‹ Mentor des roisChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

î>e la' conduite du prince relativement à ses étau.

oi,k» flaiBun sodI en quelque aorte, le pqula où Ton peut juger de la santé des -empires , leur force est •dana le nooibre des sujets^ pourvu toutefois que ces demiera aâent les qualités qui font fleurir les Dations. •Cependant quand je parle d'un peuple nonibreux, on ne doitpaa non plus- a*occuper aveuglémenl des moyens d'accroître Fespèee humaine, sanst réfléchir à •ceux de la perfectionner et de la nourrir ; car à quoi sert de multiplier les hommes si lepr subsistance n'est assurée? Mais quand les sujets peuveqt vivT« et s'occuper j Je souverain qui. en a. le plus este. le plus puissant, non celui qui a le plus grand territoire. En effet, un petit troupc^aune peut .jamais donner beaucoup de laine. Un peuple nombreux , dis- je , aimant la patrie, sobre, actif, industrieux, ûonsunt dans les travaux, est donc la meilleure source de richesses. Il constitue la dignité du prince^ comme d^^l ét4ts dé*serts son ignominie ( i ).

(i) Cependant quand \e parle d'un peuple laborieux» il faut que chacun puisse faire subsister sa famille atcc le produit d'un

( '84 ) La politique de chaque état est presque toujours d'assurer son indépendance, augmenter son pouvoir^ s'élever; objets si fort unis- ensemble , qu'il est diffî^ cile de poursuivre l'un sans l'autre; car les passions , l'avarice, l'ignorance et l'ambition, ne permettent guère aux nations d'intervalle de repos avec sûreté. Presque toutes ont commencé à déchoir aussitôt qu'elles ont cessé de s'élever ; et rien n'e^t si commun qu'une politique dupe d'un avantage prés^it dont eUe peut jouir, auiieaid'avoirla sagnsne de prévoir lesimaux qu'elle > vie -sent* point eiuiore. ' Toutefoià nexoncluons^as^^'im élàt ne peat se luaiotenif . qu'en faisant conqaétc^ sul: tconquéte. Ua .tel moyen de se epnserVer ne 'ferait «pwpKdins' injuste ^laodkett:^ JJne. fois • que lesretqpires sent parvemis à •Via, rôcflliÉm. points il.ak'eii est^ucùn qiii. ne .puisse préâor|Keii iwm existence^ :en -se bornant dans-son ëtenduQ,jpcMiirvu qu'il ne. perde liien de son^aciivitéj^ni de l'action qui^ l'a .conduit -à la*grandeur. Cardeiméme

travail jourbalier de neuf où dix heures ; car Poccupation cesse d'SIfe un'bibn dès qu'elle est 'trop cWtîduelle. La nature ne nous •a4onié qib'nti * certain degré de Çorce, au-delk duîqu€l on ne ^^eu^.fiep sans.pi^éjudice. L'homme qui se livrant %ux arts, pénibles de la^Bociëtë ne repose que peu d'heures pendant la nuit, vit moins que celui qui fait un usage modéré de ses facultés. Le nialhebrienirqui piodie la terre depuis le matin jusqu'au soir est vieux k quarante ans» de même que celui qui par un autre excès se consume en veillant dans les manufactures , ou pour un métier quelconque. Il est difficile qu'une existence qu'on ne soulîent qti'îi force de sueur puisse être hpnrcnso. CVst le tonruient de S^siphe qu'une vie qui n'a jamais de repos.

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que si les eaux se corrompent sans mouvement, il est inutile qu^elles aient im coors suivi pour ne pas croupir, suflSsant qu^elles puissent se mouvoir sur ellesmêmes, comme on le voit dans un lac agité par les vents, ainsi une monarchie bien établie, et gouvernée par dé bonnes lois, tant qu'elle possède au dedans sa vertu agissante, n*a pas toujours besoin d^augmenter pour se conserver.

Cependant il suit de ce qui précède que la durée des eknpires a trois périodes marqués, quoiqu'ils lie •s'aperçoivent qu'avec difficulté dans les petits états, où l'on doit toujours être prêt à déployer les voiles aussitôt que le zépbir< de la fortune vient à souffler. 'U|i prince ne saurait donc assez faire attention au moment- 'de son règne; car la plupart des peuples, comme le corps humain pendant la jeunesse, croissent d'ibord vite dans les commencemens, parce que l'ardeur du sang et l'effervescence des passions leur donnant' plus d'action , ils ont un plus vif désir de se distijntgiieir^^t sont plus épris de Tamour dé là gloire, doQt la noiT^éauté les séduit encore. Quand' le corps iK>lTtique est sain et forteinent constitué, les excès sont moins nuisibles à ce premier &ge que dans les autres; Eusuite vient la Maturité, pendant laquelle les états te soutiennent pjfir la réputation et l'autorité qu'ils ont ; assez semblables en ce cas ' à la mer, qui conserve- quelque temps son mouvement après que les vents sont calmés. La prudence est alors d'autant plus nécessaire, qu'il n'est rien de mieux que de jouir en paix de ce qu'on possède. Les projets hasardeux

ne convieunent donc poini à celle époque. Enfin, arrive r&nstant où les £>rc6$ commençant à diminuer,les empires ressemblent à ces vieux chênes, qui privés d^une partie de leurs branches, et déjà presque rong^ dans leurs troncs, se soutiennent encore par la pcoStmdeur et la solidité de leurs racines. Cest le moment de chercher à ranimer les esprits vitaux, à raj^pelar la chaleur perdue, et à recouvrer quelque vigueur^ aidant que la décrépitude ait anéantiles façultës.Le souvenir de ce qu*on était, les résolutions hardies, et leur prompte exécution, sont une des chosesqui y contribuent le plus. S^il était question d^appliquer ce que je viensde dire k ses ennemis, quoique cette reuiarque fùl mic^ux au chapitre sur la guerre, on voit que les puissances qui ont pris leur accroissement sont moins à craindrci que cellesqui commencentàs^augpanitcap, parce quele^ unes touchent naturellement à leur déclin , et les auctes sV vancent vers la grandeur. En effet, les prémices déjà &tigaéeSj| et désirant conserver ce qu*eUes ont,. soupirent après la tranquillité, tandis que les secondes pleines d*ambition chercheat le trouble, dans Tespoir de s'élever sur les ruines de leurs voisins. Il est même tout simple qu'un peuple neuf soit plus épri^ de la gloire iiue Oelui qui a déjà brillé, car n'ayant point encore d'histoire chacun eispère y consigner son nom. De plus, des réputations dans tou^ les genres sont encore k faire) la politique, la guerre, la littérature, les sciences et les beaux-arts, sont autant de chemins à la gloire. Au lieu de cela , quand toutes ces voies ont été parcourues, comme il n'existe qu'im certain nom-

bre d^idëes parmi les hommes, lortqu^on a déjà tout fint et tout dit, on se soucie moins de la renommée, et le peuple blasé se dégoûte.

U est également une remarque sur la différence d*nn prince qui. possède un vaste empire, avec celui qui n'en a qu^un borné. Cest que le premier en général est trop enclin à tout négliger et à ne rien ménager. Quelle que soit sa conduite, il se trouve toujours assez riche, assez puissant; et parce quïl croit ses ressources infinies, il en voit bientôt la fin. Au contraire, raotie apprend par la médiocrité même de sa fortune à avoir une sorte d'économie et de modération. Sentant qu'a a besoin de sagesse pour feire fleurir son petit domaine, il accroît son pouvoir en ménageant ses sujets.

Rien n'importe tant au commencement d'un règne que de l'illustrer par quelque action glorieuse. Une ibis bien accrédité, le prince perd moins Ëicilement sa réputation; chose que fai déjà tant recommandée, et qui ne s^acquiert qu'à force de soins et de travaux. Il fimt qu'il ait sans cesse présent à la mémoire que celui là seul mérite d'éure roi, qui ne laisse point passer un jour sans £dre de bien à son peuple. Le souverain qui perd la bonne opinion de ses sujets en montant sur le trftne ne la recouvre après que difficilement. Qu'il dierche donc à acquérir un bon renom , le dùt-il aux dépens de sa vie. ^

IHattre pour faire nombre n'appartient qn^au vulgaire, ceux qui portent le sceptre doivent se distinguer : et si les Parques sont également inflexibles

poiir tous les martels, en ordonnant que le terme de leurs jours soit indistinctement limité , les rois sont ceux qui peuvent le plus facilement en perpétuer la durée par de belles actions, et le bien qu^ils sont dans le cas de faire à Thumanîté. Les particuliers n'agissent que pour eux; le véritable grand bomme s'oublie pour le bonheur de ses semblables. Une réputation glorieuse doit être le but des princes. Enfin , la vertu ne désirant d'autre récompense que Tauguste mémoire qui reste après elle , il y a dans les . esprits élevés une force • intérieure qui leur fait incessamment sentir les aiguillons de la gloire, parce qu'une impulsion secrète les avertit que loin de borner leuF existence au petit cercle d^années qui leur sont destinées, ce court moment n'est pour eux que celui de chercher à répandre par l'utilité de leurs actions une semenee, qui germant ensuite dans le vaste champ de 1 ■ univers, y produit un firuit éternel de bonne renommée qui passe à tons les âges.

Que ces nobles sentimens he quittent pointTftme des rois. Eux seuls les enipécheront de rien faire-^ même de rien penser qui soit indigne d'un grand cœur z. eux seuls, dis- je, leur TappeQeront que tout jce qui les regarde est public, non seulement pour les peuples >contemp)6raîns, mais pour les nations à venir que l'histcHFe en instruit. Les souverains n'ont d'autre supérieur que Dieu, et le désir d'acquérir uiie bonne répulaticm; qu'ils craignent donc l'in&mie dcmt la postérité peut les couvrir à jamais.

La comparaison que le peuple fait du gouverner

( >89) ment présent avec le précédent est toujours défavorable, quand il ne jouit plus du même bonheur, et ne rencontre point dans le successeur la bonne grâce, le mérite, ou les qualités du prédécesseur. Tibère, qui nlgnorait pas combien son esprit sombre contrastait avec la sérénité d^Augusle, évitait de se trouver aux jeux publics, Mais un des plus grands bonheiu^ d^un prince est de succéder à un homme aimé dont il porte le nom, comme il arriva à ce même Auguste que je viens de citer; car après la mort de César, outre que le souvenir de la gloire de ce héros soutint la fortune de ses amis, son nom seul porta à un tel degré d'élévation le jeune Octave qui le prit, et n^avait presqu*aacune ressource, qu'il devint en peu de temps le premier des Romains, et attacha ce nom sur sa personne comme un talisman contre la haine et la puissance d'Antoine.

Un roi qui conunence à régner doit également s'effercer de ne pas tomber dans les fautes du gouvernement antérieur, et fuir ce qui pouvait lui attirer l'inimitié des peuples; car les sujets n'aimant le prince que pour le bien que l'état et chacun d'eux en reçoivent, dès que leur attente est rempUe, la crainte se transforme en respect, et la haine en amour.

J*ai déjà parlé au second chapitre du danger des innovations, et Platon pensait ainsi de tous les changemens dans les étals. Mais cela n'est applicable qu'aux trop prompts. Souvent ceux qu'on opère à la longue sont faciles. Le souverain qui parvient au trône doit donc avoir soin de suivre le même train de gpuverne-

( 190 ) ment que son prédécesseur ; et s*il veut le changer, s*y prendre avec assez d'adresse pour que le peuple se trouve au point désiré, avant de s'apercevoir qu^on ait voulu Ty conduire. Car Topinion étant partout reine du monde, ainsi que je Tai dit au premiei* chapitre , il faut que les rois qui veulent altérer For^ dre des choses y préparent les esprits en la consultant, afin de ne rien feire qui choque la façon de penser générale. Il faut, dis*>je, agir insensiblement, et par degrés, autrement on court risque de voir Tédifiee s^écrouler tout à coup, et de rester enseveli sous ses ruines.

De même, comme observe Montesquieu, Ton ne saurait porter assez d'attention à réformer par les lois ce qui est établi par les lois, et corriger par les moeurs et les manières ce qui est établi par les mœurs et les manières; car il est mauvais de vouloir changer ces dernières par les lois, et réciproquement les lois par ces dernières. Ce n'est donc pas sans raison qu^on a blâmé Pierre*le-Grand pour, lorsque la douceur Tau* rait aussi bien conduit à son but, avoir promulgué Tukase qui obligeait les Russes à se couper la barbe et les habits. Il était d'autant plus tyrannique, que les choses indifférentes par leur nature ne sont pas du resscM des lois; et, si les peines sont le moyen d^empécher les crimes, l'exemple est la meilleure façon de corriger les manières.

Les peuples en général étant attachés à leurs ha-« bitudes , c'est les tourmenter que de les leur 6iet vio* lemment^ parce que les coutumes sont plus forte»

(•91 ) que les lob. Ceci dit assez que quand les habitudes d*iiiie nation sont bonnes elles font sa vigueur ; maàsjsi elles sont mauvaises^ on ne doit les attaquer qa*avec beaucoup de prudence et de ménagement. Loin d'y porter le feu qui brûle, il faut employer la ^mnière qui éclaire; engager les peuples à s'en défaire d'eux*mémes, sans paraître vouloir les changer; et ce eas ett un de ceux où , comme dans tant d'autres, le prince doit se rappeler que toutes ses actions sont autant d'ordres pour ses sujets, qui ne manquent jamais d'obéir en les imitant.

Je disais que le souverain qui parvient au trône &it bien de suivre le même train de gouvernement que son prédécesseur. C'est ainsi que Tibère, lors de son avènement à l'empire , n'osa supprimer les jeux publics institués par Auguste. Galba au contraire ne conserva l'autorité que quelques mois, parce qu'il voulut rétablir la discipline, réformer les donations aux soldats, et châtier les excès introduits sous Néron, auxquels le peuple était déjà tellement accoutumé y qu'il préférait les vices du prince à ses vertus. Il tàe&l du temps pour remettre Tordre dans un état, et non moins de travail pour le réformer que pour le fonder* Le prince qui conserve n'a pas moins de mérite que celui qui établit. Il est aussi difficile d'acquérir qu'aisé de se ruiner. Les conquêtes d'un siècle peuvent se perdre dans xme heure.

Venant maintenant aux objets les plus capables de dmenter les liens des hommes , la religion est sans contredit le premier, et celui qui contribue le plus à

( 192 ) la solidité de Tédifice social. En effet, jamais état ne fut fondé (pi'elle ne lui servît de base : et Plutarque dit qu on bâtirait plutôt une ville dans les airs, qa^on ne parviendrait à constituer un peuple sans la croyance des dieux.. Les anciens législateurs étaient si convain-i eus de cette vérité , qu'ils plaçaient la religion partout : dans la famille près des foyers domestiques^ comme tendant à conserver les mœurs ; et dans la constitution de Tétat, comme faisant partie du gouvernement , pour engager Thomme k mieux, obéir à Tautorité. Car on a beau parlep de bien public et d'intérêt général , l'intérêt particulier n'ea est pas moins le mobile des individus ; et le pouvoir de la religion bien dirigé consiste à inspirer à chacun le plus grand intérêt à concourir au bien général.

Plusieurs anciens peuples auguraient mal de Tétat, quand ils voyaient diminuer la croyance. D'autres tâchaient de la conserver, imaginant que la stabilité des empires dépend de la stabilité des doctrines éta-* blies. On connaît le serment que faisaient les jeunes Athéniens dans le temple d'Aglaure , où ils juraient de se dévouer pour la patrie, et de vivre et de mourir dans la foi de leurs pères.

l^n effet ^ peu de raisonnemens et beaucoup de croyance distinguent ordinairement les peuples qui font de grandes choses; et leurs mœurs se rapprochent toujours plus de la nature, c'est-à-dire de la simplicité primitive des républiques, que de la modération énervée de la plupart des monarchies. Je sais que les états affaiblis par le luxe et les vices re-

gardent ces nations comme à demi-sauvages y mais elles sont les seules qui conservent toute cette force d'impulsion > toute cette persuasion qui opposent à Tesprit de reforme un rempart inébranlable : et si les empires amollis cèdent à Tentraînement des idées, si les paroles exercent une séduction puissante sur les nations qui ne croient plus, et dont les prétendus principes /n'ont de racines dans aucun sentiment véritable, qu'on essaie dans une lutte de peuple à peuple de mettre aux prises les idées et les croyances^ on . verra bientôt que les premières sont aussi faibles, âossi mc^iles et aussi lâches, que les autres sont puis-* santés , fixes et courageuses. L'histoire est pleine de cette vérité. Les spéculations oisives de Gonstantinople, comme je le* dis ailleurs, et les idées méta^ physiques des Bizantins, sudcombèrent devant des barbares qui croyaient à leur faux dieu. De même, les Romaiïis,. puissans taxit que leurs sentimens prévalurent sur leurs idées, et que l'énergie de leur ame l'emporta sur. leurs argumens, furent avilis dès que le changement des esprits introduisit chez eux l'inutile discussion des systèmes , et fit régner l'inailité des dispute$ intellectuelles à la. place des doctrines salu-» taires. . i

Yainemeilt l'idée d'arracher les peuples à leurs cou* tomes , et de dénaturer par philantropie ces vieilles habitudes des mœurs que rien ne peut remplacer, tourmente -t-;elle les novateurs qui s'imaginent pouvoir gratifier les nations de la félicité qu'ils révent

dans le cabinet. Pour les soumettre à ce bonheur de

leur crëatioB, ils portent aa hasard la hache dans les croyances et les coutumes; mais, si malheureuseDMnt ils réussissent 9 les peuples priyës de leur ancien poînc d^appui y et ne pouvant s'improviser de nouvelles mœorS) déiiués à la fois du passé (jni les guidait ^ ei du présent où rien ne les soutient , perdent le type qui leur est propre en s*abandonnant à des idées chin mériques, et, vaguant sans savoir où se prendre doM mille théories qui les égaarent , ils s'écartent insensî-* blen^ent de ce qui constitue les états bien organisés.

Cet Durroge 'lie me permettant de m'occuper de la religion que eomme institution politique , )'ajoutefâî égalemeht que Tidée d'un Être suprême qui punit les mauvaises actions y et récompense les bonnes, est celie qu'il' importe le plus de vcir gravée dans les espritis* Si elle n'existait |>as, il &udrait l^nventer. En eflet^ les lois ne pouvant rien oohcref 'les crimes seerats^ m les profondeurs des âmes sdëléittuas qui se dàrdbent k leur flambiNiu , quel frein mettre h k- place A^bhè dieu vengeur et rémunérateur (cttr &• <{Mi-^fVÎmit la croyance àé cddi qui- n'aurait aucun potmnr sur nous)? Quelque chôSe qu'on veuille substituer à cette pensée, umt qu'on ^n^ voit l'hdmme que danfs rhommé, et rien au-dessus, les passions deviennent trop fimeà contre la raison , et la^ mson trop faible ^contre les passions. Il semble n'appartenir à àdoun de nous de pouvoir enchaîner ses semblableif k un tel point : ^ sans àlléjh jusqu'à dire, comiUle 6Yi l'a déjà fkit^qflTd faut au coeur dé Thomme l'infini des cieux , s'il ne veut établir sur la tètte l'infini des enfers, je croîs

toatefins que, de même que la morale perd tant sans le dogme de rimmortalilë éé Tame, elle est bîca difficile sans rinterrention de Dieu. Lui .seul au moins jusqu^à pr^nt a donné Tappui le plus solide h. la félicité publique; et, dès qu^on le détrône, on est obligé pour gouverner le monde d^avoir recours II la raison , qui sitôt qu^^elle commandé seule place comme unique lien social Finlérét particulier, qui malheureusement est une source éternelle dé haine et de discorde. Car il &ut alors établir Fautorilé sur Tempire dégradant de la force, mal qui n'offre plus que des hommes qui maîtrisent d'autres hommes, pour ne pas dire desesekiTes et des tyrans ; tandis que Tidée d^un Être su^ prème esi une consolation qui adoucit Tobéissande indispensable pour vivre dans Tordre social , qui xk(^ saurait cxisl>er sans le sacrilice des intérêts de .chacyn à rintérét de tous, qu on n'obtient jamais auâ$i bien quand Fhomme le demande à son s^otkblable que quand le Ciel ifitervietit poUV If obtenir.

Loîii' dé moi toute idée de gouvernement théocra-t tique; mais Texpérience démontre ce que je viens dé dire y ei Washington luirihéme en sentait la néqéft-» mué , quoiqu'il vécût au milieu d'un peuple ré;(lomm^ par la- Inultiplicité de ses croyances, et chez lequel lès gourernement ne^ peut se mêler de religion. Je ne balance donc point à dire que l'empreinte de Dieu est seule capable de remplir par son immensité la dis* tance de tous les rangs, de toutes les conditions:; et de se trouver également dans tout cé qui d<>éit^ comme dans tout ce qui commande ici«bas.

Je n^observerai point de quelle milité les ministres de la religion peuvent être aux rois pour gagner les cœurs de leurs sujets , c'est une chose dont on esi bientôt convaincu dès qu'on pense à Tinfluence qu'ils ont sur les esprits. Que les princes sachent donc employer ce levier avec adresse, mais sans en sd>user, ni jamais trop s'y fier, ou s'y livrer aveuglément , car le clergé est plus ou moins dangereux partout. Oubliant que l'Eglise doit être dans l'état , et point du tout l'état dans l'Église, il aspire à tendre vers le sceptre une niain qui ne doit être destinée qu^à l'encensoir.

Quoiqu'on ait vanté le christianisme avec raison pour l^heureuse influence qu'il a eue sur les mœurs des naitions qui l'ont professé, rien n'est plus mauvais que quand le culte sacré est indépendant de l'autorité d'un pays, par conséquent sans liaison avec le corps de l'état, parce que les pouvoirs civil et religieux ont des intérêts séparés, pour ne point dire opposés ; tandis que quand le chef de l'Eglise est d'accord avec le chef du gouvernement, ce dernier ne forme plus qu'un système , où ce qui blesse l'Eglise blessant l'état, il y a plus d'harmonie dans l'ensemble des -aflaires. Les anciens ne connaissaient point ces deux têtes de l'aigle , double puissance que la religion chrétienne a établie chez les modernes, et qu'en doit toujours s'efforcer de faire di^arattre autant que possible en ramenant tout à l'unité politique, sans laquelle aucun pays ne saurait être bien gouverné. Car autrement l'homme a deux législations, deux che& , deux patries , et se trouve soumis à des devoirs

contradictoires, qui Tempéchent de pouvoir être à ]a ibis dëvot et citoyen. Tout ce qui rompt Tunité son dale et met les sujets en contradiction avec euxmêmes ne vaut rien.

La religion n^étant instituée que pour le bonheur des hommes, on ne saurait trop travailler à Tabolilion de ceux de ses usages qui sont nuisibles ou dangereux : et il faut que ]a morale, qui doit toujours être Fessence du dogme, tende à réunir le genre humain, que les rites établis divisent trop souvent par la superstition , qui , fille dénaturée d'une piété mal entendue, s*écarte toujours de la pureté de sa mère.

Quelque mauvaise que soit une religion, elle est jdus utile que de n^en avoir aucune; et comme celles que les princes rencontrent dans leurs états s'y trouvaient établies avant eux, il n*est souvent rien de plus dangereux que d'y toucher. Vouloir les changer est folie. Nul pouvoir humain ne saurait agir sur la liberté du coeur : la force, loin de jamais perstiader, ne fait que des hypocrites. Dès que les souverains se mêlent de religion , ils la réduisent en servitude au lieu de la protéger; et ses querelles, qu'il est toujours maladroit d'éveiller, sont un des fléaux les plus terribles de l'humanité. Quelles que soient les divisions d'un état, elles produisent moins de crimes et de maux que* le Êinatismc. Or la morale étant l'essentiel de la religion, comme je l'ai déjà dit, le plus sage est de ne s^occuper que d'elle; et, laissant reposer le dogme, d'accorder atitant que possible une tolérance civile générale, non en approuvant tout comme indifférent

( '9« ) (car il est beaucoup de choses qu'il faut surveiller comme objets de police publique), mais en soufirant patiemment ce que Dieu nous donne Texemple de supporter.

Heureux sans contredit les états où Ton ne professe qu'une seule religion ! Plus on y réfléchit, plus on voit combien T unité de croyance est utile pour un peuple. Mais, comme je Tai déjà dit, les rois ne pouvant rien sur les religions qu'ils trouvent établies parmi leurs sujets, heureux également les pays où^ lorsqu*il y en a plusieurs , on ne £iit pas plus attention k leur différence qu'à la couleur des vétemeiis. Car, laissant aux fanatiques de se quereller pour eUes, celui dont la vie est juste ne saurait être hors de la bonne voie : et s'il est impossible de s'accorder sur la foi et l'espérance, l'intérêt du monde entier étant la charité, ceux qui prêchent contre elle suivent une &usse route, et tout ce qui contribue au bonheur ou à Tannélioration des hommes ne peut venir que de Dieu. D'ailleurs, quelle que soit la religion où l'on vit, pour l'aimer et l'observer, il n'est pas nécessaire de haïr et persécuter ceux qui ne l'observent point ; et l'obéissance aux lois, l'amour du genre humain, le dévoue* ment à la patrie , le respect envers les parens , sont toujours ses premiers devoirs. En un mot, la piété consiste bien moins dans le fétichisme j dans une scrupuleuse observance de minuties, ou de vaines formalités, qu'à s^abstenir des actions que la conscience reproche, et pratiquer les vertus de son état; chose d'autant plus applicable à celui qui gouverne, que, tout en

( 199 ) nftOt rexemple^iiu prince nedoitpasservir Dieu comme im «ëndHie , ni même comme un simple individu.

J^ai dit au second chapitre que la réputation d'un roi naissait de ses ëtats quand Tëducation y est soignée. En effet, tous ceux qui ont médité sur Tart de gouverner les hommes ont reconnu que le soi*t des empires dépend de Finstitution de la jeunesse. Partout allé devrait être regardée comme une partie de la législation , afin que tous les enfans jetés de bonne heure dans le même moule j et prenant la même forme , il régnât entre eux un accord parfait ; car si dès le premier âge on ne dirige pas Téducation vers une seule fin, qui doit toujours être celle de former les mœm*s, les hommes éuint semblables à des passagers erabarq[ués sur un même bord , qui tous ont des vues et des besoins différens, ils ne prennent guère part à Tinté^ rét général que dans les dangers , parce qu^alors ils craignent pour eux-mêmes, tandis que le reste *du temps ils ne pensent qu'à leur intérêt personnel. Ce vice est généralement celui des peuples actuels qui, bien qu'ails s'occupent assez de l'instruction qui ouvre l'esprit, songent trop peu à l'éducation qui forme le caractère , de façon que chez eux ce dernier est tout k fidt livré au hasard. Ce mal existait moins chez les anciens; aussi chaque peuple avait-il alors un cai*acière national plus prononcée

Toutefois quand je dis que nous pensons assez à l'instruction qui ouvre l'esprit, cela demande qu'on TexpUque , car nous donnons peut^tre dans l'excès en ce genre : et si l'éducation, les lois et les mœurs

ne doivent point se contredire f si , dis-je, il est essentiel pour tout pays d^élever les enfans dans Fesprii et Tamour de sa constitution ; en un mot , dans les principes qui doivent à jamais régler leurs vertus, leurs sentimens ^ leurs opinions et leurs manières ; quoi({ue j^aie fait Téloge des sciences en parlant de la jeunesse du prince, je n'oserais dire qu'elles soient un avantage pour le peuple, dont il suffît que chacim des individus excelle dans sa profession. La nature semble avoir place Tentendement dans la tête, afia que comme chef du corps elle réfléchisse; mais les autres membres n'ont reçu que la faculté d obéir. Le peuple est plus lait pour travailler que pour penser, la main qui écrit ne tient que difficilement la bêche ou le soc de la charrue, l'emploi des bras ne s'accorde point avec le raisonnement ; et le commun des hommes ne pouvant acquérir que des connaissances vaines, superficielles, confuses ou mal digérées, ib ne font guère usage de leur raison que poiu: eu abuser i. On a beau dire que la parfaite civilisation des peuples augmente leurs lumières , ce bien est trop souvent cson-^ trebalancé par la façon dont elle augmente aussi leurs maux et leurs besoins.

L'espèce humaine s'est plus réunie en société pour agir que pour spéculer, pour la réciprocité des services plus que pour de vaines théories ; et le bonheur des empires gît moins dans ce que l'esprit pénètre, que dans ce que la main perfectionne. Je crois même qu'il y a des vérités qu'il est utile de laisser ignorer au peuple, et des erreurs au'il lui importe de croire

des ventes ; de même que si quelqu^uii tenait toutes ces dernières en son pouvoir, a déjà dit un philosophe , il ne devrait en faire part à Thumanitë que par degrés 9 c'est-à-dire goutte à goutte, comme la pluie bien&isante se rëpaud sur la terre.

La vie souvent oiseuse de Tétude fomente les viceSy en conservant la mémoire de ce que les siècles ont eu de pire; et donne des armes aux brouillons pour troubler les états, ou mal parler des goiivernemens. Sans penser avec Omar qu'il ne faille que le Coran sur la terre, sans même aller aussi loin que les anciens Égyptiens, qui regardaient les livres comme inutiles pour le peuple, ni croire qu'il soit facile de suivre l'exemple des Spartiates, Plutarque nous dit, à l'égard de ces derniers, qu'ils se contentaient de savoir obéir, vaincre et souffrir. Les peuples trop discoureurs, ou trop adonnés aux sciences, sont inquiets, avides de nouveautés, jugent à tort et à travers des opérations de leurs princes, qu'ils discutent, et donnent souvent mal à propos l'éveil à la multitude, qu'ils soulèvent. Il faut au moins que celui qui n'est que passager dans un vaisseau connaisse l'aik de naviguer avant de blâmer la façon dont on y tient le gouvernail.

L*abéissance a moins besoin de finesse que de simplicité : elle doit être plus prompte que raisonneuse. Dieu me préserve de jamais prêcher l'abinitissement des peuples , ou de louer ceux qui , comme l'anguille trouve sa vie dans la fange, traînent leur existence dans un honteux esclavage. Au contraire , ne dou-

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tant pas qu'un des premiers devoirs des rois soit de garantir par une bonne éducation de Tignorance ei du vice ceux qui leur sont soumis^ je suis persuade que les principes salutaires, les conuaissances utiles inculquées à la jeunesse, sont les meilleurs moyens de donner une saine direction à la volonté oiationale , et les plus sûrs garans de la paix de la sociéié. Cependant il n^en est pas moins vrai que les nations les plus formidables ont toujours été celles qui avec un gouvernement civilisé ont eu des sujets barbares , parce que chez elles Tinstruction dirige et commande, tandis que l'ignorance obéit et détruit.

Il est également sûr que les arts sédentaires et casaniers, qui s'exercent plutôt avec les doigts qu^avec les bras, étant par leur nature contraires à Tesprit militaire , la nation qui veut Tentretenir chez elle ne doit pas trop s'y livrer. Les peuples belliquetix aiment ordinairement Toisiveté, parce qu'il leur semble lâche d*acquérir lentement avec peine ce qu'ils peuvent obtenir en un instant avec les armes. Mais sans faire ici leur éloge, ou dire qu'il faille préférer le danger au travail , je n'en ai parlé que pour prouver

combien il est dilHcile d'allier ces extrêmes chee les

nations où l'on veut conserver la valeur au milieu des arts, du luxe et de la civilisation la plus raffinée. Car, ces derniers compliquant la machine politique , les tributs s'augmentent forcément. Or en général on n'a pas beaucoup à craindre d'un peuple surchargé d'impôts ; il est difficilement guerrier, par conséquent peu propre à l'empire. Les nations doivent doue choisir

cntrfe la béiiédictiou de JuJa et celle d^lssachar, c{ui fi rarement se trouvent ensemble ; c'est-à-dire , aucun peuple ne saurait être à la fois le jeune liorij et l'^ne qui porte le fardeau.

Loin de moi d'être en rien le fauteur du despotisme , ni Tapôtre de la tyrannie. Proposer aux peuples le pouvoir absolu comme le chef-d'œuvre de la pensée humaine en £iit d'ordre social, c'est vouloir ramener au gland des hommes auxquels le soc de Triptoléme a procuré une nourriture plus délicate et plus exquise. Loin de moi , dis-je , de chercher à diminuer l'émulation dcfl^ particuliers; je sais trop la différence qui existe pour une nation entre contribuer avec connaissance de cause au bien que ses rois peuvent lui faire, ou n'être que l'instrument aveu{^e et grossier de la grandeur de ceux qui la gouvernent. lioin de moi , je répète également , de prêcher une disûnction de castes toujours préjudiciable, par la manière dont elles divisent les sujets en autant de classes particulières qui n'ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes vues ; ce qui détruit l'imité sociale si nécessaire dans tous les empires , et laisse le talent et la vertu sans espoir de récompense. Mais on a cru chez pltis d'un peuple sage que l'homme n'en est pas moins heureux pour remplir sans murmures la place que lui a destinée l'Architecte éternel qui a conçu le plan du grand tout. Si ces nations ne brillent point autant, on peut dire aussi qu'elles s'usent moins, sont plus tranquilles, moins foulées par les impôts, et surtout moins éloignées du bonheiu* que nous, qui avons

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tant de labyrinthes pour en fermer l'accès en nous égarant. Car, pour être heureux, il en est des peuples comme des particuliers ; et sitôt que les mœurs inspirent des passions qui poussent trop au dehors ^ ils deviennent misérables par la trop grande disproportion que les individus mettent entre leurs désirs et leurs facultés; nommant à tort émulation les peines qu'ils se préparent par l'ambition , en s'efforçani de changer Tétat où ils sont nés, pour, disent-ils, acquérir, et travailler à leur bonheur. Or cette façon de penser non seulement porte à Tégoïsme , elle fait commettre plus de crimeJ^hez les peuples organisés de la sorte, et déiruit en partie Tordre de la société; parce que tout le monde voulant sortir de sa sphère, et chacun ayant les mêmes prétentions, Tétat n^est plus cfa un gdchîs politique jj)ouT ne pas dire uncbajnp où le peu de bon grain qui se trouve succombe- sens Tivraie sociale qui Tétoufie; chose d'autant plus dangereuse avec nos gouvernemens actuels, qu'ils s'éloignent tous de la sage maxime qui fait consister la véritable richesse des nations à retrancher les faux besoins de la vie, pour se contenter du nécessaire et des plaisirs simples et innocens.

Mais revenant aux peuples que la fureur pédantesque domine, celui qui est exempt de sophistes peut se gouverner avec autant de politique qu'un auti-e. Le courage s'affaiblit, et l'âme dégénère, chex une nation trop occupée des sciences; elle pénètre trop les dangers. La douceiu:, la gloire et les récompenses qui accompagnent les lettres ont de l'appât

pour tant de gens , que le nombre de ceux destinés aux arts utiles de la vie en est sensiblement diminué. Ce (jumelles ont de noble fait dédaigner tous les états qui dépendent plus du corps que de Tesprit. Quel triste exemple Athènes et l'empire d'Orient n'ontils point donné de cette vérité pendant leur décadence! La première, sans courage, ne savait plus penser avec force; et l'éloquence cultivée avant par les phUosophes ne Pétait plus que par de vils rhéteurs, qui la surchai^eaient d'ornemens déplacés, après Tavoir dépouillée de sa noble simplicité; tandis que le peuple , toujours avide des mêmes louanges ^ quoiqu'il eût perdu ses vertus , se corrompit davantage en prenant le parti de louer ses vices, dont il s'enorgueillissait au lieu de se corriger. Quanta Conslantinople, elle fut tellement engourdie par la lâeheté, la bigoterie et la mollesse, que ne pouvant nçième suspendre ses haines théologiques lorsque Mahomet II j parut, au lieu de chercher à le repousser, elle s'occupait phis de ses disputes de cirque, et de ses querelles de sectes, que de l'armée ottomane qui l'assiégeait. Cest im fait digne d'être observé , que presque tous les empires sont détruits par les sophistes : et l'on sait le mal qu'ils ont fait même à Rome, où les opinions de quelques rêveurs eurent tant d'influence sur les destins de la vie éternelle , qu'elles contribuèrent plus que ses ennemis à vaincre un peuple qui avait triomphé de l'univers.

L'erreur est moins dans l'ignorance que dans ce qn*on sait mal; et le pays le plus éclairé est celui où

il y a le plus de vëritës utiles répandues parmi le peu^ pie. Or elles ne sont jamais en grand nombre , cpiand Topinion publi(pie est dirigée par celle des demi^ savans, sans aucun égard à la façon de penser de rhomme vraiment supérieur, dont le crime est prs»^ que toujours en ce cas d^étre trop au-dessus des aditreii D'ailleurs , parce qu'une nation a la manie des sciesH ces , ce n'est point à dire qu'elle saisisse ce quteUet ont de meilleur ; et l'on sait combien elles peuvent être funestes dans quelques circonstances. Ce ne sont pas toujours ceux qui discom*eht le plus sur Itk v«Ptu qui la pratiquent davantage» L^horizon du mal moral ^ bien plus étendu que la sphère des maux physiques*, étant habité par la raison seule, l'intempérance et le mauvais usage de cette dernière peuvent l'augmenter encore en digérant mat les choses ; et dès lors Tapplîcation qui devrait contribuer à former quelques sa -^ ges ne fait qu'accroître l'orgueil insensé d'une mnlti-* tude de fous qu'elle égare. «i . .

Car OU' peut voir où la plupart du temps aboHAÎt Vi^ ducation, même pour les individus qu'on élère avec le plus de soin, quand les modèles qu'on leur propose étant généralement pris parmi des peuples si différens de ceux dont ils fefft partie , et la tête souvent pleine des Grecs ou des Romains, ils entrent dans le monde avec des idées qui ne ressemblent nullement à eellee qu'ils y- trouvent, et sont obligés de vélformer letf leurs, ou de chercher à y rapporter les autres! Or conune la paresse engage naturellement à profiter de ce qu^oii sait plutôt qu'àvoidoir s'inscrnireda non-

? eau ( sans ajouter (jae de même qa*un vase neuf re« tient Todeur de la prenàère liqueur qn^on y jette Tesprit reste imbu des premières impressions quHl reçoit), on 4;ritique sans jugement , on croit que ce qniexîsnait ailleurs pourrait facilement s*introduire ; et 9 séduit par quelques idées hardies, spécieuses on diimérî<paes , on soupire après le changement, et on devient un brouillon sans le savoir.

De plus , revenant aux iettres , il est à remarquer 4fae si elles ont leur en£nice et leur jeunesse , à laquelle succède Tâge mûr, le plus exact et le plus solide , après elles perdent de leur force et de leur vigncmr dans la vieillesse, pendant laquelle il ne leur reste -gnère que du babil. Et quant au peu d^udlité deé soienees pour la niasse du peuple (auquel , loin d*élre toujours dédommagé par le profit qu'il en tire du mauvais usage quHl en fait , ce qu'il croit savoir est soovettt {^usr nuisible que ce qu'il ne sait pas) , que peuvent Jamais feire les connaissances à la plupart des hommes , qui- sont condamnés à passer une vie triste dans des 'iratçaux cominiiels? Presque toU9 les em^ pires d^abord fondés êat l'ignorance des belles-lettres et des arts , que je ne -pfêcbe nullement cependant (je le répète entore), ée détruisent après pour les avoir trop cultivé^*; et oVst ordinairement quand le luxe commence k corrompre les mœurs , qn'mie fausse philosophie corrompt la raison.

De même que l'imagination sans frein égsre et conduit au malheur, Fesprît d'analyse dessèche tout , désenchante la terre, et jette dans un douté désolant,

vrai néant de Tame. La philosophie, en raison de ce qu^elle tend au mépris des choses d'ici- bas , ne saurait donc guère attacher les cœurs à Tétat ; et quand elle est mal entendue , comme c^est trop souvent le cas y elle efféminé, attache à la vie, réduit toutes les afiections à un secret égoïsme , concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier ; par conséquent elle sape petit à petit les fondemens de la dm*ée des sociétés. Car veut -on diviser les honunes, exciter entre eux la haine , exalter toutes les passions^ il suffit de mettre en )cu l'intérêt personnel. Au contraire, tâchez que chacun s'oublie pour ne connaître d'autre intérêt que celui de tous, c'est le seul' moyen d'obtenir la concorde dans un pays; et le graûd tarent de l'homme d'état est de savoir imir les intérêts particuliers avec les maximes conservatrices des empires.

Mais revenant à l'étude, malgré ses avantages, elle efféminé aussi , rend mélancolique , introduit Tëpicurisme, engage au célibat, ou à mille choses nuisibles à la population ; et ces maux une fois propage dans la capitale infectent promptement les villes de province qui l'imitent. Rome avait plus de valeur avant d'être savante. Un des Goths ravageant la Oràce di"» sait, que loii^ de brûler les bibliothèques, il Ëdlait laisser aUx ennemis ce meuble qui les détournait de l'exercice militaire par des occupations sédentaires: et , les nations ignorantes étant généralement les plus belliqueuses, ceux qui accompagnaient Charles YIII à Naples attribuèrent sa rapide conquête à ce que la

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noblesse d'Italie s*amUsait plus à s'insiiniire ingénieu-^ sèment, qu'à se rendre guerrière et vigoureuse.

Je sais que rien nMl]usti*e tant un pays que les let^ 1res et les beaux-arts, que le siècle de Périclès leur doit plus qu'à ses trophées, et qu'ils ont plus immortalisé ceux d'Auguste et de Louis XIY, que toute autre espèce de gloire. Je n'ignore pas, dis-je, que lea-progrès des manufactures dépendent de ceux des sciences ; et que ces dernières fomentent à l'enyi la prospérité d'un éiat, par la manière dont elles gra^ vent les principes d'une saine raison dans les cœurs, en y faisant germer les semences de la vertu et de rhumanité^ toujoiu^s si nécessaires pour le bonheur des nations ; , de façon qu'on peut comparer les gens instruits à- autant de ruisseaux qui fertilisent le sol qa ils parcourent. Cependant je ne balance point à dire qu'une édtication libérale trop répandue est à craindre, quoique l'excès seul en ce genre soit préjudiciâLle ; car on ne saurait nier combien sous d'autres rapports il est utile qu'un peuple soit éclairé, pense librement , mais par-dessus tout qu'il soit industrieux.

Ce que je dis- des sciences peut s'étendre à beaucoup de choses; comme lorsque les diverses classes de la société ne sont plus assez également réparties pour fournir aux besoins de l'état, ou qu'im délire général s'empare de la nation à l'égard d'un seul ob^ jet; du commerce, par exemple^ ou des conquêtes immodérées. C'est aussi le cas , lorsqu*avec un sol fertile l'agriculture et les productions de la terre, sans

( aïo ) trouver de débouchés , deviennent un encombremeiii au lieu d^une richesi^e pour le pays^Un éiat soufiQreégf^' lement, quand le gpuvemeinent a besoin d'un trop gros revenu, et qu'ayant un trop gpand nombre d'employés l'industrie soufire pour les payef ; sans ajoijM/er que là plupart de ceux qui ont une éducation libérale sans fortune sont des individus qui deviennent à cbarge au public, en vivant à ses dépens. Je dirai la même chose de la trop grande quantité d'hommes qui ^ suivant, la. pro|essi(M» de la guerre i ont négligé les oceupaâions esseo^ktiell^ en temps d^ paix ; pu des arts de luxe et de superHuitésy qui font quTuu pays abonde en choses inutiles , quand il manque de» plus nécessaires. Un prince sage doit donc veiUer. à ce que la jeunesse em^ bra^sse les raétiiers de la vie dans la. proportion lu plus avantageuse au: bien de l'éitt^ et h ce quelle .ne s V bandonne jamais à L'oisiveté, chose pire que tout ce: dont je viens de parler,, et. celui des. vices .qui BAiîlie* plus:îi la sociéldi . .

Les hoiiunea,.quirde.téii^ temps (xit disputé sur: tout sans jamais s'accorder sur sien^ ins se sont pas .encare mieux entendus sur la meilleure forme d'édncaiioit) que sur le. meilleuj; s][stème de gouvernement- : et l'une des choses qui limite le plus l'aumriié d'un; pays relativement à la fitçon d'élever la jeunesse ,, est que bien qu'on^ eniMrevoie lea.eSets d'une. incàllewre; méthode k cet égard ,,. l'habitude empêche d'y {^Uer toute une génération pour la commencer,. psrce qmfe les. peuples criefaient au. despotisme si on vi»u)lail len forcer d'instruine leurs en&ns d'une autre façon que

celle à la^JueUe ils sont' aGCOutumés.Gôpendamili feu t que oeftte dernière soit analogoe à. ht forme du gonf^ yemement sous lequel cette jeunesse est' destinée à vivre; car il estcertain, par^exemplei^ qu'une éducation ré^iUicaine dans une monarchie sèmera des révohi-» ûona, qu'ail sein d'une répiàiÀqot des principes d'amK bition et de monarchie* pourront Id renverser.^. et' que sous une constitution mixte Timpression des primcipc» trop populaires ou trop despotiques préparera des factions et de» déchiremens.

Une autre difficulté, quant à' l'éducation , est qud les uns sont pour élever l'enfltnce par la force de. ht raison^: le» autres par celle de Tautorité. Sims être eUràme pour aucune de ces deux opinions, il. est sài^ que diins.us ftgé! si tendre on est phis: susceptible id^o-< bëissanceque de persuasibn.La saison est in<ieriainé ei contestable cj le sentiment est positif. Or, si dan» uii état bien réglé oe qui] est titileà l'individu doit l'étrq à la comimnailté; si^. dis-^^., il importe à tout pays que lés bonumes* aiment Dieu , leurs^parens , leur pro-^ obain, ieui'ïpàti'ie et la vertu,. lé plus sûr moye» dé pawi(nir kce; but estde'CORpJBa^deF cet amour aux enfant ^ qui y eiat obéiàsant à lin tel ordre, en prennent l'hiibitjude» El <{uand une fois l'habitude a gravé ces de^ vûît»dans leur cœur, alors la raison peut parler utile* meM 2i res|«iA d'une jeunesse déjà façonnée- pour Vu* tili|4. fN^bli(]^ )k la morale par de bons sentimeAs, ef( f^ deis cootuities acquises, qui lui permettent de ra»4 sonner avec moins^' de danger, et de se défendre contre le 30phisnle qui l'attaque firéquemment sou»le nom et

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le masque de la raison ^ ce dont je doute qu*on puisse Tenir à bout autrement. Car les sociétés ne se soutiennent qu'à^ force d'art; et l'essentiel pour l'éducation est de conmnenccr par donner aux âmes une bonne direction. Or comme la raison ne peut jamais que dessiner, tandis que le sentiment grave profondément^ il s^ensuit qu'on peut efiaoerles traits de l'une, tandis que ceux de l'autre sont indestructibles.

Je pourrais dire la même chose de la diversité des opinions relativement à ce qu'on doit enseigner à la jeunesse. Car les uns , par exemple ^ croient que les sciences abstraites et physiques font mi^ux travailler son intelligence, tandis que d'autres au contraire pensent qu'elles la limitent dans presque tous les sens, parce que l'objet le plus essentiel de l'éducation étant le développement moral de l'homme, il ne peut aivoir lieu que quand, dans ce qai compose ses études, l'esprit, le cœur, Hmagination et la sensibilité agissent à la fois. Or on ne saurait guère l'obtenii" itvec les sciences dont je parlais, qui^^ détachant de trop bonne heure de toutes les émotions vives et généreuses qae l'ame peut éprouver, séparent l'intelligence du fbyei' dont elle a besoin pour s'élever à toute sa hauteur, el la laissent dans un cercle monotone tro^ circonscrit ^ car la méthode compassée et la superstitieuse précision des sciences exactes flétrissent ou brillent tout ce qu'elles touchent. Ne donnant point â^sea de mouvè-' ment et d'énergie à la raison , dont le développement doit se préparer par un système d'études qui nourrisse l'ame davantage , elles séparent trop l'esprit an

eœur, et substituent une éducatiou froide , purementde luxe, à cette éducation de Famé et de Tintelligence en même temps, qui 6te à l^amour-propre ses petitesses et son âpreté, qui rend bon et confiant quand il faut Tétrc, qui dispose à toutes les actions grandes et généreuses; de iaçon que ce n^est peut-être point à tort qu*on regarde comme un des défauts de ce siècle calculateur de trop étouffer les sentimens.

Un grand nombre également pense que Tétudc des langues mortes est d^autant plus utile , que d^autres progrès plus essentiels, accompagnent ceux qu^on y fait, comme je le dis en parlant d'elles au premier chapitre. En effet, 1^ lecture des bons auteurs accoutume à réfléchir, sur leur contenu , qui presque toujoius est moral par sa nature; et comme les pensées morales intéressent le cœur en même temps qu'elles occupent Tesprit, cette étude jette dans la conscience des semences de vertu, des principes d'honneur, et l'habitude de sentir avec noblesse; ce qui répand plus de dignité dans les mœurs nationales , une politesse plus naturelle dans le cours de la vie, et donne tous les avantages d'une éducatiou où les mouvemens de l'ame sont sans cesse associés aux opérations de l'intelligence. Cependant quelquefois aussi, comme je Tai dé)à remarqué, le contenu des auteurs- grecs et lutins n'étant point en harmonie avec l'organisation 4es peuples qui les étudient, ils peuvent répandre dans les états des idées ou des doctrines nuisibles à leur tranquillité.

Ce qui précède fait voir combien il serait essentiel

dans tous les pays de confier Téducation de la jeu • nesse à un seul corps; car les individus isolés qui rinstruisent lui inculquant toujours la -différence de leurs idées, et leurs principes particuliers , im corps enseignant est le seul moyen > pour qu'elle soit élevée d'une manière uniforme ,. et av«c une unité de Ttes et de sentimens qui réponde un jour à ce qu'on en at-> tend. La grande difficulté est de composer ce eorps/ qui par la nature de ses fimctions semble réclamer un genre de vie particulier,' tandis que d'un autre 'cèté je ne voudrais même pas qu'il pût soupçonner dépendre d'une autre autorité que celle de son pays; mal qui rajspellerait toujours plus ou moins les deux tètes de l'aigle, que j'ai tant recommandé d'éviter en paidant de la religion. Mais quant à confier l'éduca-: Uob de la jeunesse à un seul corps enseignant, je le regarde comme la chose qui peut le mieux copcribuer à mettre cher les peuples plus d'harmonie «ntre les Jois «t l'c^nion, comme le remède le plus 0Ûr contre une foule de mauvais préjugés , comme la seule institution qui, par son ensemble de doctrines, puisse lebr donner un caractère national , et surtout comme le meiUei»r moyen de consacrer les hommes à la gloire et au bonheur Se la patrie. En effet , comment jamais leur ùive suivre une droite ligne, quand eelle du bien et du mal n'est pas uniformément fixée ?£)( qui peut prescrire une marche sûre, lorsque l'oipipiiMi du guerrier, par exemple^ différait de celle du citoyen, et la loi civile permettent ce que fa lot reli|jtieuse dé** fend , l'honneur, la (iberté , les moeuirs , la icrôf^ance^

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les lois et la philosof^ie, commandent sans cesse dans des langues diffiéFentes, et ne parlent <{ae pour se disputer rantcprité? Quelle bannière suivre, en un mot, si ne faisant pas de toutes ces choses un faisceau qui soit le flambeau des lumières, chacune déciles porte Timage de Topinion publi({ué, dont chaque pajti se déclare Torgane, dont chaque passion se croit' rimerpièce? L*esprit, comme la terre, ne produit rien sans en avoir reçu la semence : Péducation d^uh peuple se ressent toujours de son état de 'civilisation.

Après Tëducation , Thonneur eA un des principaux leviers à employer pour ceux qui gouvernent: SHI ne devak pas si clairement son origine à tout ce iqui est honnête et glorieux, je serais tente de le prendre pour une inventioii politique. Il fait la sûfetë'des empires. Le souverain qui en manque perd la' sauvegarde de ses vertus, le stimulant de sa réputation , le lien le plus prope à se faire aimer et respecter.

L'honneur n*est pas moins nécessaire dans les sujets que chez le prince; ^^ Sans lui les Toi^ seraient insufl^ntes pour réprimer les peuples, sut lesquels la eraime de Finfemie 'peat atftant que celle du châtiment. Un rot n*est véritablement grand que lorsque ce sentiment est répandu parmi ceux qui lui sont soumis. L'honneur vient- il à ihanquer, il n'y a 'plus de vertu, la bassesse domine, la nation ^'avilit; et •opposant même que robéissamce tienne lieu de tout dans ce moment infortuné, si par hasard les peuples sont tranquilles , c'est comme les forçats dans une galère. Mais la seule ombre de l'honneur suffît pour

leur élever rame, les rendre conslans dans les ici'» vaux , courageux au milieu des dangers.

S^ns doute il faut des illusions et des préjuges aux hommes : il en est même de si utiles aux états , que sans eux ils n^ont plus de ressort, plus d^action; tout s*eQgourdit , tout m^urt. Qui doutera que , bien que peut-être sous un autre nom , Thonneur n'existe dans les républiques comme dans les monarchies? et quels trésors récompenseraient jamais les belles actions, le dévouement à la patrie, les sacrifices envers le prince , sans ceue monnaie publique dont chacun se paye dans sa vanité? De même qu'en mécanique on préfère les machines qui produisent les plus grands eflTets. avec les plus petits mouvem^ns, la poUtique doit toujours s'efforcer de &iire beaucoup avec peu. C'est avec trois ou quatire c^ts couronnes de chêne que Rome a conquis l'univers.

L'hofineur, j'y reviens, est le seul prix des traits héroïques ; et certes un prix des plus modérés pour les rois, qui doivent encourager tout ce qui concourt au bien d'une fîianjère quelconque. Or les hommes sont d'ime nature si singulière, que le même objet n'opérant pas également sur tous les esprits , l'honneur en porte à des actions auxquelles les autres sont excités par le devoir, la conscience, l'amour de leurs semblables, ou le désir, de la réputation,. qui ne sont que différens noms pour la même chose. 11 est même à. remarquer que l'honneur est le seul qui puisse i à l'égard des châtimens, substituer l'imagination à la douleur physique ; c'est à dire les peines idéales

nax sensations réelles, et rignominie aux tourmens. Cependant , lorsqu'on s*en sert bien , quoique rhonneur soit un ressorl qui agisse plus ou moins sur tons les cœurs^ il est certain que son sentiment est û délicat et si beau qu'il ne peut guère se rencontrer que dans une amc noble , chez ceux qui ont reçu la meilleure éducation , ou dont l'esprit a été nourri des plus grands exemples. Bien que ce qu'il occasionne soit le résultat d^un autre principe, il produit souvent les mêmes etTets que la religion , et les lignes quoique venant d'une direction différente aboutissent au même point; car si la religion embrasse la vertu telle qu'elle est ordonnée par les lois de Dieu , l'honneur la voit telle qu'elle doit être pour ennoblir l'espèce humaine. L'homme religieux craint de faire une mauvaise action , l'homme d'honneur le dédaigne ; celui-ci regarde le vice comme au-dessous de lui, celui-là comme une offense envers la Providence; l'un comme quelque chose de messéant, Tautrê comme quelque chose de défendu. Supposant qu'il n*y eût point de Dieu pour être témoin du vice, et le punir, l'homme d'honneur ne s'y livrerait pas, uniquement à cause de la bassesse qui l'accompagne. C'est eu vain que plusieurs regardent ce mobile comme chimérique, ou le tournent en ridicule, parce que l'honneur étant une créature du monde, disentils, ce dernier a sur lui l'empire d'un créateur, par conséquent le gouverne et le dirige à son gré. Cela peut être vrai ; mais quelque capricieuses que soient les lois de l'honneur, il vaut encore mieux .avoir do

Eusses notions à son égard, que d*en manquer tout à fait; de méme^ si je peux me -servir de la Comparaison, qu^il est plus d^espoir avec un hérétique quV vec un athée. Ne fût-ce que pour leur propre intérêt et leur grandeur, les princes doivent donc ne rien négliger pour fomenter la flamme de Thonneur parmi leurs sujets; ne châtiant que légèrement les fautes qu'il fait commettre, et récompensant aussi grandement, aussi publiquement que possible , tout ce qu^l occasionne d'illustre et de beau.

La presse, depuis la découverte de l'imprimerie, est également un point trop essentiel pour ronblier. Les princes ont peut-être besoin de plus d'habileté pour gouverner avec elle, parce que loin de tâcher d'étouffer les lumières il' faut qu*ils sachent les diriger. Susceptible de devenir le meilleur levier des gou^ vernemens, la presse peut surtout être utile pour té* pandre dans le public la semence des changemens nécessaires; et c'est alors que les bons écrivains, comme autant de ministres de la vérité, doivent s'efforcer de peindre avec lès couleurs les plus vives le mal qu'on veut corriger, et lés avantages du bien prêt à le remplacer. En effet, l'influence des livres est souvent telle, qu'un bel esprit disait plaisamment à ce sujet, qu'il entreprendrait volontiers de faire croire que le soleil n'est la cause ni de la lumière ni de^la chaleur, pourvu qu'il eût seulement quelques philosophes de son côté.

Cependant , loin que les sages et les pmdens soient toujours ceux qu'on écoute le plus, le caprice et la

( 2'9 ) mode êe glissant dans tout ici^bas y par consëcfuent dans la littérature comme dans le reste, on voit souvent

des écrivains pitoyables avoir la plus grande vogue , soit parla situation dans laquelle ils se trouvent, soit par les coteries dont l'engouement les porte jusqu'aux BueSi ou paice que le goût du public décidant ordinairement des sujets que traitent les auteurs , quand ce goût est mauvais, ils préfèrent écrire des ouvrages fiivoles ^ui après quelques applaudissemenséphémères rentrent dans le néant, au lieu de rechercher une gloire plus solide en travaillant pour la postérité. Mais on doit avoir d'autant plus d'attention pour les difiérenies sortes d'écrits qui se publient, que quel({ue insîgQÎfians qu'ils paraissent ils contribuent toujours au goût 'd'im pays, sans parler des impressions qu'ils laissent à la jeunesse de l'un et l'autre sexe; car, pour diriger les sentimens d'un peuple, qu'on me permette seul de £iire à mon gré ses chansons , j^abandonncrai volontiers 'le privilège de faire ses lois.

Les anciens, ^i n'avaient point a beaucoup près aimant que nous la manie d'écrire, et chez lesquels les productions littéraires étaient bien moins répandues y parce 4]ue la presse était ignorée, les anciens,, disje, fournissent nombre d'exemples de l'effet qu'ils croyaient qu'un ouvrage produit quelquefois. Athènes lirûla le livre de Protagoras, Sparte défendit les! vers d'Archiloque, ^Ptolbraée V Exhortation à 'la mort d'Hégésias , le sénat romain fit livret aux flammes , comme contraires à la religion, quelques volumes qui se tronvaicutprès'dHsépukredelVtniVa,* Ai'igiiiste

ordonna d*en saisir d'autres, défendant qu^ils fussent dans les mains des particuliers; et, quelcju'étrange que paraisse aujourd'hui son idée , le sage Platon luimême voulait bannir Homère de sa République,

En effet, estt-il juste de permettre de rien imprimer sur ]a religion , le bon ordre et la police d*un état , sans ' distinguer ce qui leur est nuisible d'avec ce qui leur est utile; et la licence est-elle moins funeste dans.de telles actions que dans tout ce qui tient aux mœurs? Combien de fois la conduite n'est que le résultat de la façon de penser! Si Ton trouve quelque manque de liberté dans cette défense, et qu'il s'ensuive que les sujets d'une telle nation ne soient pas libres, pourquoi ne point conclure par le même principe que ceux des pays où l'on défend d'empoisonner sont esclaves?

Deux édiles étaient chargés à Rome d'examiner le& ouvrages qui se publiaient, et défendaient non seulement ceux qui pouvaient altérer la religion et le gour. vernement, mais ceux qu'ils croyaient pernicieux aa bon goût de la littérature. Cette république n'ignorait pas combien il est important , pour que les bonnest qualités se transmettent de génération en génération , qu'il y ait des censeurs instruits qui s'opposent au mal que pourraient causer les livres qui circulent dans le public; car, s'ils sont mauvais, ils deviennent une école durable de perversité;. et. s'ils* manquent de sens, ou ^nt inutiles , ils suffisent pour corrompre les i^ées saines., et les principes d'une bonne éducation. Lei peuples modernes ne pensent qu'à éviter le premier mal;, c'est-à-dire qu'ik prohibent seulement ce qui

àttaqae trop ouvertement la religion, les mœurs et le gouvernement; cependant la facilité avec laquelle se propagent' les ouvrages contre le bon goût nuit souventau bien de la littérature.

Mais revenant à la liberté de la presse , quoique plusieurs nations se soient tour à tour cfTorcécs de la rendbre indéfiniment libre chez elles, je ne la vois telle nulle pari, et ne crains point de dire qu'elle ne Ta jamais ëtë. En effet, comme il est impossible de rencontrer un pays sans abus, dans le quel doit-on permettre de tout dire, quand une nouvelle répandue tout à coup au milieu d'une population immense, comme un vent impétueux sur une vaste mer, peut quelquefois avoir les plus funestes effets, de même quune seule vérité trop généralement sentie par la masse du peuple peut causerune révolution en régarant 7 Sans doute le gouvernement ne saurait trop s'efforcer en pareil cas de prendre les mesures* les plus sages pour remédier au-Tnal autant que possible; mais le reste, pour ne pas dire la nécessité de publier ce même mal, n'appartient qu'aux rêves des écrivains qui ne connaissent les hommes que par théorie, et de ceux dont une finisse philantropiedirige les spéculations, en oubliant où s^arrête la pratique si souvent entravée par les vices et les ànimosités.

Heureux -sans doute le peuple qui a un souverain mtt lequel il est permis de penser ce qu'on veut, et de dire tout ce qu'on pense ! Mais si la liberté des productions littéraires peut être sans restriction jusqu'à un certain point, même celle des^ pièces de théâtre

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( quoique : souvent elles offrent .de^aUusions qui iak suspendre leur repr^ntaiion)^ il n*en est pas aiofi des journaux et des auu?es écrits périodiques y quii étant des espèces de tribunes publiques, nonseulef ment nourrissent les. Ipassioss,. nuis, les inriliem.^èi les enflamiaenjt.-

Je connais tout ravaniage de ce genre d*écritipoM diiiulguer jusqu*aux moindres actions* des dépantan«9 de raulorité^ et. pour, instruire le public des.outîasi ges, meae des simples vexations que Jeis genS'Oi» place pourraient se permette contre Tindividu le pkrf.ob^ cur; frein €pi les retient indubitablement' patca(|«*i]fl savent. que, sa cause devenant celle de. tous, led-ean presseurs ne peuvent, mamfueR.d^étre. punis,; et ké torts réparés. Aussi les jounipaux ne doiveatTtla jamaia eesseu drétre Ubres à cet' égasd« Cependant il y a dea cir constances, .savtout, en lempsida guerrci. et même quand les esprits fermenteuti pendant la paix, pu4*<W est forcé de .les restreindre pour ce qui troubifrait rprdre étabtiyparce qu'arrivant à des millietsdtf leer tcurs à la fois, toute uné> JtHation eu est imi^uf^dcoia Finstant; et comnie le peuple! .(que trop^^uv^mt ou ne sauve que malgré \m^ disait i^^fihingtoUc)} s^obs^ fine quelquefois à Ae lire que ee qui Tégare ^ san^ !«idnte vouloir jeter les yeux sur ce qui le détrQmpetMt,t.il as lîivre toQt entier afu journal* qui; iFfempoisonna «à>le âatunt^ de' façon que les autres ne peuvent ipft.o&ir le» 'rétnèila qu'on tfouve danailes ouvrages de linéraîi ttftts, OÙ! kl piresse se sert de correctif & elle-fmâm^ii p«v cewx qui s^nt li})res de réfuiév ce quia été dit^.

£o outre , les gazetiers n!ayant pas toujours le temps de mëditer ce quHIs ëccivent, et les papiers publics renfermant les nouvelles , les plaintes, les avis, et les actiele3 vrais ou taux, reçus de toutes parts, excepté la conduite des ministres dont on ne doit jamais einpépf cher d!*a[>pelcr ^ Topimoin de la nation (parce, qu ils. peuyem toujpars. attaquer devant les tribunaux ceux qui leur manquent ou disent des faussetés), sUl est des. teoEipis où les journaux ne font aucun tprt^ on en voit d^autres où ils sont comme une arène ouverte aux paisioiiis, et souvent un champ de bataille d'autant plitft dangereux , qtie ceux qui entrent. en lice com-» battent non, moins aveuglément que ce3 ançriens:gla* diatenrs, qui se présentaient dans le cirque armés avec on bandeau sur les yeux .

An reste, ce qui tient à la presse est une des quesr: lions ka.pkis.difficiles à résoudre : car, par lexeni^le, quelques-uns croyem. qulil n!y.a point de liberté publigue sans journaux ^ ([ue si le gouvernement est inw porUùié par leur critiqur, ils reclaiireQt.par.de sages ayib^.etique.daBS le système représentatif la, loi doit elfe le produit .dè|toiiies les boones pensées que là publkîlié met. pour- ainsi ..dire en circulation. .La pcease, discntrils, est commeilà lancei d'Achille, elle: guérk les biesstunes qu'eUé fait;; et surtout on ne doit jamais, là. soumettre an» poon^oir prévenûf: d'un don** nenr de licences, parce que ce serait soumettre toute libccté de sentiment anx préjugés d'un seul honune^ etfidre de loi le juge .arbitraire cl înCiillible de touo point de controverse danf; les sciences, c^nS'kl rtiU'-

gion et le gouvernement. Ce qui précède peut é vrai ji!»qù*à un certain point ; cependant il n*eil pas moins indispensable de punir tout ëcrit offensif] ou dangereux pour la conservation de Tordre é et je crois également nécessaire ^ quand les passif sont vivement agitées, d^einployer contre les joum des mesures temporaires, sans toutefois les tourner habitude pour les états dont la manière de se n fait entrer Topinion du dehors dans leru's coml» sons législatives. **!

Je' le i^épète, là liberté de la presse est une dÉ( questions politiques les plus difficiles à résoudreff comme une des plus éômple^es par sa natiu*e; jMoà. qu'elle j;)éut tt)Ur à tour 'être un moyen de consevi* vation pom* les états, quand leur mauvaise admiÂii^ tratvpn s'engage dans une route pleine d'écueils qu'on ne ''peut trop ^ lui signaler, et devenir une arme dan^ gereuse quand la marche diL gouvernement est fii4 vers le bten«^ Car si mon désir d'accorder autant qô^ « possible à'd^esprit du siècle me faisait dire à; présent ' même, qu'on ne doit jamais empêcher d'en appelai' de la conduite ,des ministres à l'ofnnion générale dlf* i la nation, 'il est sûr néanmoins que dans certaim'olil . il. est exttêmèment difficii», pour ne pas dire iiiv<{ pos&ible,ide gouverner areeci'action indépendahte dii; journaux } attendu que livrant toutes les dooiriues MS' exagérations des partis, et'On'y ayant point de véiilé^ qui ne soit combattue ou défigurée, les actes d'àdad^ nistratloB^' intérieure ne peuvent pas plus aboudi^lP .leurs fins, que les actes de politique extérieure pro*-

rele» résultais qu'on en attend. De plus, ne doiipas réfréner les feuilles publiques, quand confonit tous les principes, leur licence bat continuellent en ruines les institutions les plus respectables ; ind desséchant les seniimens de religion, ei dV wr au gouvernement établi, elles décréditent mae mercenaires les magistrats , et livrent *à la itiè ou au mépris les dépositaires de l'autorité; and troublant le classement indispensable dans idre social , elles excitent les pauvres contre les ri- «9, les petits contre les grands; et qu'entourant tout émeutes et de complots , elles menacent l'existence )Pélat, la réputation des individus, même celle des nille9? Dans un tel ordre de choses la morale pu* kjBLt étant sans abri, les lois sans puissance, et les terts du gouvernement sans vigueur, les esprits sa-^ SB et le» amÎA des principes s'inquiètent avec raison *xm tfrentr plein d'orages.

En pâtre, les divers partis , comme je Tai déjà dit, Igkuage et même la cupidité trouvant un avantagé éonaer aux feuilles publiques la couleur qu'ils dé^ RM, les nouvelles n'arrivent guère que frelatées, Mr ne pas dire teintes au prisme de ceux qui les nment. Ot^ quoiqcie le peuple dans l'habitude d*en le de fausses se blase bientôt assez sur ce genre de leiisonges pour n'y plus croire, et ne pas même y ire attention, comme je Tai vu dans plus d'un pays^* »^ns qui n'ont rien étant partout en beaucoup plus «nd nombre que les individus qui possèdent qitciqtia loee (ce qui est un levier continuel pour les brandoùs

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de discorde, et une cause ëtemelle de bouleversement dans les états , ainsi que Tai déjà remarqué ) , Fexpé^ rience ne laisse aucun doute sur le mal que les journaux produisent quelquefois , et sur le danger de leur per- ^ mettre une liberté absolue , que je répète qu^ils n^cmt nulle part. Et la multitude étant d'autant plus avide de nouveautés qu'elle est plus aveuglément igno^ rante, pourquoi tolérer un tas d'aboyeurs licencieux toujours prêts à l'égarer, en soufflant l'esprit de trouble et de révolte ? Ce serait laisser à chacun de ce& folliculaires une épée nue dans la main d'un fou.

Que l'homme qui a des connaissances éclaire le public, et cherche à frayer une nouvelle route à son gouvernement, en l'instruisant sur ses vrais intérêts, rien de mieux , et l'on doit même propager ses idées. La plus grande gloire d'un auteur est de préparer les matériaux aux che& de l'état, et c'est un ministère dont on doit d'autant plus revêtir les écrivains philosophes, que les princes et leurs entours étant sans cesse en action , ils ont peu le temps de réfléchir. Le mal est que cette auguste fonction se transforme en un vil métier; et le plus grand nombre de ceux qui écrivent se bornant à copier ce qu'on a déjà imprimé, malheureusement ils se répètent tellement tour à tour, que, si l'on ôtait de leurs écrits ce qui appartient à autrui, souvent il ne resterait que le papier.

Au lieu d'être le résultat de l'entendement de ceux qui les composent, les livres sont presque toujoius enfans d'autres livres; les auteurs les font comme les

( ^^7 ) pharmaciens les médicamens , ils versent d'une fiole dans une aulre. Aussi combien voit-on de geais parés des plumes du paon , combien de corbeaux répètent en croassant le chant de quelques cygnes , combien de vivans ne sont que Técho des morts !

La plupart de ceux qui font gémir la presse n*é-^ tant guère que des gens qui lisent et qui écrivent, au lieu de posséder le talent de méditer et de composer, ils n^ont que la théorie des choses dont ils parlent, et sont presque toujoiu*s des trompettes de mensonges, ou des charlatans de mauvaise foi pleins de préjugés^ Guidés par un vil intérêt, ils abusent au lieu d'ins*^ traire^ et ressemblent à ces brigands qui, pour pro* fiter de la dépouille des navires, n'éclairent que dans Tintention de perdre, en mettant des fanaux sur les écueils.

En effet les sa vans, les orateurs, les poètes, les phi* losophes même, sont entraînés parce qui les entoure; payant plus ou moins le tribut à leur siècle, il en est peu qui s^élèvent au-dessus. Toutefois leurs avis sont uûles à ceux qui gouvernent, par la façon dont ils éveillent les idées en fomentant Tamour du bien. Mais on doit en user avec autant de précautions que les médecins de la médecine ; car, de même que si cet art donne des remèdes pour toutes les maladies, celui qui le professe n'en emploie aucun sans bien réfléchir sor leur nature et la constitution du malade, avant d'en venir de la théorie à la pratique, le prince ne saurait trop envisager les circonstances dans lesquelles il se trouve.

Enfin, pour terminer à Tégard de la presse, jediraî avec Montaigne, que V écrivaillerie semble être le symptôme d'un siècle débordé; et Ton peiu sans risque appliquer aux productions Je l^esprit la loi que Platon voulait introduire dans sa république, de oon-* damnera mort tous les enËins malsains ou conire£iiift, ainsi qu^on en usait à Sparte en les précipitant dan» le gouiFre du mont Taygète. Que les rois auxquels €» prêche Teacouragement des sciences et des arts ne se laissent donc point éblouir; et distinguant lesilxms ouvrages d*avec ces archives de mauvais goAt que die* tent la bassesse ou la faim, et le vrai talent d'avec les œuvres méprisables de cet essaim d'artistes que la Êiveur augmente, comme les guêpes que le miel attire, qu'ils soient attentifs dans leur choix, pour que leur protection se dirige vers les choses d'un avantage recoilnu, sans favoriser aveuglément la tourbe des écrivains inutiles qui, bientôt devenant trop n<MBbreux en tous genres, ne doivent être rangés dans hi .classe des littéraieurs, que comme les mouches, dans celle des oiseaux.

Quoique les femmes composent au moins la moitié du genre humain, on n'en parle que rarement dans les ouvrages de politique. Cependant leur influence dirigée avec soin produirait les plus grands biens. En effet, si dans la Grèce le beau sexe conduisait le héros h la victoire; s'il versait des larmes de joie sur le cadavte d'un fils on d'un époux morts pour la pa* trie; s'il couronnait l'homicide du tyran et le défenseur de la liberié; s'il prenait dans l'occasion les

nnnes contre ]*ennenii; si l^on a vu dea mères à Spartetner leurs eiifaus quand ils fuj^aicnt, ou les couvrir d^ignomiuie en leur reprochant leur lâcheté; si les lemmes sauvèrent trois fois Rome, et trois fois mëritarent des décrets de reconnaissance dans cette ville où elles honoraient les exploits, et dans laquelle leurs deuils et leurs vœux étaient consacrés comme les jugemens les plus solennels; si les Gaulois leur rendaient une espèce de culte; s^ils reconnaissaient tellemefit la justesse de leur esprit, que dans leurs troubles pditiques ils s^en rapportaient à leurs décisions; si dans les temps de chevalerie le désir de plaire à la. beauté £ûsait voler le preux au combat, ou Texcitait à 6*exposer dans les tourn<ûs; si, dis- je, ses. armes ^ son casque, ornés par la main de celle qu*il adorait,. étaient autant de mohumens de son adresse et de sa valeur; qui doutera jamais de Tinfluence que les femmes peuvent avoir sur les hommes?

Faisant y selon ce qu^elles sont, Iç délice ou le tourment de la vie domesti<{ue, les femmes versent la coupe du plaisir ou celle de la douleur au sein des fiunilles, ces petites sociétés dont la {^ande est composée. Ce sont elles qui mettent les hommes au jour, qui les nourrissent, les élèvent dans leur en&ince, dles qui leur inculquent les premiers sentimens, qui font germer en eux le vice, la vertu; et, l'habitude des bons ou ikiauvais penchans commençant dès la plus tendre enfance, nous sommes généralement ce qu^elles veident que nous soyons. Si nous faisons les Ws, les femmes font les mœurs : Mcnitaigne avait

raison de dire que notre principal gouvernement eH dans la main des nourrices.

Croire que les femmes niaient pas dans Tëtat actuel des choses Tinfluence que nous aurions sur elles, si Tordre ëlanl inverse elles occupaient notre place, et nous la leur, serait la plus folle vanité de la part des hommes. Bien que la nature ait mis quelque différence dans l'organisation des corps, elle n*en a mis aucune dans celle de Tâme et de Tenteiidement. Peut-être tout le monde ne sera-t-il point de cette opinion; mais les talens des femmes ne diffèrent des nôtres que par l'emploi qu'elles font de leur esprit. N'ayant dans Tordre social que la part que nous voulons bien leur laisser, les objets que nous croyons hors de leur sphère n'y sont que parce qu'elles ne s'en occupent point; et leurs dispositions naturelles étant les mêmes, si elles méditaient autant que nous à leur égard, elles y réussiraient aussi bien. Nous n'entendons rien également à certaines choses où elles excellent, parce qu*elles nous sont étrangères. De ce qu'elles ne savent davantage, on aurait tort de conclure qu'elles ne pussent en savoir davantage; et s'il était possible qu'elles prissent nos occupations, et nous les leurs, on ne ferait guère que transporter chez un sexe ce qu'on voit chez ' l'autre. En vain ôbjecte-t-on qu'elles font moins de progrès dans les sciences ; cela ne vient que de ce que le cercle de leurs idées se limitant à l'intérieur de la famille , et leurs talens se trouvant bornés à des travaux domestiques, leur sexe est moins allant, moins agissant, voit moins d'objets, par conséquent a moins

de moyens de réfléchir, de comparer, de s'exercer le jugement.

La force du corps est peut-être la seule chose pour laquelle nous ayons quelque supériorité sur le sexe, qui voit encore la sienne diminuée par sa vie sédentaire. Je dis peut-être , car malgré nos idées en Europe je me suis convaincu pendant mes divers séjours chez les nations qui ne sont point civilisées, tant dans les déserts de TOrient que parifii quelques peuples du Nouveau-Monde, que les femmes y sont aussi fortes que les hommes, et même parfois plus faites à la fatigue; car ce sont elles qui portent l'a^irail nécessaire an genre de vie errante, sans parler des enfans en basâge dont en outre elles sont fréquemment surchargées. Mais laissant la force physique, pour laquelle je reconnaîtrai même notre supériorité si Ton veut, qiiant au reste 9 il n*est de différence que celle des circonstances; et sans parler des vertus des femmes, qui dans Tétat actuel sont plus difficiles que les nôtres, parce qu'elles sont tontes domestiques, et qUe n'aspirant qu'au bon témoignage de leur consoienoe, la gloire et l'admiration n'en aident point la pratique, leur ame est tout aussi facile à émouvoir, elles ne sont pas plus étrangères que nous à l'enthousiasme, au dévouement, au plaisir, à la douleur. Je dirai plus : leur imagination bouillante aussi exaltée que la nôtre les ayant longtemps, ainsi. que les poètes, fait regarder comme inspirées, sans parler des sibylles, des pythonisses, et de tant d'autres genres de femmes chez les anciens , on sait le pouvoir que les druidesses exercèrent aussi bien

que les (tardes sur les Gatiloii», les G^rinains, el totu^ les peuples du nord.

Il est vrai que dans la vie commune les femmea s^observent plus que les hommes;, le joug où nous les; tenons fait qu'elles sont moins effrénées; mais qu^on voîe%oul ce dont elles sont capables aussitôt qu'elle* s'oublient. Douées comme nous d'un génie ardent, et leurs sensatiojQs n'étant pa& d'une moins effrayinte énergie, je prouverais aisément que les femmes tiooft égalent en grandes qualités, eu prudence, en force d'ame , sans tious céder en rien pou-r le crime et pour la vertu. Il en serait ainsi de tout , pourvu qu'on leur permît d'agir ; et peut-être bientôt encore ou les verrait même s'exercer à la lutte, pour, comme à Sparte^ en disputer le prix aux hommes sur les.bords de l*EuixHas. Que dis^e? ainsi que le rapporte Juvénal, eOes, se frotteraient d'huile pour descendre dans l'arèiie avec les gladiateurs; et ne soupirant pas moins que nous après la glmve militaire , elles feraient venattre les Archidamie, le& Thalestris, de nouvelle» Ama-i zones, de nouveaux Mardes et Sauromates^ okes lesquels elles étaient aussi guerrières que les komméNk Et combien ont occupé le trône dt la manière la plu* digue !

Les femmes, exclues de toutes les fonctions civilta par les lois, ISisage et l'opinion, sont réduites à ee je-, ter dans une infinité de voies qu'elles ignoreraient^ si comme nous elles pouvaient se mélër d'affaires^ parvenir aux honneurs. Me voyant le défenseur de o» sexe, qu'on ne croie pas néanmoins que comme chea

1^ Gaulois, avani qu'on y conBât aux dinaides les af- Ëiires civiles et politiques, je veuille organiser un nouveau aënat imberbe qui délibère sur Tëtat ; ou qu'à Texemplede Platon j'aie envie de donner aux femmes Uméme éducation qu'aux hommes, pour les admettre i too8 les emjdois , même à la conduite des armées pendant la guerre. Tout est bien comme il est; et, quoique plus d'une entre elles m'accuseront peut-être de partialité quand je décide une those pour laquelle je mis a la fois juge et partie, il est sûr que la rivalité des deux sexes pour les mêmes objets aurait bien plus d^inconvéniens encore que la façon dont ils vivent ensemble aujourd'hui. J'ajouterai même que c'est une preuve de comipiion dans Tétat , quand les femmes quittent cet air de modestie qui fiât toujours l>eur plus hA cmementy et qu'elles sortent sans honte de^ bornes que Tordre social leiir prescrit.

, Mais, de quelque manière qite soient les choses, je nVn at pas moins dit dans' ce qui précède la cause de la dîfiëreBce qui existe dans les qualité ou les goût» dcaftoMMes; et les chemins qui condiment les homAies à kr^otre letur étant fermés, elles lâchent avec d'autant plus dé raison de s'en dédommager par les gr&ces de Fesprit et du corps, qu^elles n'ignorent pas que le seul fruit qu'elles puissent tirer de leurs perfections se home à s'en faire antant-de moyens pour parvenir i vivue heureuses. Ycntà pourquoi elles aspirent tant à la beauté et aux agrémens extérieurs , pourquoi leur conversation insinuante est si douce , qu'elles dierehent tant k plaire, et à se voir courtisées, n'en étant

pas qui ne s^applaudisse dans son cœur des conquêtes que font ses yeux.

Les femmes douées par la nature des mêmes passions que nous, mais n^ayatit que celles qui leur sont permises , et notre faiblesse pour elles étant Tunique voie que nous leur ayons laissée pour s'élever à la fortune, elles savent que Tamour seul peut étendre leur empire en restreignant le nôtre, et par conséquent ont recours à Tadresse pour dominer; de Ëi^on que sans rompre leurs chaînes , ni disputer ouvertement le pouvoir, elles en usurpent la réalité, même aveo les rois, qu'elles gouvernent souvent, et d*une manière d'autant plus dangereuse qu'elles régnent en badinant

On ne saurait nier que les femmes connaissent bien mieux notre sexe, que nous le leur. Nos passions étant leur mobile, elles étudient notre coeur pour en pénétrer les sentimens, et cherchent à nous inspirer celui qui leur convient, sans paraître y songer, et que nous puissions le remarquer ; car, persuadées de leur Ëiiblesse , elles n'ont d'autre arme que la ruse, et sont d'autant plus fortes avec nous, que notre orgueil nous empêche de rien voir en elles que leur infériorité. Reconnaissant promptement le malheur de leur sexe, malgré les avantages que la flatterie du nôtre lui attribue, elles n'ignorent pas que si l'amour, qui est un tyran cruel , les emploie comme ses ministres , il les traite également en esclaves ; et eelle qui est tendre devient tout ensemble la victime de sa faiblesse, et le jouet des idoles de son cœur. En outre , la manière dont elles sont la proie des passions

les plus dërëglëes leur apprenant vite le peu de fond à fiiire sur le caractère des hommes, comment ne seraient-elles point révoltées par la légèreté de leurs sentimens, ou Tintolérable suffisance qui ne les quitte point? Persuadées qu'elles ne doivent être passionnées qu'avec pudeur, qu'il ne leur est permis de se montrer sensibles qu'avec délicatesse , et même instruites qu'aVec modestie , elles sont dans l'habitude d^nne retenue continuelle; car souvent obligées de ne s'exprimer que par l'éclair d'un regard , ou la douceur d'un sourire, exercées à l'artifice dès qu'elles sont nées, et toujours forcées d'être sur la défensive, elles acquièrent vite cette mobilité qui les sert tant, apprennent de bonne heure à déguiser, sont pleines d'astuce, flatteuses, dissimulées; on ne peut guère se fier à ce qu'elles disent.

Et comment la franchise pourrait-elle être une des qualités des femmes , quand tour à tour adulées par ceux qui veulent en abuser, et calomniées par ceux qui n'ont pu leur plaire, c'est-à-dire placées entre le mépris et le malheiu*, esclaves de l'opinion qui les domine avec empire , et leur fait un crime de l'apparence même, elles n'ont pour juges que les hommes, qui sont à la fois leurs séducteurs et leurs tyrans, et qui après avoir été cause de leurs fautes les en punissent par le déshonneur?

Les femmes étant moins distraites que nous par les affaires, on peut dire que toute leur science est d'observation. En vain philosophons-nous mieux qu'elles sur le cœur humain, les remarques fines et la pré-

sence d*esprit étant leur talent , comme Tamour et là vanité presque leurs seules passions , elles lisent mieux dans le cœur des hommes, surtout dans celui de beox dont elles croient avoir besoin. Ce dernier point fait qu*on a souvent employé les femmes avec succès pour les négociations les plus difficiles ^ ou dans les circonstances les plus épineuses ; car elles sont plus «oufies y plus vigilantes, plus adroites, plus patiente» que nous ; on en voit même qui réunissent au plus haut degré les qualités de Tun et Tautre sexe.

Je n^ignore pas qu'on leur reproche rindiscrétion ; mais y bien que Plante veuille qu'on n'ait jamais Vit de femme muette, ce défaut de tout dire ne tient qu'à leur façon d'être , et provient de la même cause que celle des jeunes gens , auxquels l'amour-propre ou le désir de montrer qu'on les à crus dignes de confiance, fait divulguer un secret. Car cette vanité n'existe pas. chez le beau sexe, aussitôt qu'il la croit compensée par autre chose; et l'existence des femmes, même celle d^s plus heureuses , est véritablement à plaindre , parce que sachant iqu'il en est peu d'entre elles dont le mérite dure plus à nos yeux que leurs attraits, ioute leur vie se passe dans l'agitation que causent l'envie de plaire, et le chagrin de se voir négligées.

11 serait également aisé de les défendre du réproche d'être légères ou volages, quand, nées pour nous ché* rir, ce sont nos sentimens qui fout les leurs. Or séparant trop notre admiration de notre estime à leilr égard , ne les aimant la plupart du temps que panoe qu'elles sont belles , nous ne les suivons , ne les re-

cherchons, ou servonsméme que dans Tattente qu'elles feront faibles, et ne nous y attachons que dans Tespoir de les voir devenir folles, et d'en profiter. Telle est la clef de leur coquetterie, de leur inconstance, de leurs caprices, de leur légèreté. Si nous mettions au contraire un prix flatteur à leurs vertus, si nous accordions plus au mérite de leurs bonnes qualités ce que nous ne prodiguons qu'à leur faiblesse ou à la beauté, elles pareraient leurs grâces naturelles d'attraits plus solides; et moins volages, moins indiscrètes, on pourrail s^endormir sur la foi de leurs promesses, quand, sâres de trouver des amis, elles se livreraient moins à l'art d'attirer des amans.

Enfin, sans comme Tirésias pouvoir prétendre que mon propre esprit et mon cœur m'aient révélé celui des femmes, dont l'accès aux affaires est souvent si fatal , parce que les peuples méprisent toujours plus ou moins les souverains qu'elles dominent, pour terminer à leur égard, }e dirai qu'il importe d'autant plus au prince de les bien étudier, ainsi qtie tout ce qui les concerne, qu'elles sont fréquemment le mobile de ce qui se passe dans les états , qu'elles rempUssent de cabales et de troubles. Plus dangereuses qœ les hommes , et souvent plu^réjudiciables même que fes flatteurs, )e ne déciderai point si François I""' fit bien ou mal d'introduire les filles d'Eve à la co^r. L'auteur du Testament politique de Richelieu vetu qu'elles soient la peste des états, et la source de toutes les corruptions, il est sûr que les femmes sont d'au^ tant pluA à craindre, que leurs attraits sont ce qu'il y

( ^38 ) a de plus puissant pour txoubler les cabinets, et renverser les empires, ce qu^elles font mieux que la pin» subtile et la plus industrieuse malice de quelqu^autre esprit qu^on puisse supposer.

Entreprenantes , adroites , comme je Tai déjà dit^ autorisées par les emplois de leurs maris, pleines de projets pour elles et leurs familles, dès que les femmes ont le moindre pouvoir, elles font entrer dans le gou-* vernement les passions, et toutes sortes d'intérêts. Peu capables de discerner le vrai mérite, surtout quand il n'est point orné d'tm extérieur agréable , elles y de-> meurent trop souvent insensibles, et ne sont guère touchées que des apparences , ou de ce qui est dans le cas de surprendre et d'éblouir. Les manières polies les gagnent ; elles sont aisément vaincues par la flatterie , ou par des respects excessifs. Comme elles ne songent qu'à plaire, elles ne sont presque attentives qu'à ce qui plaît ^ et toujours prêtes à donner des louanges pour en recevoir, il est facile à ceux qui connaissent cette disposition de leur paraître estimables, en témoignant pour elles beaucoup d'estime. Le désir de la vengeance aussi , qui chez elles est à son comble ^ et la passion de l'amour, les portent à tout oser pour leur assouvissement^ès lors, il n'est rien qui ne leur semble juste et permis : l'état, le bien public, les de-* voirs les plus saints, leur sont sacrifiés; et ne connaissant de frein que l'impuissance, une guerre civile dût-elle être allumée, même le gouvernement renversé, c'est pour elles d'une moindre conséquence que d'en venir à ce qu'elles veident.

Tels sont, de la part des femmes, quelques-uns des înconvéniens auxquels les rois sont le plus exposés ; car étant sûr que celle qui serait capable d^inspirer de grandes choses à un souverain dédaignerait d*étre sa maîtresse, qu^attendre de celles qui sont assez infômes pour s*honorer de ce titre avilissant? La corruption, des dépenses excessives , Félévation des intrigans ou desiiommes les plus ineptes, en un mot la honte et l'opprobre, sont les moindres maux qui en découlent. Et quant au reste des états, que ceux qui les gouvernent pensent aussi qu^il n^est presque rien qui ne change d*aspect, et que même les lois qu*on croit semblables dans deux pays diffèrent selon le plus ou moins d^influence des femmes, et la façon plus ou moins intime dont* on cultive la société de ce sexe, avec lequel la nature a si malheureusement établi qu'on ne peut guère être heureux, quoiqu'il nous soit impossible de vivre sans lui.

M'arrétant à présent à quelques-unes des choses qui font le plus fleurir les empires , je dirai d'abord que parmi les nombreux avis qui conviennent aux rois, il en est un que je rappelle avec d'autant plus de soin qu'il est souvent négligé. C'est que l'agriculture est l'objet le plus délicat dans tous les pays, où, sans que le public s'en aperçoive, les opérations du gouvernement l'attaquent plus ou moins directement, en agissant sur l'action de l'intérêt des particuliers qu'elles ralentissent, lorsque la vraie source de la richesse des nations dépend de son activité, et de son identité avec rintérét général. Car la libre action de l'intérêt indi-

viduel e&l le grand mobile de Tindusirie cl de la prospérité des peuples : c'eat lui qui embellit la nature^ abandonnée à elle-même dès quM n'existe point; c'est lui qui fait fleurir un pays quand il est bien dirigée Que chacim puisse tirer parti de ses labeurs ^ tel est kl grand principe ; les gouveruemens ne peuvent guèrt plus. Mais régal ité de droits est ce qui excite le mieux Taction de Tintérét personnel , toujours d'autant phii vive chez imc nation à mesure que tous y partagent davantage Tespoir de réussir. Que les distinctions Aê la noblesse et les autres privilèges ne l'attaquent âaaô jamais. Ces derniers^ comme je l'ai dit, doivent élre purement honorifiques ; autrement la justice a denx poids, deux mesures, et le faible est opprimé.

Pour peu qu'on médite sur l'agriculture , on voit qu'elle a dans tous les pays une tendance naturelle à sa perfection. 11 suffit donc que les goovememeiis hk protègent, en fomentant ce penchant. Or la protéger consiste moins à lui donner des récompenses, ou de l'émulation, qu*à éloigner ce qtii s'oppese à son eours } car on a beau faire des lois à son égard, elle» ne pettr veut être les mêmes dans toutes les provinces, parcet que leurs productions difierent, ainsi que les iacoa-^ vénieu$ auicquels toute espèce de clôture est mjetttf. Le seul moyen de contribuer au bien public en ts^ . cas est donc de s'acconunodep aux changement en y cédant ; de favoriser cei^x qui se livrent à l'agrîealture, et d'écarter les obstacles qui peuvent arrétei^ son action-, OM paralyser son mouvement. Devant moiM' être le. produit de la )tirisprudcnoe que cehn d^ Féeo-

nomie sociale, il ne faut pas que les lois exciiciit ni dirigent, mais seulement qu*elles aident Tintérét des cultivateurs 9 toujours assez actif de lui-même, et que ses agens savent mieux que personne tourner du côté le plus utile. Cela dit assez que tout privilège exclusif qu on accorde à un genre d'industrie quelconque fait ^ tort à celles qui ne Tout point, parce que l'action de l'intérêt trop poussée vers un objet éloigne des autres. Qu^on laisse faire , je répète encore : si Ton ne met point d*entravesà Tintérét des individus, il saura toujours mieux que le législateur ce qui lui convient.

L'agriculture est généralement subordonnée à Tétat politique d'un pays. Les beaux champs de Tltalie, cultivés uniquement pour Futilité dans les premiers temps de Rome, se convertirent peu h peu en maisons de luxe, et en jardins délicieux, quand les victoires de cette superbe dominatrice lui ayant appris à dévorer la substance des autres peuples , et maîtresse de la mer aussi bien que de la terre, ses flottes rapprovisionnaient de cent côtés, surtout des produits de. la SicUe, et de ceux de la Mauritanie. L'Angleterre également a beaucoup plus donné aux pâturages depuis que, le sceptre de Neptune étant entre ses mains, elle peut tirer sa subsistance d'où bon lui semble. Voyant la chose un peu moins en grand, il est certain qu'ime nouvelle branche de commerce fomente toujours ime nouvelle branche de culture, parce qu'une fois son utilité connue , l'assurance du profit y entraîne. C'est ainsi, par exemple (et qu'on ne trouve point ces détails trop bas , ni minutieux), c'est ainsi, dis- je, que

quand la consommation intérieare et rexportation soittienneni le prix cle Thuile et des vins, chacmi plante des vignes et des oliviers ; ou qu^on les arrache si Ton en voit baisser le prix , et monter celui des grains. De même, aussitôt que la viande renchérit, tout agri^ culteur désire des troupeaiix ; et, comme il leur faot des pâturages 5 on change* en prés une grande partie des champs.

Or ce flux et reflux continuel de Tintérét individuel^ sans lesquels Tagriculture ne peut existe^ ni s^accrc^trc, doivent toujours élre favorisés autant que possible par les gouvernemens. Il faut, drs-je, qu^ils s*y prêtent sans les gêner, parce qu*il ne saurait exister de r^e générale à leur égard; et tout doit s*appliquer avec d^autant plus de soin aux diverses provinces, selon ce qu^in mûr e?iamen ou la réflexion y suggèrent, qu^ chaque pas, et bien plus pour Tagriculture que pour autre chose, Texpérience triomphe de la théorie^ et les plus beaux raisonnemens sont d^inentis par les Êiits. Car qu'on choisisse lie chemin qifon voudra, le parti qu'on croira le meilleur, les inconvéniens n'auront jamais moins de poids dans la balancé que les avantages'; et la crainte redoute toujours plus les obstacles, qiie Tespérance n'ose compter stir un profit assuré.

Tel est le sort des choses humaines. Les difficultés àe rencontrant partout, mêtile le trop de perfecûon de Tagriculture peut devenir un mal pout un jÀys ; car lorsqu'il produit plus de denrées qu'il ne lui en fa^ , s'il est sans moyen de les exporter, à qudi lui serviront-elles? La répartition des terres également

(343) laquelle sans danger de saper les fondemens do ;e social un gouvernement ne peut que s^abatïr au cours naturel des choses, en veillant à ce s propriétés ne s^accumulent pas dans un trop .ombre de mains), la répartition des terres, dis* quelque manière qu^on la suppose, n'offre pas d'inconvéniens que le reste ici-bas. Par exenl* es ims sont pour leur distribution aussi égale )S8ible. Mais si cela peut être bon dans certains aurce qti^i] est indubitable qu^Une province par^ en une infinité de petits propriétaires se ()euplè ite qu'une autre, il est égalenfient prouvé qu'une rivée à un certain point, elle est dans Fimposî d'améliorer sa culture par le manque de capirù elle se trouve, aa tout^au moins par la &çon tft sont divisés, ce qui devient un obstacle pour ce désûre entreprendre. Car le malheur de la petite iëté , si essentielle sous tant d'autres rapports' ^ r'ellç ne sait rien créer; à peine mâme souvent la le moyen de conserver en l'arrosant de ses I un terrain qu elle ne peut entretenir, de façon arfois le sol s'appauvrit de concert avec l'inforqui le cultive. La trop graiide divisibilité d'un sst donc peu favorable au bétail^' par conséquent ichesses qu'il procure, sui^totit à la laine/ Elle mcore moins aux chevaux , et n'est bonne qile peupler un territoire, et en faire subsister les ms, sans variété de culture. En oiitrc, les impôts ^ent et, se perçoivent difficilement avec un aussi [ nombre d'individus, qui de plus étant généra-

lemeni pauvres, sont trop enclins à vivre d^économîe pour dépenser leurs revenus, ce qui fait qu^une partie du numéraire ne circulç point dans Tétat.

Au contraire , lorsque la propriété est accumulée sur plusieurs têtes , il est vrai qu^on entreprend davantage , mais comme le pays alors est souvent dépeuplé, ces grands labeurs sont mal exécutés. Cependant, si les terres ne manquent pas d^abitans, les grandes propriétés sont les plus susceptibles de développer un genre d'agriculture capable de devenir une source inépuisable de richesses, et de bonheur pour toutes les'K>lasses de la société. 11 faut donc tout adapter aux lieux, au temps, au but qu'on se propose. Chacun doit régler sa maison selon les circonstances ; et les vicissitudes humaines sont telles que, de même que la divisibilité du système territoriai est parfois avantageuse, la circulation des propriétés peut aussi contribuer au bien d'un- payS) quand les nouveaux maîtres étant riches, par conséquent spéculateurs, les terres (jont mieux entretenues; outre les améliorations et les changemens qu'ils y font, qui vivifient les campagnes par l'occupatioii qu'ils donnent à ceux qui les habitent. Ce dernier point mérite d'autant plus l'attention, qu'un des ipriucipaux obstacles aux progrès de 4'agriculture est que les propriétaires sont en général moins encUns à employer l'argent qu'ils amassent à bonifier leurs terres et les travaux des champs, qu'à le placer dans les banques ou les établissemens des grandes villes, qui semblent promettre plus d'avantages et moins d'embarras. Que

( Mo ) le prince ail donc toujours prëseut ce mal funeste daJDS tous les pays, et qui n^a.pas de meilleur l'emède que de faire aimer la vie de la campagne, surtout aux riches et aux grands, dont la présence dans leurs terres suffit pour les faire prospérer.

Loin de m^arréter à la question si souvent agitée parmi les économistes , sur la préférence qu*on doit accorder à ]a grande ou à la petite culture, je me bornerai à rappeler ce qu*il serait honteux aux rois d^ignorer; c'est-à-dire, qu'il est naturel de préférer les petites fermes dans les pays arrosés et froids^ où le climat et les soins invitent la terre à produire continuellement ^ et où le cultivateur forcé de répéter ses opérations doit borner la sphère de son travail à une petite étendue. Par-là son activité s'accroît, il apprend à récolter plus dans un moindre terrain, et les propriétés se divisent. Mais les grandes fermes sont préférables dans les climats chauds et secs; car ces pays ne pouvant donner plus d'une récolte par an, le temps y offre au travail un emploi moins continu, ce qui oblige d'en étendre la sphère. En outre, les pâtungesy toujours maigres dans les pays qu^on ne peut arroser, exigent a^ssi qu'on leur réserve des terres, ce qui augmente celles qui sont destinées à faire vivre l'agriculteur. Cependant en avouant les avantages propres à chacune des cultures, en reconnaissant que les grandes propriétés peuvent convenir aux pays ri« ches, et les petites aux pauvres, il est sur que les fermes trop immenses sont partout funestes et ruineuses, TQ l'impossibilité de les bien exploiter.

Le meilleur pour un gouvernemeut est donc, malgré les observations ci-dessus, de laisser augmenter le nombre de ceux qui possèdent les terres , parce q^ leur répartition ëgale est ce qui contribue le plus à la population, que tout ce qui rend la subsistance difficile tend à diminuer. Cependant il est indtibitable que cette grande divisibilité des propriétés, qui , comme je le remarquais tout à rheure, convient surtout aiix pays neufs, mène les états à la démocratie, quand tous les enfans partagent également, et qu^il n^y a poini de substitutions, deux choses qu^on croit opposées à Tesprit de la monarchie* De plus, le partage inflexiblement égal entre les en&ns diminue aussi beaucoup la puissance paternelle, qui est la plus grande garantie des mœurs, comme je Tai déjà dit : et c*est même une étrange loi que celle qui, contre Tordre de la nature se méfiant du père, ne permet pas de distinguer le fils soumis du fils rebelle, et celui qu^une infirmité réduit à Fimpuissance du travail, d*avec Tenfant que la nature ou la fortune a favorisé.

D^un autre côté, bien que sans doute les faïnilles nobles n^existeraient point aussi long -temps sans les terres qu^elles ne peuvent aliéner, parfois également ces mêmes terres inaliénables sont un mal pour les états. Ainsi tout a ses inconvéniens, comme je le répète sans cesse. Toutefois, malgré ce que j'ai dit en faveur des grandes propriétés, ce ne sont pas toujours ceux qui les possèdent qui constituent les richesses et la force d'une nation , dont le vrai bonheur se trouve dans Taisance répandue jusqu'à la dernière classe

(quoique sans luxe néanmoins), et dans le bien-étie dont jouit le plus grand nombre de ses individus. Tel est Téquilibre sublime de la prospérité nationale. Bref, ce qui est également sûr, et intéressera toujours la chose publique, c^est que la population également répandue sur le sol des provinces oSre ime meilleure espèce d^hommes que celle qui s'amoncelle dans les villes ; et les propriétaires trop puissans étant partout la cause de Tinjustice et de la partialité des lois, plus les richesses sont réparties inégaleiueni, plus les vices se multiplient. Heureux donc les pays où, n'étant ni trop petites ni trop grandes, les fortunes n'inspirent ni l'esprit de servitude ni celui de tyrannie.

Enfin, la vraie richesse des empires étant fondée sur l'agriculture y conune je le répéterai au quatrième chapitre en parlant du commerce, le prince doit d'autant plus prendre en considération ce qui précède, que le trafic à l'étranger, et même une industrie mal entendue, quoique souvent nuisibles à la culture des terres, sont généralemqnt le faible des gouvernemens, qui n'ouvrent et ne ferment les douanes que selon ce qu'ils leur dictent , sans aucun égard à l'intérêt des agriculteurs. C'est sur ce principe erroné, par exemple (et que nul souverain ne regarde ce détail comme au-dessous de lui), qu'on défend l'exportation de certaines matières premières , dont le bas prix qu'on en obtient ainsi devient &vorable à l'industrie, mais ruine l'agriculture qui les produit; ou qu'on permet Timportation de quelques denrées brutes étrangères, qui, si elles alimentent

cgalenieiii les manufax^lures , sont ]e flëau du eiJtiva- ^ leur. De même, comme je viens de le dire, les gou* ' vernemens trompés sur leurs vrais intérêts, et subordonnant tout au commerce, règlent leurs douanes diaprés lui; et, ne pensant poiut au reste, ils accablent de droits tel ou tel article, et sans motif en laissent d'autres entrer et sertir librement.

Si Ton peut faire entendre la vérité contre ce mal général , que les rois sachent que sa source est dans ce cpie le commerce composé de. personnes riches, on ne peut mieux entendues pour calculer leurs intérêts, et réunies pour les faire valoir, Findustrie et ses entours habitent ordinairement les grandes villes, se trouvent sous les yeux des magistrats, et continuellement environnés de protecteurs ou de personnes qui, parlant en leur faveur, corrompent même quelquefois le ministère, ou le trompent en lui faisant entrevoir un avantage prompt qu'il se hâte de saisir, et préfère à d^atptres plus solides parce qu'ils semblent éloignés; tandis que ceux qui se livrent aux travaux de Cérès sont généralement des malheureux , qui vivant dans les champs isolés, et sans appui, ne peuvent avoir d'organes pour demander, de protection pour obtenir, et leur voix ne parvient jamais jusqu'au trône, près duquel toul accès leur est fermé. Car que les terres d*un pays soient mieux ciJlivées, qu'une sorte d'abondance règne dans le dernier ordre de citoyens, loin de l'apercevoir, on ne daigne pas même y faire attention. Au contraire, qu'une manufacture invente de nouvelles superfluités, on les étale dans les palais, et

le minisire qui la protège est loué comme nn grand homme , quand souvent il n^a fait à Tëtat qu*une nouvelle plaie. Cependant le prince devrait toujours se rappeler que Fagriculture est non seulement Tëcole du travail , la meilleure source de santé, la forge des lempéramens sains et robustes, mais la conservatrice des mœurs simples et pures, la pépinière des armées, le vrai principe de la richesse nationale, et la plus grande ressource de Tétat dans ses besoins. En im mot, servant de base aux empires, si les armes conservent ces derniers, on peut dire qu^elle les fende; et les arts utiles étant les aînés des arts agréables, Tagriculture comme le premier doit les prêcher tous.

L'administration des finances est également un point trop essentiel pour le passer sous silence. En vain dans nos états modernes se tourmente-t-on h, Venvi pour ce qui les touche, comme si ce n^éiait pas la même chose de compter 20,000 écus que d*en compter 100 millions, et qu'il y eût de la diiférencc* entre régir les revenus d'une nation et ceux d'un particulier. Les finances, qu'on appelle avec tant de raison le nerf des états j y sont sans contredit la chose la plus difficile à calculer, celle où la moindre erreur a les pires conséquences, et la partie de l'administration la plus susceptible de charlatanisme. Sans donc vouloir prescrire aucune règle générale à l'égard des impôts qui conviennent aux diverses nations, quand pour peu qu'on y réfléchisse on voit qu'ils ont tous leur pour et leur contre , cl dépendent

dans chaque pays de causes physiques ^ morales et politiques, qu^il faut bien analyser avant de rien fixer, je n^ai d^autre vue que celle de donner quel** que idée de ces vérités mères qui peuvent le plus aider à dispenser sagement les deniers publics.

Plus les tributs sont simples , payés aisément, et reçus de même, plus il est permis d^attendre de Tordre dans les finances, toujours d^autant mieux con* duiies que le produit de ce qu^on perçoit entre plus entier dans le trésor; ce qui ipe fait conclure combien il est plus avantageux qu^un gouvernement administre lui-même ses revenus, que de les afiermeE à des gens dans les mains desquels il ne peut manquer d'en rester une partie. En outre , la régie permet de presser ou de retarder à son gré la levée des impôts, selon ses besoins et ceux des peuples; ressources qu'on n'a pas avec les fermiers et les traitans, espèce trop^ souvent inexorable au public, qui de plus s'afflige par le spectacle de leurs fortunes continuelles ; sans ajouter le grand nombre de mauvaises lois qu'exige leur avarice ou leur rapine. En im mot, on ne doit que bien rarement se servir de cette sorte de gens, toujours prompte à montrer un avantage présent dans des règlemens funestes pour Tavenir, et qui n'es! peut-être bonne que dans le cas où on leur donne à ferme quelque droit nouvellement établi; car on ne peut nier que leur intérêt leur suggère pour prévenir les fi'audes un art et des inventions que les régisseurs n'auraient point. Mais autrement ils sont nuisibles. Foulant également le riche et le pauvre, ce sont des

charlatans qui trompent ceux assez fous pour les croire; et leurs ressources passagères pour soutenir l'ëtat un moment Tobèrent pendant des siècles.

Cependant quand il n'y a pas d'argent, et que les besoins du gouvernement pressent, il faut des moyens prompts, ce qui fait employer les traitans, à moins qa^'on ait recours aux emprunts, c'est-à-dire aux usuriers des éiats. Cette mauvaise mesure a surtout lieu au commencement d'une guerre pour laquelle on n^est point préparé, car. celte dernière vide toujours le li'ésor public si les dépouilles des vaincus ne le remplissent ; elle est un gouffre où tous les fruits de l'abondance vont s^engloutir. Mais qu'arrive-t-il dès qu'on a recours aux traitans? Le numéraire, ce principe des biens et des maux , levé avec tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de ceux qui procurent les fonds, et qui achètent par ces avances le droit de dépouiller la nation au nom du souverain, tandis que les particuliers regardant le gouvernement comme leur ennemi cachent ce qu'ils ont d'argent comptant, et le défaut de circulation se fait sentir en tous lieux. Règle générale : il est bien rare qu'aucun remède précipité puisse jamais suppléer un arrangement stable qui pourvoit de loin aux cas imprévus.

Il résulte de là, que les tributs doivent autant que possible éire si clairement établis , qu'ils ne puissent être augmentés ni diminués par ceux qui les lèvent, et surtout qu'ils soient fixés d'après une observation attentive des besoins de l'eut, et de ceux qui payent ; car il n'y a rien que la sagesse et la prudence doi-

vent plus dëlermîner que celle portion qu'ion ôte , et celte portion qu*on laisse aux sujets, la première ne devant jamais se sentir que le moins possible de la part de celui qui donne.

Sans réduire tous les impôts à une simple taxe sur les terres, comme quelques-uns le voudraient, il est certain que leur trop grand nombre est préjudiciable , non seulement aux peuples, mais aux gouvememens; car si les uns sont vexés pour payer en cent fois ce qu^il serait moins onéreux de donner en une seule, les autres également sont obligés de sacrifier le quart ou le tiers de ce qu^ils reçoivent pour salarier leurs innombrables employés; cbose qui exaspère la nation , en détruisant la confiance qui doit exister entre elle et le souverain. De plus, la <;enfiision et l^mbarras augmentent toujours à proportion de la multiplicité des affaires, ce qui ouvre la voie aux dilapidations. Enfin p les tributs ressemblent aux saignées. Celui qui se piquerait en mille endroits se martyriserait vainement, et ne tirerait point à beaucoup près la même quantité de sang qu^en touchant une seule veine. Bien connaître les artères politiques, ou les ressources d'un état, fait toute la science des impôts.

De même, il ne suffit pas que les contributions n'excèdent point les facultés des peuples pour ne pas être onéreuses; et une nation peut être opprimée avec des taxes modérées, quand Targent qu'elle a payé ne lui revient plus, ou qu'il a trop de chemin à faire pour retourner aux mains dont il est sorti. Gar un trésor public peut se comparer h TOcéan. 11 reçoit tout

le numéraire d^un éiat, comme la mer toute Teau de Tmiivers. Il faut donc qu^ii Timite dans sa manière de. féconder la terre avec les pluies , qui ne sont que le résultat de ses vapeurs. Quelle imperfection ne seraitce point dans Tordre de la nature , si TOcéan recevant en tribut les eaux du monde entier, il ne s*en servait que pour fertiliser quelques provinces , en abandonnant le reste du globe à la stérilité! Ce n'est pas un moindre mal quand le trésor, que tous les sujets contribuent à remplir, ne se vide que pour quelquesuns au détriment des autres.

Un peuple est également foulé si les impôts sont mal répartis ; car il en est d'eux comme des fardeaux, et rhomme qui résiste facilement à porter cent livres sur ses épaules succombe au poids de quatre ou cinq sur telle autre partie dti corps. Nos états modernes sont des machines si compliquées, que la science des impôts y est un vrai chaos : cependant on a remarqué comme règle générale, que ceux qui suivent immédiatement l'augmentation d'une branche de culture oo d'industrie quelconque leur sont préjudiciables. On a de même observé que les droits sur les marchandises sont fréquemment ceux qui pèsent le moins sur les peuples, parce qu'ils se rapportent moins directement aux personnes , qu'on ne leur en fait point une demande formelle, et qu'ils peuvent être si bien ménagés qu'on ignore même qu'on les paye , parce que c^eat le marchand qui vend qui débourse l'impôt, que l'adbeleur dans son illusion de n'en point payer, lui rend après, en le confondant avec le prix. En un

mol , il faut que les charges soient toujours moins pesantes en apparence qu'elles ne le sont de Eût ; c'est le meilleur moyen de faire oublier ce qu'elles ont d'onéreux.

Cependant^ comme je le remarque souvent, tout ayant ses inoonvéniens ici-bas, le grand nombre des impôts indirects est une source réelle de Tini^alitë dans les foituixes ; et cela ne se voit nulle part mieux qu'en Angleterre, où, sans rien citer de plus^le pan* vre qui prend une pinte de bierre donne au gouver* nement deux cent pour cent sur le prix de sa boisson, tandis que le riche qui jouit ^\i produit de ses vastes domaines ne paye guère qu'un pour cent. Or ce genre d'impôt excessif et si inégal ne pouvait manquer k la longue de causer dans ce -pays l'extrême de la misère comme celui de l'opulence.

Sans être en i;ien partisan des trésors amassés par les princes, «que Trajan comparait à la rate dont Tenflure. cause l'aiTaiblissemenl de tout le corps (chose vraie quand l'argent qu'ils enfouissent serait plus utile en circulant parmi leurs peuples, ce que je crois néanmoins également très- possible d'accorder 'avèè la faculté de l'avoir à sa dispositdoa); sans être, disje, partisan des trésors amassés par les princes, je pense toutefois que le premier soin d'un état lûèn' administré doit être de tenir une somme en réserve pour les circonstances imprévues. Car il en est encore ici des gouvememens comme des particuliers, qui se ruinent satis s^en apercevoir aussitôt qu^ils dépensent tout le produit de leurs revenus. D'ailleiu^, cette res-

source quelquefois nécessaire pour soulager les pro- ▼inces qui ont souffert, par consëquent qui ne peuvent payer, aide à réparer les calamités inattendues, à créer de nouvelles manufactures, élever ou réparer les édifices, même à Tembellisseraent des villes. Quoique je sois loin de citet le règne de Tibère comme un modèle, il nVn est pas moins vrai qu'il fit rebâtir à ses firais une grande partie de Rome, qu'un incendie avait consumée. Je sais combien cela serait difficile ayeo nos gouvernemens actuels : cependant, quoiqa^ils aient tant d'argent à leur disposition, ils devraient réfléchir qu'ils sont toujours conune des riclies nialaisés; et, si quelqu'un disait qae ces sommes seraient bientdt dilapidées def façon ou d^autre , il me semble que ce ne serait pas faire un grand élc^e de Tadmlnistration. Toutefois cet argent mis en réserve empêcherait que dans les cas nrgens on eût recours à des emprunts , d'autant plus à charge qu'ils grèvent toujours une nation , bien qu'on ne s'en aperçoive pas danir le moment ; et ceux qui prêtent ne niànquent jamais de profiter de l'occasion, oti dé la méfiance qu'une telle créance publique inspire trop souvent. ' L'histoire offre à peine un roi sage dont le pi'emier soin n'ait été de chercher h se procurer cette somme indispensable pour obvier aux accidens inopinés ; et l'argent est te nerf de tant de choses, qull est le seul moyen d'être bien servi. En effet, si je regarde comme dangereux que les particuliers y songent trop, il est malheureusement sûr que pour la politique en grand l'argent est la baguette des en*

chanteurs, par le 'moyen de laquelle ils opèrent des miracles; il est cet esprit universel qui se répandant partout anime tout , et dont la magie fait même changer de face à tout, car il est virtuellement toutet choses, c^est Tinstrument des instrumens; en un mot, Fargeni est le point d^appui d'Archimède, qui, fermement établi , donne le moyen de remuer Tiuiivers. Lies grandes vues politiques, les plus belles et les plus louables entreprises, renireticn du militaire même, les meilleures intentions pour le soulagement des peu? pies, tout cela reste engourdi si l'argent ne le vivifie.

Mais revenant à ce dont je parlais avant, c*est-àdire aux sommes mises en réserve pour les cas impré* vus, elles seraient d^autant plus essentielles aujour-> d'hui, que bien que les peuples payent beaux^oup, je le répète , les gouvernemens sont toujours tellement gênés, qu'ils n'ont jamais rien pour ce qui souvent mériterait plus Taitention que les articles com[ffl8 dans les dépenses de Tannée. Or malheur à celui qui pour fidre ses provisions atlend que la nécessité Ty contraigne; car, de même que pendant la paix on doit toujours être prêt pour la guerre , c'est lorsqu'on est dans l'abondance qu'il faut songer à se munir contre la. disette. Moins on a besoin d'une chose, plus on l'obtient iacilement; et celte prévoyance non seulement, étoTiiTe les murmures, elle augmente la confiance de ceux avec qui l'on traite, et attire le respect des étrangers.

Un des maux dont les gouvernemens craignent le plus de s'apercevoir est que les dettes, de quelque na-

turc qu'elles soient, sont toujours prëjudiciables, non seulement au fisc, mais aux nations. Ces dernières en souffrent surtout, quand trop d'individus regardent les placemens sur le trésor public comme le meilleur moyen d'employer leur argent , et préfèrent à toute autre spéculation cette espèce de rente , qu'ils ne €roient point sujette aux vicissitudes du temps, à l'inconstance des saisons, et aux vexations des receveurs. Car le plus souvent qu'arrive-t-il alors? Celui qui possède des terres cherche à s'en défaire, ou qui pis est en n^lige la culture, comme je l'ai déjà dit; le né-» gociant abandonne son commerce, l'homme industrieux l'art auquel il est attaché ; chacun, en im mot, pour placer ainsi ses fonds en prive l'état ; de manière que ces capitaux qui s'ils étaient employés eh faveui* de l'agriculture, du commerce et des arts, contribueraient à la prospérité de tout un peuple, non seulement ne lui sont plus d'aucune utilité, mais deviennent nuisibles en fomentant un luxe mal dirigé, puisqu'il l'est par la mollesse. Alors, dis-je, on abandonne les campagnes à des infortunés , dont la misère est sans aucun moyen de les faire répondre à leurs soins; et les richesses ne circulent que parmi quelques individus, au sein d'un petit nombre de grandes villes, où l'indolence et les plaisirs engagent à se rendre, au lieu d'exciter ailleurs l'indigent au travail , et de chercher à bonifier les champs qui dépérissent. Malheureusement il est des cas où l'on peut appliquer ces tristes conséquences aux banques, ou aux divers établissemens semblables, dès qu'ils absorbent trop le

( ^58 ) numéraire d'une nation ; quoique d'un autre côté je reconnaisse leurs avantages sous mille rapports.

Çï)fin, pojjr terminer à T^gard des finances , on a beau regarder £)llement comme un habile nûnistr6 celui qui se tire d'un mauvais pas, n'impqrt^ commeni et à quel prix , pu celui qui sait le mieux crëer lia nouvel ii^pôt 4^ns le moment, il n'en est p£|s moins yr^i qu'un cœur droit , et de grandes vues ( à coq4i^ tion toutefois qu'elles n'empêchent pas de s'arré^r aux détails) y sont les qualités les plus nécessaires pour bien administrer les revenus d'un empire. SuUy, je crpis, l'a suiBsamment prouvé sous Henri lY : et l'essentiel , comme je l'ai déjà dit , est que les frais d^ perception soient les moindres possibles, afin que tout entre dans les coffres de l'état ; car pour peu qu'il y ait de l'équivoque sur la plus petite cho$e dans la levée des tributs, c'est un prétexte pour fouler les nations sans que le trésor public en profite. Quaq( au reste, on n'^ qu'à régler sa dépense sur la recette, eu appliquant à chaque partie ce qu'où peut Ifii dqnner, et surtout en n'oubliant jamais que l'économie, et la suppression des dépenses inutiles, sont le meillevr re-: venu d'uù gouvernement.

Plus l'administration est simple, mieux elle yaut, et l'on doit autant que possible chercher à se rapprocher de celle qui gère le patrin^oine d'une ÊLncii|le; tout ce qui s'en éloigne n'est qu'un charlatani^e inventé par la fourbe pour ruiner les peuples en leur imposant. Au moins c'est ainsi que Charles-le-Sage, qui lors de son avènement à la couro^nie n'ayait trouvé

que de la paonnaie de cuir, laissa en partie dix-huit millions d*or à son fils ( car malheureusement il £bula ses sujets vers la un de son règne) ; et ce n^est guère qu'à force d'épargne que Sully mit en réserve des sommes si considérables sous Henri lY. Louis XII paiement esl presque unique dans sa conduite, pour laquelle il trouve si peu d'imitateurs ; car il diminua les impôts de plus de moitié , sans jamais les recréer ; chose digne de faire pardonner ses £iutes, et qui rendra sa mémoire toujours chère aux Français, parce qu'il n'y eut jamais de meilleur vemps que le sien^ pendant lequel son plus grand désir fut de rendre ses peiuples heureux , ce qui est la première vertu d'im roi ; aussi le nommèrent-ils leur père.

Un des inconvéniens ms^jeurs et des plus grands fléaux de^ empires est que, lorsqu'on n'y prend garde ^ le^ lois se troiiyei^t multipliées à l'excès au bout d'un certain t^mps. Or quand il en est un si grand nombre, comn^e on ne saturait les mettre toutes en vigueur, on les oublie et on les méprise; ou elles se confondent et se contrarient tellement, qu'elles donnent lieu à la variété d'opiQ^ops, source de dissensions et de procès. La malice étant librç de les interpréter à son gré, ceux qui devraient soutenir lesi droiis du peuple vin vem d'autant plus ses fers, que ce n'est, pas moins de la cUgrté que de la bonté des lois, surtout des crimi^ nelles, que dépend la liberté des sujets j et, de même q^e la probité de ces derniers fiiit l'appuii Iç pl^^ so* lide des gouvernemens, les abus qui infectent le barreau sont u»e des plus grandes pestes des nations. Ce

mal, quand elle existe , prouve la corruption d*un étatj Alors une foule de citoyens est occupée dans les tribunaux; peu de bons font vivre beaucoup de mëchans ({ui les maîtrisent , les villes ne sont que des golfes de pirates, les cours de justice des repaires de brigands^ et les codes n'offrent plus que d'obscurs labyrintes où Ton se perd à chaque pas; Tinterprétation des livres sibyllins élait moins équivoque.

Sans entrer dans tous les détails , un bon législateur, comme la Divinité , s'efforce de gouverner les hommes avec des lois générales. Les vices ne sont pas plus funestes aux empires que la multiplicité des lois. Celui qui les prodigue sans nécessité tend avec elles autant de pièges , où le bon et le méchant se prennent également. Caligula, pour surprendre Tinnocence, promulguait de nombreux édits , écrits en caractères les plus fins pour qu'on ne pût les lire qu'avec difficulté; et Claude en publia vingt en im jour j ce qui embarrassait tellement le peuple , qu'il avait plus de peine à s'en instruire qu'à leur obéir. Aristote dit qu*uii petit nombre de lois suffisent pour les cas graves , et que la morale ou le bon sens doivent juger dans le» autres. Pourquoi sans y bien réfléchir ajouter de nouvelles lois aux anciennes, s'il n'est point de crime ou d'inconvénient sur lesquels un long usage n'ait déjà statué? On n'éprouve guère les nouveaux remèdes qu'au prix de la santé, même quelquefois de la vie. Plus d'une herbe n'a été qu'un poison avant qu'on sût l'employer.

C'est une image bien exacte que celle qui définit

( 20. ) la loi cooime l'ame de Téiai. Ma elFet , si Ton Aie In loi, Téial ncsi plus qu'un corps sans vie. Le pays qui a des lois fixes y bien qu'imparfaites y se gouverne mieux que celui qui les change souvent. Les anciens en étaient si persuadés , qu'ils les gravaient sur le bronze ou sur le marbre. Auguste recommandait au sénat de conserver les vieilles lois, quoique mauvaisies, comme jdus utiles que de nouvelles; et. si Ton pouvait citer aux grands empires Texemple d'un petit état , je difais qu*on craignait tellement les innovations à S} baris, que tout homme qui voulait, proposer ime nouvelle loi devait se présenter là corde au-isou y et il était pendu si la loi n^était pas jugée assez nécessaire pour qu^on l'adoptât. 11 est peu de pays qui n'ait promptement assez de lois, quand elles sont soutenues par les mœurs, sans lesquelles: }e$ meilleures ne sont rien;

Cependant les codes les^plus parfiiits étant exposés aux changèmens , et les lois aukquelles un peuple a dû sa grandein: pouvant bieI^ ne plus la c<>ki8etver, le premier, soin quant à celles qa*dn se voit forcé* de pn^ Uier doit être de chercher à les £dre aimer; car pour peu qu^on les haïsse elles seront bientôt méprisées. Que celui qui les propose en soumette donc l'examen àdesmagistrats intègres connus par leurs talens, pour voir, si les peuples les désirent, si leur exécution sera fiicile, quels «n seront* les avantages, si elles n^afFaiblissent point d^autres lois plus importantes, si elles remédient véritablement au mal qu'on veut empêcher, ou si elles ne serviront c[u'à Taigrir, et à multiplier les infiractions. Les lois sont des choses si im-

portantes, que j'avoue combien peu j'aime à les voir émaner d'assemblées trop nombreuses, qai les font ordinairement dans le tumulte , parce qu'elles Boai toujours passionnées. Que le législateur surtout ne perde jamais de vue l'opinion générale qui domkie la nation , son état de maturité , son caractère , la niaiiulre du gouvernement , celle du pays , le climat , la reli^ gion , et mille autres choses rappelées d^ms le coiM de cet ouvrage, comme autant d'objets qui TaidercMM à surmonter les obstacles qull pourrait rencontrer; ayant également présent que de bonnes tois pcditiqnes ne doivent être que le développement des lois morales et naturelles, et que celles qui prohibent autre chose que les délits manquent rarenjent d'être oppi^essives. De même, nn bon législateur a soin d'attaipaér les maux dans leur canse^^luiôtjque dans eox-mémes; ei le déÊiut général de» lois'^t c(ue, tout en retranchant tant qu^elles peuvent les oriiiies de la société, elles laîs^ sent subsister les vices qu'il faudrait extirper: coirnn^ leurs raéineis. Car la ditTérenCe d'une nation bien tiu mal gouvernée, se voit en éeque dans la»ptemière lêt hommes vont directement au but qu\)n se propose^ tandis que les lois n'y cheminent qu'obliquement jié^ dans la seconde ce sont les ^hommes qui cheminehl obliquement au but, tandis ^e les lois y vohtindiK rectemenu C^est-à-dire que dans le premier cas le-lé-* gislateur se sert de l'intérêt des individus .pour les conduire à ses fins, sans qu'ils s'en aperçoivem-j et dans Je second il les irrite, les exaspère, les. disposé même en qiielque sorte à désobéir, par la faco]» dontil

découvre sa volonté , sans montrer aux peuples leur avantage.

Que le prince surtout, quel <jue soit sbh pouvbîr, né paraisse jamais qu'armé de rautorité des lois, potir rendre leur joug plus doux à ses sujetë j qui ddîverit tous le porter également ; car rimf^arlialité de la législation est ce qui contribue le plus à rendre un peuple heureux et florissant. Des lois sages sont le plus beau présent qu'on puisse faire à l^h\iriianité. Malheur aux pays datis lesquels on les crafînt et on les respecte moins que la faveur dxi le crédit !

Enfin, je terminera} cet article eii disant que Tôbjel des lois politiques étant d'augineniër la population et les richesses des empires, comme cëtiii des lois criminelles de travailler au rèj^s et à la conservation des individus, tout ce qùî n*y tend pas de leur pSitl ùè vaut rien : et de même ijue da'ns le ccÂrfy^'hufhaih, outre la circulation générale, chaque païtiê à sa circulation particulière^ aihèi'èha(^eJW6Vinciè, en obéissant aux lois générales, doit rtibdiner èèfs lois ][)ârticu-

Kères d'iaprès son' feoly ^à poisitidh ,' sdU èdmmerce, et ses ëuti^es intérêts rèspectifr. Tel est le Seul tii6yén pour que tout vi^è èï'fleiirisse daiïjf irti gi^tad état.

Les mœurs sont une autre espèce de lois , qtii ont d^autant plus de pôuvèir qu'elfes sont éériles dans l'esprit de chaéun ; et d'atitûnt plus aimées qtfoh lés observe pè?r goût, d6mmë Ifes àyailt sttcéès àfvèè lé feii, ou lès tenant de ses ancêtre^'. Oh tie peut mieux Tes définir qu'en disant Qu'elles sont ces àétiohs qtïe les loïs naturèlfes ctf'donnerit où défendent, quoique les

lois positives niaient rien prononcé à leur égard. Leur difTérence notable avec les lois est qae si ces der^ nières indiquent le châtiment quUl faut imposer aux fautes y les moeurs empêchent ces mêmes fautes en les prévenant. Les lois n^effraient que par la crainte des peines : les mœurs arrêtent par la crainte de Topinion. Ce sont les nerfs du corps politique ; le reste n*en est que le volume ou le poids. Heureux les peu* pies chez lesquels elles sont la moitié de la législation! Que ne leur dut pas Rome, quand cette superbe ville alla mendier dans la Grèce des lois si peu com-i patibles avec son esprit! La religion et les mœurs , dit Montesquieu 9 étaient deux ancres qui la tenaient comme un vaisseau dans la tempête.

Quelle solidité les mœurs ne donnèrent-elle^ point également à la police bizarre de Lacédémone! Lycurgue çrpyait tellement à leur influence, ^6, rapportant toute sa législation à Téducation de la jeunesse, il ne vouliU pas même qu^on écrivît ses lois. En effet, la force CKs mœurs est telle, qu^on s^obstine souvent à les garder malgré leurs inconvéniens, quoiqu'il fiûit aisé de trouver mieux. Cependant les honmies n'étant pas moins poussés pa)r Tsunour de la nouveauté que par la force de Thabitude , avec quel soin ceux qui gouvernent ne doivent -ils pas réfléchir à Tinfluence de ces deux mobiles contradictoires, et cette double disposition de la nature humaine, qui si souvent entrave le bien qu'on veut lui faire! Tout en songeant à l'amour de la nouveauté, l'on ne doit donc pas oublier qu'il ne va jamais que jusqu'à un certain

point, et se rassasie beaucoup plus vite que ne se détruit Vhabitude, celte violente dominatrice, qui établit tellement chez nous son autorité que /tout ce qui est hors de ce qu^elle prescrit nous paraissant hors de fat raison, rien n^est plus dangereux ni si difficile que de changer les coutumes d'une nation, par conséquent ses mœurs ; car les hommes quelquefois tienpent presque autant à leurs habitudes qu'à la vie.

Selon était bien convaincu de ce qui précède, quand, interrogé sur les meilleures lois pour un peuple, il répondit : ce sont celles auxquelles il c^t accoutumé. Cependant il est à croire que ce législateur désespéra de pouvoir régénérer les moeurs de ses concitoyens; et il vit promptement détriiire la république qa^il avait établie , parce que sans attaquer les maux dans leurs racines, le serment qu il exigea des magistrats avant de les quitter n'eut. point assez de force pour maintenir l'observation de ses lois, bientôt abandonnées pendant son absence à leurs cyrbes, pour ne pas dire à leurs tables ou à leurs rouleaux; tandis que l'ouvrage de Lycurgue fut inaltérable pendant plus de cinq cents ans. Loin de moi toutefois de juger Selon sans me rappeler sa position , les intrigues de Pisistrate, celles des Alcméonides, et des autres partis qui déchiraient Athènes à cette époque : mais il est certain que quelque bonnes que soient des lois, elles ne peuvent avoir qu'une bonté relative, que l'état des mo&urs constitue; et quand celles-ci sont trop en opposition avec elles, on s'en moque nécessairement , à moins que les mœurs ne changent pour s'y

rapporter, ce qui n'arrive presque jamais. Il faut nëan* moins lâcher qu'elles s'enir'aident mutuellement. Les lois doiyent maintenir les moeurs, comme les mœcÉs soutenir les lois. Des mœurs sans lois annoncent vA état sauvage : des lois sans mœurS un état corrompQî ou qui touche à sa ruine.

Mais quelque parfaites que soient les mœurs ou les lois, il faut que la eotiduite du prince les assure. Uexemple du souverain en tout fait beaucoup. Que ne peuvent ses mœurs ! Montedqmeu dit qu'elles cwiitribuent autant à Id liberté que les lois. Il peut comme elles faire des hommes dès bêtes , et de^ bétes fiiire des hommes. S'il aime les âmes libres, il aura dés sujets ; s'il aime les âmes basses , il aura des esclaves. On verrait plutôt iâ nature errer dans ses œuvres, qu'un roi ne pas dô«n.er à sa nsTtiôn un caractère semblable au sien. Lé prirfce , je le répète , est toujours pour le peuple un miroir devant lequel il étudie ses actions.

Passant maintènainc à quelques- uns des autres pbitits de la conduite dès isouverdins avec leurs états, je remarquerai premièrement que 4a présence des rois a la fécondité de celle du Soleil. Tout jQèurit devant eux; tout se flétrit eh leufir absence. Celui qui gouverne étant comme le cdeùr de l'état , il doit y fiiire circuler égailement les esprits vitaux des honneurs et des richesses , en répandant ses faveurs jusqu'aux eDdr<:^ts lesf pltis éloignés. De même que quand un e6l*i)s tdtabè au milieu de l'eau paisible d'an lac , le moaVjement ne se borne point au centre, mais embrasse sa sur&ee

( 267) par des cercles qui se succèdent , ainsi les bienfaits du ïprince ami de sou peuple ne s'arrêtent point à sa Qour, à ses parens et à ceux qui Tentourent, mais sei^ëpandent sur toute la surface de son empire, jusqu'au dernier de ses sujets qui sourit à sa bonté , pendant que Dieu qui le voit son image fait que tout lui prospère.

Ceci toutne naturellement les idées vers la questîou souvent agitée par les politiques, si le prince doit se fixer au centre de ses états, pour de là en gouveruer leis. autres paities par sa puissance et son génie |:^u si comme le soleil il doit parcoiu'ir rhorizon de sou empire, en éclairant et vivifiant tout. Il y a de Irop ibrtcs preuves, et des .exemples accrédiiént tiX)f> Tua et Tautre. sentiment, pour que j'ose tien décider. Toutefois je ne balance point à dire qu'il est préjudiciable que le souverain ne sorte jamdis de sa CApilak.^ qui a toujours nombre dp ressources sans sa préswce , ^rce qne le séjotn: du prince à la caliupal^e.^ aoit dftns ses palais, ou les autres endroits qu'rl visite ^ enrvcUit le pays^ et met rargent'ieii ^liftulaûon*. Or>.(jiiand dans un empire l>ien régie Pon ettl- Qulê l'état des provinces pour y mettre de 3a* troupe»^ oo l'eu ôler, à èause Au numéraire Qu'elle 'Tépàiïd, ne'doiiH)ïï pas y £iire plus d'attention pour celui dont la présence anime tout^ et qui nierait, par exemple', que le roi qui se rend à quinze où vin^ MétÊ^ 4e sa capitale ue &sse un bien étonnant au pays >é^ 'le voit?

Mais revenant à ce que je disais des souverains, qne leur présence a la fécondité de ceNe d(T sdleil;

ne pouvant être partout , il faut donc qu^ils excitent rëmulation, comme le seul moyen pour que rien ne languisse. La plupart des rois néanmoins obéissent plus à la faveur qu*à la justice pour les individus qu^ils récompensent, parce que le crédit auprès d^eux remportant sur la vertu, et ne pouvant connaître lé mérite d^autrui que par ce qu'on leur en dit, il leur arrive souvent de prendre Tombre pour le corps. De ce mal naît celui de ne presque rien accorder qu'aux individus sous leurs yeux ; soit qu'ils se laissent vain» cre par leur importunité , par les recommandations de leurs entours, ou souvent aussi qu'ils n'aient pas la force de refuser. Semblables aux fleuves qui n'arrosent que le terrain qu'ils parcourent, ils n'accordent de grâces qu'à ceux qu'ils voyent, sans songer aux absens qui les servent presque toujours mieux. Toutes les récompenses sont le prix des courtisans et de la flatterie. Estimant plus les services qui sentent l'ambre que ieux couverts de poussière et de sang, ils préfèrent .<:eux dont ils sont témoins à ceux dont ils entendent parler, et leurs yeux sont plus' flattés que leurs roreilles . par les apparences de . la reconniûs^ sance, ou les soumissions affectées dont on repadt leur amour-: propre* Les fruits tombent dans la main de celui qui est sous l'arbre. Telle est la raison pour laquelle tant de gens tâchent d'être employés à la cour^ plutôt qu'iuUeurs oùiils seraient plus utiles. •

Le meilleur remède à ce mal est que les grâces arrivent partout où elles sont méritées; car, de même que le travail ne doit jamais rester sans récompense ,

la récompense doit toujours être le résultat du tra- Tail. Peu d'hommes étant assez indépendans, ou d'une ame assez élevée , pour juger autrement que par le succès de ce qui est appréciable ou mal -séant, la plupart sont bons ou niéchans selon le prix qu'ils en attendent; et l'avantage que les honnêtes gens retirent d^une laborieuse intégrité , non seulement devient un stimulant pour leurs semblables , mais invite les autres à marcher sur leurs traces. Les rois ont d'autant plus tort de n'écouter que leurs goûts , et non la justice, pour la distribution des emplois ,' que , comme disait Louis XIV, à chaque place vacante qu'ils donnentj ils font cent mécontens et un ingrat Or ingrat pour ingrat, le préférable est celui dont les ta- Içns sont le plus dans le cas d'être utiles. Sans toujours faire choix des individus qui hantent sa cour, que le prince ait donc soin de penser à ceux qui sont ailleurs. Pline disait à la louange de Trajan, quV/ était plus facile h ses jr eux d' oublier la figure des absenSj qu'à son cœur de ne pas se ressouvenir de ¥ amour qu'il aidait pour eux.

Les services meurent sans récompense. Les récompenses seules les font vivre, et doublent le zèle pour travailler à la réputation des rois. Sous un prince ingrat on ne fait rien de grand , et on ne laisse aucun exemple de gloire à la postérité. Le souverain qui honore une famille pour une belle action y fonde une obligation perpétuelle de le servir avec zèle. C'est une vraie substitution, ou tout au moins un droit d^atnesse de services forcés , qu'on rougirait de ne pas

( 27^ ) rendre. Récompenser bien une fois pix)cure mille autres services. Les roi^ se plaigneut sans cesse de ce que leur siècle est stérile en sujets; ils ne remarcpent pas qu^cux Sieuls le rendent tel, soit parce qu^ik ne. cherchent point les hommes, ou que s^ils les rencoiH trent ils ne savent ni s*en servir, ni les mettre en én^ dence , n^employant guère que ceux qui sont auprès d'eux , à rélévation desquels le hasard contribue plui que le choix. Mais la nature produit toujoucA égale* ment les mémes^ germes de grandes qualités, qui ne meurent étoufTés que parce qu'on ne les aide point à se développer. Combien languissent dans une obscure oi$iyeté, qui seraient Tornement de leur patrie si Témulation et Tespoir du succès les animaient! . Les hommes sont une plante, qui croit mieux à Tombre de la faveur, et arrosée par elle, que partout ailleurs. Ainsi le prince qui aura soin de semer les honneurs recueillera de bons sujets et de grands ministres. IViais^il faut prépojrer les choses de loin, cdf, elles se trouvent rarement dans Tinstant néceMaire^ et surtout ne jamais fai^ preuve du peu de reeon-^ naissance qu^oA sait être le vice dominant de cmx qyi gouvernent. Le père de Thémistocle voulant le détourner des affaires publiques \và ntiontra ^ur 1^. bord de la mer de vieilles galères abandonnées, et lui dit que le pe;up\e tcaÎAait ainsi ses orateur^ quand ils lui devenaient inutôles. A combien de rois ceU* pourrait s'appliquer l Trop souvent négligeas, à Fégar^ de ceux qui leur oixt été le plq^ dévoués^ ils le^ voyent nién^e quelquefois avec ingratitude , parce que

s*i]s jouissent d'un moment de pstix ou de calme , par exemple y ils sont sujets à ne plus regarder ceux qui peuvent le mieux les servir pendant la guerre , que CÇBffiTne des armes couvertes de rouille dont ils croyent qu'ils n*auront jamais besoin ; et ils se conduisent de mém^ avec le$ autres.

Cependant les rois ne doivent pas seulement hoi^qrer les grands , les nobles , les ministres ^ mais répandre leurs bienfaits sur tous leurs sujets, avec une Uienûon scrupuleuse de les proportionner aux talens et à la qualité de l'individu; car, de même que le plus ou moins d'épaisseur d'un diamant fait son prix, les rangs doivent avoir des distinctions. Si tous les bon^paes obtenaient la même chose , ils ne l'estimeraient plus. On ne récompense personne en récompensant tout le monde. Cela dit assez qu'il ne faut pas ffjçii^ les rois prodiguent les ordres et les décorations; cav les honneurs qui deviennent communs sont méprisés par les braves gens, qui dès lors croyent qu'ils les avilissent au lieu de les récompenser, et ne les estiment qu'autant que le prince en donne peu , parce que les grâces qu'on répand à pleines mains ne pouvant manquer de tomber sur ceux qui en sont indignes, le mérite se retire, et celui qui peut gagner un grade dans l'antichambre ne va pas le chercher 9iir le champ de bataille. La vertu n'aime point l'égalité. Quiconque n'est pas sûr d'être distingué n'entreprend rien que froidement. La statue qu'on élève à l'un en excite des milliers à la mériter ; et l'honneur que reçoit un ministre est non seulement im coup

( 272 ) d^éperon pour lui, mais un stimulant qui rejaillit sur une infinité d^autres.

Toutefois si rien n^afiermit et n^illustre autant un prince que d'accorder des récompenses et des bon-» ncurs, il doit se garder de ne jamais conférer aucun des derniers réservés à la majesté. Tibère ne permet-» tait point que le sénat rendît, même à Livie, ceux qu'il regardait comme distinctifs de Tempire, et qui pouvaient lui donner trop de considération. Claude^ au contraire , dans les grandes occasions , permettait à sa femme Agrippine , vêtue d'une simarre d*or, de siéger sur un trône à peu de distance du sien, au mi-» lieu des aigles romaines, et des marques de la souveraineté. Néron en agit de même pour elle au commencement de son règne. Mais cela ne doit point être; même les cérémonies que l'usage ou la flatterie prodiguent à celui qui gouverne ne doivent pas s'étendre à d'autres, parce que bien que vaines la plupart du temps elles fixent davantage le respect sur le chef de l'état quand elles ne sont point partagées. C'est autre cbose si l'on représente le prince, comme font quelquefois les vice -rois, ou les tribunaux su*^ prémes, car alors c'est h sa personne seule qu'on rend les honneurs. Mais autrement, je le répète, cela ne vaut rien ; et peu de souverains laissent prendre le sceptre h leurs femmes , sans que bientôt après elles ne les réduisent à porter la quenouille.

Le prince également ne doit jamais accorder un pouvoir sans bornes à aucun de ses sujets. Même le plus loyal n'est pas toujours sftr quand il n'a plus de

(?73) frein. IjQI seiitiinei» chAUj^ant aVec les circonstances; L4 couTQnne qu'pn se «et en plaisantant enorgueillit^ e| £(it naîiris de^ pensées aUières. Que les rois aient donc attenÛQU de ne pas trop élever un individu au* dessus 4i^ autres; et si par hasard ils y étaient forcés 5 qu^iU agissent ainsi vis-à^vis de plusieurs à la fois, pour qu'ils se contrecarrent entre eux. Celui qui a'com-* maiidé n^obéit plus volontiera : lea Guises en sont un Uigfjfk exemple pour la Franee.

D'ailleurs I la perpétuité des grandes charges est une aliénation de la couronne : Thabitude de gou-» veru^ de vastes provinsses inspire le mépris des lois^ en 4oi^i^Wt plus ou moins la possibilité de. les en-' fir^i|dre; et le sceptre même est jaloux de ce qu'il prétQ en pareil cas. Ferdinand-le-Gatholique fil mieux 4'ençio.urirlet reproche d'io gratitude envers Oenzalgue de Cordoueky e^ le tirant du royaume de Kaples, que dq s.'çx|«iicf }l perdra. C^t état en Vy laissant. En ef* fet ^ spn ftvirnom de grand capitame pouvait imposer aux peuples, qw Tavaient déjà vu dispenser Les gracea^ lea ricb^sse^ et les bien&its en souverain. Le roi d'Espagne agit donc plus prudemment en ne s'y fiant pas, que le iit,]4 colute duc d'OJLivarès^ pav exemplfi, qui, mîiiisti^e de Philippe l\, nâ tarda pointa se repeiiti^ d'avoii? 4P9fié le généralat des troupes de Portugal an dm 4^ CfiBgance , à qui ce nouveau pouvoir, joint aux dxiûÂ^ qu'il av^it à la coiuonne , aervil d'échelon pont monireffikw le tv^.

Lf) sujet enclin à ne epnoaitre que oelui qui ^a« vwne. eaûme peu le souverain qui ne. lis fait point

^ ^74 ) par lui-inêine. Charlcs-Quinl disait à son fils de np pas se servir long-temps des mêmes personnes dans les hautes charges, surtout dans les emplois militaires , qu il lui reconmîandait de ne jamais confier à des gens trop puissans , réservant pour eux les ambassades dl les choses de pure ostentation, où ils ne saoraiem être dangereux.

Toutefois ce terme limité pour occuper les places ne doit pas s^étendre à ceux qui composent le conseil j du prince, ni aux. magistrats qui rendent la justice; I car il faut que ceux-ci soient fixes, en raison de la > grande expérience dont ils ont besoin , et de leur connaissance des affaires commencées depuis long-temps. Ils sont la base de Tétat, comme les pôles du ciel sur lesquels tournent les autres sphères, qui seraient en danger si ces mêmes pôles venaient à changer. Solon ayant vu cet inconvénient dans les quatre cents sénateurs d* Athènes, qu*on élisait tous les ans, institua pour y remédier un sénat perpétuel , composé de soixante membres; il forma, dis-je, Taréopage, ce tribunal célèbre qui, pendant sa durée, contribua tant au bien de la république.

Il est également plus d^une sorte de cluurges pour lesquelles les riches qui ont de la probité sont préférables , et qu*il n'est pas bon de confier à des individus trop pauvres , que le besoin peut engager à se laisser corrompre.; car il vaut mieux que ceux qu^on emploie ressemblent aux fleuves qui engraissent les terres par où ils passent , qu'aux torrens qui entraînent tout dans leur cours. Cependant on en voit qui

entrent pauvres dans les charges qu*on leur confie j et qui en sortent de même après les avoir parfaite ment remplies. Quelquefois atissi ceux qui ont une nombreuse famille sont onéreux au peuple, parce que les individus qui la composent ne partagent point leur intégrité. C^est pour cela que le sénat romain ne permettait point que les femmes des gouverneurs de provinces les y accompagnassent , chose pour laquelle ils avaient d^autant plus raison à Tégard des emplois éminens , que ce sexe ne cause que de Tembarras, soit dans la paix, ou pendant la guerre; car trop souvent le luxe des femmes corrompt les mœurs, leur frayeur retarde les entreprises, elles sont remuantes^ comme je Tai déjà dit, s^mbitieuses, et veulent domina. En outre, elles sont le refuge de ceux qui ont de mauvaises atTaires, parce qu'on sait qu'elles viennent à' bout de tout, ce qui fait qu'il y a deux auto-^ rites, avec cette différence que les femmes se font mieux obéir que leurs maris, d'où je conclus que, surtout pour quelques hauts emplois, les célibataires sont meilleurs, non qu'ils obéissent moins à leurs inté-* rets, mais parce que, n'ayant ni femmes ni enfans, ils sont libres des liens qui détournent du bien public en attachant davantage.

C'est pour ce qui précède que les Perses autrefois, et quelques peuples de l'Orient encore aujourd'hui , confient les premières dignités aux eimuques, comme plus désintéressés , car ils n'ont personne à enrichir. Cependant ils sont en général meilleurs comme bons espions, ou rapporteurs adroits, que comme

gei|9 profirfls pour le q^nblèr^ i^ U 9Wg|stra(|)||p, Mais puisque j^ep ^i^^ auf çëlili^Mdr^, bi^Q ^iiç J4 réflexiop ii*appanienn^ pftim ^ij «!P)e!l q^^ JQ mÂff!, conupc ellQ tienl k la Qaan^^iiQe dçi^ honuiid^, yf ferai, c^rver 4>prèft ^mlqii^ pb^p^pb^ qi|e }« plufl gcftnds sewicea rendus ik Vbvupapit^ le (uf^m pardea gea& q^ A>étaiml poi|it en(|9y^ ^^m 4^ )mil du i^ariage ; pacoA qu'alov» on m plu^ liW^ 4*^pPWAf le bifoi publiQ , efc de \\^ cqasacr^r (Qqte^ lif^^ ji||G^ lions. £11 fifiai» celui qui a upe femipe et 4^ ^^ifiwf a donné daa otages à la fortune ; q« spn( 4^ çnitram pour les grandea enirepjri^ça > ipit que la vçrtn m If vioc nous y porte.

Un des de^^oir^ les plua essentielii de^.rpia eft.^ç la justice soit rendue avec impartialité» Comnif^ d^m nos gouvememens le pr^lce ne s^occupe que dç c^ qui tient à la politique , et se cpnteqte de veiller à Tq^c^ cutioii des lois, sans intervenir dans les crâ^ ^i Iff diflërendac)ea paxticuliçrs , il i)e sâ moptire jaoi^ 4mM les tribunaux. Cependant» fans anidysor if pqinpqHQÎ cette coutume a prévalu,, je croisa (rè^-pos^ble 4*s4r lier Tauguste fonction dq )u^avQcli| n^JQ^y^ 4h. ^4/1^ Sa^nt Louis et d'autres grande princea Vont 64t^ fîl P*ffl sont devenus que plus gr^idst. J^ugU3t«. funwi nandAÎ^ lui-même la justice avc|e assiduité. Quelqu^iaU a*en ooéupait jusqu'à la nuit ) et quand ^ i^iblew^ dp H santé ne lui permettait pas de sasaeûrii la plaof 4u juge /il se tenait si^r une espèce de liiiiève; 00 iHQf sortir de son palais , coucbé sur un lit de^ xeppfê 9 il écoutait les parties non seulement avac a^vantieo,

WiBMÈ avec iine douteiii* et tïhë libAkti iaftà bharMaîéAl; Qr on sait quelle était à\àt^ l'étëhdtié tle TeiHipir^ r(^ mit i dé qilëllef Ibtilè d'aSkfreé Ajuste était dhiatgé, ets^il s*eât aVili) ou était flioins rédpéèvé) patn^é t|tl*il retnpiissait èxactemetit ces devoirs. Cette irëfl^itibâ peut ^riër h en ftii^ d*atltt«8 sur la dhtCétéhcë des flVàMk^ de céWihpÀ aTtsc tîelks dli nôtre; cài" ^ud}t[Ué h tnaèlrine |[)olitique dë& ROtéaitift l&t:ihttubilablém«nt cbh&jplk^e)' ti ialtàil qllMlè iéi tènyt^' ïhôm^é oMé des JDàoHaréhleé àctUiellës ^ et v^UrtbÙt (qtlé la nig% dé plâid^^ fâft ÛixÀhê (Uvëtér^c^ cep«hd:àili\ je hm Mn ëgàteÉiëHt (t'im^giMftjte tètilès lëà àfikirdë i^Msbtt^i seilt de rèfet>crM#. ' '' ' ■

MiSti tjile le |>rift«è Hri^B ' ïtt ilbfi léS YribtmàWt j îl ne d6rt éii'tiiîl-mëltre Fétiti^ ^% Aii jil^és qûl'îîysfiil ranlbtlt* du Uëh pViiAid], a fia^Mlt^oùi^ àinSi diHê \ék emplois'^ WiëÀï te'tWngérs a tttiJte ^t& d'âïttWllbft pêtsôilttdlé, ei dôiit T^ Vi^pàiàltë^ le d^^int@i*ës^ëra(!ht et le zèle soient jyiAliyiii'eittëftl r&ébntiûit SttMttl ïJu'iU ae=fr«rifieAt |)as rëdi*tl^e cbmpariisdn iqfàW a M iBoUvëtil Mte'd'aii* àvëb lèS àtdigHêëà^ qut ttifertt ies^pëillti* MiôihilïéJj , et làiî<5iétinéS grôtete è^teilVMfet. Qdànd4'îhW{;rit? de^ jUgéi d*l ébii^iihêè^ tt qtalk tfottt JlàsTàW^hanëfelci{)liW itré^WhèHkîbk j hfé$\tM h iiialtdèf thhrthè h Vehûv^ les lois b^iiré^ pà^ M ditëHëi' TàtàYïà 9ti lk!i Ifitéï-pf^èf ; trfai d*«ià«fe phls difflbilë & guéi-iï" qtxë là trëf^ltte dë§ ifftkiftttttK Vlé petit ^èfibaùé)< Ijuè pkt célik ijui' ISë c^nl^eVit, M^ téi%hsës & là'dni>ëë des pôàH àdhfin^e lëè ^déi§ à celle dé la ^èrre. Cependant lé bâtreaii cbMehu

dans ses limites est une des choses les plus capables d*infloer sur Taisance nationale.

Autant les formalités de la justice sont indispensables au bonheur dW peuple, autant leur excès choque les motifs qui les ont établies quand les affaires durent trop. Il ne saurait y avoir ni pais ni concorde dans un état où les procédures nuiltipliéei traînent en longueur. -Souvent une condamnation prompte vaut mieux pour celui qui plaide y qu^une dé^ cision favorable après plusieurs années. Lea gens dont Texistence dépend des tribunaux doivent étr^ en pe* tit nombre; car dès quHls n*ont point d^occuqation leur soin est d*en chercher avec les trames qu^ils ourdissent , et suscitant partout la discoiçde ils sèment le trouble, provoquent la chicane, font naître les disputes, les enveniment par le mensonge, jettent un voile sur le c;;ime , Taggravent ou Tatténuent selon leur intérêt; de Êiçon que chacun 4^eux est un composé des trois furies pour son pays.

PUne le jeune dit que ceux qui passent leur vie dans le barreau deviennent fourbes malgré 6ux.L*ha« bitude de défendre indistinctement le bien et le mal gâte Tesprit et corrompt le cœur. Dès lors la subtilité se prend faussement pour sagesse , Fimpunité pour vertu ; et si dans ce cas il est quelque exemple de la moralité jointe à Tesprit , c'est toujours une exception remarquable par sa singularité. De plus, comment un état où tant de gens qui ne vivent que de brouilles, d'altercations et de procès, pourrait-il être tranquille? S'il en est un si grand nombre pour dé-

poailler ceux qui plaident , commeni peuvent->ils eapérer qu^on leur fasse droit à Tégard de ce qu^ils réclameat? Supposant même qu*ils fussent tous honoéles y la ju&lice ne s^en rend pas mieux pour cela ^ de même qu'une maladie ne se guérit pas mieux avec beaucoup de médecins.

Pendant mes voyages dans TOrient, après avoir observé les Turcs, et les autres nations qui rendent la justice comme euX; pensant aux longs débals qu'on Yoit chez quelques peuples de TEurope, et à tous 1rs maux qu'ils font naître, j'ai parfois regretté qu'ils n'aient point leur manière de juger sans procédure, qui si elle, ne vaut pas mieux bien certainecticnt n'est pas plus mauvaise, est beaucoup. plus simple, et .surtout ofire moins d'inconvéniens. Plus d'un sagç a pensé que ce serait un grand bien de ne s'arrêter qu'à la vérité du £iit, en sç tenant au. simple texte de la loi mis en abrégé, et de brûler les livres des légistes., qui font qu'il n'y a pas d'opinion, quelque £d:)stH'de oi uiauvaiae qu'elle soit, qupii ne puisse défendre comme une bonne, ce qui éternise les procès, et consume le patrimoine des familles, obligées de porter snccet^ivement leur irÂb.ut à tous 1^ suppôts de la chicane, qui se gprgcnt ainsi du meilleur sang de l'état.

Ferdinaad-lq-Catholique et la reine Isabelle connaissaient si bien les gens de loi , qu'ils leur défendirent de passer aux Indes, de peur qu'ils ne corrompissent la simplicité de ces peuples^ et l'un des soins les plus constans de ceux qui gouvernent doit être d'avoir toujours l'œil sur les tribunaux, comme de

( atfo )

souvent rogner les griffes aux employés de Thémifti Aucun état ne peut se dire bien réglé s*il ne fixé pas leius honoraires une fois au knmns tous les vingt ans, en usant de sévérité contre ceux qui prennent davantage , car en général même les plus vertueni d^eirtre eux finissent par se corrompre tôt ou tard. La réforme du 'bb}Teau eéi toujours le . premier soin des bons rois. Cest autant eh réduisant le iibmbire dés gens de justice, qu*en diminuant les impôts^- que Louis XII s'acquit le titre de père du peUpie/ el Heùri lY répétait souvent, qu'il ne désit*a»t vivre quV lui d'aller . comme lui une fois la semaine au Parle* ment, et à la Chambre deis comptes , pour abréger le» procès , et régler à jamais les fiéances^'

Le prince doit surtout éviter d'avoir l'air de cherohqr à infltier les décisioiis i^elatives û\l% affaires des particuliers. 'C^est uiie des choses qui révoltent id'au^ tanl'plus tes peuples, qiie la dignité dés rois les oblige à se réserver ponv le côté de la i*aiso;i , le 4èi!kl qu^ik doivent toujotirs époî!t^r; car dès qu'ils s'dn écartent ils se dépouillent deieur majesté, pour, en "prenanV la qualité de partie j se ravaler à la condition de sujet. L'administration i^Tipartiale de la justice, comme je l'ai déjà dit, est peut-être le meilleur lien potir assurer la somnissioiJ volontaire des nations, en les attachaiit de cœur, au gouvernement.

Mais ce n^est p^iqt assez que les altercations des particuiiet's soient décidées avec équité, ou qeeleâ juges soient au^essus de la bassesse de se laisser gagner par des présens; ils peuvent être exposés à nn

Mttjoe g^nre de conruption plus iikiporuniu et plu« pornicieuseï parce <|il*^eis'dlohd aiMielk des- intéréis des indtvidtis, et que le corps entier de r^taten 6ou& fee. Va )uge «ur lequel celui qm gouverne a de Tiniluence peut ne pas manquer, ci'honnétetë dans ladëci* siott des c^ffairéi pairticûlièrei) et néanmoins être coufMe m. môme traître envers le public ; c^^st'^'^dire que dèsrqu'une; victime est dési^^ée par les passions du mtnirt^ il aîaifre pour, eu &ire le sacrifice , ^t , prostituant 8a;;dignité sdna acmpula, il trahit la sainteté de 4cs' djevoivs relativement à ce qm peut satisfaire la VeUgwflUie du prince^. ou pour qlielque cfaiose d^arbi-* Uaire en &vbur du {^uvernemenu/-

Rien n'est plus dangereux que. cela:. Pou d^exem-» plea dé ce ^nre suiBraiént seuls ^ur oanser mi bim- •levei^i^inenil I^à statue» des juf^s:^ à Tfaèbés ^ ;iftaiefat aanàmaios^^itjeelle du premier entre, eux avaiiles jeux fermés, poilr montrer i^ lestnJMinaux doivent dtrb iiiaôoessiUea à la crainte -et à ih corruption* >! Vimpértialiljé de la. justice est un dei bienfaits-qui osptribuont ià mainumir lacoiàoorde dtins lc£:«m-« pires;. et }e» plud. petites choses croissent à Tombre de cette dernière^ sabs. laquelle les plus grandes dépë« riaient. Platbh disait qub le mal Je plus dangereux potr i»n état est la division de sel membres^ comme rtifiioa est sa meilleure défenàe. Même la méchanceté ne peut se soutenir quand elle manque d^cilsemblc Les dissensions domestiques sont le triomphe de Tenfiemi. Galgactis disait aux Bretons que les Romain; letu* devaient leur supérioritéi Un empire ou-^

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blie les affaires du dehors y sitôt que la guerre s'iilume dans son sein. Où le trouble règne, tout soufire; et y quand tout souffire, rien ne dure. Les anciens, pour cette raison, représentaient la Discorde sobs la figure d*une femme déchirant ses vétemens.

Il suit de là que la chose la plus forte étant hors d-état de résister quand elle n^est point unie, la division est le meilleur moyea pour renverser une puîtsaoce. On connaît Tapologue de Silure àses e&fiins àtH tour de son lit de mort. Ayec quelle majesté coule un beau fleuve tant quMl ne suit que son cours ! Mais k peine le saigne-t-on dans plusieurs endroits, bientôt il est réduit à rien. Que cet exemple soit donc toujours présent aux souverains pour /maintenir leurs sujets dans la concorde. Plus un prince est puissant, plus il a besoin d^arge'nt et de forces pour défendre ser états ; or eomment tout prévoir et tout disposera temps dans des conjonctures imprévues? Il n*est ni valeur ni pra« dence qui résiste au danger menaçant de tous côtés. LVniôn est le meilleur remède , celui qui coûte le moins quand on sait l'employer ; car la trompette qni sonne Talarme aux quatre coins d'un royaume est plus fatale qu'une guerre déclai*ée.

Cependant la théorie moderne, en fait de politique, s'égare jusqu'à vanter les partis formés au «ein des nations; et ce mal est toujours difficile à guérir une fois qu'il a pris racine, parce qu'il plaît d'autant plus au malade qu^il lui épai^e beaucoup d'enbarras , attendu que guidant pour tout il dispensé c^ réflexion pour examiner, et de vertu pour agir. Mais

cette manie de louer les partis ne vient que de ce qn^on aime mieux répéter qu^approfondir; car, au lieu de jamais désirer un gouvernement tranquille , ils ne veulent qu!iuie confusion perpétuelle, à Tombre de laquelle ils puissent lâcher la bride à leurs passions. Et loin que rhistoire m*ait appis que les partis soient aitiles dans aucun pays, je les vois presque toujours funestes au plus grand nombre , surtout lorsque d^ns les momeos de trouble le prince, qui ne doit être que le père commun de ses peuples, oublie ce noble at- Iribat pour épouser une faction; car alors Tétat court risque de périr, comme un bateau trop chargé d*un côté.

Le souverain qui a la maladresse de vouloir se faire chef de parti en est souvent victicne. Ainsi le ' fiit Henri III, quand s^étant joint à la ligue pour ramener les protestans, il la vit bientôt se tourner contre lui* Les anciennes républiques de la Grèce durent leur ruine aux partis; Machiavel a prouvé le mal <pi*ïls firent aux états modernes dUtalie; et si ces exemples sont sur de trop petits modèles pour les peuples actuels, sans avoir besoin d'en citer d^autres, celui de Carthage s'en rapproche davantage. Combien de monarchies également sont devenues la proie des factions, et combien n*ant été sativées que quand un homme s'est élevé pour les maîtriser!

En eSet, ceux qui composent les partis font trop jsouvent cause commune avec les ennemis de leur pays pour qu^on puisse les approuver. Pactisant totijours avec Terreur, ils s'occupent plus de faire ti*ionipher leurs idées que dti bien de Tétat, dont ils sacri-

fient les iotéréts à ce qu'ils dirent dans lé uammai» quMls font toiit pour obtenir h quelque prix que ce aoii. Wà^ijDfgion lui -même 6*est rëorië oontre les partis. Ils égarent toujours Topuiibn publique^ diésit« il à la fin de ses jours* AffaiblisSanl Tautorité, et tma- Mani le peuple par des animositës mal fendëes, les partie iuspirent' de ^fausses alarmes, acharnent les^ iddmiius les lins conibelcs autres , prordqoeni le désordre et là révolte, ouvrent la porte k la cotVupfioâ, et mime l IHiiflàéMedeS'^mngiet^i au^cquels leurs passions 4^ tkent acc^ près àek chef de l'état, dont là politi(}tieieilt aihsi réduite à dépetidre d*dutrui'^ et peutménie le fef^ oer de se Soutneitre auk tolofitës de ses ennemis* '•

L'esprit de parti est au gouvernement ice que le fanatisttie est à la religion*) il détiruit ce qu'il paratt vôuldi^ (^dlifervér^ et niet le feu au bàiimeht pottr i'éclairer. En'efiety lê^ pbrtis engendrant divers înttf^ i*éts qui ^ ci^mbalteiit^ ils ibi'ment comme pliùsieurs nations dans une seule $^ et fomentent une guelM intestine et soiwde^qùv, tellequ'uii feu caché, eouveau dedans des ijuns) pour qûiind on s'j attend le 'moins se déclarer par de soudaines irruptions. ' ^

Quoique TAnj^leierre soit un |)ays qui par sa ilituation ne ressemble à aucun aMre, ooiilme je Fai déjà tant répété, vainement enpàrlant de cette île uélèbrè Montesquieu ditnl qUe si l'un des partis y preittiii trop le dessus^ les citoyèfis s'effôrcemient de relever PMtM, comme les tnains qui secduretit le corps» Cela pMtêtre ke vérrâil dans tin temps eiilnie , oà l'oppositicm tranquille ne saurait mieux se comparer qtA la bile

f|ap« U cor{)s humaijQ. Mptis 9*il hv(i un peu de •oellç-

pi pour cpii$erveD h vie), on fi^it iî^iphîeii d}^ miiv m la santé quand eUa abonde. Or je ci^oia qqe le9 p^Pti# en Angleterre auraient souvent Toccapion de «0 livrer à tout leur acharneqient, s*ila n^étaient sans Qes^ isér primés par Tinfluenoç de la oonronne, qui aam^ cqq*!sidérer la ji^fitice dans la distribution des emploie ^ «9 fidt un honteux trafic pour se gagner des. partisans ^manfBttvrp qui qmpéche ^ouisent les minUtre^ de tra* vailler au b^en de Tëtat, en leq jetant dans dei intrigues oontin^elles); et je suis persuadé que si le gou- ▼emeaient anglais ne corrompait sans cess^ > on verrait ses adhérens ei leurs antagoniste^ beaucoup plus occupés à se détin^ire qu i| se balancer.

En outre, peui-il fien s'offrir de plus sot à IVsprit que des gens qui sont toujours pour ou contre le mir nistère; car il fau^ bien qu'il ait quelquefois tort^ de même que parfais il ne peut manquer d'avoir raison? Qtt|tiid je réfléchis à Fiounoralité qui naît de ces mar uœmnres^ quand je vois que la passion d'acquérir corrompt les i^niçs les plus pures en Angleterce, que Tar- . gept y eçt le seul dieu qu'op encense, qu'il y tient lieu de toui, de la v^iiu, ^e l'honneur même, fit de^ plus nobles senti mens; quoique ce mal $oit,.moin# dangereux chez elle , à cause de fipn isolement des autres nations, je n'en conclus pas moins ave« up de ses meilleurs écrivains , que les partis nj^ sont que la folie du plus grand ncmibre, dont quelques-uns ibnt leur profit. Voluire aussi le^ a comparés à des amans jaloux qui servent la même maîtresse; mai&, dimii-

nuant toujours la force que Tunioil porte avec elle, il serait mieux de dire que les partis ressemblent à des chancres qui rongent le mâme individu.

Celui qui prévoit les maux de loin y remédie plus £icilement. Cette sagesse est ce qui peut le mieux ti^ der un souverain à mettre en pratique la maxime ù essentielle, de toujours vivre avec ses sujets de fiiçon que nul accident ne le Ëisse changer de conduite; car, si le particulier n^a qu*à régler sa dépense pour maintenir sa fortune , le prince pour bien gouverner ses états a besoin de s^accommoder aux temps, aux aflBûres, aux personnes qui changent tous les jours, sans parler des conjonctures fâcheuses où il est forcé de faire plutôt ce qu il peut que ce qu*il doit. En effet, que de choses sont nécessaires pour bien régner ! Ty reviens toujours ; mais quel talent ne &ut-il pas pour que le respect assure la majesté, que Tamour des sujets consolide le trône, que la fermeté du prince contienne la cour, que Tabondance et la justice impar** tiale contentent le peuple , que les lois inspirent la crainte , que les faits d'armes soient récompeliaés, ^ne le pouvoir se soutienne par Téconomie, la guerre par ime bonne administration, et la paix par la haute opinion qu^on a de Tétat !

Pour ne manquer à aucun de ces points , que les souverains aient donc toujours soin de surveiller les abus, qui, quelque indifférens quVn les suppose, croissent parfois tellement en secret, naissant les uns des autres comme les rejetons autour d^un tronc -fertile, que bientôt on n^est plus à même d*y remédier.

La négligence dans les petites choses influe souvent SUD lies grandes ; car il en est des gouvernemens comme des productions de la nature, où si les fibres des plus minces racines ensevelies dans les entrailles de la terre sont celles qui alimentent les plus superbes forêts, le moindre insecte également suffit pour ronger le plus liant cèdre. Un simple ver aussi peut arrêter le vaisseau le plus favorisé des vents. .

11 en est de la plupart des maux dans un état comme de ses ennemis, au-devant desquels il vaut mieux se rendre que d^avoir à les chasser après leur arrivée, parce que cette dernière ressource entraine souvent de telles confusions qu'il est impossible d'y remédier. lies âmes vulgaires cependant aiment mieux, comme on dit , pousser le temps avec Tépaule , et conserver leurs aises aussi long-temps qu'elles peuvent , plutôt que de s'en priver un instant pour éviter le trouble pendant longues années. Elles ne le considèrent même point, car, ne voyant que le présent, elles n'ont pas la sage prévoyance de lire dans l'avenir. Cependant si les rois qui vivent au jour la journée le fi)nt heureusement pour eux , leurs sujets ne jouissent d'aucun bonheur sous un tel règne , .tandis que celui qui prévoit les choses de loin n'est jamais surpris, et fidt rarement mal, parce qu'il a eu le temps de penser avant d'agir.

Quant aux divers genres de maux qui afifigent les états, ils sont de tant d'espèces qu'on ne peut se conduire avec trop de réflexion à leur égard ; car il en est même d'une telle sorte qu'on les soufire parce qu'ils en préviennent de plus grands , ou qu'on ne

( 386 ) pent Ifis corriger cfoe par la'nMveaiitë souirent da»* gereusc. On en voii aussi aur lesquels on ne aaiuMdc Irop febmer les yeux , sans chercher en vien k y remëdier, parce qu il est -eeriains vices plus paiasans que les princes , et qui ne font qqe montrer le pea d'extension du pouvoir quand on veut s^y o[^>e6er* Il s^en trouve ëgalement dont chaque particulier gëi^l, et qui toutefois sont un bien public^ qqoique le publie ne aoit autve chose que les partioviliei*s. D*aalres sont tellement invélérës, que ne pouvant abattre Farine pn se Gonienie dq Tëmonder ; ou, oomme le% ordures reléguées au Ibnd dimcloaque, on les tolère epsevehf dans Tobsourité, parce qu'on n^pse y loucher de peur qu'ils n^xhalent rin£miie; tanflis que plusieurs maux attaquant un ocdre de Tétat sont avantagejux à tel autre y et font fleurir ui^e branche de Tadminislration qui sans euK languirait. Or ou les laisse dans ce ca^^ parce que le souverain ne doit jamais perdre de vuf la mqsse entière de se^ peuples j car si Ton blâme avec raison le prince dont quelques particuliers se Ipoent quand le public a lieu ^e s'en plaindre , les ^yets qui souffrent n'ont pas droit de se récrier quand le ccorps de l'état e^i sain^ et que les principes qui le régissent sont salutaires. . > .-.

Nombre de maux encore ruinent des iarailleSi, mais tendent à conserver la machine du gouvernement et l'empire ;• de même qu'il efi est aussi qui ne tieanent que par d'autres ^ et qui en 6tant le trc^jnc s'emporunt comble des branches. JËnfin^ les maladies des états sont quelquefois cachées, et l'on ne doit pas toujours

( ^89) juger des ein|>ires pat la santé dont ils semblent jouir^ n'étant pas sans exemple que ceux qu'on croyait les plus robustes périssent tout à coup, après avoir décou- Tertrinfinnité à laquelle on s'attendait le moins. Ainsi les vapeurs de la terre ne s'aperçoivent que lorsqu'elles ont formé des nuages.

Ce n'est donc pas trop de toute l'attention du prince , pour chercher à couper dans leur racine les maux qu'il reconnaît véritablement préjudiciables, sans jamais rien mépriser de ce qu'on lui dit pouvoir en être cause^ f&t-ce même la chose la plus futile, celle qui semble la plus étrangère, ou la plus opposée à la raison. Car qui jamais pourra se fier à l'inconstance du peuple? Quoique l'habitude, l'ignorance, le travail et les pré-^ jugés , l'abrutissent quelquefois jusqu'à ne pas sentit sa dégradation, aucun soin ne pouvant le distrairede l'injustice avec laquelle sont répartis les maux et les biens de la condition humaine dans l'ordre social, la moindre chose Tagite quand on ne s'y attend point; la plus petite ombre de servitude, une simple vexation , presque rien , dis-je , suflBit pour l'armer contre son gouvernement. Malheur au roi qui occupe le trône quand la machine politique est chargée pour quelque explosion !

Sans rappeler la révolution française, qui croirait que celle de l'Angleterre sous Charles I*' commença pour un homme qui refiisa de payer vingt franca? De même celle de Naples, à peu près dans le mtéme temps, éclata tout à coup pour quelques panniers de figues, sans autre soutien que celui d'un misérable

vendeur de poisson d^Amalfi: et quoique l#duc d*Albe^ persuadé du succès qu^ii devait avoir sur quelques mutins, écrivit à Philippe II>qu'il étouûeri^t les Hollautdais dws leur beurre y C9 peuple bienidt après n'enf établit p9^ moins sa république sur les ruines de h domination espagnole.

11 ne faut jamais en révolution mesurer le danger par la justice ou Tipjijistice^.la grandeur ou U peiif iesse de la cause qui irrite le peu[de ; ce serait Testi'r mer trop raisonnable , et , loin de Tétro, non seulon ment il ne connaît pas son propre bien, mais souvent même il s*y oppose avec acharnement. On ne doit pis non plus mépriser les méQonientemeos, parce qu*i)s ont existé long-temps sans éclater. Si toutes les v%^ peurs ne produisent point un grand orage , et qa^elles paraissent *méme se dissiper, il est certain néanmoins ^qu^elles tombent quelque part. Mais revenant aux sé^ dQtions, bien qu^elles aient souvent les plus petius causer, si Ton n*y remédie promplemenl, la mul*> titude aspirant après à de {dus grands objetS| on finit y>ar se battre pour les .plus essentiels. Le mécontente»ment du peuple dans le corps politique ressemble à rhumeur bilieuse dans le corps humain , qui s^échauffe et s'enflamme aisément. Si Ton n'étouffe soudaia la première étincelle d'une rébellion^ elle osjuise bientôt "un incendie qu'il est in^ossible di'amâfter. Les émentfs populaires, conune jes rivières, ont leur a^igine lia^s une faible source., et se .grossissent apcès pour tout renverser dans leur cours. Quelque&is une négligettoe impmdente, qui veut dissimuler son inquiétude, leur

( ^9ï ) permet de se former; et Ton se trouve sans moyen d'y mettre fin. Ëi^ un mot^ on souffre de penser con^bien souvent il est difficile de pacifier un état agite de dissensions, quand pour le troubler il ne faut qu'un seul homme dangereux^ surtout si c'en est un qui n'ait rien à perdre.

Cependant, de même que lorsqu'on craint quelque conspiration il peut être avantageux d'en feindre dis fausses, qui dégoûtent ceux qui auraient envie d'en faire de vraies (parce que voyant qu'elles ne réus^^r sent pas ils se découragent et changent de projet), quelquefois pendant les révolutions le torrent de 1^ multitude «est tel qu'il peut également être bon d'attendre qu'il se brise de lui-même ^n se répandant, surtout d^us les guerres civiles qu'un hasard avjei^glc conduit presqiie toujoiirs au commencement, bien^q^je la sagesse et la prudence les terminent. Il n'est pas de petit moyen quand il s'^it de calmer le peuple. jLa légèreté de ses sentimens est telle qu'i^ se mutine et se paciOie pour rien. La raison ne le guide jamais ni pour Tup ^i po^^ l'autre. La pju^ vaine impulsion l'entraîne , de nçiéme qu'il est arrêté par m\e omI]|][ç. Tout consiste à profiter de son moment de jfurie^ qui se livre sans cesse aux extrêmes : car de deux.cbp^ l'une ^ le peuple craint, on se fsjit çraii^^re.

Rien de mieux, pour ;*éduir.e la . Jpt^l^t^de , qyie d'engager des gens dont on soit sûr, et dans lesquels on sait qu'elle aura confiance, à se join^TiÇ ^ux séditieux, pour les contenir en feignant de participer à leurs vueS; comme on arrête la fern^er^tation d'ui^e liq^e^ir

( ^92 ) par quelques gouttes d^une autre ; ayant soin en même temps de semer la division parmi les che&de révolte, car plus le peuple en voit, moins il sait lequel suivre. La concurrence tient tous les individus en suspens; mais, dès qu^ils croient être unis, ils se précipitent comme des moutons.

Quand le mal presse, il faut donc couper la communication des mutins avec ceux qui restent dans Tordre, et envoyer une personne éminenle, d*une fidélité à toute épreuve , avec plein pouvoir d*agir selon les circonstances , sans attendre de nouveaux ordres qui relarderaient la conclusion de l'évènemenl. On sent combien une humeur violente serait déplacée en pareil cas : il faut un esprit froid, tempéré, mais brave et ferme , capable de parler à propos , tantôt avec douceur, tantôt avec autorité, selon les circons- ' tances ; et surtout ne jamais oùbli<y que Tadresse, la ruse et Taigent, font toujours alors plus que la force. Une aulre remarque à Tégard des émeutes, est qu'elles sont plus terribles dans les pays où il y a beaucoup do luxe, parce que Tesprit de convoitise y rend la multitude plus effrénée : dans ceux où tout le monde vit simplement, le peuple est plus dou^, surtout plus modéré.

Si le prince est aimé, rien ne peut ^ui valoir à ce qu'il fait lui-même pendant les séditions. La présence du souverain est la confrontation la plus redoutable que piiissëtit subir dfes isujets qui soilt en faute. Qu'il ose donc se montrer au peuple , qui , semblable âi la mer dom les ilôts sMlâncent sur les obstacles, tandis

qu'ils se brisent devaul une plage douce , s*aitendrit «aisi de crainte à Faspect de son maître. Rien alors n*cst plus facile au prince que de gagner les cœurs de ses sujets. Mais, s'il est haï, sa présence sera préjudiciable, parce qu'on lui manquera de respect.

Il est cependant bon d'observer que ce serait folie de croire que les sentimens délicats aient le moindre ciret sur la multitude, une fois qu'elle est en mouvement. Le vulgaire, toujours aveugle, ne peut connaître la vérité qu'en la touchant ; car il forme légèlement ses opinions , sans que la raison le giiide en rien pour prévoir les accidens, jusqu'à ce que le tcmpS; ce grand .maître des igporans. Tait enfiadésa^^; Lusé. Celui donc qui se flatte de conduire le peuple» })ar des raisonnemens agit en vain : c'e^t aux sensi, aux passions, à l'intérêt, à tout ce qui l'émeut, qu'il, faut s'adresser ; le langage des signes qui parle çLvec tant de force à l'imagination est in&illible avec lui* (^'est ainsi que Brutus pour exciter Rome contre les Tarquins lui présenta le cadavre de Lucrèce ^ et qu'Antoine pour venger la mort de César le fit tnmsporter au forum couvert de sa robe sanglante. Lyciirgtie même votilant prouver aux Spartiates l'avantage d'une bonne discipline, fit combattre en leur pré<sence deux chiens, dont l'un était habitué à la chasse, et l'autre amolli par le repos d'une vie domestique.

Mais s'agit-il de corriger la multitude en la détrompant, rien de mieux que de lui fixer les yeux sur ses erreurs, comme on en use à l'égard des chevaux ombrageux pour ce qui les clTraie. L'exemple de Pacu-

vius , tranquillisant Capoue irritée contre son sénat, est excellent, quand d'accord avec ce dernier, dont il enferma les individus dans une éâlle, il dit au peuple que s*il voulait les châtier il rie pouvait avoir de meilleure occasion, parce qu'il les tenait sans àrnies et sous la clef; Cependant, comme la république ne devait pas être un seul instant sans chefs , il fallait les punir l'un après Fautre, en élisant h mesure un nouveau sénateur qui reniplaçât celui qu'on ôterait. Les noms des prétendans mis dans une urne , on en tire donc un , et Pacuvius demande au peuple s'il approuve cette" nomination ? Tous aussitôt murmurent, et condamnent à mort celui dont le nonï venait de sortir. On leur dit d'en choisir un àuire : mais dans leur confusion ils ne savent qui proposer, et trouvent à chacun les plus grands cié&uts, jusqu'à ce que le désordre lés avertît qti'îl i^àùt âoùvèni: mieux sup[5ôriéf iiri mal connu que d'y chiétbher aucun rënièdé; puis ils firent relâcher les sénateùf's.

Savoît" fltàtter l'erreur et nourrir la faiblesse du vulgai ré étant un art*si nécessaire aux roiis, à combien de ridiioiïs pourrait s'appliquer cet exemple , ou l'apolc^ue que MénéfaiuS employa vis-à-vis des Romains, quand ils se retirèrent sur le mont sacré ! Le peuple est toujours extrême, violent dans ses opinioiis, dé façon que ^i l'on craint, le meilleur est de le prendre dans son sens , et de le réduire par ses propres armes , en le suivant dans son ignorance. Un autre bon moyen de Tapaiser est de lui rappeler les maux déjà survenus dans pareille circonstance , car il se laisse plus

ttllcr aux exemples qu*à la raison. Mais il ne faut jamais perdre de vue à son égard cfiie plus une opinion i^t absurde, plus elle a de (irédit (JUànd les espriti sont écfaaufiiés.

Cependant par une de ces inetplicàbles contradic-* lions êi fréquentes , l'histoire éOi^firmé malheureusement que dans le^ guerres civiles , et daAs presque tous les troubles domestiques, les goUVernemens sont bien attaqués et mal défendus.* La raisoù en est que les factions qui commencent, quand elles sont faibles, acquières beâùcotip de force par leuf union : or lin petit nombre opiniâtre, et résolu l'emporte sur ilih grand nonabre plus imidéré. FréquemâiéM aussi néanmoins, faute d^avoir cette vigilaiiCé d^ tous lesf jottfs, et cette énergie de tous les^inomens, seules capables. de conserver la duiée des choses ici-^bas, les victoires' des factieux sont bien moins sign&lëes pftr Une force audaciease^ qui tout à coup sùi^gissant imposante désarme et fait reèuler ses ëniiemis , que par la nëgli- ' gence du parti contrailpe t^^ ehdorthi sur la foi de quelques heureux i^phirs , ne regarde jamais eii avant du vaisseau, et ne s'apermiit point quand il rèfieontre mi écneil. Car ce qu'on aipp^Ue moifvément d'un côté n'est trdp souvent que fatigué et défkilltocè de l'autre; et les révolutions elles-mémes) dans ce sens, ne sont guère que des abdications presque volontaires des puis- «Ances débiles qu'elles remplacent) et qui de leiu« ptxipres mains ouvrent poUr ainsi dire la porte aux aHsaillans , en se livrant à eux par léUr engourdissement et leur démence. En uB mot, au lieu de devan-

cet resprit public , et les peuples dans la qu^ils sont destinés à parcourir, si les gouvememens ne reculent point , ils se traînent mollement à la suite des partis que leur fausse situation provoque; et, leur étroite politique croyant triompher en cédant à Terreur 9 ils finissent par être obligés d*obéir aux factions.

D'autres fois aussi néanmoins les méchans pleins d'audace, et sans aucun frein qui les arrête, se mettent en mouvement dès qu'ils en ont l'occasion , tan<r dis que les honnêtes gens, comme par une espèce de fatalité, n'agissent qu'avec lenteur et répugnance, parce que ne soupçonnant pas que les choses aillent aussi loin , ils attendent que la nécesÀté les force à chercher les moyens d'obvier aux calamités. Mais qu'arrivent- il? Lorsqu'ils veulent enfin user de re^ mède- ( ce qu'on peut ajouter qu'ils ne font pas le plus souvent avec beauQQup d'honneur), tout est.déjà perdu par leur inoertitude et le manque d'énergie;- de façon qu'il est à peine une révolution où le bon parti ne succombe par son trop de modération et de sécurité.

Cependant ne pouvant pas toujours combattre la multitvkde, le génie supérieur qui ne veut pas en devenir le jouet doit aussi parfois tâcher de s'en rendre le chef, afin de consolider $on pouvoir par le mouvement qui cherchait à le renverser. C'est ainsi que se développe un grand cœur au milieu du péril , e| que s&i forces augmentent avec le danger qui le menace. Le sort et le hasard sont l'excuse de rindis*? crétion et de la faiblesse. L'homme de courage fait naître les circonstances pour en tirer parii ; ses enne-

( 297 ) lis sont ceux qui se rendent à la fatalité. Uesprit enne , magnanime y et Tame élevée , commandent à % fortune ; ou, pour mieux dire, la fortune n'est que a réunion de ces puissantes qualités. On manœuvre lors de règle pendant Forage ; et le pilote qui sauve e vaisseau, n'importe comment, est le seul digne de ouange.

Loin de moi de rien prescrire de machiavélique lans ce qui précède et pourra suivre jusqu'à la fin de >e<chapitre, où, supposant le peuple en désordre, il i^est plus question d'avoir recours aux lois; et l'on ne doit, pas juger dans un instant calme des moyens le saaver les états en proie au trouble pendant leurs nomens de convulsions. Mais on a déjà vu combien je recoomiaude aux rois d'obéir aux temps : et ce oionde est si changeant et si mobile, qu'en vérité c^est [i^rfois coiLstiEànce que de varier dans ses desseins. S'il hait possible d'engager par.un.lien moral tous les sujets, à s'unjur avec les souver^ns pour travailler de concert à la prospérité des empires, je ne doute pas que te plus grand bien n'en résultât; mais c'est un bonheur iont Platon n'osait se flatter même dans sa République imaginaire. Croire que celui qui gouverne puisse exister sans ennemis, et sans faire de méconiens, estvour loir .empêcher que le feu monte, ou que la pierre tombe. Henri lY et les meilleurs princes ont vu blâmer leur conduite pendant qu'ils vivaient, de même ipie Néron et les plus détestables ont été coinplimentés pour la leur, avec toutes les protestations imaginables d'amour et d'attachement. Le peuple n'est donc

( 398) pas toujours juste. Or s'il arrivait qu'il se sôlilevât pàV^ la mauvaise conduite d'tm ministre ^ le châtitnent dé; ce dernier est ce qui peut le mieux Tapaiser. Mais n sa rébellion était causée pat une faute du souverain^ ] et qu'il l'attrilmât à quelqu'autre (hélas! j'aborde 1* chose à regret, et ne la dis qu'avec répngtiauce), tout en faisant son possible pour sauver cet individu y si le prince , que j'ai nommé le cœur de l'état^ et dont la mort pourrait oocasionner un bouleversement général , eourt un véritable danger à détromper la mul* titude^ il doit d'autant plus la laisser dans sa Ëiusse opinion qUe, presque toujours s'apaisant ou Mvenanl ptomptement , elle est àsM2 dans TuSage de laisser toute sa colère dans une seule plaie , comme l'abeille y laissé son aiguillon. Celui qui gouvernées^ souvent forcé d'obéit* aux idées et niéme aux préjuger du peuple, qui heui^usement quelquefeis ik)nt comme un frein qu'il se met lui-mémé, et dont la politique se sert avec art pour le conduii^e ; car âutremelit quel mbyen y auràit41 de le (àirë dans plus d'uiieobcasion^? L'innocence peut souSrii' dàiië be que je disais tom à l'heut^; mais il est rare qUe les grands cas U^oflrent quelque injustice particuli^é^ compensée paf le bien public. Ne le voitH)h pas bdntinuellemeht à la guerre; et j même quand on décime dés soldats pai* Iftcheté , le sort ne tombe-l*il jamais sur aUcûn braVé?

Oh né guéiit pas les grands maux pat de petits remèdes. Dès qu'il s'agit de la sûreté d'un état, il ne faut plus regai'dier les particuliets ; et dans ce cas le prince ne doit jamais oublier la conclusion des douie

( 299 ) tables romaines, que le salut du peuple est la loi su-

Sme. Un exemple à peu près semblable h celui que p Tiens de citer étouffa sous le gouvernement espa-

idl «ne rëvolutidn à Naples, doftt le vice-roi voyant [jl&asër devant son palais la populace qui mettait en |lîète5 bn déi principaux habitaris de cette ville, ac- [cusé d^àvoir accaparé des blés, se montrd dé suite à son balcon, et cria aut ihiititi^, coiiimè s*il eût apjWïiiTé cet attentât : F'oiis faites bien j ifies amis ^ Côttmgej vous faites bien! p?rudencè et dissimulatida qui, ^appelant tout â*ùh coup cé^ barbares à lliiitnânité, fit cesser un tudltilte qdi menadait de se convertir en la révolté la plus dangereuse.

S*il est facile de garantir quelqu'un dé la colètè d\m grincé , il n^en est ^as de théfae avec celle du peuple, surtout quand il s*acbarne contre tih indi- Yidu qd^ll a résolu de tiiëlr^ éi: dont il dehiaiide la tête à grands cris. On cohhâît l'histoire dé ce favori d*AÎ|iÉioniè IX, toi de Castlllë , qui s'éùlnt vivement opposé à lilie mesure qui mit bè mîonarqtté daris le plaà gtaud danger, aussitôt qii'il en JJréVit le mauvais i^sùlikt, eut h sagesse fet Tiiisighe lôyatrté dTéngager son inâttre à publier que c^étâlt îiii qdî TàtaliV cbh- ^aigè, et lui dit même de reiilfer èii côtifiJqdaht ses bieiik ; Ce qui apaisa todt à bôup la ïiirèili* du peuple , qui peu de jours aprè§ àjràht su là Vëritë dii fait Âipplià Alphonse de rendre ses bbnliès gi^ces à son fiiVôri, et lui donna le surnom de Lojpez-fe-Jîon en récompense d*une action si béroïque.

Olui qui se salive d'un naufrage n'a pas Voujours

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le choix des moyens; et, je le répète, vouloir agir sur une populace en mouvement par la douceur ou la raison, ne serait pas moins insensé que ce fou qui croyait pouvoir arrêter un ouragan avec son chapeau. . Je sais qu'il en coûte quelquefois, que les remèdes \ sont violens; mais qui pense à la crainte d*une ëbulli- i tion quand il s^agit d^arrétcr la gangrène , et que les | parties nobles sont attaquées? La sédition e$t un poi- -■ son qui tire au cœur; et , comme pour sauver le corps on est quelquefois obligé de se soumettre à Tampu-. tation d*un bras, on peut être forcé de suivre le torrent de la multitude , quelque opposé qu*il soit à la justice et à la raison. Plutarque dit que s^il £dlail scrupuleusement obéir à Téquité pour bien régner, quolqu^armé. dç la foudre Jupiter même ne le pourrait point. . .

Cependant ce qui précède, comme je Taidéjà dit,^ ne doit avoir lieu que quand le peuple est en proie à la révolte, car dans tout autre cas ce serait une lâcheté. pour un souverain d^abandonnern^importequi^àmoins que ce ne fût un de ces indignes favoris 4ont Tétat | serait trop heureux qu^il. se déb^s^rrassât. Mais que le prince défende toujours ceux qui le servent avec zèle, et d'autant plus particulièren;ient ses ministres quand ils sont intègres, que c!*eat avec eux qu'on s'essaie au commencement des révolutions, parce qu'on sait combien il est impossible que la conduite du meilleur résiste à Fanalyse, aussitôt qu'on entre dans les détails. Or Téclat du trône éblouissant encore, on s'adresse à ceux qui l'entourent. Malheur au roi qui le

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permet ; car c'est ainsi qu'on lui en fait descendre les premiers degrés, après quoi rien n'est plus aise que 'de le précipiter. Charles I" dressa son ëchafaud en livrant Sirafford au bourreau.

Est-il quelques individus trop puissans dont on craigne l'influence sur le peuple, le meilleur est de les diviser, soit par l'émulation ou la jalousie qu'on suscite, par les honneurs, les titres et les dignités qu'on accorde, soit en leur faisant dépenser leurs Liens dans des choses de pure ostentation, telles que les ambassades extraordinaires, et mille autres commissions, réprimant leur fougue dans les travaux de la guerre, et cherchant pendant la paix à les distraire des pensers altiers, en humiliant leur orgueil dans les places de la cour. On sait comment les grands furent successivement abaissés en France dans les emplois de la domesticité royale. Henri YIII d'Angleterre, également, craignant de voir renouveler les troubles qui avaient eu lieu sous ses prédécesseurs, attacha près de lui ceux qui avaient pris la plus grande part aux séditions, et les retint adroitement à Londres, ou îl tâchait de les obérer par des dépenses excessives. Cependant, comme je le répète si souvent, il n'y a rien de fixe ici-bas; et parfois la ruine des grands est aussi cause qu'ils cherchent à bouleverser les états dans Pespoir de gagner au désordre.

En est-il un qu'on n'ose tirer du poste qu'il occupe, et qu'on y craigne comme dangereux, c'est un bon moyen que d'augmenter le pouvoir des autorités qui lui sont subordonnées. Mais les grands fi:émissent en

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vain si le peuple ue gémit pas; et leurs menées nV^ boutissjent à rien quand il eçt saus envie f^e Remuer. Of malgré tout ce que j^ai dit de rinconstance du pejypjç, il n'y a guère que le fanatisme el la misère qui piûfsent le soulever; car à moins qu'il ne spit d^iif ce malheureux éiat qui le rend impossible à gouven^eti et dont j'ai parlé au second chapitre, il est presqffp toujours tranquille quand on ne touche point ^ sa religion, à ses coutumes, et à ce qui le fait vivre. ]L^*fr bondance et le bonheur dont en quelque sorte jouissait jcelui de I^ome expliquenjt la durée des jours de Nérpxi, et celle des autres monstres dont les fiureurs désolant l'empire ne tombaient que sur les riches et les puissans, tandis qu^en France au contraire les conspirations furent fréquentes sous Henri lY, parce que tous les ordres du rpyaume étaient mécontens, et le peuple foulé, cooame le r/emarquait le cardinal d'Os^V Les attentats contre la personne du roi, dit-i^, ne polul:o^t cesser qqe quand il aura ;*éformé Tétat en dipiini|hQt les impôts, qWP^ tl a^r^ réprimé l'audace des ipé- .contens, cel)e des .traîtres et des séditieux j fpx^ les étrangers corrompen^t |)our s^emer le trouble ^ et fie enlever centre leurprjnce, dont la cquronne ne peut être assurée tant que j|e$ divers intérêts de tous les partis ne se réuniront point^ et que le peuple ne 9ç^ pas soulagé. Malheureuse^xient Henri lY succomlp^ ayan^t d^avoir cicatrisé }fis plaies de la JFrajr^e, quoiqu'il eût 4éjà tant fait çpoiff son peuple qu'il wppi vérit^lemenj.

Que)qvic( fîésç4ution qfijon prenne pqij^ .^p^ff^ V^

ëmeate, il faut toujours que le peuple crc^e qu*ellô yient du prince; car s^il soupçonne qu^elle ait éié conseillëe il se mutine davantage , et ne £iit plus cas de son roi. On doit surtout agir promptement. Temporiser est laisser croître la plante ^ et même Far* roser ,au liieu de la noyer. La multitude qui ne voit que d^ loin le châtin^snt, ou la force propre à la réprinouer, s^enorgueillit et s^enflamme. Elle devient plus audacieuse ï mesure qu^on la tolère ; et ceux qui n^avai^fit aucune envie de se mêler des troubles se déclarent. Il &ut donc plus agir que résoudre, avant que la michancel^ ne jette ses racines , et ne s'acr croisse par les délais; car les hommes se réduisent plus dilficilement ime fois qu^ayaot perdu la crainte des lois, le respect à la religion, et Tobéissance au^ magistrats, ils ont contracté Thabitude du vol, du meurtre, ^ des autres crimes communs au désordre. Je sais combien ce mot de peuple^ qu'on a sans cesse à la bouche , ei dont on abuse si cruellement, en in^pose quelque&is aux souverains, et les empêche d*agir avec fc^rmelé. Oeçl une duperie. Le peuple que Titus, Louis XII, Henri lY, et quelques autres ont chën, le peuple, Tamour de ses rois, ne se montre pas dans les émeutes^ ce n'est jamais que la lie du peuple qu^on y rencontre, et des misérables payés pour exciter le tumulte et le désordre. Les séditions a^élèrent tout à coup, on doit les étouffer de mêsie, et^dquefois si promptement, que le peuple en surveillant voye les têtes des che& de mutins exposées en public, comme la chose qui Teffiraie et t'ainrête le

plus, n^ayant alors personne pour le guider. Mais

que cet exemple u^ait lieu que sur un petit nombre,

et quand on craint de les livrer à la justice, prenant

surtout garde de heurter les préjugés de la nation, car

on se perdrait d^autant plus dans son esprit,, que les

exécutions qui ne se font pas publiquement supposent

Tinjustice ou la crainte de celui qui les ordonne. En un

mot, quel que soit Tétat des choses, celui qui gourenie

doit consulter les passions ordinaires de la multitude^

sur laquelle Tadresse peut plus que le pouvoir, et la

douceur plus qu^iuie sévérité inhumaine, parce que

la cruauté resserre tous les liens du crime. Il &ut

donc que le peuple croye toujours le prince enclin h.

pardonner; autrement il s^obstine dans sa révolte, et

préfère affronter les dangers à mourir de la main du

boiureau.

Quelque soupçon d^infîdélité qu^un souverain ait à regard de quelqu^un, il ne doit rien perdre de sa sérénité, mais feindre de tout ignorer, et, s'il peut, em-^ ployer les moyens qui, rappelant à rhonneur, sont dans le cas de flatter, et d'empêcher de persister dans les projets. Car, pour peu qu'on étudie le cœur de rhomme, on voit que de même que l'assurance d'être cru honnête élève l'âme, en la disposant à la vertu, la certitude de passer pour méchant avilit, et prive d'un des plus forts véhicules qui puissent engager à se corriger, en rentrant dans la bonne voie. L'extrême rigueur, loin de toujours convenir, est donc quelquefois préjudiciable. Marcellus instruit qu'un habitant de ISole extrêmement riche, et qui jouissait de

la plus grande popularité dans celle ville, servait Annibal, le fil appeler sous un autre prétexte^ et sans Ten blâmer le complimenta sur sa bravoure, ajouianl combien les capitaines romains qui en avaient été témoins à Garnies resiimaieni. Cette manière aimable, cl les grandes espérances qu'il hii fit entrevoir, ordonnant aussitôt qu'on lui laissât l'entrée libre 'pour les audiences dont il aurait besoin , le confondirent et le remplirent tellement de reconnaissance , que les Romains n'eurent point de plus zélé partisan.-

Mais il ne fiiiit user do cette dissimulation qu-aveb bien de la priidence,' car si celui qui conspirait est puissant,' et vient à s'en apercevoir, croyant que ce , n'est qu'une feinte pour attendre l'occasion de l« mieux ptmir, cela l'engage à chercher les moyens de mettre au plutôt le feu à la mine; chose plus à cfain-' dre que jamais, dans les momens(: de tumultes populaires. Au reste, je ne crois bon de dissimuler les offenses qàe quaild on court du danger à les prouver, ainsi qû^on^-enusa pour Crassus dans la conjuration de Gatifliua;, qu'on Ije soupçonnait d'avoir favorisée; ou quand- il y -ti un si grand nombre de coupables qu'on est dans l'impossibilité de les punir, comme César qui ayant arrêté un dés courrifers'de Pompée, vit tant tle lettres de la noblesse romaine contre lui , qu'il fil brtâet la malle entière, donnant à louer sa clémence potu* avoir préféré tout ignorer, exemple que Charles- Quint imita quand les princes de l'Allemagne étaient ligués contre lui. En effet, ce n'était pas seidemenl

une grande magnanimité, mais une grande prudence,

ao

car ne pouvant sévir à T^rd de tant. dUnd^vidus, on se verrait obligé de toujours feindre, avec jeux. Obéir h la nécessité n^est pas moins d'un (^rand coeur que de la vaincre ; et ce qui paraît bassesse peut è\re courage, quand on dissimule les oSençyes pour conserver sa réputation. Celui qui se livre trop aisénient à la vengeance écoute moins llionneur que» la colère.

On poiu'rait aussi punir sur le cbamp les coupables de bosse condition, et attendre une meilleure occasion pour ceux d'un plus baut rang. Cependant la foudi^ des rois devant être comme le to^qerre, qui ne u>mbe que sur les montagnes, et les édifices âevés,. quand le châtiment est sans danger, il vaut mieux y recourir avec promptitude , parce: q.œ la dissimulation dont oa use encourage à persister dsuas le crime. Hannon voulait aux noces de sa fille empoisonner les sénateurs de Cartbage , qui ayant eu le bonheur d'en être instruits , et redoutantson influence sur le public, crurent qu un décret conti^e la trop grande magnificence d^s repas suffirait .à .regard de cette trahison; mais, n'ayant point rétissi.par la ruseï Hannon eut recours ^ la forpe .i>our de nouveaux jattentats.

'On peut inférer de ce qui précède que les princes doivent rarement . se fier à ceux qu'ils croyent mëcontens. Une amitié renouée trompe presque tou? jour^., et manque lorsqu'on s'y attend le moins : elle est comme un vase de métal, qui reluit un instant peur se couvrir .de rouille. ISvX bienfait ne saurait la -cimertuer, parce que le .souvenir de l'offense se cm*

servani ses cicatrices restent, et les plaies se rouvrent à la première occasion. Les injiu'es sont comme les bourbiers? qui , bien qu^ils sèchent, reparaissent de nouveau. Il existe entre Tofienseur et Voffçnsé des nuages que rien ne peut dissiper. LUnjurié soupire après la vengeance , et TofTenseur qui craint quW- ne lui pardonne point redoublé sa haine, sans ajouter qu'il est assez dans la nature humaine que ceux aux-» quels on a manque soient odieux.

Plusieurs demandent si les rois doivent se servir des méchans. Il est certain qu'ils peuvent s'y voir forcés, principalement dans les temps de troubles, quand on craint leur influence. Il j a même des occasions dangereuses où Ton dissimule avec eux, en les tolérant dans lesr plus hauts emplois jusqu'à ce que Tinstant du péril soit passé, comme oh est quelquefois obligé de garder une plaie sans, la guérir. Mais dans quelque cas que ce soit , loin de jamais trpp s'y

fier, oi| de se n^ttre dans leur dépendance, il faut les surveiller jusqu'à ce qu'ils deviennent inutiles, et que petit à petit on puisse s^en défaire , à mesure que la tranquillité se rélabUt. Un bon roh disait Henri IV, est comme un apothicairCy quij composant d'exceUens remèdes avec les poisons j fait de la thériaqu^ avec des ^vipères.

.. IVIais revenant à la multitude, quelque fortmiée que paraisse la situation de celu^ .qui gouverne , il doit toujours prendre garde au peuple, qui naturellement indqcile e^t le plus incQnsiant des animaux; car se gouvernant par l'apparence il n'^écoute que les

bruits qui se rëpandent, et privé de discernement il est d^auiant plus effronté dans ses variations, et s^a^ bandonne d'autant plus facilement à ce quM y a de pire, que sans craindre le blâme ni l'opprobre l'individu s'y cache dans la foule qui ne rougit de rien , et le crime étant réparti entre tous aucun ne croit que le danger le menace , ni qu'il puisse être atteint par la honte de l'infamie. Préférant à l'ordre un état turbulent, c'est avec lui surtout qu'il n'est pas de folie qui , lorsqu'il la voit se répéter souvent, ne perde son absurdité pour se présenter sous l'aspect de la raison. Sa malice peut seule égaler son aveuglement. Mille passions différentes et autant de façons de penser le maîtrisent à la fois. Inquiet et prompt à s'agiter, il cède à la moindre impression, comme la mer au moindre vent ; cependant il est plus enclin à l'impétuosité qu'à la prudence. Soumis avec bassesse dès qu'on le châtie,' c'est uu monstre difforme qui s'enorgueillit et mord dès qu'on le caresse. -Le moindre danger présent Fépouvante, et il se rit des plus grands quand ils sont éloignés. Trop de clémence le fait en abuser, et il devient forcené contre trop de rigueur. Encensant également le meilleur et le plus méchant prince , il se rend moins à la raison qu'à la force, est insolent dans le bonheur,' s'abat dans la prospérité. Son ingratitude et sa reconnaissance sont extrêmes. Aimant ou haïssant avec excès , étranger à la modération, aussi facilement cruel qu'il s'aban* donne à la pitié, il passe en un moment de l'amour h la haine , brise tour à tour ses hochets comme un

enfant ; et sou emportement le faisant agir en aveugle, il supplicie son idole avec la même fureur qu*il Tadorait avant. Un rien le soulève , tout comme un rien Tapaise. Attribuant les mauvais succès à ses chefs , et les malheurs au conseil du souverain , il garde le silence sur les bonnes opérations de son gouvernement, et fronde avec amertume celles qui ne réussissent point. Rien ne Tarréte dès qn^il ose attaquer la vertu. Sans jamais perdre de vue la liberté, dont le seul nom le transporte et le fait suivre en aveugle, il ne sait comment être libre. L^abon^. dance est la seule chose dont il sMnquiète. Cependant rintérét et l'honneur le touchent au dernier point. Il obéit servilement, et commande avec arrogance. Ami des faux bruits, il les encourage, les invente même, et leur donne de la consistance ou de Téclat. Pour peu qu'on le charge trop il succombe , et regimbe aussitôt qu'on Tallége. Naturellement enclin aux esprits ardens, il se plaît sous un gouvernement ambitieux ; mais quelque parfaite que soit la manière de le régir, il ne s'en plaint pas moins, et, continuellement avide de nouveautés, soupire après le changement. Il imite les vertus et les vices de ceux qui le commandent, jalouse la magistrature, envie les riches, et jouit dès qu'il peut cabaler contre eux. Enfin , il aime les jeux , les fêtes ; et ne voyant que l'écorce des choses, quoiqu'on ne lui accorde parfois les divertissemens que comme on apaise avec une poupée l'enfant qui pleme , et que les spectacles ne soient souvent que le principal instrument de sa servitude, il les aime,^

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dis- je, et rieu ne contribue plus à gagner ses bonnes grâces, quHl prodigue toujours à celui qui lui en donne, surtout quand cette personne y assiste avec un extérieur agréable ( car le jugement du peuple est tout entier dans ses yeux ) ; et sa nature élant de n^agir que par la passion qui Tentraine, ayant toujours trop ou trop peu d'action , par conséquent incapable d*SLVh cun mouvement régulier, s*il ne peut s'enflammer à regard de son gouvernement, il prend feu pour un baladin avec la même fureur que pour la chose qui rintéresse le plus.

Tels sont quelques-uns des principaux traits qui caractérisent la multitude. Mais dès qu'une assemblée quelconque, même des gens les plus choisis , devient un peu nombreuse, que le prince n'oublie jamais qu'elle a toujours son peuple , qui sotis mille rapports ressemble à celui que je viens de décrire.

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