CHAPITRE III
Légendes et chants du Tanganika.
D'après des renseignements qui m'ont été remis à Kirnngu (Bandouinville, Tanganika), par Stéphane /^aoze.
« Tout noir Mwina Malungu, en considérant la prodigieuse diversité des mondes animés et inanimés qui l'entourent, la vaste mer Tanganika, le Mrunibi, le Sanga et tant d'autres montagnes, s'écrie : « \Ve Leza ukolele mwandi >. (Ah, certes! Dieu tu es très puissant! Au delà des créatures, se cache Dieu. Ces vérités sont dans le cœur de tous les noirs et ils racontent ainsi la création du monde :
» Au commencement, Dieu était tout seul. La terre existait cependant, mais aucune vie n'animait les formidables ténèbres qui l'environnaient. Par la volonté de Dieu, les animaux naquirent,entre autre le IMtumbi (fourmilier), les chiens et les nsenzi, grands rats des roseaux. Enfin parurent les hommes. Comment furent-ils créés? Les noirs ne sont pas d'accord à ce sujet Les uns disent que Leza (Dieu), fonda une ville .souterraine et la peupla d'hommes faits de ses propres mains. Or, Mtunibi, le fourmilier, qui vivait déjà sur terre, avait des chiens (jui l'aidaient à chasser les nsenzi, qui
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ressemblaient aux rats, mais étaient dix fois plus grands qu'un grand rat Un jour, les chiens, poursuivant les nsenzi, conduisirent Mtumbi à l'entrée d'une caverne. Il s'y engagea. Il mit longtemps avant d'arriver à l'extrémité opposée. Et voilà que soudain, il se trouva devant une grande ville.
» La nouvelle parvint à Leza (Dieu), que se trouvaient là le fourmilier et ses chiens. Il donna l'ordre qu'on les fit entrer et les questionna. Ils répondirent que rien n'existait sur terre, sinon les ténèbres, les arbres et quelques animaux. Alors Leza dit à Mtumbi : « Je te donnerai un homme et une » jeune fille qui se multiplieront et seront rois de la terre. > Il en fut ainsi et Leza remit à l'homme un grand mputo, panier fermé d'un couvercle. Perdu dans les ténèbres qui couvraient la terre, l'homme fit un trou dans un morceau de bois, et prenant un roseau le fit tourner entre ses paumes, si fort que du feu s'alluma. Alors Mtumbi, prenant peur de la flamme, s'enfuit et alla se cacher pour toujours. Les chiens restèrent. Mais l'homme ayant ouvert le mputo, voilà que d'un seul élan, le soleil et la lune montèrent dans le ciel où Dieu régla leur marche.
» Cependant beaucoup de Batabwa du Tanganika traitent cette histoire d'invention absurde. Selon eux, Leza ne fonda point de ville souterraine. Il règne toujours en haut (muyulu), dans les cieux. C'est de là que tombèrent le premier homme et la première femme. Tous les Béni Malungu croient si bien à l'existence de Dieu, qu'ils n'osent pas montrer le ciel du doigt, sans en demander pardon. Ils crachent alors sur le sol, en disant: « Nalaila, ndaele kalombwe. » (Je jure que je n'avais pas l'intention d'insulter à la grandeur de Dieu.)
» Ceux qui narrent la première histoire confondent certainement Leza, le Dieu d'en Haut, avec Kibawa,le seigneur des régions inférieures. »
« On ignore en quel lieu de la terre vécurent les premiers hommes. Mais on sait qu'ils devinrent très nombreux et qu'un homme, nommé Mlunga Leza, conçut l'idée grandiose de construire une tour si haute, que son sommet, atteignant le ciel, le trouerait. Ainsi l'homme pourrait visiter Dieu, qui se cache au ciel. Tout le monde se mit au travail. Les uns coupaient les arbres et les roseaux, les autres fabriquaient des cordes. En peu de mois, la tour fut si haute que les travailleurs avaient grand peine à y monter. Si bien qu'un jour elle s'écroula sous leur poids. Ceux qui ne trouvèrent pas la mort en cette occasion, reconmiencèrent. Mais arrivée à une hauteur qui faisait l'admiration des hommes, la tour s'écroula de nouveau. Il en fut de même une troisième fois, et le dessein fut abandonné.
» Or, en ce temps-là, Kyomba (que les Baluba appellent Kayumba), se rendant compte de l'impossibilité d'arriver au ciel en élevant une tour, eut l'idée d'y arriver par l'extrémité de la terre, au point où le ciel s'y appuie par des poutres de cuivre. L'idée paraissait juste; la terre a nécessairement une extrémité. Désigné par le mot pelobela (d'un radical signifiant disparaître de l'existence), ce point est si distant que l'imagination en reste confondue. Il fallait traverser une mer si grande, que le Tanganika, en comparaison, n'est qu'une flaque d'eau. « Kiziba kikata, kokou kyaile, nau kokou kyaile » (grande mer qui .s'étendait de ce côté-ci et de ce côté-là, de toutes parts).
» Or, quand Kyomba quitta les autres hommes, ceux-ci semblaient avoir perdu l'usage de la raison. Ils ne s'occupaient plus que de bagatelles et négligeaient leurs cultures. « A quoi bon cultiver ? di.saient-ils. (Juand la grande tour » aura atteint le ciel, nous y monterons et serons nourris » des mêmes mets que Leza lui-même. •»
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« Kyomba partit. Il s'était fait, de ses longs cheveux, une corbeille qu'il avait remplie de toutes sortes de graines.
» Bientôt une terrible famine sévit sur toute la terre. Les hommes vivaient de racines, de feuilles et de fruits sauvages. »
« Kyomba était accompagné de deux hommes (Kasanga et Kaybondo), et de quatre femmes. Tous avaient résolu d'aller au pelobela (au bout du monde). S'ils mouraient, leurs fils devaient accomplir leur projet. A mesure qu'ils avançaient, les hommes se multiplièrent. Ils se querellèrent mais Kyomba eut pitié de tous, ouvrit le lusambo, la fameuse coiffure qui contenait les graines, et les distribua. Depuis lors, si l'on interroge les noirs du Tanganika sur l'origine des graines, ils répondent : « Kyomba kya lusambo — mulume wa Bulanda — Kya o Iwele mbezu ». (C'est de la coiffure de Kyomba — l'époux de Bulanda — que proviennent nos graines.)»
€ Or, les petits-neveux de Kyomba assoiffés d'honneurs, complotèrent contre lui. Ils l'invitèrent à boire du pombé dans une maison oii ils avaient creusé un trou profond, qu'ils avaient recouvert de belles nattes. Mais Kyomba déjoua le complot. On chante encore au Tanganika, dans la descendance du roi Kyomba : « Kyomba, Kyomba kengela, ba-kwa-noko bakuzabila kalindi.» (Kyomba, prends garde, car les enfants de ta mère t'ont préparé une tombe.) »
« Kyomba, sentant ses forces s'affaiblir, réunit les mikowa et leur faisant ses adieux,dit : « Kilunga, Kamanya, Kaghondo, que Dieu vous garde! Vous serez rois à jamais! Et vous, mes frères, la bénédiction des ngulu et de Leza n'est pas sur vous, et vous ne serez jamais rois. Quand il s'agira de sacrifier aux ngulu, vous ne serez point là. Mais je vous laisse cependant un grand privilège: personne ne vous réduira jamais en esclavage ! »
» Et, en effet, depuis lors, dans le pays de l'Urua et des Marungu, il suffit à un homme de Kyomba (Mukwee Kyomba) de se nommer pour être mis en liberté sur l'heure.»
« Les descendants de Kyomba n'atteignirent jamais le bout du monde. Quelques-uns traversèrent le lac. La plupart, après avoir cherché l'extrémité du monde, retournèrent sur leurs pas. Des unions s'étaient faites, considérées par l'ancienne loi comme des incestes. Autrefois, le pays où la faute avait été commise était abandonné; la rivière changeait de nom. C'est ainsi que la Mwezi Lunga s'appela la Luwua ou Luvua (coupable). »
* On chante encore au Tanganika une vieille chanson qui dit: « Kilunga kyapita mu mpili, Kamanya kapita mu » nmti. ♦ (Les gens de Kilunga allèrent à pied, dans les montagnes; les gens de Kamanya voyagèrent en pirogues sur les eaux.)
» La tribu de Kilunga (les Hena Kilunga) se développa d'une façon remarquable. Ils se choisirent un chef qu'ils appelèrent Likolo; il avait la charge de conserver les tradi-
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tions relatives à l'origine de la nation et de les enseigner aux Bena Kilunga. Il était aussi grand juge. Il fit des lois sages concernant les impôts à lui payer, car il n'avait pas le temps de s'occuper des choses matérielles. Il régla les honneurs qui lui étaient dus. Voici comment il fallut dès lors le saluer. Les hommes faits, d'une trentaine d'années, devront s'agenouiller, le corps incliné, et battront des mains (deux séries de quatorze battements al lant crescendo,puis en décroissant), en prononçant une formule de salutation déterminée. Les femmes et les filles battront des mains, en les plaçant en croix et en les ployant Le son ainsi produit est différent du son produit par le claquement des mains à plat. Les femmes ne prononcent aucune parole en battant des mains. Les hommes de moins de vingt ans battront des mains de manière que la main droite dépassant la gauche, n'en touche que la moitié. Ils marquent ainsi leur humilité. Ils ne prononcent aucune parole et font deux séries de battements. »
« Dans le Marungu existent deux sectes qui veillent les morts ; Les Batwa veillent les hommes et les femmes; les Balindu ne veillent que les femmes. Le Batwa réunit les membres de la secte pour chanter et danser, selon les rites, devant le cadavre. Puis le Balindu réunit toutes les Balindu. Elles chantent et dansent. Les Batwa et les Balindu affirment que leurs adeptes sont plus heureux dans l'autre vie et .sont reçus dans un lieu où les délices abondent. L'homme veille à ce que rien ne manque au mort; la femme chasse les mouches au moyen d'une queue de zèbre. De temps à autre, elle sort en criant : « Nali » mlimi, bane banghwna, nafwa nzala. » (J'étais cultivateur, mes frères me laissent mourir de faim.) Ce qui, pour tout
bon entendeur signifie que les gardiens du corps ont faim. Ou encore : « Bane bangela, naraona busoni kumbo (lieu » où sont réunies les âmes), nsili abe ka kanseku mw'ikosi. » (Les miens m'abandonnent, j'ai honte dans les enfers, car je n'ai pas de collier de perles autour du cou.) »
« Au Marungu tous croient encore aux balozi (sorciers malfaisants). C'est aux bons offices des Batwa qu'on a recours, dans une famille, pour tuer un parent convaincu de sorcellerie malfaisante, »
« Les Bena-Malungu disent que Kibawa, l'être mystérieux qui vit sous terre, n'a pas d'influence sur les vivants, mais vient chercher tous les ans les morts qu'il emporte au milieu d'un tremblement de terre, dans un bruit formidable. >
Chants des marins
du lac Tanganika et des habitants de la région des Malungu,
sur la rive ouest du lac.
Les populations mêlées groupées dans la région de Baudouinville et les Bena-Malungu ont, a un haut degré, le sentiment nmsical. J'ai entendu de tout jeunes enfants noirs exécuter du plain-chant avec une justesse et des nuances remarquables.
Je donne ci-après, notés par Stéphane Kaoze, le chant des porteurs de la région des Malungu et le chant des pagayeurs du Tanganika.
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Le soir, on entend ces derniers de très loin. A certaines époques, sur le lac, le vent est fort le jour, soufflant du sud ou du nord, tandis que la nuit le lac est calme. Alors ce chant lointain est une jolie chose : on perçoit d'abord un murmure porté par les eaux, qui grandit peu à peu. La mesure est marquée par le battement des courtes pagaies sur la coque de la pirogue.
Chant des marins du lac Tanganika. (i)
Pas vite, mais traîner sur chaque note
On fait, après chaque barre, très librement les pauses, pourvu qu'on suive les mouvements des rames.
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