Menus propos d'un Muluba
« Nous autres noirs, nous avons fait longtemps la guerre, armés de flèches en fer, de lances, de boucliers, de couteaux.
Batwe bafite, kala batwe tulua divita ne niiketo, Tous hommes noirs, jadis nous nous combattons la guerre avec des flèches
ne mikobe, ne n<îabo, ne npete. avec des lances avec boucliers avec (et) couteaux
» A la guerre, quand nous autres noirs nous tuions des ennemis, nous coupions leur tête et leur main droite, afin de les montrer au village.
Kudivita kabulo batwe bafite tutabanga bantu, A la guerre nous noirs nous tuons hommes
twabatsbibanora niitwe ne maboko malume, mianda nous à eux coupions têtes et mains droites afin
ya kwenda kulesbia ku tsbibundi. de aller faire laisser au village.
t Parmi nous, les noirs, il y en a qui ne mangent pas de la chair humaine. Les uns en mangent, les autres pas (2).
Batwe bafite bonso, katudi kudia niama ya bantu
Nous noirs tous nous ne sommes pas manger viande de hommes,
bakwabo badia bakwabo kabadi badia.
les uns (d'autres) ils mangent, les autres ils ne sont pas ils mangent.
(i) La nomenclature parlée étant le miroir le meilleur des idées d'un peuple, j'ai laissé en regard le te.\te Kiluba parce que les Baluba semblent être les noirs dont la psychologie est la plus rudimentaire.
(2) Le cannibalisme est en voie de disparition Dans la grande généralité des cas, le noir en éprouve de la honte.
34 MKNTAUTÉS INDIGÈNES
» Nous autres noirs, nous dormons sur des nattes et des lits très bien faits. »
liatwe bafite tulala pa tslnala ne ])a luusalwa ne
Nous noirs nous doriiuns sur nattes et sur nattes (i) et
pa niitshi milon^a biya.
sur
lits faits bien.
« Nous autres noirs, nous achetons des houes aux forgerons qui travaillent du côté de Kamalondo, et chez Kitompe au Marungu.
liatwe bafite tuhota nkasu ku bakwabo baya kile Nous noirs nous achetons houes chez ils savent
kufula ku iiuitaba wa Kamalondo ne kwa Kitompe
forger du côté de Kamalondo et chez Kitompe
ku niutaba wa ku Maluugu, du côté de au Marungu.
» Nous savons aussi commercer afin d'acheter toutes sortes de choses : des chèvres, des moutons, du sel, des poules, des pigeons, des porcs; tout ce qui sert à la nourriture des gens et des chèvres. »
Tuyukile ne kusitisha milandu ya kuhota bintu Nous savons aussi commercer afin de acheter choses
bionso : nibusi ne mikoko, mweho ne nzolo, nkunda, toutes chèvres et moutons, sel et poules, pigeons
(ij La natte s'appelle tshiata ou musulwa selon que les joncs sont plarés dans le sent de la largeur uu de la longueur de la natte.
DU KATANGA 35
ne ngulube-busu, ne biakuclia hionso, ne bantu balume et cochons et nourritures toutes de hommes mâles
ne bakasi, ne nibusi.
et femelles et chèvres.
« Quand nous voulons commencer des cultures, nous commençons par couper les petits arbres, nous les réunissons sous les grands arbres ou aux coins de nos champs.
Kubadikila batwe kulono^a bndimi batwe twatsbimba
Commencer nous faire champ nous nous coupons
njitslii niitsliee twasambukania mnnsi mwa mitslii arbres petits nous assemblons au-dessous des arbres
mikata, ne kulusun<?i kwabudimi.
grands et au coin du champ.
» Quand les petits arbres sont séchés, nous les brûlons; puis nous labourons.
Shi mitslii mitsLee ibaiima tuoshia, kwapwa (') Si arbres petits ils sont secs nous faisons brûler à la fin
twadima.
nous cultivons.
» Après avoir labouré, nous attendons quelques jours ou un mois. La cendre sert d'engrais.
Habakwapwa kudima twaleka madimi etu honka haho, Quand c'est terminé cultiver nous laissons champs nos seulement là
(i) Kwapwa est une expression kitabwa employée ici par un Muluba. Le kitabwa est la langue du Marungu.
De mafuku afiilu, ne kwezi iiino ababufuke Inilomba les jours lune (mois) une ce qui est fané il demande
abalubshi na kyala.
qu'on l'utilise comme fumier.
» Quand la pluie tombe, nous plantons le maïs, le buleshi, les pois et les fèves, le sorglio, les patates douces, les ignames, les arachides, le manioc.
Shi mvula watolia twakuna tshionso tshiakudia. Mu Si pluie elle tombe nous plantons toute nourriture. Dans
(mouille)
buyowo, batwe Iwakuna niebele, buleslii nkuu.îe saison de pluie nous nous plantons maïs, éleuzine, haricots,
raitsheniitshe ne nkiinde mikala bitan^a kokolwe mebelepetits petits et haricots grands appelés pistaches de terre
alunie bilungu, bilunou bia niufuda, niuniu, lulundii. sorgho patates douces, patates de ignames, arachides, manioc.
» Les petits pois portent différents noms selon qu'ils sont rouges, blancs et roses ou noirs.
Utala mazina halabala a nkuude lusasi, muladala,
Regarde noms dififérents de haricots pois rouges pois blancs
II et rouires
kabaya. ^
pois noirs.
» Il faut cinq mois entiers pour que le sorgho soit mûr. Il faut trois mois pour que les pois et le maïs arrivent à maturité ».
Mebele alun-e l.fiswa kalale iiiafiiku enpçi slii kweslii Sorgho il ne restera pas jours nombreux, si[soit; mois(lunes)
DU KATANGA 37
itanu misliima. Mebele liadia kukweslii isatu we nkunde. cinq entiers. Le maïs ils mangent, en mois trois comme les haricots
(de même que)
(Littéralement : on man^e le maïs le 3' mois ainsi que les pois.)
« Nous savons faire du feu au moyen de bois.
Batwe tuyukile kulono-a mudilo ne nkuni. Nous nous savons faire feu avec bois.
» Les noirs sont très différents entre eux. Il y en a de bons, de mauvais. Les méchants sont ensorceleurs, haineux, colériques.
Bafite tudi ban^i muiuikimi, liaya ne babi, babi, (Nous) noirs nous sommes différents bons et mauvais, méchants
nfwiti; lubabo, kifitwa.
ensorceleurs, malveillants, colères.
» Il y a des noirs plus noirs que d'autres, noirs comme le charbon, d'autres rouges comme l'eau des petits pois.
Batwe tudi ne mibidi inp^e kufita bitshebitslie, Nous nous sommes avec corps nombreux être noirs un petit peu
(différents)
kufita fuiu bumakala, kufita kutsliila kunene kutsbila être noirs tout à fait àjla manière être noirs rouges on dirait être rouges du charbon
kwamema a nkunde kutsliila.
d'eau de haricots être rouges.
» Des albinos existent, hommes, femmes,'enfants; ils ne sont ni conmie les noirs, ni comme les Blancs. Leurs yeux
tournent tout le temps. Ils ne savent pas regarder le soleil. Leurs cheveux ne ressemblent ni à ceux des Blancs, ni à ceux des noirs : ils sont rouges clairs.
Ngoynsaka kwaUadi balunie bakasi ne bana. Albinos ils y sont hommes femmes et enfants.
lîangoynsaka kebadi bo no bafita bakwabo, kebadi Les albinos ils ne sout pas eux comme noirs autres ils ne sont pas
bo ne baloKe. Meso a npoynsaka adi avunofubaka eux comme blancs. Yeux de albinos ils sont ils tournent
diuba dionso. Baupoynsaka kabayukile kuiula diuba uwene jour tout. Albinos ils ne savent pas regarder soleil cheveux
(toujours)
ya bangoynsaka kaidi bu ya bazungu kaidi
de albinos ils ne sont pas à la manière des Européens ils ne sont pas
bu ya bafita.
à la manière de noirs.
Yabo nwene i niushite kutoka.
Leurs cheveux ils sont rouges blanc.
» Les albinos ont des boutons sur le corps, mais ce sont des hommes comme nous, à part la peau du corps, les yeux et les cheveux.
Baiipoyn.'iaka badi ne tuhcto mu mibidi yabo
Les albinos ils sont avec boutons sur le corps leurs
ynnso. Bangoynsaka e banUi liamo liolia ne batwe ; badi tous. Les albinos sont hommes pareillement là avec nous ils sont
bala nuuindii wa mibidi ne nie.so, ne nwene. différents à cause de corps et yeux et cheveux.
» Si l'albinos est liomme, il peut épouser une femme quelconque. La femme albinos peut aussi épouser n'importe quel homme.
DU KATANGA 39
Bangoj'iisaka slii balunie badi basokola kuvumbika Albinos si hommes ils sont ils (cherchent) épouser
bakasi; sbi badi biche sbi niukasi iidi ii.sokobi femmes quelconque choisie si femme elle est elle cherche
(soit) (peu nombreuses)
Diulume sbi udi bicbe uniiisbuele.
un mari si il est choisi elle le veut,
(soit) (peu nombreux)
» Les albinos savent faire la guerre et se faire tuer comme les autres hommes.
Bangoynsaka badi balua divita buina bantii bakwabo Albinos ils sont ils luttent guerre comme hommes autres
bafita badi bafwa buina bantu bionso. noirs ils sont ils meurent comme hommes tous.
» Il n'y en a pas dans tous les villages. Il est rare de trouver une quinzaine d'albinos dans la même tribu. Ils naissent comme les autres hommes. Le père n'en rougit pas. Ils mangent, dansent, s'amusent, se fâchent, se fatiguent comme les autres hommes. »
Bangoynsaka kabadi mu bibundi bionso. Mkatatakane Albinos ils ne sont pas dans villages tous. Que vous soyiez
embarrassés
kwa kumona dikumi sbi dikumi ne batano bangoynsaka pour voir dix si (ou) dix et cinq albinos
mu tsbibuudi tsbimo. Bangoynsaka babutuka mu bantu dans tribu un seul. Albinos ils naissent parmi hommes
buina bakwaibana. Sbi udi bicbe mufita udi ubutula comme autres. Si il est un peu noir il est il engendre
mwana buina bana bionso ba bantu. Bangoynsaka badia
un enfant comme enfants tous de les Albinos ils
hommes. mangent
bionso bidi bafita bionso badia, bakama hamohonka, tout aussi noirs tous ils mangent dansent de même
(comme)
baseka, balala, bafitwa, bakoka liamolionka. s'amusent dorment se fâchent se fatiguent (de même).
♦ Nous autres noirs nous connaissons les soins corporels et l'usage du savon. Nous coupons des feuilles de bananiers séchées, nous les mêlons à du lenga-lenga, du tabac, des patates douces, du buengo. Le tout étant séché, nous le brûlons; les cendres sont mêlées à l'huile de palme, dans une marmite chauffée. On en retire du savon.
Batwe bafite tuyukile kunenpfeshia niibidi. Tuyukile- Nous noirs nous savons arranger (orner) les corps. Nous savons
yukile kulonpa kisoke (sabuni). Batwe, tudsliiba mani très bien faire savon. Nous nous coupons feuilles
a niakoude môme ne raitsbi va lengalenga mitshi ya de bananes séchées et arbustes de amarantes arbustes de
fuanka ne mioshi ya bilungu, ne mitshi ya buengo, tabac, et lianes de patates douces et arbustes de buengo,
sbi iba umu tuwosliia. Kuniuma tuangata buto si c'est sec nous brûlons. Ensuite nous prenons cendres
iuomeka mu tshitundu, twatulamo mema, mema atona nous mettons dans le panier, nous y jetons eau eau se filtre
ne masui a mueho. Tuateka ha mudilo shi ibafutuma avec condiment de sel. Nous cuisons sur le feu si il passe par
dessus bord
mu tsliisuku tuomekamo mani mnunda wa kulonga dans le vase nous y mettons des feuilles A cause (afin) de faire
DU KATANGA
kisoke.
];ai
vwabo basambakania niasui ne mani
hamo
savon
D'autres
mélangent
condiment avec feuilles
en même
temps
bateka
ha
niudilo
kubule
ibaumu balonga
kisoke
ils cuisent
sur
le feu
jusqu'à ce que
il sèche ils font (c'est sec)
savon
(sabuni)
savon.
» Nous autres noirs nous prenons des bains, puis nous nous frottons d'huile, mais pas toujours. Quelques-uns se frottent d'huile et de n'kula.
Batwe bafite tuyukile kowa mema. Kuiiiuma tua-
Nous noirs nous savons se baigner dans l'eau. Ensuite nous
sbinga mani sbi katuswele tuikadila kushinga yo. badigeonnons huile si nous ne voulons pas nous re.tons badigeonner ne pas
lîakwabo basbinf^a mani ne ukuL-x, sbi l)alurae sbi
D'autres ils badigeonnent huile avec (poudre si (soit) hommes si
rouge) de nkula (soit)
bakasbi sbi bana.
femmes si (soit) enfants.
» Nous nous rasons les quatre parties du corps : la tête, les cils, la barbe et la moustache, le bas ventre.
Batwe tuyukile kutenda sbi l)alume sbi bakasbi sbi
Nous nous savons se raser si(soit) hommes si(soit) femmes si
(soit)
bana ba maka dikumi ne itano sbi dikumi ne isamba enfants de années dix et cinq si (soit) dix et six
bayukile kutenda. Tuyukile kutenda mutamba sbi yonso. ils savent se raser. Nous savons se raser côté si (soit) tout.
Batwe bafite tutenda niitaniba y a mubidi ana, imitwe Nous noirs nous nous rasons côtés du corps quatre, tcte,
bipeniponi, iniev\i, ne mokobe.
cils, barbe, ventre.
■> Des noirs laissent leurs cheveux tomber sur les épaules, d'autres les roulent, d'autres les tressent, d'autres les relèvent en chignon. Les femmes les relèvent en chignon. »
Bakwabo bafite baleka yabo nweno ilioiia ha D'autres noirs ils laissent leurs cheveux ils tombent sur
niakombe. Bakwabo bakuta nwene bakwabo baluka buj'aye épaules. D'autres ils lient cheveux d'autres ils tressent
(tissent)
bakwabo balala nwele. Bakashi lalala nwone (') buina. d'autres ils tressent cheveux. Femmes elles tressent cheveux comme
niatumba.
des lits de jardin, des ballots.
3. — Réflexions d'un notable dépendant du chef Ngosa Kapenda, sur la rive gauche de la Luombo (affluent du LuapulaJ.
« Bwana Mukubua (2) tu me demandes pourquoi le vieux Mushima, dont tu as frotté la blessure avec du coton trempé dans l'eau brune qui brûle, t'a demandé un * matabiche ». N'est-ce pas toi qu'il a obligé en acceptant un bienfait? Il sait que cette bonté qui est en toi doit s'exercer comme un besoin. Il te donne l'occasion de l'exercer et te demande, en
(i j Ou « nwele ».
(2) Grand Monsieur.
DU KATANGA 43
échange de ce service, un cadeau. C'est très juste. Tu es son obligé. »
« De même, si tu achètes des vivres à un noir, c'est que tu en as besoin. Tu lui as payé la valeur de ses vivres. Mais tu ne lui as rien donné pour le service qu'il t'a rendu en t'en vendant. Tu lui dois encore une gratification. Rien n'est plus juste. Pourtant, des Blancs trouvent que le noir qui la réclame, est insolent. Nous ne les comprenons pas. »
« II y a bien des choses encore que nous autres noirs, ne comprenons pas. Les wapagazi racontent que les Blancs de Bula Matari restent assis sur leurs barzas, ou tournent le dos au mât de pavillon, en continuant de fumer et de parler, quand le drapeau de la Belgique monte ou descend; tandis que les soldats et les travailleurs du poste font le salut militaire ou tirent leur chapeau. Nous parlons beaucoup de ces choses autour des feux; nous les discutons et les commentons, mais nous ne les comprenons pas. »
« Quand, pour donner des ordres aux wapagazi, nous t'avons vu parler à voix basse au capita de ta caravane, qui, tendant l'oreille pour entendre, t'écoutait avec respect, nous nous sommes dit que tu étais un très grand Blanc. Et cependant tu n'avais pas de soldats avec toi,
» Mais quand nous voyons des Blancs donner des ordres en criant, en gesticulant, aux wapagazi de la caravane, sans
passer par les capitas, nous nous disons que ces Blancs sont des gens de peu, même s'ils ont des soldats avec eux. >
« Bwana Mukubua, pourquoi veux-tu que nous construisions des maisons meilleures? Nos huttes en torchis sont misérables ; leur toiture conique est en roseaux secs. Comme mobilier, quelques « viungu *, quelques paniers tressés, un foyer fait de trois pierres. INIais si la hutte était plus grande, il y ferait plus froid. Il faudrait plus de travail pour la construire. D'ailleurs, à la prochaine saison sèche je m'en irai d'ici. Tout le village abandonnera les vieilles cultures et nous irons nous établir sur un sol moins appauvri ( I ). Il n'est pas bon de rester longtemps à la même place. Oh! notre déménagement n'est pas difficile. Les petits «viungu > se mettent dans les grands. Le petit tabouret est lié sur les nattes roulées. Je porte l'arc, les flèches, la lance, le couteau et j'ouvre la marche. En route. Les femmes portent sur la tête les viungu, les nattes, le manioc, la houe. Nous ne regardons pas en arrière. La hutte était pleine de fourmis, de rats, de founza (2), de kimpoutous (3). Qu'ils y restent. »
« Les Blancs qui ont tant de caisses sont donc riches? Pourquoi viennent-ils encore faire le commerce avec les noirs qui sont pauvres? Pourquoi tant d'agitations et d'efforts? »
(i) Pat d'engrais, sinon la cendre des arbres brûlés.
(2) C'est la puce pénétrante.
(3) Sorte de tique gTit.ltrc, donnant une fièvre sjiiiillaire, réfractaire A la quinine.
DU KATANGA 45
€ On dit que Bula Matari va donner à chacun, pour toujours, les terres occupées. Mais que ferons-nous quand elles seront épuisées? Nous n'en voudrons plus. Nous voulons pouvoir nous en ailler et en choisir d'autres. Il suffit que Bula Matari nous dise : « Vos récoltes sont à vous ». (1)
» Tu nous dis, homme blanc de Bula Matari, de faire des cultures et des eufauts. Oui, il nous faut du bu^jali, la bonne bouillie bien épaisse de maïs ou de manioc. Il nous faut aussi, pour manger avec le bugali, des haricots, de la viande, du poisson, des herbes ou des feuilles de manioc hachées, des patates, des arachides. Donc, nous planterons du maïs, des haricots, du manioc, des patates douces, des arachides, mais pas trop et pas en saison sèche. Nous avons tout le temps pour accomplir ce travail, qui se fera quand nous en aurons envie. Pourquoi travailler davantage? Pourquoi amasser des vivres que l'humidité pourrira, que les termites attaqueront? Quand on a de grands machamba (2), on a peur des voleurs (3). Il fait bon et tiède. La terre ne manque pas. Pourquoi faire aujourd'hui ce qu'il n'est pas nécessaire de faire aujourd'hui, ni demain, ni jamais? » (4)
(i) I.a terre n'a pas de valeur intrinsèque La solution la plus pratique de la question des terres indigènes consistera, pendant des années, à g^arantir aux noirs les récoltes des terres cultivées par eux.
(2) Huttes surélevées contenant des vivres.
(3) Cependant j'ai vu poindre des idées d'économie chez les noirs Mes serviteurs me confient leur argent. Je leur donne un carnet où j'inscris les sommes auxquelles ils ont droit. A Uvira, ils reprennent leur argent pour s'acheter des étoffes qu'ils revendront en route. Ils ont l'instinct du négoce très dévelopi>é. L'un d'eux est un Muyeke de Lukafu, l'antre est de Lusambo. l'autre de Lulual^ourg. Celui-ci avait emporté d'Elisabethville des bracelets dorés et des colliers de pierres fausses qu'il revendait 5 et 10 francs. J'ai dû lui ordonner d'attendre pour continuer son commerce, que je ne sois plus là. Sinon le bruit courra que le commissaire général vend des bijoux aux indigènes.
(4) Loi du moindre effort.
46 MKNTAIJTKS INDIGENES
« Nos sentiers, dis-tu, sont étroits. A quoi bon les élarg^ir? Dans notre pays, l'herbe pousse vite. Le matin, de bonne heure, elle est ruisselante et s'essuie sur nous. Nous tousserons et grelotterons de fièvre. Mais pourquoi partir si tôt? Il est agréable de partir quand le soleil est déjà haut. Il fait tiède alors et la rosée ne mouille plus les herbes.
» Nos chemins, dis-tu, font trop de détours. Mais si un arbre est en travers de la direction suivie, nous serions bien fous de l'enlever pour ceux qui nous suivront sur ce chemin. Il est moins fatigant de contourner la couronne ou les racines. Et si des roches métallisées affleurent, pourquoi les enlèverions-nous à grand'peine? Pour d'autres? l''olie! Il est plus simple de contourner les roches. Cela allonge un peu la route mais nous ne sommes pas pressés comme les Blancs. Un mpagazi revenu de la Lubumbashi (1) dit que pour y faire de grands chemins droits, on fait sauter, à la poudre, des termitières dix fois hautes comme des cases. Il était si simple de contourner la termitière.
» Nos ponts sont rares. Mais pourquoi nous donnerionsnous la peine d'en construire? Il n'est pas désagréable de traverser une rivière à gué. Nous n'avons pas de chausses à enlever. Supposons que nous fassions le travail. Les fourmis blanches vont attaquer les troncs. Une averse grossira la rivière et il ne restera plus rien de notre travail. Pourquoi faire aujourd'hui ce qui sera détruit demain? (2)
» Plutôt que de travailler, il est si agréable de redire des histoires, le soir, au clair de lune, ou de danser.
> Hommes blancs avez vous vu la beauté de nos nuits d'Afrique par la grande lune? (3) Il y a dans l'air une pou-
(i) Elisabethville.
(ï) L'impuissance devant les forces formiilables de la naUue
(3) C'est l'un des seuls spectacles dont l'impressionnante beaulf fra)>|)e le noir J'ai vu également des nuirs à Mvua (lac Tanj^anika). aJiniicr un cuu( lier (If* «oleil.
DU KATANGA 47
dre pâle comme celle qui pare les coquillages apportés parfois par les Batabwa du Tanganika. Il est doux alors de jouir de la quiétude de l'heure présente. Qu'importe demain? » (1).
(i) Cette fascination de l'état présent est une conséquence du peu de mémoire intellectuelle et morale des noirs, et du fatalisme. D'une part, la sensation présente efface la joie ou la peine de l'heure qui vient de s'enfuir. D'autre part, c'est en vain que nous chercherions à réagir contre les événements de l'avenir, inéluctables et tout-puissants.