livre dans le goût de Jean-Jacques. Aussi nos pre
roiers savants , gens de goût , ne se sont pas donné
seulement la peine de le lire. Cela se feuillette avec
dédain ; et j'approuve ce dédain ! car si le moyen
d*avoir raison est de séduire- Tintelligence , la
grande condition pour se faire comprendre c'est
de ne pas franchir les bornes du langage reçu. Le
charme des mots a bien son mérite. Toutes les
sciences, me direz-vous, ont cette manie; je vous
l'accorde ! Eh bien , trouvez-vous donc qu'elles
soient déjà si répandues? L'impayable , c'est
que notre fou a des disciples ! et je vous en parle savamment ; j'en ai vu. Le maître s'étant fait obscur , dans leur intérêt , j'imagine , les disciples se sont voués à le rendre clair. Ce sont , en général, des goguenards sérieux , des révolutionnaires froids. Tous blâment l'émeute , quelques-uns sortent de l'école polytechnique. Mes songe-creux débitent à qui veut les entendre les imaginations de leur maître ; ils les démontrent par A pins B, sans jamais rire. Avant de faire leur connaissance, j'aurais nié que l'algèbre eût ses accès et se montrât bouffonne. Mais s'il^ sont à l'autre pôle des boute-feux de carrefours , n'allez pas croire qu'ifs
brillent par la politesse! L'oatrecuidancetest leur décalogue, et leur discussion , lorsque Ton s'y frotte, a tout le tranchant du rasoir. Je sais des républicains qui ne les accepteront jamais pour frères , et des chrétiens qui la leur gardent bonne. Sans le moindre scrupule , ces dialecticiens malhonnêtes vilipendent nos meilleurs philosophes , et traitent les moralistes du haut en bas ; la civilisation elle-même n'est pas à l'abri de leurs injures ; et , quand ils s'y mettent , l'archevêque de Cambrai, dont le style est si pur et si coulant, reçoit sur les ongles ni plus ni moins que ce grand tonnerre d'éloquence qui fut Mirabeau. Lorsque les catholiques grecs et les catholiques romains s'arrachent les poils de la barbe dans les rues de Constantinople , les Turcs mettent le holà tout au travers de cette canaille à grands coups de bâton. Ces messieurs emploient l'équivalent du procédé turc pour en venir à la fusion des partis extrêmes. Pour eux, et avant tout, la question sociale présente une simple difficulté de matérialisme et d'arithmétique ; le secret s'en trouve dans la combinaison de certains nombres; l'association doit parodier l'allégorie de la naissance de Minerve, en s'élançant du pot-au-feu comme du cerveau de Jupiter. Le soleil n'est que le Brillât-Savarin de notre tourbillon. Si, par la moindre question, TOUS touchez légèrement du petit bout du doigt la détente de leur dialectique, tout aussitôt vous
HEHSOHGE. T. II. 23
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en reoeveï en plein la décharge dans la figure. Ponr eox, la nature n'a plus de voiles ; les combinaisons sociales sont des jeux d'enfants. Donnes-leur, une petite lieue carrée de terrain ; et, rien qu'avec dix-huit cents personnes, ils se chargent de TOUS faire voir au bout de six semaines un petit échantillon de société devant lequel nous rougirons de la nôtre. Leur théorie est au grand complet; et si bien, qu'elle ne l'est que trop. On les croirait mieux s'ils n'en disaient tant ; les prétentions absolues font regimber, et Ton doute. On a beau soupçonner confusément et répéter de même que tout se tient dans l'univers ; ce n'est pas une raison pour se montrer par trop entier dans ses idées. Une idée entière tombe dans l'exagération. Moi, je leur jetterais a la tète leur lieue carrée , rien que pour voir. Ce n'est déjà pas une chose si facile, à la vérité, qne de trouver une lieue carrée sous la main, et qui soit tout d'une pièce ; d'où , je le suppose , leur mauvaise humeur contre le morcellement. Il n'est pas d'injures qu'ils ne vomissent contre ce malheureux morcellement. Ils le poursuivent dans notre architecture, dans nos relations industrielles, dam le désaccord de nos prétendues sciences. Ils y voient l'expression de notre éparpillement général. C'est dans les évolutions des planètes que l'Arioste de l'avenir prétend avoir surpris à Bien le secret de nous ramener au sens commun. Le
moaTement des astres nous dicte les lois da ndtre, et Newton a manqué le coche. Arago, très-compétent snr la chose, devrait hien en faire son rappcHrt a la Chambre des Députés. Toujours cavalcadant de la terre au ciel, le maître résout d'un mot les questions de crédit, les délibérations des congrès célestes^ le problème de la répartition, celui de la transmigration des âmes. Il fonde la science phy* Biologique ; il proclame les vrais droits deFhomme*. Cet homme sait tout ce que l'on ignore! c'est im» mense. Il a mis le commerce sur la sellette, le ma* riage lui a confessé ses crimes. On abolira le mariage et le commerce pour leurs méfaits. Les angoisses de Téconomiste Malthus sur le problème de l'équilibre des populations, il s'en joue comme d'une bagatelle. Plus d'embarras, nul obstacle. Qu'y a-t-il pour votre service ? Vouleï-vous qu'il raffine l'atmosphère et restaure les climats 7. ... Attention ! il se met à Tœuvre ; il fait fondre les glaciers du pôle ; il lance à tour de bras une cou«ronne boréale dans les airs, diadème de tous les diadèmes qu'il offre à nos ambitions déchaînées pour la satisfaction de ce. monde ! puis, de vastes enrôlements de volontaires courent à sa voix dé* fricher les déserts de la zone torride. La circula* Uon de l'air est changée ! ... II changerait, je crois, la circulation du sang. Rien ne l'arrête. 11 se débarrasse du cadavre empesté de notre lune qui, je suis fâché de vous le dire, s'est laissé mourir, à
ce.cpi'il parait, à peu prèsrers le temps dadâvge. Ce voisinage était malsain; il extravasait l'eau de la mer. L'eau de la mer devient potable ; elle prend même un léger goût de sucre ou de citron. Certes, l'événement sera d'une grande ressource pour les voyages de long cours; avec cela que les baleines et les requins profiteront de la circonstance pour se corriger de quelques-unes de leurs inclinations. Il se fait' le Saint-Bruno des requins ; il les réforme. Ces farandoles cosmogoniques sont subordonnées à l'installation du travail attrayant sur la terre; leur débâcle s'effectuera du moment que les grandes armées ne luttant plus que sur des protocoles de pâtisserie, les victoires se proclameront au dessert par les explosions des bouchons de vin de Champagne. Ce péle-môle d^efferves* cences et de visions cornues , échappées de la Bibliothèque bleue, se déroule avec fracas,' mais du ton le plus vulgaire et d'une façon tonte aussi simple que si vous en causiez le soir au coin du feu. On dirait parfois le brouillon d'un poème où l'imagination de Klopstock tourne à la pointe d'un compas de mathématicien. Il s'en faut que le sens commun ait cette splendeur. Je m'étonne que les bijoutiers de la parole, dont le dénûment fait de la peine, et qui se montrent des plus nécessiteux pour le quart d'heure, n'aient pas essayé de monter en or les diamants bruts que cette théorie remue dédaigneusement et comme à la pelle. Par
exemple, les astres, peuplés par Fonténelle, mais que Fonténelle n'a pas eu l'idée de faire travailler en famille, fonctionnent par coupes , et de fîrmramentsen firmaments, de même qu'au sein d'un Taste laboratoire. Cultivateurs intelligents de ces tourbillons dont l'enceinte est leur domaine, ils échangent des semailles et font commerce des créations. On a dit que la pêche était un cadeau que nous tenions des Perses ! cela n'est pas vrai ; ' nous la devons à l'étoile de Mercure. Le café nous vient d'un astre qui par malice ou par modestie se dérobe encore aux télescopes reconnaissants de l'Observatoire. Ces beaux globes ont des âmes comme vous et moi ; comme vous et moi, ils sont sujets à la métempsycose. Peut-être bien Ta-t-il jusqu'à les soupçonner de présider à la distribution de nos caractères , et, par conséquent, de notre avenir, ainsi que les astrologues le prétendaient autrefois sur parole. Quelle vaste mémoire suffirait à ses rêves? Hardiesses de Cuvier, pressentiments de Spurzheim, conjectures de Geoffroy- Saint-Hilaire, extases mystiques de Swedenborg, calculs de Fabre d'Olivet, fantasmagories de Pythagore, il n'est rien qui ne s'amplifie et ne se déploie au-delà de toutes les bornes connues dans le tourbillonnement de cette pensée capable de dresser le bilan de l'espace en parties doubles. C'est l'imagination dans tout son vertige, avec un laisser-aller de style qui ne s'élève jamais au-delà du vulgaire.
Il frappe tout avec le plomb de FarithméliqHe. L'écrivain semble tellement avoir la conscience de sa grandeur qu'il trouve à peine quelque chose d'assez g;rand pour lui : rien de lyrique dans sa parole, que sa pensée. Son stoïcisme est celui d'un aventurier qui déjà songe à quelquechose de mieux. Pour dogme, il prend le chififre. Blasphémez le chiffre, sa théorie croule. Dieu, c'est l'unité! ... Eh bien! en dépit de son appareil de formules et de tout cet étalage d'algèbre ^ le Barème du monde social rend quelquefois rêveur comme lui. Une poésie , à l'état embryonnaire, demande à briser sa rude enveloppe. Un papillon cache ses ailes dans cette larve. Figurez-vous un bloc mal dégrossi , mais où déjà l'on devine en germe la pensée qui doit révéler au jour un Michel-Ange. Un instant , il m'a fasciné , moi qui vous parle ! j'ai cru qu'il m'engloberait dans ses tourbillons* Puis, j'ai reculé de frayeur. Je n'aurais plus été de mon siècle. Nos progrès me feraient pitié comme si nous roulions encore dans les ténèbres. Jamais , à la suite de ses macérations et du jeûne, une moine dominicain, échauffé par les mystères du cloître et la lecture des témérités hermétiques, n'étagea pour les Babels de son paradis tant de voluptés et de prestiges. Le menu fretin des bombances de l'avenir est à donner des indigestions à la pensée. Le peintre Martyn n'a fait qu'une enseigne de restaurant à vingt-cinq sous avec son festin de Balthazar : quelques près-
sentiments que vous ayez, ce n'est rien. Les fleurs B*ont plus seniement une valeur pour le botaniste ; elles contiennent des analogies avec nos destinées. Une mythologie dont les Grecs seraient amoureux parfume l'air et s'exhale du moindre bouquet. Ces milliers d'univers que l'attraction charrie, échangent au vol des baisers d'amour dans leur promiscuité sidérale ; et , s'il s'agit de quelques Genèses , à l'instar des animaux et des fleurs , ils ont des contacts aphrodisiaques et des érotismes de printemps. L'infini, cet androgyne de l'espace, ne cesse d'agir éternellement sur lui-même et de se manifester. Des créations urgentes sont , ici-bàs , en retard par notre faute. Annulaire, comme Saturne, notre planète doit retrouver un jour son colUer d'honneur et son écrin égaré de satellites. Des métaux inconnus, des cristaux d'une pâte plus solide multiplieront la puissance de nos télescopes ; et l'étoile de Mercure, qui, dans le parvis du soleil , s'est initiée à l'histoire des temps antérieurs, viendra nous l'enseigner, et nous donner la syntaxe de la langue d'harmonie qui ne fait qu'une seule et même famille des astres de notre tourbillon. Une chaîne systématique enveloppe tout cela dans 'ses replis, absolument comme, dans la physiologie de l'homme, un œil exercé discerne mille phénomènes qui concourent diversement au même but. Méfiez-vous delà première donnée, si vous ne voulez pas avouer le reste. De larges
éclairs sortent de ces téaèbres, illuminant des mondes comme on en réye, et des magnificences à nous donner le frisson. On se prend à dire que c'est indivisible. Les disciples prétendent que si nous sommes aveuglés , c'est par la lumière , que nous cherchons très-loin ce qui de reste nous crève les yeux , et que rien n'est simple comme cette théorie. C'est en parler fort à leur aise. Est-il déjà si facile de comprendre qu'une chose est toute simple et sans façon?... A moins d'être initié par l'étude , et cela demande un temps quelconque , ce programme , qui nous invite à la fondation de l'harmonie , doit présenter pour qui l'aperçoit , d'emblée toute la confusion du chaos. Pour le lecteur qui ne lirait pas stérilement , et des seuls yeux de la tête, ces deux volumes en renferment la matière de cinq ou six mille. Afin d'installer le globe entier dans ses harmonies , au bout d'un délai qu'il fixe à moins d'un an , l'inventeur a trouvé, dit-il, la boussole du cœur humain. Boussole, soit ! mais, puisqu'il a publié son programme en 1808, force nous est de croire et de lui dire que la tournure énigmatique de son livre compte pour sa part dans les obstacles qui s'opposent à la mise en œuvre de sa découverte. Pour nous orienter dans ce grimoire , une autre boussole^, ne serait pas de luxe. 1) ne saurait trop vite allumer sa lampe puisqu'il s'agit de nous tirer d'une, cayeme. Cet Arioste moderne, que je mets bien au-dessus de
l'autre , ne manqae pas , si vous le voulez , de notions ingénieuses sur l'éducation de la première enfance ; on pourrait lui tenir compte également de quelques vues pratiques sur l'organisation de l'industrie^ organisation que ni vous , ni moi , nous ne donnons pas comme irréprochable pour le moment : la civilisation a ses défauts. Aussi, filant au plus vite sur la réforme des requins et les coquetteries boréales , les disciples de notre réTeur se cramponnent «le leur mieux à ces deux points-là. Peut-être, si ce livre noyé remontait sur Teau , quelque jour, et prenait de la TOgpie, donnerait-il aux gouvernements une bien autre tablature que les théories de la république; non par des convulsions et des coups de collier , le Jésus-Christ de l'évangile industriel prétendant détourner les activités des brouillons vers de gigantesques opérations de défrichement unitaire ; mais on harcellerait les gouvernements pour qu'ils se missent à la tête des spécialités savantes en subordonnant le développement social à des études fixes , régulières et mathématiques. Elaguant les fantasmagories et les hyperboles , le discrédit des opinions turbulentes qui pétitionnent à coups de fusil dans les rues pourrait bien résulter tout d'àl)ord de la propagation de cette doctrine : j'essalez*ais ! . .. Mais à qui recommander sérieusement un livre où l'on fait pressentir la nécessité d'extirper le mariage comme germe de tous. les fléaux, où
Ton déclare Fëgalité contraire à la gestion hannoniease des intérêts de ce globe , où l'on déclare enfin qn'il se trouve dans le caractère de Néron des énergies qui ne sont pas à dédaigner ?. • . • Il n'y a pas de calcul qui fasse tolérer des assertions si ré- Toltantes; cela serait évident comme la lumière, que Ton aurait tort de le démontrer. Jean-Jacques n'allait pas de main morte dans ses paradoxes ; 3 proposait , comme vous le savez , de marier le dauphin de France à la demoiselle du bourreau , pour peu que la demoiselle eût des vertus. Bast ! notre homme est bien plus paradoxal. Est-oe qu'il ne commet pas à des armées d'enfants , quels que soient les pères dont ces enfants soientissus, l'honorable fonction de nettoyer les immondices?... Il nous promet , à la vérité y que oela leur causera le plaisir le plus vif. Au moins avec le citoyen de Genève , le gendre du bourreau conservait le droit de stipuler qu'il n'hériterait pas des fonctions de son beau-père. Ici l'héritier présomptif du trône aura la perspective d'avoir un grade parmi les inspecteurs de la petite voirie , et ce ne sera pas une sinécure. Aussi charitable pour nos moindres fantaisies qu'un moraliste se montrerait sévère , le délirant théoricien pousse la sollicitude jusqu'à songer a des corporations de bacchantes pour des œuvres de charité que je ne dirai pas. Mais ces licences ne sont que des peccadilles de l'esprit , devant son principe fondamental que nos
passions sont irréprochables. Les phrénologîstes, qui prennent tant de hardiesses ^ons leur bonnet, recaleraient devant l'initiative d'une pareille as* sertion. Ce n'est pas qu'avec la certitude d*organiser décidément le bonheur du genre humain, nous ne fissions, vous et moi, bon marché de sa ▼ertu; d'autant que eette vertu n'est pas le diable. Si la passion, en elle-même, ne doit être regardée qae comme une force, désastreuse quand on lutte aTec son énergie, profitable et bienfaisante dès qu'on la favorise, qui s'exhale en ravages dans un milieu contraire à ses développements, qui se répandrait en joies universelles dans un ordre combiné tout exprès pour son libre essor, le mode de travail que l'on propose est, j'en conviens, le seul acheminement possible versla félicité de tons; et nous triompherions glorieusement de l'enfer où nous sommes pour inaugurer à la place de ses désespoirs et de ses tortures les espérances et les délices illimitées du paradis. Mais le chapitre des objections n'en finirait pas. Volontiers on demanderait le produit sans l'instrument; et, malgré notre crédulité naïve à l'endroit d'une foule de systèmes qui depuis un demi-siècle ont tant versé de sang, usé de sueurs, dépensé d'or et désolé d*âmes pour nous laisser où nous en étions, nous UTons l'esprit ferme; les nouveaux régénérateurs ne sauraient nous en faire accroire. Les passions libres ! c'est à fsiire pâlir dix mille républicains.
Pourquoi faot-il que, dans son temps, le liyre de cet homme qui jette le ^nt à toutes les idées reçues, qui procède mathématiquement à l'attaque de nos ruines pour élever méthodiquement à son tour le nouvel édifice social, n'ait pas été soumis à la magistrature de la critique avec le ton cassant qu'il affecte lui-même et son inflexibilité de fer ? on aurait extrait les parcelles d'or et rejeté l'alliage. Nos petits journaux, qui vivent de beau* coup moins, auraient sur ce livre vécu des années entières. On en a mis en circulation deux ou trois sornettes, mais sur des on dû» Qui uo connaît l'histoire de la queue de trente-deux pieds dont il a ioté les habitants du soleil, et qui donne à croire que leur nez pourrait avoir la longueur d'une trompe d'éléphant ? cette queue magique a diverti jusqu'à ceux qui portaient des oreiUes d'âne. La queue n'est rien. Je leur conseille de puiser àla source. Croyez, messieurs, que j'en passe, et des meilleures. L'abbé vous a doré la pillule , car, près de cette théorie, les saint-simoniens, dont on a préconisé l'audace, ne sont que des Lilliputiens en rêveries. Si l'extravagance ne se nommait l'extravagance, je voterais pour que le journalisme la tint sur les fonts de baptême au nom de l'homme qui trouva l'imagination du Phalanstère Charles Fourier.
Après avoir débité cette diaUribe tout d'une haleine, l'orateur fit un profond salut et se perdit
dans la foule. Geax qui l'avaient écouté s'éparpillèrent en riant.
Léonard interrogeait le visage de Delaberge.
— Est-ce là ton apologiste des machines? lui demanda ce dernier.
. *— Lui-même.
— - Alors, il se moquait de toi, Léonard, et voulait te Toir venir, comme il vient de se moquer des gens de son auditoire.
— Et tu peux parier qu'ils ne s'en doutent pas, Delaberge. Evidemment ce moqueur est un partisan des opinions dont il fait en apparence bon marché vis-à-vis de ces imbéciles. On m'en avait déjà parlé, de ces opinions; mais misérablement ! ce rieur ne craint pas de mettre des flèches dans le carquois de ses adversaires. Pensestu que ce soit un fort bon moyen pour propager ses croyances?
— Eh t mon ami, ne nous a*t-il pas fait réfléchir l'un et l'autre? Qu'importe le gros de l'armée, Léonard, pour qui ne veut recruter des convictions que dans l'état-major ?...
Tous deux se serrèrent vivement la main.
— Des complots ! s'écria gaiement Dutercy qui leur tomba sur les épaules. Pardieu, je vous livre aux autorités si vous différez de vous rendre où l'on vous attend. Vous ai-je déterré , mon cher Delaberge, pour les beaux yeux de ce conspira- Éeur?Le8heattxyeux de ma femme vous cherchent. «
Grâce à Montel, le cercle de Pauline s'était recruté des notabilités administratives. L'abbé tenait place auprès de madame Ihitercy. Brisée, courant comme en éclats, la conversation roulait sur les familles dispersées de Val d'Armonne, et sur les fauteurs de cette dispersion. Les douleurs de k captivité n'ajoutaient que bien vainement à leurs remords. Pauline déployait toute sa séduction pour émouvoir les esprits en leur faveur. Léonard se renferma dans un air morne; il n'entendait pas se mêler à des sollicitations dout il n'espérait rien. Les scrupules du moment plissaient soucieusement certains visag^es, et l'abbé plaidait chaleureusement sa cause. Dans l'association, même sous le point de vue colonial, comme on ne voulait alors voir en principe que des sources de clubs et^des moules à coups de main , il importait, suivant l'abbé, de distinguer l'escapade de quelques écervelés de la cause de leurs familles; sans abandonner pour cela ces têtes chaudes aux conséquences d'un moment de folie. Mais le vent du pouYoir étaitalorsàlasévérité. Lorsque l'on verse de l'huile dans le feu, disait un personnage important, peuton blâmer l'autorité de raser l'incendie à coups de canon ?.••• Montel entrait dans l'idée; seulement, il veillait avec habileté sur l'entretien pour ne pas le laisser tourner en sombre. Suivant sa manière, il ripostait par des anecdotes aux mala- ' droits faiseurs de répliques, plus soucieux de
leurs opinions que de la Ubertë dequdtquesimprudents.
Une de ces anecdotes fit tressaillir Léonard et Delal>erge.
— Dans la matinée du 6 juin 183S, disait Montel, un de mes amis, dévoué républicain , électrisé par la rumeur de Paris qui volait aux armes, se jeta sur ses pistolets, et, malgré les supplications ' de sa famille au désespoir, courut au cloître Saint- Méry partager la fortune de ses compagnons. Le tocsin en branle, ces rues vides en plein midi, les tambours qui passaient coup sur coup à la tète des détachements de la banlieue, portaient son exaltation au comble. Sur le boulevard, un homme se trouve devant lui, face à face. C'est Rossini. — Qu'avez-vous donc? s'écrie Rossini; n'allez-vous pas Yoxa faire tuer inutilement comme les autres?... Et , par un geste rapide , s'assurant que notre exalté portait des armes, il le saisit avec vigueur et le force à rebrousser. Mon ami tenait bon et résistait. — Laisserais-je égorger mes frères? criait-il en gesticulant; la cause de l'un n'est-elle pas celle de Tautre? Ne me retenez pas !... Froidement, notre grand compositeur lui lâche le bras, s'arrête, et, le regardant jusqu'au fond de l'âme : — Est-ce que vous croyez â l'égalité?... lui dit-il. A cette question, le républicain se déconcerte. Pour la première fois il entendait mettre en doute le dogme fondamental de sék croyances politiques.
— tn —
C'était un Uasphéme; ses bras et sa foagae en tombèrent. — Par saint Janvier ! s*ëcria magnifiquement le maestro, si tontes les notes sonnaient en ut, est-ce que j'aurais fait la Gasa-Ladra!...
Une vive approbation salua l'anecdote. Montel eutdes applaudissements. Dans la rumeur, le préfet se leva , lui saisit avec cordialité la main , et , s'adressant à l'abbé , fixa le jour d'une sérieuse andience.
C'était une victoire.
Léonard , qui se proposait de répondre , se tut. II rongea son frein.
Le préfet s'inclina vers Pauline et la conduisit au piano.
— Conte et mensonge! disait Léonard à Etienne. Jamais Rossini n'a dit cela. D!ailleurs , si pour le concert social , des diversités sont nécessaires , j'oserai dire , moi , que dans le clavier des prédilections d'un seul bomme , on trouverait , en ne sacrifiant jamais l'ensemble de ces prédilections à Tune d*entre elles , d'intarissables sources d'harmonies. De ce point de vue , où les avilisseurs du prolétariat n'ont pas le génie de plonger sur nn vaste horizon , le genre humain en reviendra toujours au dogme de l'égalité , par une intelllgenoe supérieure des lois de l'équilibre.
Le piano préludait; les cartes furent abandonnées , les danseurs ac6oururent se presser con-
fosément à la porte dû salon. On se renvoya des gestes de silence.
Pauline, dirigeant un sourire du côte de son frère , ramena l'attention de celui-ci vers le papier de musique. Léonard franchit le cercle et se pencha sur le piano. Il reconnut des strophes républicaines écrites par lui , dans le voisinage de Napies 9 sur la marge de l'un de ces puits dont les eaux tarissent lorsque le Vésuve menace d'une éruption.
La musique était de la main de Pauline. Léonard lui sut gré de la surprise et demeura près d'eUe.
Pendant l'exécution de ce chant , Delaberge , tout au bouleversement de son esprit , ne put détacher ses yeux de la glace qui lui traduisait la physionomie et quelquefois les regards de Pauline* La mémoire de Delaberge lui retraçait trop durement l'irrévocable adieu de Saint-Maurice , pour essayer d'interpréter ces regards et d'y répondre. Il aurait craint de risquer une méprise , et de s'exposer aux sarcasmes d'une femme indignée de ce retour à de nouvelles espérances* Peut-être devait-il se dire qu'en effet elle ne songeait pas à lui !••• Le nuage de son âme passa sur sa vue.Le silence religieux d'un auditoire ou chacun étouffe jusqu'au bruit de ses propres artères ; ces femmes pétrifiées, et dont les regards écoutaient; les harmonies du noble instrument de Pleyel ; cette
Yoix surtout , hardie et franche , dont , comme un essaim d'oiseaux , les notes déchaînées , en imprimant des TÎbrations à la flamme des lustres , semblaient frapper l'air de leurs ailes et se poursuitre à traTers les cristaux des girandoles ; et les prëoocupations d'Etienne pour sa ville natale, déjà debout , toute prête pour l'éruption populaire que la poésie de Léonard semblait exaspérer dans sa lare, glas de tocsin au milieu des efferyescences du carnayal; l'ensemble et le contraste de ce luxe et de ces misères, cette prévision de guerre civile, nn souvenir plus personnel peut-être et qui parut le saisir à l'improviste , tout concourut à le plonger dans un trouble indéfinissable. Des larmes lai vinrent qu'il ne déroba pas* Ces larmes éveillèrent un souvenir de Pauline ; elle y reconnut l'angoisse du jeune médecin dans les rochers des Alpes, lorsque ce site sauvage lui remit en mémoire la perte de l'affection d'une mère* Mais les amies de Pauline, en se désignant tour à tour ce visage pàley cherchèrent tout simplement la raison et l'objet de cette douleur dans la direction d'un regard infariablement fixé sur la chanteuse.
Ce que Pauline chanta , le voici;
Songe t songe au Vésuye , imprudent latsarone !
ITattends ni pitié ni merci.
La Uve , «veo fureur, dans let flanos noirs bouilloiuia ;
Les puiti sèchent è Portici.
Aux mâti furtift des rapides gondoles , L^air pur et I^er du matin
Fait fritsoaaer de rtoliM banderolM
Sur le golfe napolitain ; Et , comme un yoile , au loin roulant la brume
Jusqu^è la cime des hauteurs , Plisse la mer et la brise en écume
Aux mille rames des rameurs.
Songe , songe au YésuTe , imprudect lazurone !
If ^attends ni pitié ni merci. La lare , avec fureur, dans ses flancs noirs bouillonne ;
Les puits sèchent è Portici.
Au seuil où meurt Timmense amphithéâtre ,
L^aube éclate en feux dispersés Sur des palais à terrasses d^albâtro
Par l'asur des flots renrersés ; Le long des murs , tout à ras de la plage ,
Par les jours des grilles en fer, Des pleurs de sang , des larmes d^esclayage
Se perdent sans bruit dans la mer.
Songe , songe au Tésuve , imprudent lauarone !
ITattends ni pitié ni merci.
I>a lave , avec fureur, dans ses flancs noirs, bouillonne ;
Les puits sèchent à Portici.
Quand , sur les flots , la brise alors promène
L^arome exhalé des jasmins.
Le captif songe , en oubliant sa chaîne ,
Qu^il sourit à ses assassins !
Puis , d''un pas ferme , au milieu du silence ,
L^arme au bras , près des soupiraux, Le soldat garde , avec indifférence ,
Et les proscrits et les bourreaux.
Songe , songe au Vésuve , imprudent lassarone !
N^attends ni pitié ni merci.
La lave , avec fureur, dans ses flancs noirs bonilloane ;
Les puits sèchent è Portiei.
La rame vole, on abords à la grève!...
Le roi dicte i ses favoris L'ordre qui doit tromper Tâme et le rêve
Des captifs que Pou a proeorits.
Vn prêtre acooart; rédiaftiid plane. On chante !
Et le peuple napolitain , Cendre immobile ou la flamme fermente ,
Vient méditer sur son dettin.
Songe f songe au Tétuye, imprudent laixarone !
ITattendi ni pitié ni merci.
La UtO) arec fureur, dans set flancs noirs bouillonne ;
Les puits sèchent à Portioi.
Tibère aussi , froid et Time ulcérée ,
Par crainte éyitant le sommeil , Voguait Ters Naple au sortir de Caprée
Dans les premiers feux du soleil :
Le Tieux tyran , Pœil sombre et le teint hiye ,
Prompt à réyer la trahison , Dans les parfums brûlés par un esclay*
Croyait respirer du poison.
Songe , songe au Vésuye , imprudent laxsanme !
If^atteads ni pitié ni merci.
La laye, ayec fureur, dans ses flânes noirs bouillonne ; Les puits sèchent à Portici.
L^un aujourd'hui , Tautre demain sans doute ,
Esclaves , yuilà votre sort ; Car le soupçon qui yeille sur la route
Tremble pour vous donner la mort !
Dès quHl se courbe, un peuple a tout à craindre.
Martyr de ton indigne effroi , Tes yeines ont du sang !... Est-ce pour teindre
La pourpre d'un manteau de roi ?
Songe , songe au Vésuve , imprudent lauarone !
N'attends ni pitié ni merci.
La lave , avec fureur, dans ses flancs noirs boaillonne ;
Les puits sèchent à Portici.
Rois , dont le sceptre est au pommeau dHin glaive ,
Et qui , tout autour des palais , Élargisses , sans scrupule et sans trêve ,
Le désert pour avoir la paix ,
Attendm-yous ao glas de* repr^saillM 1...
Contre yous , malgré tos efforts , La tombef un jour, déchirant ses entrailles ,
Doit se fendre et Tomir ses morts.
Songe , songe au TésuTe , imprudent lastarone !
iTattends ni pitié ni meroi.
La lave , aveo fareurf dans ses flancs noirs bouillonna ;
Ses puits sèchent à Portioi.
Ayec le dernier élan sonore du piano, qui rendit chacan à lui-même , une triple salve roula dans le prolongement des salons et se répéta sur le quai des Célestins. Delaberge en ressentit une secousse yiolente. On eût dit que le pronostic révolutionnaire venait de déchaîner les éclats d'un autre Vésuve.
La poésie a ses licences de républicanisme; c'est chose convenue. Le préfet offrit sa main à Pauline et se porta l'interprète des suffrages de l'auditoire.
Un mot fut dit à l'oreille d'Etienne; il se retourna.
Jean lui faisait signe.
— M. Raymond est en bas , lui dit le serviteur de Léonard. Il vous demande.
Pauline , en reprenant sa place , promena ses yeux dans la foule.
Qui cherchait-elle ?
— Il aura craint de se trahir I lui dit mystérieusement une de ses amies....
Madame Dutercy regarda cettefemme, et devint
pâle ; on yola de tous les côtés à son secours.
— Enfin 9 TOUS voilà donc ! s'écriait Delaberge en pressant avec vivacité Raymond dans ses bras.
Celui-ci le retint par un geste prompt.
— Pouvez-vous m'accompagner sur*le-champ à Saint-Maurice?
— Sans doute ! Mais nous passerons par Saint- Irénée ; on pourrait m*attendre.
*— A la bonne heure. Si je ne monte pas chex Dutercy, vous saurez pourquoi.
Une voiture attendait. Tous deux s'y jetèrent. L'ordre fut donné de passer les ponts au plus vite.
Après un rapide coup d'œil aux alentours, Itaymond ferma le store et parut plus calme.
— Qu'est-ce donc? dit Etienne alarmé.
— Rien ! une sotte alerte. On ne m'aura pas va, tranquillisez-vous. Agathe m'avait écrit, Delaberge 9 que je ne vous retrouverais plus à Saint- Maurice. Je devais être sûr de vous trouver ches Dutercy !
L'intention du mot frappa Delaberge»
Convulsive d'une part, consolante et forte de l'autre , une double pression de main mit les amis à l'unisson sur un de leurs secrets*
— J'aurai moi-même à me confier à vous , dit Raymond. Pour agir sur vos douleurs, je vous demanderai votre secours dans les nôtres i
£t9 MarionutUt».
S*il a^agit d'une ohétire «oonMiion pour un délit minime, le plut mince accuté ne se fait nullement faute d'exercer avec rigueur son droit de récusation contre les membres du jury. Ses adversaires-nés , il les écarte ; son droit d'élimination s'étend jusqu'à ceux qu'il suspecte. Mais s'agit-il de ce qui nous intéresse le plus , de notre
caractère? un fantôme s'élève, le monde!
tribunal sans garantie, péle-méle insolent. Ce tribunal décide en seoretf condamne sans entendre, écrase en dernier r^sort. Est-ce régulier cela?.... Je proteste! je ne yeux pas que l'on m'assassine, je yeux que l'on méjuge. vn nnni. «
— Eh bon Diea ! qu'y a-t-il donc , Pauline?... Cette effarouchée d'Ânnette yient de nous dire que ta te trouTais indisposée!... Je la crois folle !••. Jamais je^ne t'ai tu meilleure mine. Tu vas des^ cendre, n'est-ce pas? Le printemps, pour son début, semble s'être mis tout exprès en frais de coquetterie ! Les barques sont pavoisées ; Montel et ces dames nous attendent. Les amis t'en Tondraient à la mort. — Tu ras venir?
— Ferme la porte, Georges. On pourrait nous entendre.
— En yéritë , toutie monde a pris l'alarme ! et , sans Montel , la bande joyeuse se mettait en déroute. Montel tient bon.
— Montel !••• Cela devait être. — Au nom du ciel, Georges , ne me laisse pas tes chers amis sur les bras. Je te demande un jour de grâce. Puisque Ton a prémédite cette partie de plaisir sur le Rhône, donne l'exemple et rassure chacun. J'ai d*abord consenti ; mais je faisais mes réserves. Lorsqu'on te verra de belle humeur , on pensera qu'il ne s'agit que d'une indisposition en l'air ; d'une castille de ménage , peut-être ! Ce prétexte n'est-il pas toujours de mise?
— Mais tu es inconcevable ! Quelle fantaisie t'a passé par la tête ?
. — Âh voilà ! tu ne sais pas t'en tenir à deux paroles ! il t'en faut mille. Et si mon caprice n'est
pas de te dire ma fantaisie? Entre nous,
Georges , ce brouhaha me fatigue ; et décidément, un pareil train de vie n'est pas fait pour nous. Nous avons d'autres coutumes. Ces femmes m'excèdent; leur jargon de médisance n'est plus à ma portée. Et puis , nous ne sonmies plus un seul instant à nous. Je ne sais si cela te convient ; mais, en ce moment, j'achèterais vingt-quatre heures de repos à tout prix. Je n'éprouve que cela ; mais , je suis comme Montel , je veux tenir bon.
— Capricieuse !
— Mon Dieu ! Georges , est-ce que tu n'es pas
— Ml -
des plus inconséquents toi-même ?. . . . Tu barricadais notre porte lorsque j'avais toutes les envies de prendre mon vol ; et c'est à présent toi qui fends les airs. Qui de nous deux a des caprices ?•.. A laquelle de ces dames veux-tu que je rapporte les tiens?. . • . Elles sont jolies, mon pauvre Georges ! . . . — folle I je ris avec toutes, c'est vrai ; mais fort innocemment , je te le jure. Ne fais pas la jalouse ! Ta nouvelle disposition d*esprit ne me va que de reste. Mais y persévèreras-tu ?
— Nous verrons. Peut-on prédire ?
— Dis-moi !..*.. Te proposes-tu de rester seule?. . . Non? l'ennui te gagnerait. Tu voulais... tu voulais aller voir les Raymond , n'est-ce pas ?
— Mais... je t'en fais juge !... Entre nous, Georges, nos voisins deviennent passablement singuliers. Il me semble qu'ils pourraient sans déroger, et ne fût-ce qu'à titre de politesse, frayer avec les personnes que nous avons amenées à Saint- Maurice. Notre délicatesse dans le cboix des gens ne le cède pas à la leur. Je cbercbe encore le motif de l^ur soudaine excuse et de leur obstination à se renfermer cbez euix , ainsi que des ours , après notre invitation qu'ils avaient d'abord acceptée ! . . .
— £h eh ! ce n'est peut-être pas sans cause , Pauline, tiens !... mais ne pense pas au moins que je veuille t'influencer ! tu restes libre!.... sais-tu bien ce que l'on m'a dit?
— Sur les Raymond ?
— Oui,
— Que Teax*ta que je sache ?
— Qa'Âgathe. • . Oh , comme tu ras le faire , j'en ai jeté d'abord les hauts cris !••. qu'Agathe.. . Note surtout , ma chérie , que ce n'est pas une femme qui m'a dit cela!...
— Achèye donc^ pour Dieu!... tu me fais bouillir.
— On m'a juré qu'Agathe n'était pas la femme légitime de Raymond.
— Ah , bah !...
— Mais bien celle d'un certain Gerbaud , ancien fournisseur des armées.
— Quelle folie !
— On prétend môme qu'elle n'a jamais eu de sœur ; circonstance qui semblerait indiquer que sa prétendue nièce ....
— Et tu t'es laissé conter de semblables impertinences ?
— Où est le mal de s'en laisser conter ! . • • • D'ailleurs, j'entends avoir les autres détails. L'ami de Montel , qui m'a donné ceux-là sur sa parole , affirme encore que la longue absencede Raymond , dont l'objet est resté pour nous dans le mystère, avait pour but principal de faire apposer les scellés sur les propriétés de sa yéritable femme qui vient de mourir à Livry.
— Et tu n'as pas offert de gager tout de suite que c'était un mensonge ?
— Je ne gage pas lorsque j'ai peur de perdre. Explique-moi , toi qui gages si lestement , leur brusque refus de se trouver ayec les gens qui nous ont rendu risite ?.. A la campagne , on est sans façon , que diable f Leurs scrupules , vois-tu , ne nie semblent pas cette fois de simples coquetteries de grands seigneurs* Il y a mieux.
— Bon ! ils sont quelquefois si sauvages !
*-- Moi , je pencbe à croire qu'ils auront avise quelque masque importun. Après ton frère , je ne connais pas de gens plus cachés. Il semble qu'en effet ils soient vis-à-vis de la société, comme Léonard vis-à-vis du gouvernement , sur le pied de révolte. Je ne dis pas (entends-moi bien) qu'il faille rompre sur de simples propos en l'air ; je ne suis pas pour les choses en l'air f mais , en attendant que tout s'explique , et puisque d'eux-mêmes ils se sont mis sur la réserve , le mal ne me parait pas grand d'y rester comme eux. Ne donne à ceci que la valeur d'un conseil. Un instant de réserve ne décide rien. Enfin , Pauline, ces doutes , s'ils se changeaient en certitude , pourraient changer aussi quelque chose à la thèse en fait de voisinage* Tant que l'on ne sait rien des gens , il est fort excusable que l'on fraie avec eux ; mais, que les choses viennent à prendre une autre tournure , la conti* nuation des bons rapports semblerait alors des plus étranges. Nous en aurions les éclaboussurea. Dans tous les cas , je suis sur le qui-vive , et je me
prépare à te donner sons pen tons les ëclaircisaements. Je ne m'endormirai pas sur le doute. Seulement , je sois fâché qu'Etienne se mette , comme il le fait y de leur bande. Je parie que tu le querelles toujours !
— Tu perdrais. Ni lui ni moi , ne nous sommes dit un mot depuis la soirée à Lyon.
— Pas un mot ! c'est une exagération. Il se promenait hier avec vous dans le jardin.
— Je n'ai pas quitté le bras de Monte! ; acoepteras-tu Montel pour garant de oe que j'ayanoe?
— C'est autre chose. Il devient un peu colletmonté , tout de même !
— Montel?... Qu'est-ce qui te fait dire cela? je ne m'en aperçois guère.
— Je te parlais d'Etienne.
— Oh , Georges , est<3e que les frivolités d'un petit esprit de ma trempe vont à l'esprit grave de M. Delaberge? C'est tout au plus si ces futurs émancipateurs des femmes nous permettront d'être quelquefois de notre sexe. Dès que l'on ne se met pas à la réforme du monde , on devient indigne de causer une seule minute avec eux. Ne pourrait-on in viter les réformateurs à la réforme?. . . Montel est un peu fat , je l'avoue ! je lui sais de la vanité comme un démon ; sa complaisance à s'en faire accroire est énorme ; mais , à cela près, il a de l'usage et du monde; et , pourvu qu'au besoin on lui rende ruse pour ruse , son entretien ne
manque pas de verye. La plupart du. temps il m'égaie.
— N'y a-t-il pas quelque dessous de cartes dans ce que tu me dis là , Pauline ?
— Qu'est-ce qui te fait croire à des dessous de cartes?
-.- Ton sourire. — Dis-moi , là , franchement , Montel viserait-il à recommencer ses déclarations d'amour ?
— Oh , ma foi , je ne les compte déjà- plus.
— En yérité?... Si je le priais cependant une fois pour toutes de me faire le plaisir de s'en dispenser ?
— Tu pourrais l'en prier ; mais il pourrait n'en rien faire. Crois-moi , Georges , il n'en résulterait qu'une altercation ridicule. Suis-je une enfant?... Après tout, c'est moi^ ce me semble , et non toi que cela regarde.
— Jusqu'à certain point , toutefois.
— Et si je l'encourage ?
— Toi!
— Moi.
«-Ce ne sont pas là des matières à rire, Pauline. Voyons! youdrais-tu me mettre dés contrariétés dans l'esprit ?
— Les hommes ne comprennent rien à la franchise. — Tais-toi !... — Voilà ton monde qui descend, au jardin. Montel ya t'appeler. — Écoute et ne m'interromps pas. — Il faut que tu saches y
mon ami... Mais donne-moi ta parole de n'en rien dire !....
— Je te la donne. Va.
— Que Montel a de très-grandes justifications à me faire ; et , par la môme occasion , nn secret à m'apprendre.
— Quel est ce secret?
— Dame I si tu le toux savoir, il faut d'abord qu'il me le révèle. Tout dépend de toi. En restant ce soir à Saint-Maurice (toute seule! entenids bien cela) , je puis compter sur l'habileté que Montel déploiera pendant TOtre partie de plaisir pour glisser à la sourdine entre vos doigts. Yons ares plusieurs barques, et ce n'est pas sans raison !.... J'offre de parier (à coup sur aussi) que tous courez le risque de perdre l'une de ces barques à travers les nombreux archipels du Rhtoe. Sans deviner au juste ce que vous prendrez dans vos filets, je vous vois déjà dans les filetsr de Montel. Il vous a fait accepter cette partie avec enthoasiasme; la journée sourit, tout est prêt. Imaginez donc un moyen de s'en dédire! 4.... Et pnia, Yerdier vous attend à Lyon ; cela couronne la fête, et je ne vois pas une maille à reprendre dans l'easemble de cet arrangement. D'ailleurs une trèsjolie petite excuse de Montel tombera juste chei Verdier lorsque vous serez impatients de vous mettre à table. Il a déjà dà l'expédier par un homme intelligent. Si, pendant la soirée, comme
il ne manquera pas dé tous le promettre par son petit billet, tous comptez sur lui d*un moment à l'autre , tous jouerez certainement de malheur ; toutes les fois que Ton ouvrira la porte, ce ne sera pas lui. De lui à moi, cependant, nous accorderons un mouvement de compassion à vos sollicitudes. Montel doit rester dans le jardin ; moi, je dois rester à ce balcon ! à moins^ tu conçois cela, Georges, que je n'en décide autrement. Il a proposé cette clause. Nous parlerons du grand secret à vingt pieds de distaoce; il ne se justifiera qu'à portée de pistolet. Tu me diras sans doute que les soirées sont fraîches et que je tiens beaucoup a ma voix. La remarque est juste. Dans l'intérêt de ma voix, et surtout après les serments que Montel est biep capable de mettre les uns sur les autres pour se faire une courte-échelle, je ne pense pas avoir la barbarie de maintenir la distance. On peut se fier aux serments de cet honnête ami. L'idée de le faire monter au salon me passera par la tête; j'en ai déjà le pressentiment. Il ne m'a demandé que cinq minutes; et cela, Georges, d'une manière si chaleureusement respectueuse, que, ma foi, l'expression de son ingénuité m'a pénétré l'âme. Pouvais -je décemment lui refuser cinq petites minutes?. ... La curiosité tourmente les femmes, alors même qu'ellesse piquent de pénétration. Je n'ai donc riien dit; c'était consentir. — Mais, Pauline, tu faisais là de la coquetterie!
— N'est*ce pas? Et maintenant, Georges,
qu'est-ce que ta me conseilles?
— Si tu ne viens pas avec nous , Pauline , je reste.
— Parfaitement dit! En ce cas nous restons. Ta perds , à la vérité , la plus belle occasion de re« Tanche, et dont tu devrais au moins me remercier puisque je te l'offrais.
— Et laquelle?
— Ah, Georges !!!! — Gomment ! Sans te dëœ* 1er À Montel, rien qu'en te faisant son Euryaleet son ombre, son éternel et vigilant ami, n'étais-ta pas à même 4e lui rendre quinte et quatorze?... Où vois'tu le risque ?... Une folle idée t'aveugle assurément, et te lie les mains. Qui peut t'empêcher de mettre à profit ce que, tout à l'heure, tu nommais mon caprice ?... Eh, mon ami ! l'absence de l'objet aimé va suggérer à Montel des tours de force d'imagination, dont^ à son grand désespoir, tu sauras te jouer sans qu'il y paraisse ! GonçiHS donc ! tenir un rendez-vous et ne s'y pouvoir rendre , qu'elle magnifique position perdue vis-à-vis d'une femme ! G'est à se brouiller mortellement avec elle. Fût-il si mal avisé que de tourner après cela tout autour d'un pardon, pourrais-je lui pardonner un semblable crime de sa vie.? Je . voudrais être le mari d'une femme qui m'aurait appris cela, et trouver quelque Montel sous la main pour une occasion de ce genre. Est^e que cela ne vaut
pas .une explication, Georges? et mieux cent fois qu'one explication?... Plaçons après cela des lumières sur la mystification dès que tu le jugeras eonyenable!.... Mettre de son côté la yengeance et l'esprit, n'est-ce pas battre Montel avec ses propres armes?
— Pardieu, tu dis vrai, Pauline ! et la question, ainsi présentée , me décide. Tiens-moi pour le plus gauche de tous les hommes si je ne retourne Montel comme à plaisir sur les charbons ardents. Je veux même t'apporter le joli petit billet d'excuse, qu'il essaiera probablement de nous esca-
-^moter, comme de raison ; j'entends le Yoir pirouetter comme le hanneton au bout de son mensonge que je tiendrai par le fil. Pour se débarrasser de mes amitiés, il faudra qu'il me propose un cartel. J'emmène toute la bande dans une tournée d'enfer^ et l'ami Montel en apprendra des nôtres !
— On t'appelle ! As-tu pris ton parti ?
— Si je l'ai pris! — Mais cependant - que
faras^-tu pendant notre absence ?...
— Te Toilà bien en peine l Va donc. Ne t'ai-je pas dit que je roulais vingt -quatre heures de repos?
Georges eut une rèyerie d'un instant dont il sortit comme pour se rappeler à l'ordre par un geste brusque, en se mordant les doigts avec un fin sourire. A deux reprises^ avec un attendrissement qu'il dissimulait à peine, il embrassa Pauline;
eiy plus léger qu'une flècbe, franeàit Tescalier en trcHs bonds.
— Pour sûr, elle a deux cordes à son arci se disait-il. Elle songe à se venger d'un fat^ et à me préparer une surprise. Et moi qui ne songeais pas que nous étions à la veille de ma fête!... Ma Pauline vaut son pesant d'or !.. »
Dix minutes après, toute la brillante cohue se trouvait emportée vers Lyon par le courant du Bbène.
Si Georges s'était tu dans l'obligation de con* dure que Pauline avait deux cordes à son arc, en partant à notre tour de sa conclusion bénévole, il nous sera peut-être permis de conjecturer qu'elle en avait au moins trois!...
Après un mouvement convulsif de mépris et de souffrance, Pauline, dont la gaieté venait de se détendre comme un ressort, ouvrit un petit cabinet. C'était le même où, dans l'élan de satisfaction et d'espoir que lui donna Delaberge à l'occasion de la blessure de Léonard, madame Dutercy avait laissé de si bonne grâce prendre un baiser sur ses mains. Elle eut un soupir de douleur et de réminiscence. Elle chassa des persiennes qui donnaient par les jours d'une grille de clôture sur la perspective du boulevard neuf. Au loin brillait un éclat du Rhône. Pauline se transporta sur ce point en déployant les tubes d'une lunette d'approche. Elle compta cinq barques et les vit disparaître