tout a coup pour moi la duègne la plus rigide , et se fit une arme contre la mobilité de mon esprit de l'événement même dont elle avait été la plus ardente in^
sii^tride. Son ambition et la mienne se trouvèrent face à face. Idolâtre de son fils , qni ne Pavait jamais quittée , la crainte de se Toir éclipsée par la domination d'une jeune femme, devint la source de ses animosités sans relâche. Ainsi donc , toujours des vertus dont on fait du mal et des souffrances ! toujours une traduction informe deis générosités du ciel. Ce monde est vraiment uii enfer ! — Je dois renoncer à te dire , Thérèse , la vie de deux femmes qui mettent leur génie à se haïr , à tout envenimer autour d*un homme que leur acrimonie rend fou , et qui ne cherche qu'à s'effacer entre leurs débats , autant par respect pour l'une que p^r amour pour l'autre. La province où nous vivions me pesaijt comme du feu. Même au milieu des fêtes , mon Argus m'obsédait. Son sourire in*soient empoisonnait mes moindres joies. J'étouffais sous le poids des fleurs y et j'interprétais à merveille le soin qu'elle prenait de me confiner loin de la ville. Raymond , ainsi que moi , s'était remarié. Riche héritière , sa femme , d'une famille sénatoriale , possédait une terre aux environs de. Paris. On me parla de leur château de Livry , de la vie que l'on menait dans ce château , des fêtes de leur mariage. Naturellement, je m'inquiétai de ces détails , et quelques-uns me furent douloureux; car y tout en cherchant à m'étourdir, je ressentais des remords. La plupart des femmes tremblent de lire au fond de leur âme , et se la
dérobent, J*ên étais là. Leurs passions , qui donneraient des parfums dans un air libre, les asphyxient. Pourquoi , mon Dieu , ne nous étouffe -t-on pas tout à fait? Je mévitais, je craignais de vivre. — On supposa , de Raymond à moi , des lettres qui n'existèrent jamais. On risqua des conjectures dont la supposition seule aurait suffi pour me jus* tifier d*en avoir formé le désir. Le génie de cette femme pour me torturer passa tout ce que Ton oserait imaginer. Un procureur du roi qui met sa gloire à faire tomber des têtes aurait pu lui demander des inspirations pour ses réquisitoires. Mise au défi , ma vivacité m'attira bien des cha* ^ins. Rien que par bravoure, j'aurais avoué des mensonges. Gerbaud, cependant, me rassurait contre tant de calomnies. 11 souhaitait passionnément d'être père ; et , mes moindres malaises le comblant d'espoir, sa mère triomphait encore ^e nos mécomptes en assurant que je resterais stérile. Tout , pour elle , semblait une occasion de noirceur. La chute de l'empire , qui changea la 'face de l'Europe en lui donnant la paix , déposa •des levains d'hostilité dans toutes les familles , aortout en se compliquant de la crise des Cent- Jours. Quoique étrangère à ces luttes par ma frivolité , cet événement fut un nouveau texte pour xna belle-mère , qui prit avec chaleur un parti xiaand elle eut supposé que j'en avais pris un , et 4][ui me réduisit , en effet , à le prendre par la né-
cessitë de ramassor. uoe arme poar ma dëtense^ De qaelle utilité {loaVait-il être aux Bourbons que je fusse leur apologiste? Qu'importait à l'aigle d'Âusterlitz , cloué sur son rocher par les Anglais, le fol enthousiasme de la mère deGerbaud?Dans cette serre chaude je m'aguerrissais; mon ennemie porta souvent de mes blessures. Ses satisfactions avaient leurs larmes; je me formais à la combattre. Elle avait cru briser un enfant; elle développait une femme. Décidément, je toqIus rompre le joug. Cette vie me brûlait le sang. Les opinions de l'incertain Gerbaud , dont la fortune prenait sa source dans la conquête, mixtes d'abord pour nous concilier , penchaient assez naturellement Ters le pouvoir , source où toutes les fortunes puisent et s'alimentent. Je le compris* A son insu , je fis jouer des ressorts. Des partisans de la légitimité sondèrent ses dispositions, et, pour me seconder , lui donnèrent a comprendre qu'il ferait bien de se rendre à Paris. L'ambition lui parla. Je souffrais et je lui laissais Toir mes larmes. Il comprit la nécessité de se séparer de sa mère ; et , dominé par l'adresse que je sus déployer, Gerbaud, qui , très-certainement, n'aurait pas manqué de verve pour rompre avec un homme, prit des détours yis-à-yisde sa mère. Il rae proposa de nous échapper comme des écoliers soumis à la férule. Tout en rougissant de la lâcheté, j'entrai dans le complot^ car il en fallait finir.
une lettre, qai restera comme une date mortelle dans les ressentiments de cette femme, loifiit remise aussitôt après notre départ , et sans qae Gerbaud fût mis dans la confidence. Dans cette lettre , j'écrasais mon ennemie par ce feint étalage de soumission dont le jeu blesse cruellement lorsqu'il n'estque le voile et l'expression d'une Tictoire. A mesurer la blessure au ressentiment, la plaie passa mes prévisions et ma colère. Cependant nous traversions la France , et je me disais arec joie que les nouvelles relations dont je venais d'envelopper Gerbaud le lanceraient dans une sphère d'opinions antipathiques à celles de sa famille. Il subissait la loi de la position que je venais de lai faire. Chaque pas hors de sa famille élargissait un abime entre elle et lui. Après vingt heures de voyage en chaise de poste, nous nous arrêtâmes pour relayer dans un village où régnait un air de fête. Tandis qu'au milieu de ce brouhaha noire postillon cherchait à se procurer des che- ▼aox, fût-ce à prix d'or, Gerbatid, qui, pour répondre à mon impatience , songeait à s'inquiéter de ce soin lui-même; m'apprit en riant que nous étions à Livry. Je sentis comme ua frisson, mais je me contins. Dès que Gerbaud fut sorti, je me fis donner un calendrier ; ce jour était celui de la fête de la femme de Raymond. La fille de l'auber- ^ste, empressée et bavarde , m^en ayant chaleurensement parlé, la curiosité de voir si ma rivale
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méritait de semblables éloges me donna Tenne effrénée de pénétrer oomma tous les antres dam le pare, ne fàt-ee que pour quelques minutes. Je oalcnlai que Gerbaud ne pouTait être de retour avant une heure entière. N'ayant jamais appris à me vaincre, la réflexion remporta sur tout. Etait* ce un sourd appel aux faveurs du hasard?.*. Oh, très-certainement, Thérèse. Mais sur le moment , j'évitai de lire dans ma pensée. J'obéis en aveugle à cette ibipulsion. Enveloppée jusqu'aux yeux, je me glissai dans parc par des ruelles dérobées; La nuit s'abaissait , rappelant les danseurs sur la pelouse, autour des illuminations qui laissaient les jardins dans l'ombre. Tout me favorisa, le tumulte et les jeux. ma fille, je frôlai la robe de cette femme, jeune et brillante alors , si fière de s'appuyer au bras de Raymond et de lui sourire ! Aux palpita** tiens de mon cœur je compris que j'étais jalouse. Mon héroïsme n'y tint pas ; je crus que je deviendrais folle ; et, de proche en proche, à la faveur des arbres , je me mis à la poursuite de cette vision cruelle. Les traits de Raymond étaient amaigris. Dans son sourire bon et affectueux-, je retrouvai cette mélancolie que la dignité tempère, et dont l'expression m'avait été révélée tant de fois dans le calme de ses premières luttes contre mes obstinations d'enfant. Le remords me pénétra. Puisqu'au milieu des honneurs et des amitiés qui Tentouraient , mon pauvre Raymond se mon-
toait encore triste, je yivais assurément dans ses souvenîra. Rien ne me Je prouyait, mais j'en aurais fait le serment. Dès ce moment , je compris que je Faimais comme j'aurais toujours dû le chérir ; et si, danale nombre des émotions dont palpite le cœur d'une femme , le mot d'amour n'est pas de loxela plupart du temps, je dus me dire , <^tte îois , qu'une irrésistible volonté me rendait à lui; que la liberté , si mal comprise par les esprits qui jugent de tout à froid , n'était pour l'âme qu'une loi plus sainte et plus énergique. Je ne me consultai pas, Thérèse; l'événement disposa de ta mère. Le passé, l'avenir, j'oubliai tout; j'oubliai Gerbaud qui devait déjà connaître mon absence. Un homme, en ce moment, s'élança vers moi qui me fit peur; c'était Imbert, effrayé lui-même de mon désordre , et qui venait de me reconnaître sans pouvoir dire comment, rien qu'à l'obstination de ma poursuite. Son amitié voulut me dissuader; pois il oohsentit à tout ce que je voulus. Je voulais , moi, juger la femme de Raymond, et fuir ( du moins le disais-je ! ) en emportant la certitude qu'il serait heureux. Penchée sur là balustrade d^ane terrasse déserte, entre des vases de marbre chargés de fleurs qui me protégeaient de leur ombre, j'eus le loisir de la voir, radieuse de cette grâce infinie que le bonheur et l'amour donnent aux gestes les plus indifférents d'une femme , s'entoorant sur la pelouse de mille amitiés dont elle
adressait diSicatement à Raymond le mérite et les hommages. Oh , Thérèse! si^la supériorité forçait l'amour , ta mère devait s'aToaer vaincue. Tuée par ce spectacle, brisée de mes remords, peut-être allais*je accéder aux représentations d'Imbert, car il m'avait arraché le secret de ma position périlleuse, lorsque, tout a coup, Cierbaud, pâle comme la mort, parut au milieu de ce cercle , et supplia Raymond , qui seul le connaissait , de faire en sorte qu'on les laissât seuls un instant. Leur explication désordonnée n'amena rien. Imbert me retint ; je me serais trahie tant je redoutais quelque violence. — « Elle est ici , disait Gerbaud ; la « fille de l'aubergiste en déposera. Mon pardon « peut couvrir tout ; mais il faut qu'elle me suive « à l'instant même. Je suis an désespoir. Tremblez u tous les deux de me contraindre à la violence. (c Ceci, M. Raymond, ne se terminerait que par « votre mort ou la mienne. » Raymond protestait sur son honneur, et jurait qu'il ne m'avait pas vue. — u Mais consultez donc le passié , disait*il « avec amertume ; il est plus probable qu'elle a du u me fuir. » Gerbaud refusa de l'en croire et sortit en proférant des menaces ; moi , je me mourais. Mes cpnvulsions épouvantaient Imbert ; il appda Raymond. O Thérèse I dans le bourdonnement de cette fête insouciante qui se démenait follement à vingt pas , malgré la menace du scandale qui pouvait éclater d'un moment à l'autre, et convaincre
Raymond de daplicité, quoiqu'il eùl dit Trai, notre explication, pendant laquelle mes remords furent absous par ses larmes, détermina tout a coup la résolution qui décida de notre yie. Après cette crise , je ne puis nommer qu'un autre événement qui m'en ait rendu Fivressej^ le délire ! c'est l'é- Yënement de ce jour, ma fille. — Thérèse! je persiste à le dire , car je le sens, et tu le sentiras ainsi que moi! divorce ou mariage, tout était faux autour de nous. Gerbaud courait mendier des secours à la force pour me rattraper comme un nègre en fuite. L'autorité se préparait à nous mettre le devoir sur sa gorge. Au bout de Fépée , on allait nous faire sentir la loi. L'âme résiste à tout cela ; l'àme est plus forte. La loi , d'ailleurs , nous avait déjà prêté sa complicité pour un crime et nous n'étions à même de réparer ce premier crime que par la révolte. Plus le poids qui s'apprêtait à peser sur nous était lourd et menaçant , plus nous nous sentions de courage pour lutter tous les deux contre sa chute. Imbert n'eut pas une objection; il fut notre complice ! et, durant la rumeur que fit naître l'apparition imprévue de la force armée, le maire de la commune procédait' encore à la fouille du château de Livry sous les yeux de Gerbaud, que déjà nous étions dans la chaise de poste à Tabri de toutes les atteintes. Non, mon enfant ! non, ce n'est pas une si hardie entreprise que de lutter contre les lois; et, de toutes parts, tous font
ainsi. Individas et rois prëTariquent ; le trà^» et la rue sont en révolte, et ce sont raéme les plus loyaux qui se mettent en contraTention flafçrante» Les timides se réfugient dans la fraude; le mensonge yit de compte a demi sur les conrentions écrites, et a leur ombre. Il semble enfin que ce soit la destinée générale; et que, dans le supplies commun, insolente ou rusée, Tinfraction soit la règle, comme si la règle elle-même était cm infraction contre notre nature. Est-ce ma justification, Tbérèse? 11 me semble que je justifie Dieu. S'il a voulu nos élans, par quel mépris de cette volonté sainte, l'homme ne les a-t-il pas traduits dans la loi? Quand donc le législateur les conciliera-t-il, de même que les manifestations qui contrastent le plus en apparence vivent cependant en barmo^ nie dans le cercle tracé par la pensée généreuse qui régit l'univers ?••• J'ai bien gémi, ma fille; j'ai souffert durement. Raymcmd et moi nous avons combattu les éléments et la fortune ! Ma conscience me reste, et , peut-être , n'appartenait-il qu'à tes scrupules de la troubler. Dieu vient de m'affranchir de cette épreuve !... Apprends le reste!... Un an s'était écoulé depuis notre disparition du château de Lîvry ; l'active amitié d'Imbert se multipliait pour nous servir. Cachés dans une ferme des environs du Havre, nous attendions l'occasion de quitter la France. On nous harcelait de recherches. Durant les criseé de l'enfantement, et
conuDe ta me demandais le jour, Thérèse, noire malbeur roulât que Gerbaud, lancé par Tacharneraent de sa mère, fit la rencontre de Raymond et le frappa. Un duel eut lieu : ton p^e cassa le bras de Gerbaud. Le soir mâne, les fils du fermier me transportaient à demi*mourante sur une barque de pécheur qui dut prendre le large à force de rames. Il fallut rester en' pleine mer par une pluie battante , hors de la vue des côtes , pour guetter un bâtiment américain qui se fit attendre pendant trois jours. Les circonstances tranchaient une question longtemps agitée de Raymond à moi. Tes parents Osèrent se dire que leur salut était le premier de leurs devoirs envers toi. La formalité qui pourait te donner un nom s'effaça devant la pensée plus impérieuse de te conserver au moins notre appui. Née d*un double adultère qui te refusait une famille, orpheline entre les bras de ceux-* là mêmes qui te prodiguaient des caresses de père et de mère, tu devais encore être orpheline vis-* à- vis des lois et de ta patrie. Ta naissance ne fut pas seulement constatée. Si Dieu n'appelait à lui que les êtres dont il est tenu compte parmi les hommes, tu n'aurais pas même à répondre à sa voix. Toutes les iniquités de la terre sont sur ton innocence. Bès-lors, ni trêve ni repos. Dans toutes les possessiosns françaises où nous avons essayé de chercher un asile, pour qu'il me fût au moins permis de retrouver, danslelangai^e et les mœurs
des eréoles, une légère esquisse et quelque vague parfum de la mère-patrie, au bout d'un temps il nous a fallu fuir , fuir , ma fille, et changer de noms. Rien n'a désarmé nos ennemis. Près de vingt ans se sont écoulés dans cette lutte qui ne touche pas à sa fin. Un arrêt infamant pèse sur ma tête. On peut te ravir ta mère et la jeter en prison, Thérèse ; on le peut !.. et ils le feraient, vois-tu !.. De là, tant de précautions dont notre vie est comme enveloppée, ces sorties presque toujours nocturnes, les armes que Raymond porte, et cette existence sur le qui- vive, d'où sont résultées la querelle et l'amitié de ton père avec Léonard ; révolution heureuse ou fatale, dont je me suis d'abord réjouie pour toi parce qu'elle élargissait ton horizon; mais dont je redoute les conséquences ; car je m'efiraie de tout ce qui peut élargir le cercle dans lequel nous avons tendu de plus en plus à nous restreindre. Nous ne sommes que trop autorisés à suspecter partout des fatalités et des pièges. Kn milieu de nos douleurs, je rends justice à Dieu qui voulait nous indemniser. Tu as grandi loin du monde, Thérèse, absorbant mes nuits et mes jours, sous la vigilance de Raymond qui protégea ton petit berceau. Ton bonheur me tient lieu de ma considération, des joies du monde et de la paix. Je chercherais en vain des paroles assez riches pour me dire à moi-même ce qu'il y a d'ingénu et de pur, de libre et d'élevé dans ton être. Fraîche
rosée de ma vie de feu, ton printemps m'a rendu le mien, ta joie me calme; lorsque tu me souris, mes regrets s'envolent; la transparence de ton âme est telle que je te vois penser ! Ma gloire et mon honneur, c'est toi. Quand je m'humilie, tu me relèves. Si la religion prenait un visagei^ elle te ressemblerait, ma fille ; et ta sainteté protestera toujours contre la fange où Ton essaierait de traîner ta mère. Hé bien ! c'est cela même qui parfois m'épouvante ; et comme tu ne seras pas moins étrange en ce monde par ton caractère que par ta position, je tremble pour ton avenir. Sur notre sol en poussière, tout ce qui porte le signe de la grandeur manque de base. Tu devais naître à Val d'Armonne, où ce bon M. Ducoudray disait, à juste titre, que, si la colonie devenait un royaume, lesheureux colons t'en décerneraient le diadème. A Val d'Armonne, luit la timide et furtive aurore de ce royaume du ciel que nous a promis le Christ. J'attends ton père! Peut-être aussitôt après son retour, irons-nous, en effet, nous ensevelir à Val d'Armonne pour y renaître. En ce moment où no& secrets deviennent les tiens^ prie donc, ma fille> prie, comme je prie moi-même, pour une infortunée dont je fus la rivale \ Celle-là, du moins, n'a pas crié : Vengeance ! • •• Ton père est auprès d'elle* Lorsqu'elle a su, d'imbert , que nous respirions dans le même climat, elle a redemandé RayuMUid pour un entretien qui doit être le dernier, oar
tlle se meurt* Sainte femme ! qui m'a, de ses doigts a demi glacés par la mort, ëorit ces mots : — « Vous yaliez mieux que moi, madame, puisque « Raymond vous a préférée. La supériorité reven- «c dique et prend ce qui lui appartient. L'amour tt n'a* jamais de pardons, il n'a que des droits à « réclamer. La pauvre mourante réclame un soute venir d'amie dans vos prières ! »
Agathe se couvrit les yeux avec les mains de sa fille, et pleura.
Thérèse n'avait pas perdu le moindre mot de ce récit.
Quelques moments elle demeura pensive* Pum , avec son ingénuité d'enfant, se laissant glisser aux genoux de la femme qui , pour nous et pour elle , en dépit de la loi , conservera toujours le nom de madame Raymond , les yeux humides et les mains jointes , elle s'écria :
— Donuei-moi votre bénédiction , ma mère.
Après un baiser sur le front de Thérèse, la voix d'Agathe, lente et posée, parut se recueillir pour donner à comprendre la pensée ultérieure de cette confidence. Thérèse devina, dèsce moment, qu'elle ne devait pas l'aveu de sa mère a l'enthousiasme irréfléchi d'un élan , mais A la violence d'une nécessité qui la faisait sortir de sa loi de mystère.
Quelle pouvait être cette nécessité ?
Thétèse inquiète en chercha le mot dans chacune des expressions de sa mère.
—» Qoe nous reate-t-il a conclure de ce que je Yi^is de te révéler ?••• Brillante nature dont j'ai fayorisé les développements au lieu de les restreindre, ta sensibilité , ma fille, fera l'expérience de toutes les douleurs , car ton éducation ne Ta pas amortie. Mais, aussi, ton intelligence est forte ; j'ai dû la tremper de bonne heure contre la souffrance ; et , contrairement a oe système pusillanime qui retient les jeunes élans dans le silence et qni les émonde avec la serpe du mensonge , j'ai crn pouvoir mettre la chasteté de ta vie sous la protection de la lumière et de la vérité. Tu sais librement ce que des milliers de filles de ton âge feraient encore semblant de ne pas savoir* Le voile de l'hypocrisie ne s'est jamais abaissé sur ton visage ; et , quelles que soient lés émotions de ton âme , la franchise siégera toujours sur ta bouche pour les traduire. Thérèse , ma fille, seul trésor de fierté qui me reste dans le désastre de ma réputation perdue , ose donc envisager d'un regard ferme la destinée que je t'ai faite ! Expie mon malheur en étant plus malheureuse ifue moi. Si Dieu t'a comprise dans une répartition trop généreuse de ses dons, il faut cependant que ton intelligence sonne le tocsin ; il faut que tu prennes les armes contre ton âme pour en étoufifer les révoltes. Tremble de former le moindre vœu, qui^ dans une perspective hors de ta portée , te laisserait complaisamment voir un compagnon d'avenir
un ëtdbliMement dans le monde , une TériUible famille! Ta moarras sans appui; tu n'as pas plus d'avenir que de passé , tu n'as de droits à rien , tu n'es pas. Ce que les orages de ma rie t'ont dérobé, ni ruse , ni tentative , ne peuvent te le rendre. Tu croyais peut-être me voir an fond de Tabinie, et tu pleurais sur moi!... Pleure sur toi , Thérèse! un abime plus profond est ouvert sous tes pieds; et , prête à sourire à ta obute , la société serre ses rangs où tu ne saurais prendre place. L'amour ne t'est possible parmi nous qu'à la condition du mépris. Rien n'est légitime pour toi sur la terre ; et la morale des hommes , si tu cherchais a t'y soustraire en la bravant , te traiterait insolemment de fille perdue. Pourquoi donc m'a-t-il fallu dire le dernier mot de mon secret?... C'est parce que je tremblais , pauvre Thérèse !.. .
Un éclair brilla dans l'imagination de la créole. Deux révélations la frappaient à la fois. Elle en* trevit Etienne et le perdit. Ses yeux se fennèrent. Enfin , douloureux et malade , un sourire , qa'.une forte pression de main acccHupagna , souscrivit à la condamnation. .
— Rassurez-vous , ma mère ! répondit-elle d'une voix tremblante.
Et, baissant la tête sur les genoux d'Agathe, elle y soulagea son cœur par un déluge de larmes.
Pas un mot de plus ne fut dit.
Agathe , qui , par un arrêt de divorce , venait
d'ëckiirer et de disperser les rêves amoureux où se plongeait yaguement la pensée de sa fille, songea , dès'lors aux périls qui pouvaient résulter encore des Tisites et de la crédulité de Dutercy. Le matin même , Tempressé mari s'était hâté de iierrir d'intermédiaire officieux au mensonge de sa femme , en plaidant la cause d'un mariage entre Thérèse et I)elaberge?... Que pouvait dire Agathe à cet homme ? La désolée mère écouta sans rien promettre , et subit avec effroi le contre-coup de cette duplicité nouvelle. Pour désabuser Thérèse d'un reste d'espoir , Agathe pouvait sans doute la rendre jalouse , et disposer du funeste secret de Pauline et d'Etienne ] mais des scrupules d'honneur et sa tendresse de mère la désarmèrent de ce puissant moyen. C'était deux fois trop pour son courage. Et puis , peut-on disposer librement du secret des autres par cela seul qu'ils ne nous çn ont pas fait l'aveu?... Sa conscience y répugnait. D ailleurs elle se flattait que vis-a-vis de . Thérèse da moins , le seul aveu de ses propres douleurs porterait coup. . .
Et c'est ainsi que, dans notre milieu, du moment que l'âme s'en mêle , tous les calculs portent a faux. La bonne politique n'a pas d'âme , et c'est là sa gloire. Celui qui prétendait qu'entre deux personnes il se trouvait toujours un mensonge , ne faisait qu'exprimer la loi fatale delà vie privée.
Du jour que l'on a constaté cet effet , ne doit-on T. n. 14
pas chercher par tous les moyens à le détruire ea s'adressant à la cause ?• • •
Prenos garde I à la place de ce que tous allez détraîrè , que Toulei-Tous mettre ?<
£t imh bt» àmti*
« — Si j''éUif de Looit-Fhiliiipe, uno M» pour tmitM et à Teffet d^en finir aTeo le* gens qui trimbalent çà et là de« théorie* tosceptible* (à ce quUIs disent) de transfigurer soudainement et magnifiquement le monde, je rassemblerais mon conseil des ministres, et Je lai dirais :
a Hesssieurs, « Faifons la part de* aliénde dans le budget! oinq à u six millions par an ; et que Owen , Saint-Simon , a Coflssin et Fonrler, soient tour à tour mis en de- « meure de nous montrer de* écbantillons de leur « saToir-faire ; d^autant que ces gaillards-là oom-> « uieneent à se moquer de nous sur un ton dont le « publia ne Mit que penser; ni moi bob plue! Ce « quHl peut en arriver de pis, o^est que ce soit de « Targent Jeté par les fenêtres ; mais , dans ce grand « laboratoire de oasee-ooui, que Ton appelle Ut m France , on aurait mauTaise grAoe à regarder de « trop près sur ce chapitre. Donnons i la France le « apaotacle des théories en aotion. Ce ne tera pour H le pays, après tAut, que la dépense d^un billet de <« parterre au théâtre des Yariétés. »
taiU DB GlBABBlB.
' Si Ton n'attache d'importance aox ëvënementa de ce monde que lorqu'ils se produisent yiotem" ment en relief, sans doute', à cela près des non* ▼elles que Ton reçut de la colonie deVal d' Armonne
— IM -
dans le courant du mou de fëvrier , ce chapitre inanqnera d'intérêt pour le lecteur. Mais si, comme nous , lelectear ne voit tout au pins dans les événements que Texplosion matérielle des drames inyisibles qaî se sont lentement élaborés dans le mystère des âmes , étincelle qui se dégage de Jenr contact en allumant des incendies , peut-être nous saura-t-il gré de le faire pénétrer dans ce dédale secret dont la psychologie tient de fil d'Ariane.
En apparence l'union la plus cordiale régnait dans les soirées de S*-Maurice ; et, groupés autour de Pauline, après les occupations diverses de la journée , les amis se retrouvaient ensemble avec toutes les formes de l'intimité la plus parfaite. La lecture des journaux et les débats que la politique mettait sur le tapis avançaient peu la conversion de Léonard qui, tout en avouant les victoires qu'Etienne remportait sur sa polémique républicaine ; n'en revenait pas moins de plus belle sur le terrain, tactique qui semblait être le ressort et la tendance obstinée de son génie. Quelquefois sous le coup d'un mot dont on le tenait pour foudroyé , le lieutenant, par une diversion passablement impertinente , sortait sa flûte d'un étui et proposait l'organisation d'un concert; Dutercy courait à son violon , Thérèse an piano , les voix se mariaient en chœur , et Delaberge souriait en attendant la riposte qui ne manquait jamais de suspendre à
l^improTiste le charivari musical ; coup de canon d'une reprise d'hostilités plus ardentes. Georges trouvait ceci malséant et querellait Léonard , qui , de la sorte, entretenait son tempérament batailleur et parait a la rouille du repos, grâce à cette gymnastique de la parole où l'innocent fleuret de l'épigramme ne s'exerçait après tout que sur le terrain des amours-propres. Rarement on se retirait avant deux heures du matin. Sauf la partie officielle des lettres de Raymond, qu'Irabert venait lire en petit (K>mité , lettres qui tour à tour annonçaient le prochain retour de l'absent , ou prétextaient d'ajournements nouveaux , la vie s'écoulait d'un courant uniforme. Etienne et Léonard s'échappaient souvent pour se rendre à Lyon. Leur fraternité, qui se resserrait de jour en jour , rassurait Pauline contre les suppositions que ces échappées favorisaient. Si des mécontents se présentaient en foule autour de Léonard , sa fougueuse popularité trouvait un contre-poids dans la verve du jeune médecin. L'ébullition politique était alors à son maximum d'énergie. Dans le peuple, comme dans le pouvoir, on se comptait, avec sa population brave et ses archives de résistance. Lyon offrait un champ de bataille aux opinions les plus hostiles. Dans les rangs des ouvriers, Delaberge avait sa olientelle prête à l'écouter comme à le suivre , car on se souvenait d'avoir rencontré l'élève de THôtel-Dieu dans les conflits qui suivirentla révolution de 1 880, partout enfin où
le péril appelaîttes tecours. On connaissait son àme et son dëToaement; on. croyait à ses lumières. Les plus pauvres familles lyonnaises auraient avec lui rompu leur pain. Entre Léonard et Delaberge, on hésitait. Aux yeux des elairvoyants tout présageait un conflit. On se disait à la vérité qae ce conflit verserait infailliblement en pure perte un sang précieux entre la borne et le ruisseau^ mais, dans rincertitude , et faute de direction ferme, les ressentiments remportent ; et Delaberge, dont on se plaisait d'ailleurs à reconnaître les excellentes intimtions , n'opposait que de stériles paroles à ces énergies déprisonnées qui voulaient agir. On le mettait à même , mais il fallait franchir un cercle de prédications vaines. Sa bonne foi se désolait de son propre néant.
Mais revenons à Saint-Maurice.
Montel s'était réinstallé dans les bonnes grâces de Georges , tant en l'associant à des spéculations d'agiot , qu'en faisant avorter par quelques démarches l'éclat d'une assez sotte aventure , à la suite de laquelle l'égrillarde nièce de Perrin, malmenée et souffletée par son oncle , avait dû quitter l'auberge et le pays. Georges s'expliquait à merveille que sa femme était la principale raison de l'afieetion dévouée que Montel avait pour lui. Mais ce diable d'hpmme l'ensorcelait , et c'est le moins après tout que les .gens aient un motif pour nous obliger. Du reste , il ne le perdait pas de vue.
Cet espionnage n'inquiétait pas BfonteL Ciroonspect aTeo Léonard par cela seul qne oelni^i ne Ini témoignait pas la moindre méfiance, bonhomie qui servait infailliblement de voile à des arrièrepensées, s'il évitait de croiser avec celui-ci le fleuret de la polémique, il frondait sans trop de scrupules les idées d'ttienne qu'il avait d'ailleurs la vertu de rendre humoriste. Montel jetait le matérialisme de ses idées positives à travers les rêveries de spiritualisme qui lui trahissaient l'état du cœur de notre jeune médecin. Limier prudent qui ne perdait pas la traee, et préparait à tout hasard le triomphe de ses vues en spéculant sur le temps et la patience , Montel , grâce au ton mordant qu'il savait laisser dominer à propos dans quelques inflexions de sa voix, surtout lorsque la causerie déployait son vol dans les régions de flamme que les amoureux chérissent , entraînait presque toujours Pauline sous ses drapeaux. Non que Pauline ne fàt en secret pour Delaberge ; mais parce qu'alarmée de la finesse de certaines remarques , elle pensait donner le change à Montel en l'approuvant. Plus d'une fois elle s'embarrassa dans ses filets timides. Delaberge faisait alors le mécontent , et Montel se montrait plus brave. Plus celui-ci se rencontrait dans l'approbation de Pauline , plus il récapitulait de raisons pour douter qu'elle fût sincère* Quand une femme a de la sécheresse dans'ses discours , elle est la dernière de son sexe ou la
— les —
plus fausse. Montel estimait trop Pauline pour admettre qu'elle fût de son avis. Plein de rësenre du reste dans la tournure afifable et polie de cette tactique , s'il n'entrait pas directement en hostilité contre un sentiment dont tout lui réyélait en elle le développement furtif , c'était pour laisser apercevoir qu'il se résignait à ne prétendre qu'aux palmes du lendemain; position insolente et fort avantageuse , qui tient une femme sur le qui-vive, alors qu'elle se sent à jour par une issue de sa vie, et cherche à ruser la jalousie d'un espion. L'espion n'est quelquefois pas le plus mal partagé ! Montel prenait ainsi ses épingles de céladoniste : indemnité telle quelle pour les infériorités bien senties de son rôle. La jalousie de Montel avait enfin plus de tenue que celle d'un mari. Le tour vif et léger qu'il donnait a l'expression de ses douleurs , en ajoutant à la liste des épreuves imposées par les lois de la chevalerie, la mortification d'avoir à se rabattre sur les seconds rangs après s'être d'abord mis sur les premiers ; cette philosophie mêlée de je ne sais quel dépit mutin , démontrait à Pauline qu'un Argus de si bonne composition ne tirerait parti de ses avantages que lorsqu'on fournirait à sa pénétration de nouveaux sujets d'exercice , et , la plupart du temps , Pauline se proposait sincèrement de ne pas les lui donner. Montel , en se rési* gnant à servir de paratonnerre aux suspiciona de Georges, avait grand soin de laisser trainer des
preuyes de cette résignation. Il entrait dans les ealcals de Pauline d*one manière fatigante ponr elle. — Quand donc me détesterez-vou» ? lui disait-il quelquefois; je ferais tous les sacrifices pour devenir votre victime de prédilection !•• Ainsi le secret d'une femme ne peut jamais en être un pour tout le monde , et même au bout d'un temps c'est le secret universel. Conjecturez au hasard; et s'il arrive que vous tombiez juste, avec un peu de persévérance vous saurez tout. Montel n'avait ^ue cette recette-là.
Mais ce n'était point de ce coté que Pauline avait à redouter les plus difficiles atteintes , ni du côté de son frère , ni de la part de son mari, froids météores de ce tourbillon. Dans l'ordre des sujétions dont elle essayait de secouf r le joug, Etienne lui-même, en dépit de l'intelligence qu'il avait au fond de son âme de femme, ne tenait, à parler net, que le troisième rang. Madame Raymond , au contraire, était devenue pour Pauline le dogme incamé de la considération publique, et dans Thér^e, elle pressentait confusément une rivale. Aussi, dans la pensée de madame Dutercy , ces aumônes d'entre> vues éphémères et souffrantes que l'amour mendie sans cesse et dont il ne se rassasie jamais , devaient se subordonner aux alari];ie8 que la tante de Thérèse en pourrait prendre dans l'intérêt de sa nièce. Georges en effet, sortant, comme on l'a vu, de son caractère; avait pris Tinitiativei et moitié
par conviction, moitié par politique, lancé le conseil officieux d'an mariage; mais comme, sans plna d'explication, madame Raymond avait exigé que l'on gardât sur ce chapitre le plus profond silence, Pauline, mise par son mari dans le secret de cette réserve , et surprise que l'on ne procédât pas à des éclaircissements dont l'issue l'aurait plongée dans des perplexités nouvelles, tremblait surtout de favoriser le moindre soupçon. Elle tomba dans la faute commune â ceux qui mentent, elle commit deux fautes à la fois. La ]()remière faute fut de se glisser par degrés dans le cœur de Thérèse, qui, n'osant affliger sa mère en étudiant son propre cœur avec elle , crut pouvoir s'abandonner aux consolations d'une amie, mais, sur la pente où l'entrainèrent ses aveux, ne voulut toutefois justifier les raisons de son renoncement â tout espoir que par un obstiné silence et des pressions de main désespérées. Pauline se brûlait â la flamme en l'attisant. Elle s'efforçait de pénétrer un mystère dans la réticence de Thérèse; et comme , une fois sur le qui-vive, notre personnalité se cherche et croit se reconnaitre partout , ce mystère la mit en campagne. Ce fut sa seconde faute. Pour détourner Agathe , que cette tactique eonfidentielle fourvoya d'ailleurs pendant quelques jours, elle mit en usage le machiavélisme ingénieux et frivole par lequel toute femme , qui se sent mal équilibrée dans Fesprit de ceux qui l'en-
tooreat, finit toujours par donner Tëveil à leur» soupçons f et même les fortifie par la crainte de ne jamais assez faire pour les dissiper. S'il est un mau- Yaia moyen d'agir sur la conviction des gens, c'est particulièrement lorsque l'on prétend leur fermer la bouche I Entre le trop et le trop peu , la mesura est délicate. Les empressements de Montel, qui la blessaient, disait-elle, au point d'en être à demander a madame Raymond des conseils sur les moyens de remettre tet indiscret à sa place ; des éloges à la Florian, incroyables à force d'hyperboles , sur l'exquise bonté de son mari, et sur ce que Georges ne trouyait pas en elle une ingrate ; quelques in-^ sinoations boudeuses contre l'importunité de ce M. Delaberge, qui, sans règle et sans mesure, Tenait se jeter à la traverse des moindres entretiens ; indiscrétion que, suivant elle, il fallait enfin lui donner à comprendre; une appréciation beaucoup trop ardente de l'amitié qui lui parlait de plus en plus en faveur de sa Thérèse ; Pauline mit tout en usage ; croisant avec délicatesse et a Tinfini ces mille et un légers fils l'un sur l'antre, comme un réseau dont la trame devait se renforcer imperceptiblement de jour en jour, et tôt ou tard, permettre à Pauline, lorsqu'elle aurait suffisamment épaissi le bandeau, d'être le mentor d'un aveugle qui n'oserait plus s'aventurer qu'en la prenant pour guide. A force de polir et de travailler sa fable, Pauline la réduisit au mensonge*
Agathe la forçait à la yolubîlitë par le sOence « piëge où Von prend tous les menteurs , parce qu'ik redoublent de paroles pour ne pas laisser à la réflexion mise en déroute le temps de se reconnais tre. Aussi, saisit-elle bientôt le bruit de cette sourdine mystérieuse de la voix , ces élans empressés et lourds qui vacillent au choc de la moindre étourderie; ces échos d'une parole déjà dite et redite, qui revient par intervalles, traçant ainsi la ligne la plus ostensible vers les objets que Ton a rintention de nous dérober. Bientôt, à Taide de ce vocabulaire cabalistique , Agathe put traduire le mot à mpt de la pensée de Pauline , et juger des combats et des ravages qui se passaient au fond de cette âme. L'agitation se décelait dans la rapidité des mots. Le nom qu'elle évitait se retrouvait partout; et, par la fougue de ses gaietés, on pouvait apprécier la mesure de ses souffrances. La tournure aphoris tique de ses remarques sur telle ou telle manière d'agir en certaines occasions, et les maximes de blâme qu'elle dépensait avec une affectation maladroite , l'asseyaient à chaque instant sur la sellette quand elle s'était fatiguée par mille et mille détours qui la ramenaient toujours au même but. A moins de ne ^iie que des riens, du moment que l'on parle on explique son silence , et cela nous apprend la cause da vide qui règne dans les discours de la plupart des femmes^ Leur volubilité n'est que de la discrétion.
Agatb'e } qui par sa propre expérience, avait àp« pris à soulever le masque de Topinion publique, et à le lui briser sur le visage , gémit plus d'une fois de voir Pauline s'abandonner à des génuflexions làcbes aux pieds de la triste femme qui pouvait lui dire : — A qui vous adressez-vous pour cela?...
De pareilles scènes se renouvellent à cbaque moment dans le monde. Nulle politique n'est plus éventée, et ne se reproduit plus souvent. Telle plonge bravement un doigt dans la blessure , qui met sa gloire à ne pas en manifester de souffrance. A la faveur d'un jargon de vertu , chacun passe sa vie à calomnier sa propre conduite; on se dit bravement son fait pour donner à croire qu'il n'en est rien; mais tant de fanfaronnades nous dénoncent. Ce ne serait pas trop d'un mois pour tenir compte de tous les mensonges qu'une femme fait dans un jour.
Si quelque femme civilisée lit ce passage à son mari, elle y joindra le mensonge de lui jurer que cela n'est pas vrai.
Sortie de ce supplice, Pauline rentrait dans un
autre. D'une hardiesse à faire trembler Etienne,
ou d'une pusillanimité, qui le faisait rougir, plus
avide que lui mille fois de ces échappées qui les
rendaient un instant l'un à l'autre^ espèce de bons
à vue que le désir, quand il ne se possède plus ,
tire à toutes volées sur le hasard , circonstances ^. II. 15
saisies oomme un éclair pour l'échange d'un baiser fnrtif dont on remporte la fièTre en se séparant avec précipitation , elle favorisait à l'improyiste ces rapprocbements dérobés , on s'y refnsait avec une impitoyable rigueur dn moment que les regards d'Etienne les sollicitaient avec frénésie. Le tumulte de leurs sens éclatait dans le bouleversement de leurs visages. Une lutte s'était engagée. Delaberge n'en était plus déjà à cet héroïsme, qoi, naguère, avait prémédité résolument de se créer des obstacles par une confidence à Léonard ; et ce changement devait arriver; car, après l'éclat des aveux, si l'on ne rompt pas, l'espoir s^exalte et persbte. Un vertige mutuel plonge les âmes dans la plus perfide mollesse ; on ne sait plus se fuir, on se recherche , la volonté n'a pas de verve, et la fièvre des désirs triomphe par degrés de la fièvre des remords. Un cercle de flamme les enveloppait dans le péril. Tout portait ombrage à Delaberge; et Mon tel , et Dutercy même! ... Montel, en raison de l'ascendant qu'un esprit railleur pouvait exer^ cer sur des pusillanimités de femme; Dutercy, parce que, avec un empressement dans lequel Etienne croyait discerner tour à tour le projet de chercher un refuge dans le foyer domestique , ou le dessein formé d'humilier et de déses{>érer ua amant , Pauline accablait quelquefois Gcforges de ses caresses. Accabler est le mot. Habile à cher* cher la solitude en sepenchant au bras de Georges
tant qae les re^rds d'Etienne pouTaient la tuiTre» elle se plaisait a jouer avec des charbons ardents ; die attisait des irritations jalouses^ au hasard d'en porter la peine. Etienne comprenait à merveille que Georges ne devait qu'à la présence d'un tiers soumis a la flagellation dà contraste, ces bonnes fortunes insolentes dont l'étalage ne renfermait qu'un défi. Le ridicule de sa position lui défen<* dait de se plaindre. Etienne essayait alors de se maîtriser ; il se retranchait dans l'affectation de la plus profonde indifférence , ou s'éloignait , le dé* dain sur ses lèvres ^ certain qu'après sa diapa^ rition, ce mensonge cesserait de lui-même; et c'était vrai. Toutefois les récidives de cet outrage faisaient naître ses spasmes de colère, et les moindres embrassements de Georges et de Pauline le eriblaient d'autant de coups de poignard. Émerveillé de la recrudescence amoureuse , le pauvre Georges voulait prendre sur lui de se maintenir au niveau de l'affection de sa femme; maisrisi* blement il fléchissait sous le fardeau. Volontiers , il eût pris un ton de moraliste pour mettre un frein à ces enfantillages. Il se vit plus d'une fois à la veille de prier Pauline de ne pas l'aimer comme cela. Tout en laissant voir qu'il en était fier, il aurait demandé grâce. Un mari ne sait guère tout ce qu'il doit aux amants de sa femme. L'idée vint une fois à Delaberge que ce système d'agaceries dontil frémissait comme d'une insulte à ses droits.
le raillait indirectement de son défont d'intelligenoe, et qne sa chasteté, divinisée chaque joor par celle qui s'y confiait avec tant d'exaltation, lui valait en dernière analyse ces regards et ces mar* qnes de mépris que toute femme, disposée à triompher de sa propre défaite , mais sortie saine et sauve des combats où l'entraine une arrière-pensée, lance au poursuivant timide qui ne l'a ni devinée ni vaincue ; mais il fit promptement justice de ce doute , car il en eût rougi pour l'un et l'antre. Pas un seul instant le soupçon ne s'éleva dans son esprit que Pauline , exaspérée par les privautés bénévoles que la franchise et l'amitié se permettent habituellement sans scrupule, prenait ainsi des indemnités de vengeance contre les témoignages d'affection fraternelle qu'il prodiguait à la créole. Et , cependant lorsque Pauline les avisait ensemble , elle jouait la discrétion par sa hâte à leur laisser le champ libre, en se rej^renant comme d*une étourderie. Elle accusait Etienne de vouloir mettre à profit, par une ingénuité de commande et des questions de mauvaise foi, l'impuissance où naturellement elle se trouvait de s'expliquer sur les causes de ce manège. Trop fréquemment madame Dutercy fat prise au piège de ses revanches ; et , dans cette situation d'esprit , qui parmi nous est celle de tant de femmes , où leur conscience se fait un crime des plus légères faveurs que l'amour leur dénsbe^ tandis qu'elles
— lié —
subissent comme une flétrissure les servitudes du dcToir, si Téveil impérieux de ses sens lui suggéra de les dompter en n'opposant aucune résistance aux désirs de Georges , délivrée de ce mensonge , elle tombait au plus bas vis-à-vis d'elle-même, pnisqu'aussi bien la passion triomphait de ces décevants artifices dont l'humiliation lui restait. On sort heureuse et fière des bras de celui que l'on aime, et l'amour seul a le privilège de réj^ondre à l'amour; au feu de ses voluptés, l'àme s'épure alors de ce qu'elle abandonne au matérialisme des sens ; elle exhale dans nne brillante mélancolie la reconnaissance d'un bonheur dont elle ne respire que les parfums ;. mais si l'on espère donner le change à ce charme par quelque substitution que ce soit , on se trompe et l'on se déprave. En dehors de l'alliance de l'àme, la fureur des sens n'est plus pour nous que de la débauche. Pour s'y tromper, Pauline aimait trop Etienne. En voulant éteindre ses désirs , elle se précipitait dans tous les remords ; et Delaberge portait la peine de ces. mécomptes qui ne permettaient plus un seul instant à Pauline de vivre sans songer à lui. D'autant plus jalouse qu'elle s'adressait mille reproches, et que ^ jugeant de tous les hommes d'après Georges , elle les croyait plus volontiers inquiets du plaisir que de l'amour, d'étranges fantaisies , dont elle ne faisait un instant justice que pour s'y livrer avec plus de fougue, l'entrainaient à.ris-
qaer des comparaisons entre elle et Thérèse ; et , certainement, dans les mystères de la petite salle de bain de Saint-Maurice , un peiïitre aurait pris | modèle sur les traits et les regards de Pauline, s'il arait eu le projet de nous représenter Diane ap-* pelant ses nymphes à se baigner comme elle, pour éclaircir un doute injurieux sur Galisto. Notre créole pour s'y refuser n'avait pas les scrupules de la £lle de Lycaon, Aussi livrait-elle ingénument à la curiosité d'une rivale les richesses de ses formes jeunes et souples ; mais la naïveté même de Thérèse ne rassurait aucunement Pauline; car, d'après la certitude de sa dissimulation personnelle , madame Dutercy se disait que le naturel chez une femme devait être le comble dé l'art et le plus habile de tous les mensonges. Une fois dans les malentendus, on n'en sort pas. Que de douleurs après cela, que de larmes quand elle se sentait à faux dans sa propre estime. On prétend que les femmes ont fait les mœurs ! Assurément , si , ' dans cette œuvre , elles ont usé de tout leur pouvoir, elles en auraient dû faire un meilleur emploi pour elle et pour nous. Contraste curieux! chez un peuple où l'on proclame en chaire que la religion c'est l'amour, elles rougissent moins de leurs colères que de leurs faiblesses , et sont pluB libres mille fois de haïr que d'aimer. Le respect humain les rend féroces , et leur politique pour se tenir à l'abri du doute , consiste à nous prodi-
guer leê outrages. Sous un point de vue, Texaspëration d'Etienne, quand il se voit sous le coup du mépris et des animosités de Pauline , était plus à craindre dans un cercle que dans un tête-à-tète ; emporté par son idée fixe , il se livrait , et , pour le rappeler à la prudence, Pauline redeyenait imprudente. Ainsi , dans le cours d'une soirée, où la glace de leur maintien yoilait pour les amis rassemblés autour d'eux une de ces hostilités sourdes, plus frappantes de jour en jour, elle se précipita sur lui pour lancer au loin un canif dont il mordait la lame avec fureur ; et madame Raymond mit sur le compte de la simple vue du sang qui tachait la main d'Etienne la violence de cet élan, auquel le sien fit à l'instant même diversion. Mais sous un point de vue tout opposé, les réconciliations pouvaient abuser Pauline elle-même , et l'alarme qu'elle prenait de ses propres désirs lui dictait alors contre Etienne des accusations de ruse et de calcul dont il ne se justifiait que par des emportements ; car il s'égarait en suppositions gratuites pour concevoir la raison des violences de Pauline.
Etienne était peu de son siècle , à coup sûr , et bien novice en amour , puisqu'il s'interrogeait sans avoir à se répondre sur ces éclairs ardents qui jaillissaient des yeux de madame Dutercy lorsqu'il se montrait à l'iraproviste au miUeu des conf^ences où Thérèse en larmes épanchait ses avœux
dans le sein de sa bonne amie. L^instant d'après , se prenant à réfuter ses doutes , Pauline coupait court aux éclaircissements exigés , tant par les révoltes de sa fierté contre la seule pensée de toute concurrence arec une autre femme , que par la crainte de laisser entrevoir à la victime de ses rigueurs une âme à laquelle Delaberge aurait po demander et porter des consolations. Par une méprise que justifie suffisamment Fobscénité de nos mœurs sans amour , où la prostitution se pare de tous les mérites du devoir en s'enveloppant des voiles du mariage , Pauline , qui se fût indignée d'une pareille conjecture a son égard , présumait toujours que Thérèse pourrait devenir facilement sa rivale et dédommager Delaberge. Entre Pauline et Delaberge commença donc ce travail de Pénélope , où , tour à tour , amants et bourreaux , rarement d'accord , lui, pâle et tremblant quand elle était superbe d'ironie , elle , suppliante et désolée quand il se drapait de sa colère , ils en vinrent à se baïr de tout l'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre , et , mot par mot , avec un acharnement incroyable , à se lancer autant de blessures qu'ils auraient désiré se prodiguer de caresses. C'était un duel espagnol , à coups de couteau -, puis , les réconciliations et les ruptures , une existence hors des gonds , tons les projets de séparation dont chacun d'eux prétendait avec fureur que l'autre seul aurait l'odieux courage , et de
froides susceptibilités mêlées de politesse et de moTgiie , alors même qu'ils n'avaient pas de témoins. Au milieu d'un échange d'irritations , Delaberge cherchait-il à s'esquiver brusquement pour que l'on ne fit pas de conjectures à propos de leur étemel téte-a-tête , Pauline le clouait sur place avec un regard impérieux ; et , par cette merveilleuse présence d'esprit dont la coutume de l'esclavage a développé le génie chez les femmes , elle savait donner tout aussitôt à l'entretien un caractère étrange d'enjouement et de verve, dime prélevée par la politique sur les angoisses qui lui déchiraient le cœur ; sauf, dès qu'on les avait quittés , à s'écrier en se tordant les mains :
— Tous voyez bien , Etienne , que je n'ai pas cessé d'être votre complice !... A l'insu des âmes les plus sincères , les explications dégénèrent en système 9 et les amants ne se font jamais faute de leur fournir de nombreux prétextes. Un jour que Delaberge se plaignait amèrement de sa destinée , Pauline écoutait en silence : — Et vous vous taisez ! lui dit-il enfin avec un accent de reproche*
— Nous parlions ensemble! lui répondit-elle toute en larmes. Dans l'émotion qui résulta de cet élan Pauline ne parvint à se soustraire à la reconnaissance passionnée du malheureux qu'en se précipitant elle-même à ses genoux ; furtifs éclairs d'ivresse dans les ténèbres qui les enveloppaient ; tortures dont le souvenir est à la fois le charme et
la plaie de notre mémoire. Dans ce chaof de douleurs , l'âme s'irrite , et nos énergies tournent contre nous. L'amour , qui pourrait nous inspirer de la force et de la puissance , n'est pins qu'un tourmenteur sans pitié. Déshéritées de ce qui leur était dû, les âmes se dépravent en combattant, et les essors que l'on ne peut abandonner à leur loi se gaspillent dans le désordre. Aussi, chaque victoire contre nos destinées ébranle profondément nos caractères, et nous ne semblons plus être les mêmes après les crises de ces réroludons. La malignité de Pauline autrefois inoffensÎTe, blessait maintenant tout le monde. Delaberge devenait de plus en plus farouche. Le méchant n'est qu'un être contrarié. Les répercussions de leurs souffrances rebondissaient sur la vie de leur cer* cle. Agathe et Montel, qui s'en rendaient parfaitement compte, se rencontrèrent plus d'une fois dans une tactique de complicité pour absorber ces éclats dans les distractions de l'intimité gé* nérale ; mais ils comprirent en même temps qu'ils ne s'expliqueraient ni l'un ni l'autre sur le hasard de cette intelligence. 11 fallait la mélancolie de Thérèse toujours empressée de rassurer sa mère avec un sourire ; il fallait le rêve républicain de Léonard , rêve qu'il poursuivait sous ,une apparence frivole , et l'inanité du cerveau de Georges pour ne pas être au fait de la raison qui déchaînait ces bourrasques au-dessos de leurs têtes, et
que Datercy , par allusion aux brusqueries de la température , appelait en riant les giboulées de Pauline.
Ce pauvre Georges en causait quelquefois avec Montel , que , bon gré mal gré , dans cette intention, il faisait descendre au billard. Entre ces deux influences , dont la lutte se jouait de lui , Georges subissait les secousses de l'électricité, sans pouvoir indiquer en. quel endroit il éprouvait des crampes. Il avait la meilleure envie de souffrir tout bonnement , mais il ne l'osait , ne se connaissant aucun motif pour cela. Il faisait d'inouïs efforts pour voir clair ,.et , tout aussitôt, il en faisait d'autres pour ne plus voir , car je ne sais quel cauchemar se campait à califourchon sur sa poitrine. Dans une pareille situation d'esprit et pour peu que l'on ait quelque vocation , on devient facilement un imbécile. Ces douleurs à l'état latent , ces mouches qui lui bourdonnaient dans le cerveau , ces spectres solaires dont il était obsédé , lui donnaient quelquefois le plus hébété de tous les maintiens. Sa tête en travail aurait eu besoin d'un coup de hache. Il y suivait des lueurs étranges , de même que l'on cherche à fixer ces milliers de points lumineux , nébuleuses de Finfiniment petit , qui flambent et se croisent dans le vague de l'air lorsque l'on fixe a^ec ténacité )e bleu du firmament. Volontiers il aurait dit à Montel : — Fais^moi donc le plaisir de me dire ce que
j^i!... Mais ainsi qae toas les prédestinés delà ▼ie matérielle, dont l'intelligence manqae de lumière et d'élan pour se donner de l'horizou dans leur vol , il se contentait de se retourner sur le fagot d'épines de son bonheur domestique ; système qui le soulageait et le mettait en sang d'un autre côté. Georges n'avait garde de comprendre qu'il ne se comprenait point ! ce qui l'aidait à conserrerie noble aplomb de son amour-propre bourgeois , et la plus divertissante certitude de sa dignité personnelle ; tic particulier de tous les gens qui sont bêtes à manger du foin* Comme il n'est si mince pantin qui ne fasse mouvoir à son tour ses marionnettes, et que le proverbe des ricochets est ce qu'il y a de plus mathématiquement démontré , le cher homme grondait ses domestiques du matin au soir*; sur les talons de Montel , qui l'entrainait pour se venger de ses espionnages , il courait à Lyon bouleverser les embellissements que l'on faisait à son hôtel ; il mettait enfin sur les dents la race entière des subalternes par des contradictions sans nombre, et finissait par s'émerveiller 9 en leur faisant commettre bévues sur bévues 9 qu'il y eût tant de bûches dans un siècle de progrès et de lumières. Dutercy croyait aux lumières ; aux siennes surtout.
Dans les lymbesde ce qui lui tenait lieu d'esprit, une circonstance redoublait l'inclination dont il s'était tout à coup pris pour Delaberge. Si, pour
nulle raisons, Delaberge le dominait, tant à oause de ce qu'il avait bridé les ressentiments de Maria , que pour les services rendns à Léonard , services dont Georges croyait lai devoir quelque reccmnaissanœ , le projet de rendre au jeune médecin le plus signalé de tous les services , en le mariant à la créole, travaillait surtout le mari de Pauline. Madame Raymond paraissait de plus en plus excédée de ce que son cher voisin revenait à la charge sur ses confidences à Tégard de Thérèse; mais , comme le voisin partait avec bravoure d'une première gaucherie, ses balourdises devenaient sublimes à force de logique. On tire des prodiges d'une stupidité quand on s'y met. Georges ne voyait d'obstacle à cette union , qu'il désirait de tout son cœur , que dans les préjugés d'aristocratie de la famille Raymond. En dépit de l'obscurité que l'on cherche, le parfum des manières trahit , dans quelque cercle que ce soit, le rang que l'on devrait occuper dans le monde. Par la gène où ces manières le mettaient , Dutercy flairait une vérité qui le mettait à même d'une concluaion ridicule.
— Qu'ils y prennent garde ! disait-il à sa.
femme. Us sont avertis , je me lave les mains de tout ce qui peut en résulter !.... Mais , quand ils descendraient d'une race antérieure au premier homme , il me semble qne Delaberge vaut bien lenrfiUe!
MBHSOHGB. T. II. 16
L*instinct poussait Georges à se débarrasser d'Etienne. Son idolâtrie pour loi n'était que cela, n lui lançait des petits coups d'œil signiâcatifs da côté de Thérèse ; mais le regard étonné d'Etienne, qui n'y comprenait rien , faisait croire à Geoi^fes que Ton jouait au plus fin pour moraliser sa "pénétration et le contraindre à plus de réserve.
Il se résuma dans la conviction que la partie entre les jeunes gens devait être parfaitement liée, et que le froid de leur contenance cachait quelr que parti pris. Le proverbe de l'eau qui dort lui revint en mémoire ; il donna tête baissée dans le proverbe. Il se constitua même l'espion de Thérèse dans l'intérêt de sa femme , et traduisit avec un aplomb officiel toutes les vraisemblances qui cadrèrent avec ses conjectures. Pauline présuma plus d'une fois que son mari continuait à mentir sincèrement sous sa dictée. Dans cet imbroglio, elle perdait la tête , tandis que son cher êpoja voyageait de sottise en sottise.
Et Thérèse?...
Thérèse existait dans cet essor fébrile de la passion qui s'affermit vis-à-vis d'elle-même, pour aviser ensuite à. se combattre ; phase d'existence pendant laquelle l'imagination qui se prépare à se courber sous le fardeau de sa croix , traverse d'abord avec la violence de l'aérostat le monde enchanté qu'il ne lui sera pas permis d'élire pour aa demeure , et dont elle contemple avidement
les richesses pour vivre an moins des souvenirs de ce qu'elle aura perdu ; parcours mélancolique analo^e à celui de l'exilé que la proscription met au ban de sa patrie , et qui plonge un humide et long regard dans les campagnes de l'horizon maternel , tandis que la maréchaussée l'entraîne rapidement vers la frontière. Qui nous dira ses pieux larcins aux fatalités de la résignation , et les voluptés que l'on dérobe à la contrainte , et TÉden mystérieux que la passion , toujours ardente à protester en faveur de son droit lorsque le mond« entier le lui conteste , réalisait dans le cerveau de la jolie créole!... Bien souvent, froide en apparence comme les statues éparpillées sous les allées de tilleuls sans feuillage^ Thérèse s'oubliait à la poursuite de sa chimère ; et les pieds dans la neige , les cheveux brillantésj>ar les paillettes du givre, surprise par le contact des mains glacées de sa mère , elle répondait par un sourire à des regards qui l'interrogeaient avec inquiétude. Trop religieuse pour que le moindre reproche germât dans sa pensée contre la conscience de qui que ce fût , Thérèse ne redoutait ni ces surprises ni ces regards. Martyrs qui réunissent tous les amours dans leur amour ^ ces sortes d'âmes ne savent pas rejeter sûr ceux qui souffrent la responsabilité de leurs doideurs.
Centre et foyer des émotions douloureuses qui rayonnaient â leur tour vers lui , Delaberge , au
0iiUett de ce groupe de martyres , sonflBrait à lui seal autant que chacun de ceux dont il était la plaie. Tout son avenir se résumait dans une idée, n n'avait pas plus la puissance de s'en distraire que l'espoir d'échapper à la fascination dont il éprouvait le vertige. Dans l'existence des hommes pour lesquels la liberté n'est pas un vain mot, mais l'aspiration religieuse à tous les développements de notre nature , leur culte pour ce dogme neutralise tous les élans d'amour. Les femmes de nos sociétés fardées et fausses , dont le wm veut dire oui, qui résistent pour qu'on les dompte , et se réservent en succombant une explication mensongère a leur chute , ont besoin surtout qu'on les devine. Le code qui les régit leur défend d'aimer, tout en leur fiaisant une loi de nous conquérir; aussi ^ dans ce défilé périlleux, dont quelquesunes voudraient sortir avec les honneurs de la guerre , font-elles de l'amour une énigme que U passion s'épuise à pénétrer. Un pacte loyal et franc leur semblerait une honte ; elles consentiraient plutôt à se laisser prendre dans on piège. Plus on a de sincérité, moins on a de chances avec ^es ; et ce que ces misérables femmes ont le front de nommer leur vertu ne leur appartient que par la timidité des amants qui les chérissent. Pour obtenir leur consentement, on doit aider a la lettre des refus.Bonheur faux, et que ternissent de fausses larmes!... Delaberge se serait avec mépris dé-
tourne de ce boubear^. Nous mentirions en affirmant que Pauline» fille de ce siècle de corrnption, n'en eût pas les préjugés et les ruses; mais elle s'épurait à la 0amme de Delaberge ; l'amour de cet homme l'ennoblissait dans sa propre estime, et le besoin de s'honorer près de lui l'excitait comme en dépit d'elle à la résistance. Elle aurait montré moins de vertu , s^il avait eu moins de loyauté. I>elaberge ne songeait pas à remporter une yic* toire ; il ne voulait tenir son bonheur que de la dignité d'un consentement.
Nos honnêtes gens du jour trouTcront que no* tre jeune médecin était un homme bien ridicule. Cette concessi<m , nous ne pouvons la leur faire. On n'est pas libre d'être un roué ; la diversité des caractères est une loi. L'éducation révolte ou dé* veloppe les caractères, elle ne peut rien sur. leur flèye ; il fi^ut que cette sève ait son cours.
Dans les précédents de la vie d'Etienne , on re* trouverait quelques traces de sa loyauté roma* nesque.
Isolé de bonne heure par la dispersion d'une Camille dont les caractères de poudre avaient pris flamme au choc des éléments de notre milieu factice, les premières amitiés de sa jeunesse et les candides ambitions de son adolescence étaient v^mes se heurter contre ce morcellement ruineux de toutes choses où les plus nobles énergies s'en* gloutÎMent , après s'être disséminées et dépensées
en Tâins efforts. — Toujours le même torrent qui roule en dëyastant ses digues , et charrie de non- Toaux ravages Ters un gouffre toujours ouvert! -— Glacé par le frisson de Tisolement, Delaberge avait ressenti cette étreinte qui nous concentre dans notre personnalité , de même que dans une prison , au milieu de ce tournoiement d'intérêts hostiles et de conflits désespérés qui fait que la vie universelle se déploie autour de nous comme le spectacle d'un chaos tourmenté par un mauvais génie. Lorsque l'on ne tient aux réalités que par la seule conscience de son être , et que l'on doute de tout le reste, Vâme étouffe sous le poids d'une obsession étrange , l'enthousiasme retombe ; il semble que le mobile panorama des objets qui nous environnent soit la fumée d'un rêve , ou quelque vision de mensonge enfantée par la fièvre de, notre cerveau ; l'impatience prend d'échapper a la fantasmagorie de ce monde qui nous tient captifs. Du supplice de ce malaise a dû naître évidemment , comme son expression la plus énergique, la croyance des peuples à l'enfer , protestation contre Dieu qui s'est glissée jusque dans le sein des cultes, négation maladive de sa grandeur et de sa puissance. Non que Delaberge doutât d'une loi supérieure , puisqu'il discernait les traces d'une mathématique mystérieuse et les germes d'une organisation jusque dans le désordre. Ce revenu de malheurs si régulièrement soldé } ces
Imgnes , ces prùoiu, oes ëchafands, qui prélèvent chaque année leur budget normal sur les multitu. des ^ ces explosions politiques, et leurs analogues au foyer rétréci de la famille; la prostitution, ressource de la misère qui se résigne; le suicide, ressource de la misère qui se révolte ; cercle vi* cieux de fléaux dont il n'est que trop facile de prédire les phases périodiques et la réapparition à point nommé : tout cela lui démontrait une loi; mais révolté contre ce désordre et le réputant incurable , il s'était pris à douter des intentions bienveillantes de cet être universel que les hommes semblent avoir à dessein éloigné de la création, par effroi peut-être, et pour lui garrotter les les mains. En reléguant ainsi Dieu par-delà les limites de son œuvre, limites qu'ils ont asse^ mal déterminées, les hommes oui paru faire justice de l'un et de l'autre ; mais, si , cependant , nous ne. lui disputons pas les. attributs de la toute-puissance, et s'il parait absurde de borner son activité dans le temps et dans l'e^ace. Dieu ne nous semble pas avoir plus de raison pour vivre isolé que pour se montrer cruel. L'isolement , c'est le néant, et la cruauté ne résulte que de la faiblesse. Si nous allions toujours vers Dieu par le seul examen de notre âme , les lumières de la religion nous mettraient bientôt sur les traces delà vérité. Toutes les traditions de l'humanité ne sont*elles pas en .nous-mêmes ?
Le jour où le doute s'insftaUa dans l'Ame de Delaberge , il Tonliit se tuer* Le suicide offrait à sa eonviction une Toie courageiise et fière, pour aller exiger de cet être malfaisant on dénué de puissance Texplication de ce que notre chaos social voulait dire ; et pour savoir à quelle fin in* connue , délassement brutal ou mystification in* fione , tant d'êtres qui n'ont pas demandé la TÎe la subissent ! — Marionnettes peut>être pour ce génie que l'un de nos plus grands poètes nous a représenté comme le célibataire des mondes !... et, par conséquent, marionnettes aussi pour celai d'entre nous qui , ne vivant plus en communioa avec ses semblables , et , s'élevant à force de désespoir et de hardiesse jusqu'au dernier mot de cette épouvantable railierie, devait par cela seul se railler du reste, et, foulant aux pieds la justice et k miséricorde, marcher l'égal et l'imitateur de l'être inexorable dont la création relève. •— Vis-à-vis de Delaberge, nos vaines études où pâlissait sa bonne foi , n'aidaient en rien à la solution loyale de ce problème; ses rêveries se débattaient parmi leun mensonges. Un monstre amoureux de monstruosi* tés plongeait son imagination dans l'épouvante ; la logique le forçant a conclure que les scélérats seub raisonnaient juste , et que l'homme d'honneur, anomalie d'une œuvre impure , conservait tout au plus le droit de reverser la responsabilité de tous les crimes sur le modèle de tous les monstres.
Jages par là des désordres qui se passaient dans le ooear de Delaberge! Il se réfugiait dans la haine pour né pas descendre dans la complicité. L'homme écrasait Dieu.
C'est qu'il jEaut de toute nécessité que Les passions fécondent le champ de Tàme , ou que l'a* théisme Fensemence de ses ronces.
Enfin la main de Pauline avait tiré lés yerrous de cette prison: , où se désolait sa conscience. Ce malheureux , qui n'existait déjà plus qu'au fond de lui seul , s'était tout à coup senti vivre dans un autre. L'élan donné , le mouvement continuait. Un nouveau jour apparaissait au-delà de ses té* nèbres. La vie reprenait son élan harmonique interrompu par la brisure et le choc des contradic<» tions sociales. Pour les âmes d'une trempe d'élite, soldats de cette pacifique armée prête à marcher à la conquête de l'avenir , et qui <)herche un ca* pitaine , l'amour est le principal initiateur ; con^ soktion, courage et gloire, tout est là. L'amour les agrandit , et les fait rayonner de toutes parts; il estie point d'appui d'où ces âmes s'élancent des régions inférieures où l'individualisme rampe à l'étroit pour déployer décidément leurs ailes et se mettre en communication intime avec tout l'uni* vers. La conscience jette alors ses fleurs ; elle res^ jnre ) elle se baigne à tous les parfums ; elle retrempe l'élasticité de ses ressorts dans une cireur laticm plus généreuse de la vie. Du sein même de
notre chaos , des lignes et des plans d'unité rejaillissent ; la fange dans laquelle nous faisons halte , n'est plus le dernier terme de l'espoir des hommes et de l'esprit mathématique ; les malheurs de nos différentes périodes historiques ont leur explication dans le yice des combinaisons sociales ; l'ayenir s*ouyre à nous dans une éternité dont la ]m parle un langage harmonieux ; et , llispiratidn vers le bonheur de tout ce qui respire ayant désormais son fanal allumé dans le fond de notre être , la dialectique des passions brise la morale éphémère des sociétés d'essai pour chercher à. la fois une issue Tcrs nos destinées et la réhabilitation de ce Dieu dont l'évangile coule dans nos veines. Du moment que notre personnalité prolonge yigoureusement ses racines dans le terrain de la vie des autres , chacun de nous , enfin , cesse d'être à ses propres yeux une stérile poussière dont le vent se joue ; tout s'anime et se tient; les phénomènes de l'ordre supérieur sur lequel nous tendons à nous régler , échangent avec nous des vibrations lumineuses ; de plas en plus solidaires , les âmes se répondent dans la joie comme dans la puissance , et le génie du pins grand de tous les hommes n'est en dernière analyse que le fidèle écho d*un concert.
Delaberge n'existait qu'à l'état d'instinct yis-nvis de cette destinée. Lui, qui s'était appuyé sur le front le canon d'un pistolet pour se £Bdre sauter
la cervelle plutôt qae de se laisser atteindre par la dépravation de l'âme , suicide froid , et le der* nier de tous les suicides , mais auquel tant de natures dëcouftj^es se résignent cependant , après avoir fléchi dans la douleur et chancelé sous le doute , il pressentait confusément son rôle au milieu des hommes. Né pour combattre le mensonge, il se sentait le désir et le courage de le vaincre ; sa popularité ne devait pas rester un instrument stérile devant ces esprits en fermentation , prêts à marcher sous sa bannière s'il osait enfin en dérouler une. Le mystère de l'association , toujours interrogé , toujours mal résolu , fermentait dans ses rêves ; il voulait briser la tête au serpent de la guerre civile , sans pour cela se recommander à la mitraille , à la façon des législateurs qui s'y croient. légitimement autorisés; comme si, balance faite , il était d'une importance décisive dans cette répartition de soulèvements et de massacres, expression périodique du morcellement de la société moderne , que ceux-ci fussent égorgés de préférence à ceux-là , du moment surtout que les victoires ne fournissent tout au plus que des temps de halte pour se recruter de part et d'autre et recommencer de nouvelles batailles. Entre ces forcenés , Delaberge n'en voulait qu'au mal. Le mal était le seul ennemi qu'il se proposait de combattre ; mais , sans pouvoir se rendre compte de l'étreinte qui soumet l'infiniment grand à l'in-
finiment petit dans une seule et même loi, ses pensées sociales se subordonnaient à ses pensées amoureuses. Ayec l'inspiration , il se disait qu'il . y puiserait la force. L'amour devait f avant tout, sanctionner cette vie nouvelle et bénir ses armes pour le combat. Pour l'intérêt de sa propre gloire | et par lui seul , Delaberge ne se sentait pas sus- ' ceptible d'élans , et , volontiers , il s'en faisait l'aveu* Dans J'amour qui ne joue qu'un si triste rôle ^ au milieu de nous, il entrevoyait enfin la Genèse d'un nouveau monde.
Ici , le narrateur se sent obligé de {)Oser ses réserves. Egalement éloigné d'une profession de foi pusillanime ou révolutionnaire , il n'a pourtant pas à prendre sur sa responsabilité ou à frapper i de son dédain les tbéories audacieuses qui fer- ; mentaient dans le cerveau passionné de Delaberge. En thèse générale , l'esprit de l'homme prend sur tout conseil de la douleur, et les plus ardentes aspirations de notre esprit vers l'avenir sont dues à l'aiguillon de la souffrance. Par le martyre on l'attraction , nous volons à la vérité. La passion et la raison se tiennent et se balancent dans la vie; quiconque sépare ces auxiliaires , ne comprend pas l'homme et le mutile. L'irréflexion seule peat s'inscrire contre cette certitude, que notre âme tourne dans un cerde de lois mathématiques et que le chiffre a sa poésie. L'intrépidité de Milton alla dérober cette vérité dans le ciel. Lorsque le
diantre des temps primitifis de la terre abat son archange devant les marches dn trône où le géomètre éternel médite le plan de la création , c'est sur on coussin chargé de fleurs que le messager céleste présente respectueusement le compas.
Nous renonçons franchement à mériter Tappro^ hatioade ceux qui, croyant au divorce étemel de la poésie et du bon sens , Tondraient s'inscrire contre leur alliance. — Oui, sans doute , la formule scientifique, d'où, tôt ou tard, comme à la seconde parole de Dieu, jaillira le plan de la réforme sociale , doit dans sa générosité répondre aux prédilections les plus diverses ; mais pourvu que, du point de rendei-^vous vers lequel tant de nobles esprits convergent , la vue de tous puisse embrasser et saluer les points les plus opposés de l'horizon, qu'importe la route que chaque voyageur aura parcourue pour venir se reposer au foyer de la grande famille!...
En avouant avec bonne foi que Delaberge se trouvait en révolte contre le mariage , qu'auronsnous dit que le lecteur le plus rigide necomprenne, et que , jusqu'à certain point , son âme et sa raison n'excusent?
Tout au plus , ainsi que nous , le lecteur fera des réserves contre la témérité des vues que cette hostilité flagrante va mettre en lumière.
Nous exposerons donc franchement les pensées
et les preMentiments de Delaberge sur les destinées de la civilisation moderne.
A ce cri général de liberté , dont le souffle , oomme un élan nouveau du cri de fraternité de l'évangile , tonna dans la bouche de Luther , et 9 d'échos en échos , rebondissant en éclats dans le monde , mit à la fin en branle les tocsins de 93 ; puis se propagea sur l'Europe avec l'empire , les baïonnettes et les canons ; puis étendit son yoI au-delà ; puis s'abattit partout ; à ce cri qui déchaîna des efforts sublimes et des violences dont le double hémisphère tressaille encore, la monarchie de l'homme sur l'homme ayant reçu son plus formidable échec , l'ordre antique , édifice isolé qui ne mettait tout au plus que les rois et les puissants à l'abri, s'écroula de fond en comble sous le marteau des multitudes , ensevelissant de ses décombres les traditions des royaumes , les vieilles lois des peuples , et jusqu'aux hostiles démarcations de leurs frontières. La révolte consonunée, le sol mis à ras, etles matériaux épars devant nous, un moyen de ralliement fit défaut pour les opinions ennemies ; la franchise et l'enthousiasme continuèrent à s'entr'égorger dans une lutte où la vérité n'intervint pas. La science resta muette* Deux mille années de douleurs n'avaient pas porté conseil. Après l'avortement, la souffrance retomba sur son lit de misère ; et tel est le cercle de résignations et de haines , d'élans furieux et de chu-
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ie»^ où, même lorsque noos portons les regards aa-deU da Calvaire et de la Croix , nous Toyons ëtemellement se démener et retomber Thistoire. Que de lâches moralistes , déconcertés dans Fincarie de leur rie heureuse et frivole, protestent contre la légitimité des colères , et se perdent en vains ressentiments contre les révolutions ! tonjours demeure*t-il évident que l'ordre brisé n'avait pas mérité de vivre, apparemment parce qu'il n'avait pas su le premier mot de ce qu'il lui fallait pour cela. Le sceptre de la terre n'est qu'au savoir; la force des choses rend un arrêt de mort contre Tignorance. Aussi , la révolution elle-même s'est tuée en courant, et la fatalité nous a laissés vis-à~ vis de l'énigme que l'on cherche toujours à résoudre. A la poursuite de la stabilité, l'on n'a pu saisir que des chimères. Osons le dire : l'adversaire implacable des sociétés fausses , des sociétés éphémères et destinées à périr par le mépris ou dans les révolutions , c'est la physiologie de l'homme ; et , par conséquent , le premier de tous les révolutionnaires, c'est Dieu. Mais, lorsque Dieu nous met face à face avec une énigme, c'est qu'il entend nous associer glorieusement à son œuvre , et nous admettre a la participation de sa puissance au prix de l'étude. L'organisation définitive de r<Hrdre n'appartient pas plus au caprice d'un roi, qu'au scrutin d'une assemblée populaire; et, pour mettre le doigt sur le mystère de la loi de
ranitë pour le yëritable mécanisme des passionset de nos destinées , sans èti« pris de Tertige à Taf* peot da laxe de la création, de ses éléments et de ses rouages, ce ne serait pas trop du compas de Copernic, et de la prodigieuse cenrelle de Nei^oo* lalouse de se soustraire à ce décret, Tignoranee ose poser en dogme la perrersité prétendue de notre nature* L'ignorance manque de foi! La vie et le sang de la religion ne peuvent de nouveau circuler dans nos veines, qu'à charge, pour la science, de faire justice de ce dogme infâme. Quiconque affirme que Dieu décréta le mal dans un jour de colère , justifie par cela seul lous les crimes, et livre le monde au dém(m de la force. Il déshérite l'homme de sa liberté.
La liberté !... Placé devant ce mot, qui, pour lui du moins, ne représentait ni le puritanisme égorgeur des hommes de fer de la Convention, ni l'austérité brutale des mœurs de Lacédémone, ni le mépris cynique des beaux-arts et de l'industrie ; mais qui lui promettait au contraire la pleine satisfaction des étans les plus variés de notre na* turc, Delaberge, sous l'inspiration de la pensée qui' le préoccupait, se vit amené de proche en proche à cette conclusion, dont la forme fera trembler le lecteur, que la révolution française avait été timide en faisant de la monarchie deux tronçons, et que, si bas qu'elle fût descendue dans les autres rangs de la société pour se débarrasser des
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rëristances Tulgaires, la dialectiqae de la vërité, pins rigoureuse que celle de la terreur ,[ne pouyait pas se tenir pour satisfaite.
93 timide!..*
Mais ne vous hâtez pas de jeter les hauts cris.
C'était vrai.
De fait , il ne se pouvait pas que de liberté fût une proclamation stërile et seulement pour le petit nombre. Il importait de creuser profonde-* ment le sol pour en extirper jusqu'au dernier brin les racines de l'herbe du prolétariat. Et cepen-dant, après avoir abattu la monarchie de Thomme rar l'homme, les républicains crurent avoir ac-* €omp1i leur tâche. Les républicains se trompaient, leur tâche commençait à peine. Restait encore la monarchie de l'homme sur la femme ; restait, pardessus tout , la monarchie de l'homme et de la femme sur l'enfant.
Il fiillait abattre à la fois les trois monarchies.
Ou ne rien abattre.
Gardons notre sang-frèid, plaçons-nous en présence des faits. La municipalité demeurait intacte au milieu de nous ; bastille des femmes !... L'étroit foyer de la vie domestique et privée demeurait intact au milieu de la commune ; bastille des enbnts !«..• Et les hommes, qui venaient de proclamer leur émancipation, demeuraient les rois de la famille dans un morcellement oligarchique. Les élans vers l'unité s'arrêtaient dans une con-
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tradicftion formelle ; quelques millien de aociétës incohérentes, irresponsables, arbitraires, qui devaient à leur imperceptibilité d'échapper aux prévisions des régénérateurs, gardaient à leur insu les traditions contre lesquelles chacun de leurs chefs avait pris les armes. Sous Téchafand de la royauté, dont le valet d'un exécuteur lançait an vent la poussière, nos abritions les mœurs monarchiques ; et, pour la plus large fraction de ces groupes, qui, sur les divers points de la France, chantaient la Marseillaise autour de Farbre populaire, la liberté n'avait pas déposé ses germes dans le soL L'essor des caractères, la pluralité des instincts et les passions restaient écroués dans le foyer domestique, et l'avortement des races se perpétuait dans ce fractionnement où chaque petite nation avait un* maître. Les accouplements forcés maintenaient ainsi l'esclavage. Par une propriété bizarre, mais inhérente à la nature même de l'autorité dictatoriale, le maitre ' suffisait à la responsabilité de son pouvoir. Obligé de pourvoir à tout, sa^ domination devenait son martyre et sa plaie. Plus de trêve pour lui, plus de repos. L'étendue de ses obligations répondant à celle de ses droits, il ployait sous le fardeau de son commandement, et le besoin de l'émancipation le tourmentait sur son trône familial, de même qoe la femme et les tristes enfants qui se courbaient et se taisaient sous le sceptre. Il ayail à réprimer
des insiirreolioDs intërienres; il avait de plus à faire la guerre an dehors, car la concurrenoe n'est autre chose que la guerre, et les conflits des peuples ne sont, en dernière anfalyse, sur une plus grande échelle, que la répercussion des rivalités de nos familles. A ces accouplements forcés , il importait de faire succéder l'association libre. Mais qui donc en avait écrit la loi? Personne. On prétend que la révolution a mis le monde sur la voie du progrès ; assurément, ce n'est pas en regard de cette science-la. Si, lors de notre fermentation révolutionnaire, il se manifestait une tendance à l'unité, c'était seulement par le massacre, et dans l'horizon d'un malentendu. Toujours en germe dans le sein de chaque famille , le despotisme devait nous rendre son ombre. Aussi, M. de Donald, s'étayant du principe devant lequel les démolisseurs de 93 avaient timidement baissé la hache, réclamait à juste titre contre la supposition d'un premier contrat social discuté volontairement par des hommes libres. La règle des groupes force la règle sociale et la dicte ; le fait universel devait reprendre son rang à la tète de la société. Le Père de famille nous conservait le Monarque. Ainsi que l'enfant, le peuple était menacé de retomber sous la tutelle ; et comme, dans aucun temps, on ne s'est fait faute d'apologies et de fanfares en faveur du protectorat des rois, des maris et des pères, le libre développement des nations
ne devait pas être moini ëtooffë que celui des générations. Par la suite, nos sacrifices de sang ne pouvaient aboutir qu'à la complication du mal, car les mutilations 'criaient vengeance. Inutilementon rasait les armoiries de la féodalité, les clochers catholiques, et jusqu'à la tète de Louis XVl. On n'avait pas même effleuré le problème : le prolétariat persistait.
La velléité ne vint à personne d'être logique, sauf à Gondorcet; mais Condorcet lui-même fut presque aussitôt enrayé dans cette voie. Le jour qu'il se porta fort de démontrer que la femme avait à la. liberté le même droit que l'homme, un révolutionnaire plus ardemment engagé que lui dans cette guerre à mort qu'on livrait aux traditions de la monarchie, Prudhomme , l'émule de CamîUe Desnioulins pour le renversement de la Bastille , prouva que la logique menait tout droit Condorcet à l'absurde 3 que la nature assignait à chaque sexe des destinées et des fonctions diverses ; que la place de la fenune était au sein du ménage et non dans la cité, à la tête de la famille et non dans les rangs du peuple ; argumentation qui fut généralement applaudie, surtout par les femmes. Pour plus de certitude, on aurait dû proposer de les faire voter au scrutin ; le secret met les timides à leur aise. Indépendamment de l'oubli de cette formalité, la victoire de Prudhomme tint surtout à l'hésitation de son adversaire. Si Condorcet, au lieu de