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s'intimider» se fût interrogé sur le problème de soustraire les enfants a la monarchie de la famille, pent-étre qu'une rëTëlation décisive aurait couronné son audace. Il n'en fit rien, et personne, après lui, n'osa creuser plus avant. Du choc de l'instinct contre l'analogie, la discussion ne fit pas jaillir la lumière!... La femme, révoltée contre son ménage, dut se réduire au silence devant le blâme de celles qui par politique lui jetaient la pierre, et qui continuèrent discrètement à mettre leur conduite sous la protection du mensonge. L'enfant révolté contre sa famille, n'eut pas de représentant ou d'interprète ; il retomba dans la prison domestique et dans l'oubli. Tout au plus, et comme dernier mot de leur rêve , quelques femmes aventurées de cette époque entrevirent le fond de la politique de Jean-Jacques Rousseau dans l'institution des Enfants-Trouvés, plagiat misérable et décoloré de la république de Platon
La nation recula de dégoût. Cela devait être.
Chose étrange ! on eut en ce temps-là le courage de lancer quatone armées contre l'Europe, d'écraser les Girondins contre les débris du trône, et de jeter sur le cadavre encore chaud de madame Roland les cadavres mutilés des Montagnards.
Mais pas un de nos hardis tueurs de gens n'eut la braroure de suivre un argument jusqu'à la fin. Soniliée die sang pour les hommes, peut-être pensa-
t-on qae la liberté serait immcnide ponr les ferames!... Les sanglantes obscénités d'Hébert éycnilèrent des continuateurs, et la dialectique dépost la plame.
L'esprit humain est affligé d'une cataracte.
Sans doute que, à défaut du point de rappel de Yald'Armonne, Delaberge se serait arrêté dans les yœux stériles de Condoroet ; Tœux dont l'école de Saint-Simon, en ce moment dispersée, ne nous t donné que la paraphrase. Mais quoique Delaberge n'eût traversé que superficiellement la brillante colonie, ce souvenir d'un jour fécondait sespréoc* cupations; et si, d'une part, ses études physiologiques le tenaient en garde contre les misérables objection» de promiscuité que la cohue des moralistes murmure contre les plans des réformateurs modernes, sans que jamais cesfaiseursd'objections s'élèvent à cet aveu que notre civilisation est b promiscuité même, et que, telle morale que l'on y substitue, l'humanité ne court pas le risque de tomber plus bas ; d'autre part, l'organisation du travail k Val d'Armonne, organisation qui, dès la ^ plus tendre enfance, assurait le développement des facultés, et par conséquent le bien-être de chacna en même temps que son indépendance; ce point do rappel lançait déjà son esprit dans une sphère d'aveniret de certitude, fort au-dessus de ces doth trines extatiques et désordonnées où sa conacienee ne rencontrait tout an plus que des o{nnionset
des pressentiments. Delaberge ne pouvait pas admettre qne Dieu fût à demi révélateur ; il se proposait de l'interroger sans crainte. Les bégaiements de la colonie de Val d*Armonne le mettaient déjà dans le secret d'un alphabet nouveau pour une science nouvelle. Décidément, le travail de* vait servir de piédestal à la statue de la liberté. Or, dans notre milieu discordant et ruineux , le travail est généralement frappé de dégoût et de répugnance, et la vie claustrale des familles y perpétue la désunion avec la misère. Si le plaisir lui-même, lorsqu'il se prolonge, devient un supplice, quelle verve, quel développement peut-on ^ attendre de ces populations retenues seize heures et plus par la misère dans un travail où tout est sordide , l'atelier comme le salaire ; où la division du travail qui ne porte nullement sur la variété des prédilections , parce que l'on n'y regarde pas de si près , pétrifie l'homme et le réduit à n'être toate sa vie que le rouage indifférent d'un obscur mécanisme; où les merveilles de la science se changent en autant de machines infernales et ne paient leur bienvenue dans les ateliers que par des feux de file de suicides; où l'industrie, enfin, n'offre qu'une série monotone de fatigues accablantes et de combats acharnés sous le fouet de la lamine ; tandis qu'à Val d'Armonne le ralliement ingénieux des colons avait fait de l'industrie un Tessort de plaisir et de splendeur. La misère en-
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gendre ToisiTeté, cette mère de tous les tyrans et de tous les vices. En fondant la liberté sur le tnr vail, en installant le travail dans on large foyer d'association sous la loi du charme et de Tattrait, rënigme du sphynx des révolutions était devinée. Lu dialectique seule s'emparait du sceptre ; la voix de la science dominait et faisait taire la clameur des canons. Les massacres périodiques , les résis* tances des rois, le drapeau tricolore déployé par le souffle de la Marseillaise sur des décombres et dans la fumée de Tartillerie, cessaient d'être l'eur fourage et la plaie de la liberté. Fière d'écrire ai toutes lettres le plaisir et le bonheur sur les tables de la constitution, la Liberté souriait à tout le reste de la terre , et le prolétariat disparaissait du globe.
n faut bien que l'esprit humain soit jeune en^ core ; il faut de plus , qu'à cette jeunesse on rapporte notre manque de persévérance dans la logique ; car, en effet , de quelque point de départ que Ton veuille pénétrer au centre de la question, le bonheur et la science convergent dans nos attractions vers Dieu. C'est l'éternelle trinitë qui respire en lui.
Dans les soirées de Saint-Maurice, Delaberge, poussé par l'indiscrétion de ses rêveries, les laissa dériver au fil de l'entretien ; et, quoi qu'il vonlât faire par la suite pour détourner les imaginations qui se lancèrent à tour de rôle sur ce sol mouvant
et périlleux, le eoin da feu de Georges devint , à dater de ce jour, Famphitliéàtre d'une dissection dont le mariage fnt le sujet. Deux camps se formèrent. L'instinct de Georges le tint d'abord sur la réserve. Vous trouverez bon nombre d'habiles de son genre qui pensent gêner la circulation des idées en se tenant à quatre pour ne pas en avoir* Ces messieurs prennent leur mutisme pour un coup d'État. Pauline, en garde contre le silence de son mari , présuma que cet effacement pourrait bien loi laisser le chemin libre vers un piège. Prudemment , elle alrbora les couleurs du vieux monde ; et, par sa fougue à flétrir ces rêveries, qui tracé» rent néanmoins des racines dans son âme , elle soulagea la poitrine de È^eorges qui lui sut gré d'une manifestation de principes dont il se fit un oreiller pour dormir en paix. Sur la foi d'une caution pareille , bien des gens ferment ainsi les yeux parmi nous. Pour le maintien des choses , il semble que l'on spécule sur l'eau bénite des mots. Notre civilisation s'épargne des pressentiments Acheux avec des exorcismes. Montel, dans sa frondeuse indifférence , vota tour à tour pour les opinions les plus opposées, égayant d'ailleurs cette conversation d'égrillardes anecdotes , au profit , disait-il , des discuteurs qu'il désappointait continuellement par sa malice. Aussi refusait-on d'accepter à titre d'auxiliaire un avocat toujours prêt à plaider le pour et le contre^ grâce au bon mar-
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chë qu'il faisait de sa cause. Thérèse, au contraire, prit feu pour la thèse émise par raventureux Delaberge , et sa mélancolie disparut. D'autant plus ardente qu'on ne pouvait guère l'accuser de viser à l'apologie de ses propres antécédents, et que la dignité de sa parole s'illuminait encore de la pureté de sa vie, plus d'une fois elle mérita les sourires de reconnaissance de.^a mère, beaucoup moins prompte à formuler son opinion , car ma* dame Raymond se sentait humiliée vis-à-vis de ce monde où le bonheur se donne intrépidement l'absolution, où le malheur est toujours compté comme une faute. Agathe récapitulait son passé ; Thérèse s'élançait dans l'avenir. L'une s'arrêtait dans sa justification, l'autre apercevait déjà sa destinée. Léonard, dans ses opinions, se tenait pour une des sentinelles perdues de la république aux avant-postes du progrès; mais, comme il n^avait cessé de tourner à son insu tout autour de la borne militaire de 89, il se trouva fort émerveillé que l'on eût l'audace de se montrer plus révolutionnaire que lui. Pour la première fois, notre batailleur hésita dans une neutralité timide; car la bravoure n'est que relative , et prêts à se précipiter sur des gueules de canons, les plus intrépides jetteraient un cri de déroute devant la fumée d'une théorie ! Après tout les âmes insignifiantes sont vite convaincues ou révoltées ; les âmes fortes écoutent et ne se livrent qu*à bon escient. Si le
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burin se fatigue sur leur acier. Ton y grave. La lo^qae l'amenait à conclure^ quant aux destinées ultërieares de Val d'Armonne, qu'un enseignement large et pratique, fondé sur la base du développement intégral des prédilections et de l'activite de chacun, et cela dès le plus jeune âge, emporterait tôt ou tard les familles de cette colonie dans le libre courant d'une émancipation absolue. Chez ces modernes chartreux , devenus des gens da monde, la richesse des moindres classes, l'élan Ters les plaisirs au sein desquels le luxe et Fimagination rivalisent en effaçant par degrés la crasse des mœurs inquisitionnelles et cellulaires, Findolgence générale produite par des passions plus csorrecteS; et la mobilité naturelle des penchants dont chacun ne devrait plus compte qu'à luimême; tout cela devait à la longue (et Léonard y donnait les mains) faire justice des triples incon- ▼énients du célibat, du mariage et du divorce, dont un système de franchise et de liberté récapitulait tous les avantages. Mais pour assister àlapromulgation de ces mœurs, encore fallait-il que les colons ne fussent pas criconvenuspar les préjugésde leurs Toisins, de crainte que le fanatisme ne s'insurgeât pour les brninir et les massacrer, comme l'histoire le crie d'une voix assez ^sonore par l'exemple de quelques sectes qui s'étaient afiranchies de la loi commune et du joug de la routine. Après les avoir assassinées, on les avait calomniées. Suivant Léo-
nard, cette question ne devait pas se prodoÎTe encore; et, maigre les ricanements de Montel qui Vf guettait, il subordonnait ces ëyentnalitës a sa prédilection politique. Mon que Léonard s'extasiât, comme un jacobin de dernier éta^, sur les avortements de 89 ; mais, habile à reporter la responsabilité des convulsions de la terreur # sur les résistances insensées de l'aristocratie de l'Europe, il maintenait la nécessité d'établir tout d'abord en France un atelier républicain; ne fûtce que pour fournir au génie des théoriciens, sommés d'agir à leur tour et mis à même, la liberté d'y pétrir à leur guise les éléments et les modèles de la réforme sociale. Pour son compte, il apporterait infailliblement à ce concours le plan de Val d'Armonne. La république , disait^il , avait | seule les mamelles assez fécondes pour allaiter ces enfants au berceau, parmi lesquels se trouvait peut-être le nouvel Hercule. Jusque-là, rirai n'était possible à son gré. Seulement, de ces théories d'émancipation indiscrètement propagées,problèmes des temps futurs dont la logique renferme le secret dans sa main, a la manière de Fontenelle, il redoutait, comme un échec pour les plus ardents préparateurs de l'avenir, le soupçon qœ pourrait prendre la foule; à savoir, que des libe^ nages effrénés se porteraient en masse à la démolition du mariage «fin de se procurer tout d'abord leurs coudées franches. Bien que tour a tour
Léonard^ caractérisant ainsi la passion qui le dominait, donnât le pas au déTonement sûr Tintelligenœ lorsqu'il s'agissait de république, et puis, tout aussitôt, le pas à la raison sur la passion lorsqu'il ne s'agissait que du mariage , sa restriction valait qu'on la pesât. Une fois en possession de cette donnée, Pauline, sliumiliant sous les condamnations Tulgaires, sans songer qu'elle faisait prendre la tète du cortège aux derniers rangs de l'eacorte,et que l'opinion n'est la reine du monde qu'a charge de reconnaître la vérité pour loi suprême; sans se dire, ce que chacun sait de reste^ que la foule en masse proclame exactement le contraire de ce que pense chaque individu; Pauline, disons-nous , joua de cette argumentation â double tranchant avec si peu de réserve que Georges en souffrit pour Thérèse et Delaberge ^ contre lesquels il pensa que sa femme se faisait un moyen d'attaque avec l'aphorisme de Léonard.
Thérèse^ qui ne se doutait pas qu'elle dût rougir pour se ménager l'estime deDutercy, conserva tout naïvement le maintien calme, d'une effrontée; ce qui scandalisa Georges au-delà de ce que l'on pourrait dire. Il fut plus satisfait de l'air pénétré de Delaberge; et cette douleur, dont il ne devina pas la cause, car il interpréta dans un sens d'humilité pure les regards souffrants que la victime lançait à l'assassin, lui fournit l'occasion de s'adresser à la franchise de Pauline dans un aparté. Georges
obtint en effet la confirmation de son dire, etFauline lai jura que les femmes, lorsqu'elles s'y mettent, sont beaucoup plus fausses que les hommes. Paaline en donnait à la fois l'assertion et la preuTe. Montel cependant, ramassant le crayon de Molière , esquissa ^^iement dans une classification comique la série des moralistes qu'il fit sortir un par un de la foule; et, dans un parcours plein de verye, s'ctayant à dessein des protestations cbaleureuses de Pauline, qui devinrent dans sa bouche autant d'ironies à bout portant , et sur lui-même, et sur tout le cercle, il démontra qu'il serait d'un sacrilège de démoraliser le repaire de la société moderne et de prétendre à déshonorer la mauvaise réputation de notre siècle. Il conclut à la conservation de Tordre actuel, parce que cet ordre, d'une complaisance que l'on ne saurait trop mettre en lumière, ne gêne en quoi que ce soit les déportements de quiconque a le génie de s'y prendre comme il faut. Il jura même, que, à la loyauté près, le monde étant émancipé de fait sous le masque , Léonard lui paraissait bien ingénu de se fatiguer en anathèmes à propos d'une perspective de dérèglements perdue dans le plus épais des brouillards de la théorie, lorsqu'il était physiquement impossible aujourd'hui de poser un pied l'un devant l'autre sans marcher dessus. Si Montel , en y réfléchissant, se posait une objection de quelque valenr en faveur de la réforme des mœurs , et contre la
galante circulation dé noi mensonges, il devait, ajouta-t-il, glisser au plus vite sur cette objection; puisque, aussi bien, par un miracle de désintéressement, son adversaire, quoique médecin, repoussant à Texemple d'Hippocrate.des trésors empoisonnés à leur source, appelait Tunivers amoureux à la loyauté et à la vérité, ce qui semblait menacer notre civilisation d'un carême de prudence avant le baptême de la régénération. 11 ne lui paraissait pas certain que les Rivaltier et leurs confrères vissentcette purification d'un bon œil. On comprenait à merveille que le jeune docteur n'avait pas reçu son diplôme. Georges souffrit mort et martyre durant le cours de cette diatribe; il ne dit mot, peutêtre parce qu'il étouffait de colère ; mais , après le départ de Mon tel, il signifia d'une voix ferme que de tels propos étaient d'une immoralité choquante. Pauline dut comprendre que Montel avait de la franchise dans le cravon.
Le soir de cette algarade, dès que chacun se fut retiré, Pauline proposa sérieusement à son mari , tout ému de l'accès de morale qui venait de le prendre, de retenir désormais la conversation dans de certaines limites. Rassuré par la virginité d'âme de sa femme , Georges , qui devint tout à coup bon apôtre , sans doute par frayeur que ce zèle ne donnât trop d'élan au ressort de la contradiction, refusa de se mettre à la tête d'un comité de censure; et, tout en accordant un intérêt de
sorfaoe à la yerve de pudear qui fiiisait gasouiller Pauline comme un chardonneret, il se creusa le cerreau pour aviser à mettre un frein à la langue de Montel. Quoique dites sur un ton qui permettait aux gens de ne pas en prendre pour eux lei ëclaboussures, les épigrammes de ce bavard, qui ne respectait rien, pas même les mauvaises mœurs, pouvaient finir par jouer quelque mauvais tour dans le ménage.
Soumis au froissement répété de ces avanies , dans lesquelles il discerna bientôt le calcul d'un système dont Pauline se glorifiait , surtout auprès de Georges , et travaillait au inilieu de tous à se tresser une couronne , Delaberge éprouva les ressentiments de la révolte contre une pusillanimité qui tendait à le flétrir jusque dans l'héroïsme de ses résignations les plus douloureuses. Il subit à son tour une réaction violente ; et comme l'aurait fait un bourreau, il dépouilla cette femme qu'il chérissait de tous les prestiges dont sa passion l'avait parée. Dans cet examen , il se prit de pitié pour sa propre folie. Pourquoi se préoccupait-il en effet dans l'intérêt de ces âmes débiles , faites pour être maîtrisées , car elles mettent leur orgueil à le dire ;. qui , prosternées dans le mariage , ont perdu jusqu'à la conscience de leur droit originel ; qui protestent sans doute , mais toujours en secret et avec des remords d'esclaves; qui , réfugiées dans la frivolité d'une éternelle en-
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fance , brillants oiseaux dont la galanterie vante le ramage , font parade , comme d'une vertu , d'un insolent mépris pour tout ce qui peut élever leur âme; et dont la chasteté , qui se borne après tout à des scrupules de pur matérialisme , ne vaut pas certainement ce qu'elle ravit de puissance à l'homme qui se tord à leurs genoux sur le brasier des embrassements et des refus ?••• Prétresses du mensonge , la liberté n'était pas pour elles. L'es« clavage, en s'invétérant , est devenu leur seconde nature. Ne leur proposez pas de couper ces lisières , elles en éprouveraient des vertiges. Si quelques femmes ne plaidaient pour tout le reste, il serait absurde d'y songer. Delaberge se sentit las de ces faveurs lâchement volées entre deux portes, et qui laissent de la lie sur les lèvres , grâce aux larmes qui les ont payées ; de ces émotions brisées comme d'un coup de hache; de ces rares minutes que l'on attend quelquefois des jours entiers ; de ces alternatives de haine , enfin , entre lesquelles de stériles récompenses le retenaient avide et mourant , comme sous un glaive , entre deux affronts; manne avare dans un désert sans bornes qui devait fatiguer sa bravoure et sa vie, et dont Taumène ne l'arrachait aux exténuations de l'abstinence qu'afin de lui tirer quelques secondes après de nouvelles palettes de sang. Pourquoi donc prendre l'amour au sérieux parmi ces filles d'Eve y petites et dégénérées ?... Les mélancolies
de ramoar Trai leur disent trop qae l'on est à leur merci. Il osa juger cette politique de la coquetterie qui ne veut céder ses victimes a personne , mais qui ne leur cède jamais ; qui sacrifie quelque chose à la crainte qu*on ne s'échappe, de peur d'en être pour d'inutiles frais d'échafaud; qui se lirre à demi pour ressaisir; et fière de la victoire obtenue sur des étreintes passionnées ou notre soumission à la voix de la femme chérie nous désarme, respire et savoure impunément les parfums de notre délire, dussions-nous en expirer mille fois; suivant en cela, dans un instinct de volupté cruelle qui ne se refuse rien et qui n'accorde rien, l'exemple de ce vieux r<M d'Israël qui s'appropriait la chaleur et la vie des jeunes Sulamites, au risque de faire circuler dans la sève de ces membres vierges des inoculations capables de les flétrir et de leur donner la mort. Cette politique sans pitié , qui, cependant, compte sur la pitié de celui qui souffre; toujours suivie de pusillanimités fétides, car on nous immole à la circonstance la plus mince, à la transe d'éveiller les soupçons d'un valet, et même (disons-le nettement) aux moindres fantaisies d'un autre homme dontil nous est bien défendu de mettre en question les privilèges, quoique l'on ose parler avec mépris des malheureuses qui font un métierde la prostitution; cette politique exténue L'amouret le déprave; . elle produit à la fin des fous et des monstres. Fem-
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mesyTOiu prétendez que les hommes sont avec vous grossiers ou libertins ! c'est de toute jastice, vons n'êtes pas dignes d'avoir des amants. Delaberge en Tint à se dire qu'après avoir de la sorte usé dans la douleur la verve de ses premiers transports, le triomphe dès vœux qu'il ne pouvait pas extirper de son âme serait infailliblement pour Pauline et pour lui la dernière de toutes les fatalités, eak* il venait de gaspiller en un mois de tortures plus d'énergie que l'amour n'en dépenserait en un siècle dans tous les enivrements du bonheur. Au fond de la possession, il aurait craint de ne rencontrer que le néant. Vous qui vous plaignez des mécomptes de l'âme dans la plupart des plaisirs de ce monde, et qui reportez vers le vague et l'infini les rêveries illimitées de vos espérances, n'est-ce donc pas ainsi que cela vous est arrivé?
Eh bien, une seule larme, un regard, la main de Pauline qui venait chercher sa main, un mot, un de ces mots pour lesquels on commettrait tous les crimes, dissipait en un clin d'œil ces noirs orages amoncelés dans le cœur de Delaberge, et le malheureux, qui mordait sa chaîne sans parvenir à la rompre, reportait tout aussitôt dans les éclats impuissants de son esclavage l'extravagance de ses ressentiments. Voilà ce que la civilisation a fait de l'amour! est-ce là vivre?
Mais, aussi, c'était précisément ce qu'il impor-
tait de détruire en ayant le courage de proclamer une autre morale, et Delaberge qui se sentait la volonté de l'entreprendre n'en attendait plus que la force. Les souffrances de l'Homme s'étant manifestées par les décombres de 93, et l'Homme n'ayant rien pu reconstruire avec ces décombres, il fallait qu'à son tour la Femme eût la conscience de son droit, et fût mise à même de manifester ses désirs pour le plan de l'édifice qui devait un asile à ses souffrances. Manifestation bien téméraire, il est vrai y dans la fumée de nos mœurs de corps de garde, où toute femme, la noramàt-on Georges Sand, ou Catherine II , sert d'aliment à l'insulte au milieu de cette foule de braves qui tailleraient volontiers au genre humain des lois d'après leur patron et sur leur étoffe; et qui, pour se réserver de tels privilèges, ne perdent jamais de vue que la femme n'est pas à craindre parce qu'elle ne porte pas d'épée. Par quel ignoble mépris de la douleur, ou par quel lâche intérêt, dedasserait-on insolemment la voix des femmes du concert de toutes les plaintes ?... Que l'on nous pardonne une expression de révolte, bien digne après tout du cynisme de nos mœurs ! mais, en vérité, si ces hommes n'avaient pas de besoins, ils aboliraient la femme.
L'expérience des maux qui navrISent sdn âme , avait encore son utilité vis-à-vis de cette tâche; et, dans le sentiment de ses propres tortures, Delaberge récapitulait tous les moyens de s'adresser
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à la coayietion contemporaine en traçant à grands traits l'analyse de Fenfer où le démon du préjugé. nons plonge. Psyché nouvelle , Pauline pouvait seule embraser de son souffle cet homme qui voulait après cela répandre son âme sur Targile de notre univers, et qui demandait à Tinitiatrice une volonté franche pour se dégager lui-même de son propre chaos. Il lui semblait que lorsqu'elle aurait déposé le glaive dont le préjugé l'avait armée pour lui défendre le seuil de l'avenir , tous deux s'élancera^nt d'un vol ferme dans ces otincelantes régions d'harmonie dont les traditions primitives disent que les femmes nous ont précipites. Ce n'était pas à l'Orient, ce n'était pas plus aux prisonnières oisives de ses harems qu'à ses traditions poudreuses, qu'il fallait aller demander l'Eve et la morale du nouveau monde. La révélation sommeille dans le sein de chaque famille. L'humanité d'ailleurs possède un livre précieux et qui ne pouvait périr dans les flammes de la bibliothèque d'Alexandrie; mais dont nous avons trop négligé la lecture. Sur ses feuillets sacrés, on retrouverait, tracés par le doigt de Dieu, le mystère de nos destinées, le dogme de l'excellence . de notre nature, et l'évaiigile de l'avenir. Ce livre, c'est le cœur humain. A la lueur que Pauline prolongeait déjà sur la vie de Delaberge , les ténèbres psychologiques s'éclairaient timidement autour de son étroit horizon; et., plein de foi dans
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la légitimité dis ses élans , il entreroyait confùiément la sanctification de toits les caractères dans une destinée yers laquelle chacun de nous se ^ rige en atengle, mais dont un esprit puissant et passionné pouvait seul être le révélatear. n
Pendant les fièvres amoureuses de sa vie, quel est rhomme qui n'a pas eu ce.réve !
Mats est-ce un rêve ?.. ou sei^it-ce un pressenliment?...
Toujours est -il qu'en détournant la fougue des imaginations vers Tétude de cie riche problème, dont la science n^avait pas encore propagé vaillamment le mot, Delaberge se flattait de grouper autour de lui ceux de ses amis pour qui la pensée de l'association ne serait plus dès-lors un vague pressentiment.
S'il subordonnait tout à sa passion , on sait maintenantpourquoi. Hésiode aussi, dans sa Théogonie, confiait à l'amour lé soin de débrouiller le chaos.
Au milieu de ces existences morcelées par le mensonge, et réunies en présence d'un divorce, enviées toutefois par les habitants de Saint-Maurice qui , mieux instruits , en auraient eu pitié, la nouvelle d'une catastrophe éclata comme un coup de foudre.
La colonie de Val d'Armonne était dispersée.
Ce fut Montel qui , les larmes aux yeux , avec une indignation dont on né l'aurait guère pré*
sumé capable, mit en lumière cette nouTelle, cachée pendant huit jours par Léonard. liCa détails de ce malheur expliquèrent certaines absences du républicain, et firent trembler pour les secrètes exaspérations qu'il nourrissait probablement au fond de Tâme. Par suite de l'expédition infrncteuse de Ramorino, deux des colons de Val d'Armonne ayant été fusillés sur la place de Chambéry , plusieurs duels sans' témoins avaient eu lieu près de la frontière; et pour mettre la main au collet des gens que la voix publique désignait comme les meurtriers, la police française venait de faire une irruption dans la colonie, jusqu'à ce jour si prospère et si calme. Puni dans ses vœux les plus ardents, etoonvaincà, mais trop tard , de sa dé^ raence, le vieux Ducoudray avait été frappé d'apoplexie dansles bras del'abbé, livrant par sa mort la meilleure partie du patrimoine colonial à l'avidité de quelques parents obscuvs, lancés à dessein contre cet héritage, au sort duquel, absorbé qu'il était par ses monomanies patriotiques, le Lafayette de Val d'Armonne n'avait pas même pris le temps de pourvoir. La ruine fut complète. Malgré les plus ardentes protestations et des efforts inouïs, Tabbé ne put mettre à l'abri quelques familles compromises. L'association se rompit avec l'intégrité du sol. Des colons se virent emprisonnés au hasard ; d'autres fiirent chas$és et dépouillés brutalement. D^à même la suspension des travaiix
avait déterminé d'irréparables désastres , et la fonte prématurée des neiges , crise trompée tons les ans par l'énergie des colons, poar qui la Tictoire contre ses fléaux n'était que des jeux d'en> fants, Tenait d'inonder et de ravager un magnifique matériel dont les communes enTironnantes, appelées à l'encan, se disputaient déjà les débris. Tous les maux s'échappaient d'une faute. Une merveille de dix années périssait par la folie de son chef. La politique écerTelée de Léonard demeurait entachée d'un crime que les politiques ennemies consommaient. Le cri dé désolation fut général à Saint-Maurice. Il semblait que tontes ces âmeS; élcTées au-dessus des misérables lieux communs que l'on agite à grand bruit dans le vide de notre ciTilisation, Tinssent de perdre leur véritable patrie. On se promit de maudire Léonard !.... L'aspect du lieutenant désarma les reproches. Cet homme de fer a Tait Tieilli de dix années.
Un Toile de deuil couTrit les soirées de Saint- Maurice.
Et comme, par une loi fatale que nous subissons tous, les malheurs euTeniment lésâmes, en dépit des maximes de la philosophie qui Teut que l'on se rapproche dans le chagrin, les hostilités, sans pour cela marcher à front découvert, se comprirent plus nettement dans un ton froid et réservé. En continuante se voir, on cherchait à rompre. L'ur-
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banitë des formes prit un caractère décisif. Chacun préladait à cong^édier les autres, pour prendre lui-même son toI. Un pivot commun leur manquait. C'est que, dans le fond , la perspectiye de Val d'Armonne avait offert jusque-là son refuge à .l'espoir des imaginations souffrantes. Les discussions dont la colonie fournissait le texte servaient par cela même de ral]iement. Agathe y songeait pour sa fille, et Thérèse pour sa mère. Pauline, dans ses nuits d'humiliation, s'y créait des jours de repos dont elle n'espérait plus le retour. Chacun s'y dirigeait en idée pour la guérison d'une plaie secrète; Montel, blasé de la sécheresse de nos villes, et frondeur sans façon des misères pittoresques de. la yie des champs, y reconnaissait avec plaisir les mœurs polies du grand monde au milieu des attraits d'une nature ennoblie par le luxe; Dutercy, blessé par les éclats de cette concurrence effrénée qui précipitait l'industrie française vers le gouffre de la banqueroute, sans que l'on pût lui prédire où s'arrêterait la baisse des salaires, accélérée parles découvertes de la mécanique, s'intéressait à la solidarité des colons; Léonard y prophétisait aux natures de sa trempe un riche emploi pour les diverses prédilections de leur activité. Tous évaluaient le prix de Val d'Armonne, en retombant au milieu d'une société qui n'offrait encore rien de pareil; et Delaberge surtout, après quelques prévisions d'avenir, ébranlé
dans 8a confiance à la stebilité du bien au milm de la lutte des incrédulités et des éléments gob** traires, Toyait s'éparpiller ses visions chéries, ombres légères qui Tenaient de rompre leur chaîne magique, et de s'éyanouir comme une Tapeur.
Il ne fallait qu'une occasion pour briser ce faisceau de sympathies désaccordée^. Pelaberge la donn^.
Mais tout Tint d'un mot de Pauline.
Un dimanche matin, il la rencontra sur la place du Tillage, auprès de la fontaine. Ia clocha d0 l'église avait appelé les fidèles et vibrait encore, l^a place était déserte et Ton entendait retentir U psalmodie. Pauline sortit du petit cimetière et se dirigea vers le porche, EUe voulut, mais elle n'ofi« pas éviter Delaberge. D'un coup d'mil, avec une alarme toute mondaine , elle consulta viv^nant les environs ; le soin de sa considération venait de se traduire dans ce mouvement* Deluberge, qui le comprit, y répondit avec une allégorie pleine d'amertume. U prit au bassin de la fontaine un peu d'eau dans le creu^ de sa main^ et la dî^ persant entre deux ruisseaux dont les courantp s'échappaient en directions tout à fiiit contraires : :-> Ainsi de nos destinées ! lui dit*il* — Ah ! re^ prit Pauline avec un geste convnlsif, vou9 avec ét^ le démon de la mienne !...
Puis, avec L'effroi d'une chrétienne qui se sous-
trait au péril de h damnation, elle fit |e signe de la croix et se jetu dans Téglise*
On y célébrait un service pour Fàme de 841 mère.
Un instant Delaberge crut qu'il étoufferait* Puis il se mit résolument en face de sa vie. Il parcourut cette vie hostile et nerveuse, toute de fragments et de lambeaux, où Ton ne se rencontre que pour se briser et se haïr, sorte de fait exprès sans fin entre des tigres qui s'agacent, et qui ne se reposent des épuisements de leur duel que dans une atmosphère de fièvre et de feu. C'était à qui s'empêcherait de vivre. Il semblait que le point d^honneur fût de se passer l'un à l'autre sur le corps dans une mêlée de toutes les. secondes où les avanies ne s'attendaient pas. Soupçonner , craidre, aiguiser ses ongles pour se chercher le cœur ; puis sourire et se donner la main ; abaisser des cloisons pendant le jour pour se porter tour à tour des serpents qui vous dévoreront pendant! la nuit; c'était en effet une destinée de démons. Le monde ne marche pas autrement. Des journaux haineux vous tombent dans la main au saut du lit, on empoisonne son premier festin , et l'on se couche sur des remords. 11 y a des gens qui vivent ainsi pendant cinquante ans, et Ton croit encore à Tenfer.
Dieu doit bien rire I
— Coulons du plomb dans notre cœur ! se dit
alors Delaberge. Brisons ce que Dieu nous a donné. Dormons sur un oreiller bien sourd. Mourir plutèt que d'être haï de Pauline.
Le soir même, il était à Lyon, installé chex Maria.
— aao —
Mnt Mrit*
Hors de« vallona, Filt des bruyères , Dans les lumières De nos salons , Pourquoi ton aile , Cher papillon , Au tourbillon 8e brûle-t^Ue?
GVSTATI pa LlKOH.
A la clarté d'une lampe de cuivre dont la flamme lancé de frêles cercles d'ombre et de lumière au plafond de la mansarde, et diverge largement sousl'abat-jour, Delaberge est accoudé sur rétabli de Maria, les doigts dans les cbeveux entre des livres et des papiers épars. Un petit poêle de faïence ronfle avec une sorte de furie; symptôme de froid. A travers une lucarne, sur le vitrage de laquelle se brisent des étoiles, un rayon de lune file, éclairant de sa lueur froide , et dans le coin le plus obscur, le bois et le matelas d*un lit de sangle, à demi dérobé par un rideau de serge qui forme cloison. Maria reprise du linge; de temps a