CHAPITRE V
Des ministres.
.1 dit au troisième chapitre qu*un des premiers 18 des rois doit être de chercher à bien s*enlourer. effet, le bonheur d'un peuple consiste en ce que li qui gouverne ne soit point comme Taimant, qui, ^nsible à Tor, n'attire que le fer. Un roi doit aussi ler d'avoir des ministres assez fidèles, pour que se irvant le blâme , ou même la haine au besoin , on ibue toujours le bon succès au souverain. Que le loe choisisse donc des hommes qui le servent avec i^ qui négocient sans ambition personnelle, qui ment sans mépris , consultent sans passions , et se lyent sans être influencés par leurs intérêts ; car, heureusement pour les nations , la plupart des mires se rappellent plus souvent qu'ils ont une place srdre qu*une réputation à conserver. Cependant ils devraient songer qu'à la prospérité de l'état; c'est eul moyen honorable qu*ils aient pour rester en jur auprès du prince. Peu soigneux de ton bien^ it le roi Théodoric à Cassiodore en le créant pa- B, ennemi de tout intérêt particulier j tu ne (es ichi que de bonnes mœurs. Tel doit être un mi-
uislre; jamais aucun d^cnx ne reçut de plus*berclci<;e. Toutefois si je prescris rm td dëtonement mm Hitni»txes, les princes doivent être attentifs à les récompenser, sans, comme c^oA trop «omént le cas, attendre que la nécessité les y force; car si )e regarde comme un crime pour Thommie de bien de s'enrichir aux dépens du public en le servant, rien n*est plus honteux aux rois que de voir leurs anciens serviteurs chargés de mérite, d'années et de pauvreté^tout ensemble.
Il est plus diificile qu'on n'iuiagjinc de bien choisir ses ministres; et comme on ne juge guère d'un roi que par ceux qui Tentourent, quand ils sont cst^méi pour leurs talens, on le croit sage d'avoir su distinguer leur mérite. Les honmies ne diflCérant pas 0ioiA& par l'esprit que par la physionomie, bien connaître k multifdicitédes caracières de tous les individus esl uu des principaux effets de k prudence chez ceux qui gouvernent. Qu'ils varient donc avec eux, ainsi qu'on change Tembouchure des chevaux, #elon leurs diverses conformations; car, par exemple, comment exiger dans le marchand le désinléressement du sage, dans le sage l'activité de l'ambitieux^ dans le simple citoyen l'adresse du plénipotentiaire, dans le juge la douceur du courtisan, ou dans le courtisan la frane^M^ du guerrier?
Le prince a-t-il aSaire à un caractère alùej et généreux', l'espoir de la répuution et de la gloire peut tout sur lui. De même ,- l'intérêt est pre<îq>iie le seul ressort qui puisse agir sur ^in pœiu* virl, tandis qu'il
Q est de si hardis (|n'il faui les écarter avec douceur u précipice, ou de si véritablement bas que la meace et le châtiment peuvent plus sur eux que la rière. Quelques-uns sont si arrogans qu^on n^en vient bout que par la fermeté, d^aulres si fougueux qu^ils ft Depentent avec la même promptitude qu^ils s^étaient étermlnés, ce qui rend leur conduite une alterna* ▼e continuelle d^indolence et de furie ( raison poiu* iquelle je ne vois guère de conseil à leur donner). 11 it inutile de parler des sots; outre qu^ils ne sont bons rien , ils n^aiment pas non plus les avis. Mais nomre d^individus, quoique abondans en pensées et ferles en inventions ) sont semblables à ceux que j^ai éjà décrits, car assez variables dans leurs desseins mr que ceux du soir et du matin ne se ressemblent muais, ils ont si peu de suite dans leurs résolutions oe, changeant les bonnes comme les mauvaifcs, ils e 6ont6xes dans aucune; or la légèreté de telles gens *eat pas moinsdangcrei^ que la malice de beaucoup 'autres. On trouve aussi des esprits fins si délicut!^ A*il8 ne sont point propres aux affaires, parce que ibtftlisant tout ils fpnt comme ceux qui cassent la ointe des aiguilles en voulant TafEler; tandis que le Mlip^ seul et leur propre dommage peuvent corriger sux qui sont irrésolus et naturellement lents, car ils î laissent tomber dès qu^on veut les presser. D^autres icore, ne pouvant qu^effleurer les objets, soAt incaibles de percer à la sève^ et ne vont pas plus loin lie Técorce des affaires, ou par un excès contraire les imînent tant, quMls ont Tair d^nn alambic qui donne
son exirailgonlieàgoiille.On en rencontre ^aJemem de si bizarres, que la chose la plus simple distillée par leur téie •ombrageuse devient un poison. Ënfim, les uns étant tout gloire, tout probilé, tout vertu , tout argent, tout plaisir, tout ambition, tout orgueil, tout honneur; parmi tant d^espèces différentes, il en est de si mystérieux pour des affaires qui ne valent pas la peine qu*on se remue, quh rimportance qu^ils y mettent on compare malgré soi leur sérieux à Fapplication d*un enfant pour souffler une boule de savon, ou pour élever un château de cartes. Plusieurs encore, de la même nature, s^abandonnent tellement k des détails inutiles, que dépensant leur force et leur activité dans de pénibles bagatelles ils sont perpétuel* lemcnt agités, et passent sans cesse de la joie à la crainte ou de la crainte à la joie, en se consumant dans les plus grands efforts pour des minuties. Aux peines qu'ils se donnent pour rien , il semble voir rOcéan soulever ses tempêtes {)our porter une paille ou noyer tm insecte.
La variété qui se trouve dans les esprits se rencontre également dans les affaires. Quelques-unes faciles au commencement, comme les fleuves qui s^accroissent par les niisseaux , offrent ensuite nombre dHncoiivéniens et de difficultés; la promptitude est leur meil* leur remède. D'autres, au contraire, ressemblent aux vents qui soufflent tout à coup avec fiirie, pour mourir ensuite avec douceur; la patience et la constance sont les seules choses qui puissent en venir à bout. Il en est de même où l'on ne s'embarque qu'avec incerti-
lude el danger, parce que les obstacles se montrent de toutes parts quand on y pense le moins; il faut agir avec attention et courage, ayant toujours la sonde à la main. Les^unes demandent le secret, d^autres veulent qu^on les mine pour que leur réussite éclate avant que personne en soit instruit. Dans celles qui scmt d^une grande importance, il est bon qu* Argus I soit chargé du commencement , et Briarée de la fin ; c*est-à-dire, il faut d^abord les bien examiner, puis après agir promptement avec tous ses moyens. Plusieurs ne se traitent bien que dans certaines occasions, qu^on doit toujours être à Taffi^t pour épier, afin , quand on a pris ses mesures , de pouvoir lâcher les voiles dès qu^un vent propice vient à souffler. Quelques-unes aussi jettent peu à peu des racines, et mûrissent avec le temps ; il faut les cultiver comme les semences de la terre, en attendant qu*elles germent, croissent, et donnent leurs fruits. D'autres s offrent tout à coup, et ne se retrouvent plus; on les gagne d'assaut en profitant de Toccasion. Il eu est encore pour lesquelles on ne réussit point parce qu onles désire et sollicite trop; les ruses desamans qui raniment Tamour par le dédain , ou le peu de cas qu'ils ont Fair de faire de ce dont ils ont le plus envie , sont de bons moyens pour ces dernières. Beaucoup également paraissent d'une grande conséquence en commençant, et bientôt après deviennent inutiles, de même que d'autres qui d'abord semblaient peu intéressantes offrent ensuite les plus grands avantages. On en voit aussi de faciles en théorie, qu'il est impossible de mettre en pratique. Enfin,
il existe des affaires qui réussissent par les prëcau* dons el les obstacles que ceux qui veulent s*y Q^>o6er mettent pour les entraver, ou que le hasard le |duf inattendu termine soudain quand on s*y atloiA lé moins j appès avoir vainement épuisé Fart et le tn^ vail le plus suivi ; il n'est donc point impossible ifu Timpatience, Texcès de la vivacité , ou même me brusquerie qui menace de tout rompre ^ niaient dam ce cas Feffct de la prétendue éponge que Z^roUigène jeta de dépit sur son tableau d'Ialjrse.
Régie générale : Timpétuosité seule vient à bout de bien peu d'affaires, la force en termine quelques* unes, beaucoup cèdent à la patience, presque toutes à rintérét. L'importunité de même en a beaucoup perdu, mais elle en a aussi beaucoup terminé. Iam hommes se lassent de refuser comme d'accorder. Lt moment est ce qui fait le plus pour les affaires : ceint qui sait en profiter perd peu quant au reste, car il est des heures où tout se fait, d'autres où rien ne se conclut^ et la fortune, pleine de caprices, est comme le marché, où quoiqu'on puisse acheter à pha bas prix en attendant, souvent aussi (comme autrefois les livres de la sy bille), tout renchérit à mesure qu'il di* minue. Quand on n'a qu'un moment pour agir, il faut hâter les choses^ c'est alors que les résolutions hardies sont à propos. Au cotitraire , croit-on que le temps sera favorable, on peut d'autant plus employer les délais, que ce qui n'est traité que long -temps après doit toujours l'être avec réiiexiou. C'est alors , comme on dit, qu'il faut dormir sur les affaires, et
récompenser par la sagesse de rexëcutiôD le temps qnotï prend pour mieux se résoudre ; car }a promptitude el remporlement sont ce qu*il y a de plus opposé à la prudence. Cest pour cela que les avis audacieux, bien qu^'ils séduisent au premier instant, sont difficiles pour Texécution, tristes dans leurs conséquences, et que ceux qui les donnent d^abord pleins de ctofiance, se trouvent embarrassés bientôt après, parce que le trop dWdeur est accompagné d\ine aveugle imprudence. Les crimes acquièrent de la force par nmpétuostlé, mais le temps seul mûrit les délibérations : et quoique Tempresscment du peuple le porté toujours à désirer voir les etfets avant les causes, et lui fasse blâmer les résolutions lentes, le prince doit mépriser ses murmures, dans la certitude quMls se* ront changés en louanges par le bon succès des choses.
Il fiiot autant que possible mener les affaires eu y intéressant ceux qu^on cherche h. persuader; car la plupart des hommes sont plus sensibles à ce qui leur est utile qu*au désir d*obliger, et souvent même qu'ils ne le sont à la gloire. LiC talent d'un ministre consiste dbnc à identifier assez les intérêts étrangers avec ceux de son prince , pour qu'^i'ls réussissent ensemble en paraissant les mêmes. Ne traiter que selon sa convenance est ressembler à celui qui voudrait faire monter l^ean par tin tuyau percé, tandis' que quand elle passe d'un conduit h l'autre, tous aident à ce qu'elle aille où Ton veut. L'adresse fait beaucoup pour négo^ cier, surtout quand celui qui demandt^ est assez heu-
reux pour répandre sur ce qu^il fait une grâce qui capiive le cœur de ceuM qui rëcouient; car U en est dont Tabord seul excite ati refus. Mais, quelque talent qu^on ail, il ne faut jamais trop se fier ni désespérer, parce que souvent les moindres affaires ne se traitent qu^avec la plus grande diificulté, de même que les plus importantes manquent pour rien. La prudence humaine s^y confond ; le hasard s^y mêle comme dans tout ici-bas.
Il résulte de ces diversités d^esprits et d^aflaires, que les princes ne sauraient porter trop de soin à bien choisir leurs agens selon ce qu^ils en - attendent. De même que tous les instrumcns ne sont pas bons pour toutes les choses, tous les hommes ne sont point uni: versels. Les esprits violens, ombrageux, méfianS; qui sont durs, ou si lourds qti^ils ne savent profiter ni (lu temps ni des circonstances, valent mieux pour rompre une négociation que pour la bien conduire. 11 faut plus d\me qualité pour les affaires,* et ces enfans de Machiavel propres à tout , c*est-à-dire égale* ment hommes d^état et courtisans, dès que roccasioa le requiert , sont bien plus rares qu^on ne pense. Le meilleur ministre est celui dont la physionomie, le regard et les paroles annoncent un cœtir simple et vrai , un homme qu^on aime pour lui , et dont la linesse ne se montrant qu^à propos est un effet de Tart , sans paraître en rien tenir de sa nature ; uq homme qui sait garder au fond du cœur ce qu*il ne convient pas de découvrir, et qui comme un joueur habile n^a jamais d'humeur, de caractère décidé, ni
même de tempérament, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser pénétrer, soit pour que rien n^échappe de son secret par faiblesse ou par passion; un homme qui proposant avec douceur écoute patiemment y réponde avec esprit et vivacité; qui dissimule avec adresse, demande avec prudence; un homme qui toujours accessible cherche à plaire à ceux qui Tabordent, qui saisisse aisément ce qu^on lui propose, et paraisse chercher les moyens de le &ire réussir; c'est-à-dire qui cachant le ministre pour ne montrer que Thomme aimable et facile, quand il est obligé de refiiser, choisisse 4es raisons qui semblent naître d'une nécessité insurmontable, et même celles qui flattent Tamour-propre de ceux dont il rejette les demandes; un honmie qui distinguant bien entre les petits et les grands objets de ses affaires , soit aussi firanc pour les premiers que caché relativement aux seconds, et qui ait assez d'aménité dans les manières pour faire ses amis particuliers de •ses ennemis publics; un homme qui soit toujours prêt à rendre service avec générosité, qui persuade par ses raisons , convainque par des exemples et Texpérience qu'il a de tout; enfin un homme qui, soit qu'il doive obéir aux circonstances, ou qu'il puisse les ramener à ses intentions, résolve sagement pour exécuter avec hardiesse , et qui consultant l'esprit des peuples, l'état actuel des choses, et ce qu'on peut attendre de la disposition des temps, sache quelquefois plier en apparence pour dominer ensuite avec éclat.
Surtout, qu'on ne croye pas la réunicm de oes quA" Viles chimérique; car, de même que le coumgeet Tamour de la volupté se rencontrent si souyent ensemble, ou que le plus sublime héroïsme peut être jetm à la douceur, pourquoi n^allierait - on point en soi la modestie et Taudace, un esprit solide et brillant, un caractère souple et ferme , un génie ardent et cîroun»' pect, ou même une éloquence tour à tour J^réable et niftle, aussi propre h gagner le coeur d'une femme qu'à ranimer celui d'un soldat?
Tout calculé , je ne crains point d'ajouter qn*en supposant égalité de talens, Tétre dont la politique est droite et franche a toujours un grand avantage sur celui qui emploie la ruse et la fourbe. Malheureuse^ ment on est parfois réduit à ne pas dire ce qu*oa pense ; mais la Êiusseté dans les afifaires ressemble au plomb qu'on mêle à l'or, qui le rend plus £uule à tnh vailler, mais diminue de sa valeur. La dissimulation est la partie la plus &ible de la poUtique. Je sais qu'il n'est pas sans exemple que Tame noble ne voye un indigne rival s'élever par des menées basses à k même hauteur qu'elle ; toutefois ce n'est jamais qn'à force de peine et de fatigue, comme l'astucieux reptile qui se traîne à la cime du mont où Toîsean de Jupiter a son nid. En effet, le venin que parfeia cache le serpent, sa marche oblique et tortuense, la façon dont il rampe en se glissant, et les replis de son corps qui baisent la terre sans la quitter, sont l'image vraie d'une politique chétive et méprisable, tandis que le grand cœur, toujours libre et généreux ,
ressemble à Taigle, qui d^uh vol âdsë gagne le sommet de rOlympe.
Le prince doit s'efforcer de choisir d'antaïrt miélijlf ^es ministres ({u'ils représentent sa personne : comme il ne saurait être partout , il faut an moins qu'où ait nne idée £ivorable de ceux qu'on croit son image. Les* bonnes mœurs et les vertus leur sont indispensables ;i car il ne peut y avoir de vrai talent sans nioralel Sflais combien d'expërience doit accompagner ce choii' de la part des souverains! Les grands gënies, énr général, s'ils ne sont dociles^, sont d*aûunt plus dangéteax que, pleins d'eux-mêmes, leur orgueil est ettclin à penser qu'ils doivent tout diriger sans faire attcù'kl cas des ordres qit'on leur donne; de fkçon que Tun est seraient aussi nuisible par ses talens que l'auiire peut en manquer. D'ailleurs, les esprits supériemrsôht atissi leurs dé&uts , leurs jalousies , leurs baines et lëtirs incomjMibilités marquées , sans ajouter qu'ils sbnt plus difficiieiS à corriger et à persuader. Entêtés dans leurs opinions, s'ils ne sont modestes, leur 6k^eil cbndarmne toutes les autres quoique' méiUetve^;. et ce caractère,* joint à l'autorité qualnd ils ^nt réVëtti^ db pouvoir, les rend tout à £iit insupportableil.
A moins que les grands génies n'aient beaucoup jdos de plomb que de vif- argent, il est pi^ois d!an'gflfieux de les employer pour les ckoSës qui né sortent pas de la portée commune des hommes. Tibèrb ne Confiait point les premiers postés aux càtattèiies trop dîMingnés pour le^ incoiitténiëns auxt|uèls ils exposent^ rejetant également eeux connus pdur leùrà vi«
ceS) parce qu'ils encourent rinfkmie.Quant àLouisXIy il ne voulait que des gens souples et maniables, qui se contentassent de Êùre ce qu^il ordonnait, sans rien approfondir. Cette manière n^est pas mauvaise, quand on commande soi-même avec rintelligence de ce roi, car autrement le*gouvernement serait sans télé. Les personnes riches et puissantes, également, peuvent d'autant plus rarement être de bons ministres, que n'ayant aucun besoin du souverain, et accoutumées à leurs aises (en outre de ce que le travail leur répugne), elles ne s'exposent jamais beaucoup pour celui qu'elles servent, auquel il est toujours difficile de les condtiire.
Eif général, c'est un caractère très-estimable pour les fiffaires, quand elles ne sortent pas de la portée commune, que d'être de niveau avec -elles quoiqu'on ne leur soit pas supérieur, et d'avoir, par exemple^ ce qui est nécessaire pour gouverner une province^ bien qu'on soit borné aux seules qualités indispensables pour cet .emploi. Les princes doivent donc faire cas de ces esprits sages qui sans être très-brillans ont de l'application et de la prudence. On en est plus content que de ceux qui, avec plus d'élévation et de feu, ont moins de justesse dans les projets et dans les idées^ moins d'amour pour le travail, et moins de patieace pour examiner les affaires avant de les entreprendre.
La conduite privée est également un excellent moyen poiu* juger les hommes, et celui qui peut-être trompe le moins. II &ut donc tâcher de savoir s'ils iK)nt bons pères, bons fils, bons parens, bons maîtres j
( '373 ) surtout s'ils ont de Tordre dans leurs affaires, s^ils sont rangés dans leur intérieur; car, par exemple^ il . est difficile que celui qui est prodigue, et dissolu -pour sa fortune particulière, ne soit point déplacé à la tête des finances d'un état. Il en est ainsi du reste ; et c'est une règle assez générale que les esprits très-vi&, plîeins d*ardeur et de désirs violens, ne sont propres aux af- Ëiires qu'après que leur jeunesse eert passée , >comme on |)eut le remarquer dans César; mais ce sont les meilleurs, parce qu'ils ne vieillissent point. Au contraire, si les esprits flegmatiques peuvent fleurir de bonne heure, comme on l'a vu dans Auguste et qtielqaè$ autres, ils sont sujets II se refroidir, et detien* neqt presque nuls dans' leur vieillesse. Au reste, là roeillôure organisation poui' lies affaires est quand la vivacité et le Feu de là jeunesse se renconWent dans un âge mû#, cbose qui se voit beaucoup p}us fîréque/nment avec le premier genre d'^prits que je vieil^ de citfflT qu'avec les derniers.
Je ne crois pas avoir besoin de rappeler ici que les conseillers des rois doivent a^oir atteint. un certain âge,*car c'est à ceux qui ont vu beaîudoupde cbeses, et qui ont beaucoup réfléchi sur ce qu'ils ont vu, qu'il appartient de donner des avis. En effet , que peut savoir la jeunesse; et quelle preuve offrirait-elle de sa vertu, de sa prudence, de sa capacité, de son désintéressement, de sa fidélité? Toujours heureuse, parce qu*elle est toujours séduite par l'espérance, la jeunesse plaît, a pour elle tous les agrémens,tous les charmes de la vie. Ardente , et n'existant que dans
JVvenir, ^^ imagination ^ ^utc^ les vertus de la lampe 4*Aladin; c^est-à-dire, croyant que WPl ee qu^elle .désire se réaliser^, xiaps ses rêves de iKinh^fri 4e fortune et de repomm/ée y chaque souliaîlt pour c^ est une jouissiLnce. Mais x^la ne ressemble ea rien k rexpérienee, si auvent indispensable pour le9 ebosas d^ici-h9s« En .effets que de £bis ne faut-il pas vswriitfi"tUeroent pour apprendre à voir avec utilité ; 4t Aon* bien de mortifications , d^obatacles jet d'infortunes isont parfois réservés i la jeunesse , avant qti*e|le «icquièm cette expérience, qui de plus n'est jamais qui» le pn»djoitde la réflexion! Car si Ton ne réflâcbii paf > O^ob* seipyant rien, on perd le firuit d^ tout ; or jsav/oîr Déflé^ chir suppose un grmd sons, un esprit naUtf^ f xiQid^ lenjt, surtojut un graud knà de raisr^ , ppirce que fMam f^es qualités tout ce qu'on lÂche d'acquérir par Tâude ne d^vieM fpfm »aisi$ cflnfus et jmutile de fiûtt y ei svpposwt même qu'cni se livre alors À ^ea iiéBezions, elles se sentent toujours du prippipe défeAlieuK doM
Qp ro^% par ce qui précède combien il importji an princj^ d'être induit de toutes les personnes de ses éiat# qui excellent en quelque cbo^> prîni:ipalement en probité, désintéressement, amour du bien publia. U ne peut donc avoir trop d'application à les déco»* vrirv n'importe ^ quelle distance elles soient, et l'obs*^ eurité dans laquelle elles se trouvent, parce qu'elles sont sa principale richesse, et que sans leur secours il ne peut rien entreprendre ni rien exécuter qui acHt digne du haut emploi dont il est revêtu.
On n^est pas non plus sans exemples de princes qui préfèrent employer les méchans , comme ayant plus d*esprii ; c'est un- maurais principe , car si Ton v(»t qudques parûouliers réussir avec des Êiifalesaes^ un ministre ne le peut guère sans vertus. C'est rarement an milieu des vices que se rencontrent la prudence, la jusciœ, et surtout la force d'ame, qualités si nécessaires <laiis les hauts emplois^ De plus, comment celui qui obéit remplirart-il ses devoirs, s'il n'a de bons modèles dans les minisires, dont chacun observe la conduite pour l'imiter ? Le peuple , plein de vénération pour le ministre vertueux , imagine qu'il ne saurait se immper, tandis qu'il ne croit rien de bien et verse à flots le blâme sur celui dopt il soupçonne la ^rversité. L'idée de penser que les bons ministres gênent le prince est opposée à la raison, parce qtie les sujets perdent le respeoides lois aussitôt qu'ils ne reconnaissent peint de vertus à ceux qui jouissent de la confiance des rois. Sully fera toujours la gloire d'Henri lY, comme Pïarcisse et Tigellin la honte de eev% qui les ont employés.
Vainement aussi quelques souverains ne sont41s pas Achës qu'on vilipende leurs ministres. Je ne sais si c'«st parce qu'ils en deviennent plus directement Tobîet de leur compassion, ou si la sagacité leur dit que plus celui qui les sert est dégradé dans l'c^inion publique, plus il lui £int de soumission et de faveur pour se soutenir. C'est également une mauvaise maxime, de même que celle qui porte certains princes à trop se mêler de tout par méfiance. Ce dernier défeut , qui
semble tenir d*nne ame basse, indique peu de ;ugenient. Bien que parfois Tesprit des petites choses soit aussi nécessaire que celui des grandes, le bon roi n^exige pas trop dans les affaires une précision qm ne sV trouve jamais , et se contente de leur donner la première impulsion , après en avoir médité rensemUe, et bien choisi ceux quUl emploie. Tel est le seul moyen de conserver assez de présence d^esprit pour voir n tout marche à la vraie fin , autrement les minuties absorberaient toutes les facultés.
Sachant combien il est impossible de ne gas être dupe quelquefois , puisqu^on est forcé de se servir des hommes si souvent trompeurs, celui qui gouv^ne doit t&chcr de ne Tétre que dans les petites choses, pendant que les grandes se font. Cest vers celles-ci qu^il fout que se dirigent toutes ses vues. Il est juste, sans doute , de punir la fourbe quand on Taperçoit, mais le meilleur moyen d^éviter d^être trompé est d^avoir incessanmient Tœil attaché sur le grand tout, sans trop s^arréter aux cas où Ton ne peut Tétre que pour des bagatelles.
. Quelques vertus qu^ait un ministre néanmoins, elles ne suffisent pas s^il n'y joint de grands talens pour le gouvernement. 11 fout donc que le prince soit bien au fait des qualités 4es plus distinguées de ses principaux sujets, pour les employer dans le département où ils sont le plus utiles; car, comme je Fai dit, tons les hommes ne sont pas propres à toutes sortes de choses. Il y a plus : bien choisir est si difficile , que les princes ne sauraient trop consulter à cet égard. La voix pu-
blique est souvent un bon juge ; et malheureusement il ne suffit pas toujours d'avoir réussi dans un poste inférieur, pour qu^on ait le même succès dans un plus élevé. Si la grandeur en réveille quelques-uns , trop fréquemment elle engourdit les autres. Quel que soit Tindividu qu^on choisisse, il est donc prudent de calculer que ses défauts augmenteront avec son élévation , car la raison n*a que rarement assez de force pour les vaincre dans la prospérité : or si les honneurs^ suffisent pour étouffer la vertu , leur influence sur celui qui était déjà vicieux ne le corrompra-t-elle point davantage ?
Mais une fois que les princes sont assurés d*avoir de bons ministres, ils doivent être d'autant plus sur leurs gardes relativement au mal qu'on désire qu'ils en croyent , que c'est de ce côté que la plupart des favoris tournent leurs vues, décriant souvent la conduite de l'individu dont les peuples disent le plus de bien. Leurs intérêts ne sauraient être les mêmes ; et c'est un exemple conunun des vicissitudes humaines, qu'nn ministre ne puisse que bien difficilement plaire à la nation qu'il sert, en même temps qu'à la cour de celui qui gouverne. Ceux qui entourent le monarque n'ignorent pas combien il est plus facile de chercher à lui être agréable en flattant bassement ses goûts, que par le vrai mérite et les talens, qui donnent toujours plus ou moins de peine à acquérir. Or comme leur insuffisance ne diminue rien de leur vanité, ni du désir qu'ils ont d'acquérir la puissance pour eux et leurs amis , c'est alors le cas pour un roi de se rap-
( 378 ) peler qu* Alexandre Sévère punissait de mort la ca* lomnie y et que Trajan fit abandonner dam des liarques au gré des vents ceux qui par une telle fiburiie en avaient &it exiler d^autres; car que de fois n^a-t-on pas versé le blâme le plus injuste sur Tétre dont la vertu se consacrait au bien de Fétat et du souverain ! Combien ont succombé malgré la pureté de leurs intentions ! De queUes nombreuses sortes de gens le prince doit se garder !
Les uns semblant excuser les défauts de ceiw qo*ils haïssent les mettent en évidence , tandis que d^autiei pour mieux tromper louent publiquement ce qu*Us diffament en secret. Quelques-uns exaltent leurs rivaux avec un air qui découvre qu ils ne pensent pss. ce qu^ils disent ; ou portent leurs ennemis jusqu'aux cieux, afin quon leur donne un emploi qui les perdeou les éloigne j dût-il les mettre au comble de Ja jMros-périté, tant la jalousie est libérale pour s'ôter de devant les yeux ce qui Foffusque et la contrarie ! G est im flot qui jette sur la plage de la fortune celui qu U n^a pu noyer. Quelquefois aussi Ton ne tarit poi^t en louanges pour susciter des envieux à Tindividu qui en est Tobjet^ étrange moyen de se forger des aroseï avec les vices d'autrui ! On en voit également qui dé* sirant placer leurs créatures en parient comoie s^ils ne les connaissaient, point, ou qui blâment leiurs protégés pour de petits défauts, en même tenifiii qu'ib appuient sur leurs qualités propres à bien reipplir le poste qu^ils sollicitent en leur faveur. Au reste, Is façon d^accuser en excusant est firéquemment en usage
( 379 ) panai les gens^le cour, qui, comme dit Tltaliefi, obI le miel à la bouche et le poignard à la msÀiip Combieji aussi ressemblent à cet arc xlu psalmiste, qui parais* sait viser dans un endroit pour frapper dans ua autre! Enfin 9 il n^est pas non plus sans exemple qu^on en ¥oye qui feignent de prtendre le parti du souverain pour une injure qu'il a reçue^ et même qui lui ennseilleni la vengeance , cherchant à le Ëiire user de son pouvoir pour leurs iotëréts particuliers, ou que sa méfiance éloigne ceux, qu*ils calomnient.
Que d*art et de ruses n'ont point à craindre les rois ! Assaillis xle tous côtés par les caresses , par Tart de plaire et Tintërét, poisons destructeurs des affections les plus pures, ils n'entendent que rarement la vérité, par€e que ce n'est point à eux qu'on s'adresse , mais à l'édat de leur grandeur. Qui pourrait ébaucher quelque»«ms des traits caractéristiques de leurs entours ?
Semblable à ces couleur qui changent selon le jour aaquel on les regarde, le courtisan varie au gré de la {brtimtf. Complaisant, adulateur, ûisinuant, et par* dcBsns tout avide de s'enrichir sans travail, Tégoïsme est son unique guide, comme sa seule occupation d'étudier ^les faiblesses du souverain pour en profiter, et de flauer ses passions en redoutant de lui voir la moindre sagesse. Épiant continuellement les actions du prince pour les critiquer, il est cependant l'imitateur servile de ses mœurs , et même de aeê défauts. Le servant sans attachement, et vrai caméléon dans toutes les circonstances , il cache ses ptoye\$ sous l'apparence du Eèle, et va sans cesse à la poursuite de la
faveur par le moyen 'de la louange. Mais, quoique ne répugnant à rien contre Thonneur pour satisfaite celui quMl encense, le coui*tisan ne perd jamais de vue son avancement ; et tout en feignant d'adorer ridole , il n*aime que ses richesses. Froid , dur et poli y comme le marbre des palais qu^il firéquenie , ardent à soupçonner le mal, et rarement croyant le bien, il se repaît de mensonges, la vérité lui est en horreur. Ambitieux dans Toisiveté , par conséquent ami des ehan* gemens, il craint tout néanmoins, s^en méfie dans ses transes continuelles ; et sa bassesse pouvant seule égaler son orgueil, il obéit en esclave, et conunande avec arrc^ance. Indistinctement jaloux de tout le monde , il est lui-même son bourreau , malgré soo adresse à dissimuler son tourment, et Tastuce qui le fait sourire aux personnes qu^il hait le. plus. Méchant avec réflexion et perfidie, il loue en public, médit en particulier. Vain dans les apparences , léger dans ses offres , et malgré les airs mystérieux qu*il se donne n*ayant qu'une grandeur empruntée, comme ces nuages brillans dont Téclat tient au soleil qui les dore, il s'engage sans nulle fi'anchise, et se retire sans bienséance ni pudeur. Enfin, passant sous silence son dédain pour les devoirs de citoyen, et le ridicule qu'il jette perpétuellement sur la vertu, Ton peut compter parmi ses qualités les plus comihunes la trahison , l'ingratitude , la dureté même , et surtout la fiireur qu'il a d'accabler ses inférieurs par un air d'aalorité, ou de modestie superbe plus insultante encore; en un mot, par ces mépris qu'il semble que le prince
ne livre en gros à ceux qui Tentourent, que pour qu*ils les dislribuent en détail; vrais singes du maître, que son esprit anime tous, et qiû n'ont Tair de se mouvoir que par ressorts.
Une des choses qui expose le plus les rois est qu*on pénètre leur caractère, et cherche àvleur plaire dans ce qui peut y avoir rapport. Car tout homme a ses goûts particuliers : or, après avoir parlé des courtisans, il est à propos de dire que souvent un ministre étudie les passions du maître qu'il sert, les remue selon ses intérêts, et dirige de ce côté-là son ministère; c'est son seul but, il n'en veut pas connaître d'autre. Si les flatteurs séduisent par les louanges, il trompe plus dangereusement par ses conseils et les desseins qu'il inspire, par les maximes qu'il propose, ou les pen* chans qu'il flatte en faisant croire qu'il partage la même. opinion; de sorte que chacun suivant les idées du souverain comme si c'était les siennes, tout s'y teint à l'envi , et ce n'est plus qu'une réunion d'eny tétés ; chose d'autant plus préjudiciable , que si la résolution et la fermeté sont bonnes, tout leur prix est dans l'application qu'on en fait. Un gouvernement sage doit aussi bien savoir quand il faut céder que lorsqu'il importe de résister, et j'ose dire qu'il ne sau* rait y avoir de plus grande preuve de petitesse d'esprit en administration que de s'obstiner pour des bagatelles.
On a parfois agité la question pour savoir lequel est le plus supportable d'un bon prince avec de mauvais minisires, ou de bons ministres avec un méchant
prmce. Quoiqu'elle soit assez dii&cile à réacndre pour la diversiië des eas, il n*en est pas moins Ttai qat' eomme il faut que celui qui gouverne sobditilè sotf pouvoir en beaucoup de mimsfresy leur pertemté fera toujours plus de mal que le souverain ne pourra Élire de bien , parce qu'abusant de sa bonté soiû lo prétexte de Futilité publique ils s'en serviront foatt le«rs intérêts particuliers; car un mauvais printepenl être comrigé par de bons ministres y maisr de mautab ministres ne sauraient l'être que difficilement par on bon prince.
Ce n'esi pas non plus le grand nombre de conseillers qui fait la prospérité d*un règne ; trop de geiiss*opposent au secret, empêchent de saisir la vérité , mettent du retard dans les consultations, sans ajenSer' qu^alors les voix se comptent plus quelles ne se pèsent, inconvénient des états républicains , comme je* Tai dit. Lia multitude, quelle qu'elfe' soit , est tolijoufiaveugle, imprudente; et le sénat le plus sage, dhÊr qu'il est nombreux, dévient ignorant et senibIiBd>le M vulgaire. Quelques planèves éclairent mieux que beaiK coup: d'étoiles.
Ayant déjà plus d'ime fois témoigné mon aversiott' pour les assemblées , je serais fâché néanmoins qu'on me soupçonnât de vouloir trop mmener les gonvememen» à la volonté d'un seul, mal qui tend' natureltfrment au despotisme; mais ce que je dis est le fiuit de Texpérience. En effet, qui^ ne sait combien il est difficile do saisir la vérité dans les* côngrte ,« daû^ tontes les assemblées, et souvent même dans les con-
seils; exceplé ceux qui se réduisent à cinq ou six individus? On a beau dire que la discussion crible les affaires en les montrant sous toutes leurs faces, et que la vérité naît du choc des opinions, cela n*arrive ' qoVntre peu de personnes; car dans toutes les réu« nions nombreuses, si la raison oflîre les choses sous un aspect, il est cent motifs pour faire conclure d'une autre Êiçon. La diversité d'htnneurs et d'intérêts de ceux qui composent les assemblées ouvre la porte aux passions, parmi lesquelles il est impossible de dis« cerner la vérité d'avec le mensonge , parce que ce dernier a toujours la prévention qui plaide en sa faveur^ de sorte que l'objet qui devrait occuper est souvent celui auquel on pense le moins. En outre, la plupart des individu» n'y entendent presque jamais rien, et rarement est- il de leur ressort. I^ meilleure preuve s'^en trouve dans ce qu'après avoir bien divagué ils finissent par nommer un comité pour l'examiner; et , les décisions de presque toutes les assemblées se prenant d'après d'autres raisons que celles qui s'y disent , les avis de tribime ne répondent jamais à ce qu'on en attend.
On dirait qoc quand les hommes s'assemblent leurs facultés se rétrécissent; et je suis persuadé que si la sagesse descendait sur terre , elle aimerait mieux s*y loger dans la tête d'un seul que dans celle de phi-* sieurs. Cependant j'entends dans la tête d*un seul qui consulte avec soin. Du reste, les ignôrans ont beau être en nombre, cela ne les change point; et, quelque brusque on forte que paraisse la comparaison ,
si Ton regardait comme une extravagance de la pari des Molosses de placer Torgane d^ApoUcm dans le tronc d^m chêne, n*est-ce point augmenter la fi>lie que d^en faire autant avec tous les arbres de la forêt de Dodone ? La portée d^un sage instruit a plus d^é» tendue que celle d^une multitude de sots; un aigle voit mieux la lumière qu^une troupe de hiboux.
De plus, sans déprimer en rien les orateurs, la sublime éloquence n^est pas du tout un art pacifique, qui aime la modestie et la probité. Nourrice d'une licence effrénée, elle est trop souvent la compagne des séditions , Taiguillon du peuple qu'elle aveugle : arrogante, opiniâtre, téméraire, elle ne peut giiète exister dans les villes bien policées. En effet , Crête, Lacédémone, et tous les états où les rois ont été sévères, n'eurent point d'orateurs. Au contraire Rhodes, Athènes, oii les ignorant étaient maîtres, et tous les pays qui leur ressemblent, voient fleurir l'éloquence. Rome elle-même, Rome, dis-je, n'eut de belles harangues que pendant ses temps de calamités, (piand n'ayant ni paix dans le forum , ni union dans le sénat, elle était en proie aux séditions, que ses magistrats ne rendaient plus la justice au peuple, et que le peuple n'avait plus de respect pour ses magistrats* Ne pouvant faire de beaux discours sur une £iible matière, les grands sujets qu'il faut à l'éloquence coûtent toujours cher aux nations : car, par exemple, ce n'est point par ses harangues contre ses tuteurs que Démosthèuc s'est illustré, mais par celles contre Philippe; de même, la défense du poëte Archias aurait
peu contribué à la rëputation de Cicéron , si Y erres y Catilina , Milon et Antoine y ne lui eussent procuré Toccasion d^accroître sa renommée. L^éloquence est une science amie de la confusion et du trouble : et bien qu'il vaille mieux vivre en paix que d'éprouver les misères de la guerre, de même que celle-ci fait plus de capitaines que la paix, le désordre, les révolutions , les grandes crises politiques forment leé orateurs, qui ne fleurissent jamais beaucoup quand les crimes sont rares, et que Ton sait obéir aux lois, parce qu'alors on ne perd pas tant de temps ni de paroles pour aveugler le peuple , entraîner les igno-* rans, et chacun se rend promptement à l'évidence* Mais , de quelque manière et dans quelque circonstance que ce soit , je ne crains point de dire que la passion éloquente est la plus formidable ennemie de la raison et de la vérité.
Cependant revenant aux assemblées dont je parlais avant, pour ne pas dire aux conseils bons à consulter, les meilleurs sans contredit, et les seuls véritablement utiles, sont ceux dont les membres traitent de choses qui les ont long-temps occupés. Par exemple, veut-on quelques renseignemens sur les finances, il est certain ,que celui qui a vieilli dans cette branche de l'administration les donnera mieux que ceux qui n'en parleraient que par théorie. De même pour le commerce , et tous les autres objets. Les colonies également, et les pays étrangers, ne peuvent être bien connus que par ceux qui les ont habités. Cest poiur cela que je disais au qtiatrièmc chapitre, que le prince
doit appeler près de lui les ambassadeurs coaniis par leurs talens, afin de les cohMliéi' quand 'ûê Bobi vieux<
* Lés personnes qui ëé ^hi le jAtis diétinguéeé daH^ tous les hauts emplois (imposent ordiMirèméht le conseil d^ëtat daîls les monarchies bien dt'gahiéééà; le mal est que Celte dignité ne soit gùèliè ^^ufl dbre honoraire, et qàe les assemblant rat^èttient oti nii leur demandé pr^S^è jamais leur avis. Les soaVeraiiis nëanmoihs devraient ^tre persuadés que lé dépAt le plus réel de toutes les connaissances se trobve pàrtni ceûs q^i ôttt Te^ipérience dès choses. Ce 'sôht dodc eux quMls doivent cfoltoulter de préférence, et scil qn'un roi suive ou non leu^ opinion,- ce qn^oâ en apprend n^est jamais infructueux. Je dirai p\uÈ : oe gèn^c de ico(hseil , quand il ^st bien Composé , est le seul qui puisse perfectionner les grailds hokhmfes, tjA par un commerce mutirefl de lumièr'és, y deviennent plus sages et plus édàirés. Y àj[>pirèikaht Mfitiîmènt plus de choses par l\isage et l'expérience qu*ils ne le potirtpaient par réiûdè -et là spééttlàtioh , ils Vy rcifident câpablies d^en in^iruii^ d'anti^, dé soutenir Télal dans une minorité, 'de suppléer la |A^ése1crèe Aà prince pendant une maladie, ihéme de conserver ison esprit et sa façon de se cohduire, quand Ils tfoot pas la liberté de le cdnafulter; enfin, de régir lès affaires dans toutes les circonstances, et pendant tous les accidens qui peuvent arriver.
De même que les roues d^ne moritî^è agissent en silence , sans qu'on leur attribue Tart de la miachine
qui dépend d elles ^ et que rœil ne s^arréte qu*à TaigaiUe , qui dit Theure en semblant se mouvoir d*elle<méme , ainsi les ministres ne doivent étrç que Lçs rauages du gouvernement , et Taccoi^d des parues d'une montre doit ressembler à Tharmoi^ j^ qui se trouve entre le prince et ceux qui le servent. Quoiqu'un souverain ait besoin de beaucoup d^employés , il faut qu'ils so^e^t ai dëpttodan« que. les résolutions nç s'attribuent qu'à kii.>Quejson.qonseil l'aide d<>nç dans ses travaux., sai^s partager. son auloriié- QuiLt^t /des ministres, niai^ point d'associés à l'eaipire ; ^t que ceux en sous ordn^ aadien^ q»e libre de commander saps eux, i)s ne; }^ peuvent sans son consentement. Qvi'il agisse <^^Ç seul toutes le^ fois ^ue la cbo^ est.f ans préjudice* Si le prince ne faisait fiep^ san^ avi^, il serai t,p)ut^|; consultant que souverain, : Tout. ppiiiFoir ^ jdÂ^VIJ^ cpiand il n'est point réduit à l'upité. Pour peu qjiç les miiûstxes remarquent de négligence d^99 f^jl\4 qui /gouverne^. .PU qu'il lèWi^m^V^ d'a,^ir en paji^j^ ires, ils s'enttrenlt de 1 AUt^rÂi^ r • çbçrçheq), à .en aroir le plus qu'ils peuvent n^al: qiti ibmenjie Wîx^jingue et la cabale*
<Si le prince surtout, par nullité, paresse ou.,négtîr ^nce^ abandonne 'le timon de l'état à ses ministres^ Ton tire à droite, l'autre àt gawbe, personne, ne ir^-^ Taille sur un plan général;} et., quel que bie;n qu^ soient les choses, chacun renverse pe qu'il trouva établi, pour devenir créaieur d^.nQuv^AUfjés, pu réa-* li^er ses fantaisies, même au détriment du biei^ publie* A peine d'autres miniatres les on(-ils pbsissés^
ces nouveaux venus se hâtent de tout changer à leur tour, avec aussi peu de solidité que leurs prédécesseurs, parce qu'ils n'ont d'autre désir que celiû d'innover; et cette suite d'altérations continuelles ne laissant point aux projets le temps de prendre racine , elle donne naissance à la confusion^ au désordre^ et provoque tous les maux d'une mauvaise administration. L'orgueil des ministres augmentant aussi de plus en plus, chacun tire à soi la pourpre du manteau royal 9 bientôt réduit en lambeaux; et le peu{de embarrassé de tant de maîtres, sans connaître le véritable, méprise le gouvernement, et fait tout pour se délivrer de ses maux.
Un roi qui se rend trop facilement à ce qu'on lui dit court mille dangers. On imprime sur lui comme sur une cire molle. Ce grand défaut, qui fit la honte de l'empereur Claude, est également celui des princes dont l'insipidité de caractère, bien qu'exempte de fautes, ne peut être capable de vertus, ni de vices déterminés. Soumis à leurs entours, ils sont l'instrument aveugle de leur ambition. Tous veulent être souverains, dès qu'un seul n'est point digne de l'être. Que celui qui ne sait pas régner par Itii-méme cesse donc d'être roi; car le devoir de ce dernier n'est pas seulement d'imiter l'aiguille de la montre , notais de ressembler au pendule qui imprime aux roues leur mouvement , parce que le souverain est le seul vrai point dont les affaires puissent dépendre. En un mot, bien que la comparaison soit un peu triviale (s'il m'est permis de m'en servir), il faut que les ministres fassent aller
les soufflets, mais le prince seul doit toucher Torgue. Je suis cependant loin de dire que le chef d*uu état doive trop entrer dans les détails. Qui veut tout faire nécessairement ne fait rien : et les attributs d^un souverain étant même bien moins de penser et méditer sur chaque chose en particulier, que de faire penser et méditer d^autres esprits qui ont plus de loisir, poiir appliquer le résultat de leurs réflexions au bien des peuples, le talent de celui qui gouverne est de savoir se servir de ses ministres , en les surveillant plus ou moins selon Timportance des affaires. Les occupations graves d*un roi ne doivent point se surcharger de minuties quand un autre peut décider sans atteinte à la majesté. Comment résisterait - il , pour peu qu^il s^occupât de choses indifférentes en elles-mêmes? La tête ne se fatigue point au seiTice des pieds et des mains. Le pilote d^un vaisseau ne grimpe pas aux vergues pour le conduire , mais se tient tranquille sur le tillac, où, guidant tout d'un léger mouvement, il &it plus à lui seul que Téquipage. Toutefois, dans certaines occasions, c^est un grand art de la part de celui qui gouverne que d'avoir Tàir de se laisser conduire par ses ministres, afin que ce qu'il leur ordonne s'impute à eux plutôt qu'à lui. De même, comme les favoris peuvent être autant de victimes sur lesquelles tombent les murmures ou la haine du peuple, et des digues qu'en temps et lieu l'on oppose au torrent de sa fureur, bien que la prédilection des rois envers un de leurs sujets s'attribue à leur faiblesse ou à leur caprice plutôt qu'à leur sagacité, dans certains
tBsW est sage aux princes de feindre d^avoir quelqu'un en faveur. Mais la méthode de ne rien paraître fiire par soi-même est surtout excellente pour les rëfimnes, les emplois qu'on est {brcé d'Ater, et les chfttimens. Ainsi, par exemple, Auguste en donnant au fils de Cicëron Toccasion de se venger de la famille d'An* toine, fit retomber sur lui tout Todieux de ce qui n'était que le résultat de sa politique.
Mais quant à ce que je disais de la nécessité d'agir par soi-même, le prince aurait d'autant plus tort de pousser les choses à Textrême en ce genre, qu'an contraire le roi sage est celui qui écoute le mieux les avis qu'on lui donne. Je sais qu'on peut objectet que si rien n'est plus utile eu égard à la fragilité de la prudence himiaine, rien également n'est plm dangereux , parce qu'on s'expose à la fourbe du conseiller, et à la tyrannie de la faconde d'autrui ; mais il n'en est pas moins certain qu'un chef ignorant, dans l'habitude de consulter, réussit plutftt que celui qui a de l'intelligence, s'il est opiniâtre dans sa ËiçcAi de penser. Toutefois un prince doit prudemment examiner de qui il prend conseil , si c'est une personne instruite dont la fidélité réponde à la capacité, si cet individu a quelque intérêt dans l'affaire pour laquelle il le consulte; et surtout il ne faut jamais qu'un roi M détermine dans une chose importante par le seid ^avis de celui qui en a la principale direction , persuadé que ic'est tin moyen sûr d'être souvent trompé que de » borner sur chaque chose aux lumières *de celui qiÂt/a est chargé , tandis qu'au "Contraire consulter rédprtxjtte-
(391) t les minisires #ur le mipifttère des autres est parce qu^il y a de mieux pour quHla soient Intègres dèles.
n roi doit savoir écputer tout le monde , et pro- 4e ce qu^il entend , chose qui ne diminue point loif le j parce que Je succès s^^tttribue toujours à i qui gpiiverpe. Les plus grands potentats 9 mémp Aus grande héros ^ ^ sont prévalus des lumières autres , sans qu^oii sache le nom de ceux qifi mt aidés. Que Torguéil des souverains ne soit ) jamais choqué pour partager la gloire d'une } action avec ceux qui Font conseillée. Il n^est moins grand de se rendre à Tavis d^auirui quand L juste, que de voir soi-même ce qui convient en il cas. C'est la prudence des rois qui fait les conseils, et non \e^ hom coi^seils qui font la ience des rois. La .gloire de celui qui sait coaar et bien choisir est ^ussi grande que toutes is qu^on puisse imaginer ; et si ne se Qonduirjç qiie avis est un pur esclavag/e, c^est également upe Dmpiion téméraire quie de tout voulo^j? faice par nénie , sans ajouter qu^ei^ cas de mauvais succès ix^se le prince qui sembjie ^vçir premis à d^auUres içisipi^ de ce qu'il enu^eprend, ^ les ministres /et )es ponseijs disiçiMrent les af^ s , .et proposent n^épie les sujets poiur les eff^fifiisy ^ que le pri;ci^ fieu| 4^4^ ^ acc^da^nt )es es. L^ &V;OTS^ qjui idisfposje^t ^ ces .d^oiières ^isp. eiiit pjL 1^ ,p\ihiliCîn^ i's^fSJiçeyjifi feçon qjife h ,e^n e^t qijielqu^oi^ pnéprî^ par ceux ,qi4 dp-
(392) vraient être recoonaûsans. On ne respecte point un parce qu*il est roi, mais parce qu'il commande, et récompense.Toutefois les châtimens doivent éi des tribunaux, non de la personne qui gouverne; faisant rejaillir sur eux la haine qu'on a pour ce tient à la rigidité , que les ministres seuls aient la putation de sëvères, et le prince cellede clément.Qa' accusent et condamnent, que le monarque absolve pardonne; car si les mesures de rigueur sont quel< fois nécessaires, il est du devoir des ministres c] de leur exécution d'en prendre.sur eux tout Todieuii^] Celui qui expose le premier magistrat à la haine ou au mépris des sujets le trahit; et quand on parle de k> fermeté d'un gouvernement, il ne faut point l'entendre: d'une dureté chagrine dans les discours ou la condohi? du souverain , mais d'un système adopté mûrement. A* mis en vigueur par ceux qui le suivent.
Il n'est pas toujours bon que le prince assiste à k délibération des affaires, parce que sa présence gène» provoque la louange, intimide les esprits, et répriim les passions. On ne dit donc point alors ce qu'oa. pense; tandis que quand les ministres sont seuls ils s'échauffent, ont parfois des altercations, et fent voir h nu leurs passions et leurs intérêts , ce dont le chef de l'état peut profiter, au lieu que s'il est présent chacun devinant sa pensée la prévient, parce qu'on n'aime point à discuter avec la majesté. Le prince ne doit cependant pas manquer d'assister au conseil lorsqu'il s'agit de matières importantes , car la connaissance qu'il en prendrait par écrit n'équivaudrait
-«jfliinais à celle d*enlendre les discussions; et s*il le if&it en silence, sans découvrir ce quMl a dans Pâme, ^il peut même profiter des altercations de ses minis- >:txes, et trouver parfois de quoi s*instruire à leurs dé- >]>ens, parce qu^on profère souvent dans la dispute des Irohoses qu^on ne dirait point de sens rassis. De même, ? je n*ai pas besoin d^ajouter que si celui qui gouverne xie dësirc qu'être approuvé, pour peu qu'il le laisse ' entrevoir en donnant le premier son opinion, il trouvera bientôt nombre de voix en sa faveur; on suit toujours avec empressement Tavis de celui qui commande. Quoique le prince ait ses ministres et son conseil 4|ui veillent aux affaires , il fera bien néanmoins d*en . prendre connaissance. Auguste avait un livre où il Avivait lui-même le nombre des citoyens sous les armes, ceux qui servaient dans la marine , le produit des rentes de Tempire , la population et les dépenses de ses diverses provinces, en un mot tout ce qui tient à l'administration générale d'un grand état. La mémoire n'est qu'un dépôt fragile quand on n'écrit point. Nul meilleur moyen de s'iustruire que de réfléchir sur les causes qui ont fait avorter ou réussir noB projets. Pourquoi donc im prince ne prendrait-il pas note de la ctdture des terres, de la fertilité des dernières années, du commerce, des forteresses principales, de letu^ garnisons, des sujets les plus distingués qui peuvent être utiles pendant la paix ou la guerre, de leitrs qualités les plus éminentes, leurs services, même leurs dé&uts, et de toutes les choses qui contribuent à un bon gouvernement?
(394) • J'ai TU des Mémoires de la main de Lonia XIV, qui, dit -on, en avait également écrit d'autres sur ce qui tenait à l'administraticm de ses états, fiî les rois étaient soigneux à cet égard, ils seraient mmiu trompés relativement aux conseils qu'on leur dcmne; et, sans dépendre aveuglément de leurs ministres, ils seraient plus instruits dans l'art de régner. Dès lors, chacun persuadé qu'ils voyent par euxrmémes les seiv virait avec zèle, et la vertu se croirait heureuse de s'en rapprocher. S'il faut, comme dit Cioévon, qu^an sénateur qui n'est qu'une si petite partie de l'état ait connat^ance de tout, combien cela n'est-il pas plus nécessaire au prince qui en est l'ame et le chef! Et pourquoi celui qui gouverne dédaigneraii-il d*BVOÎr sous les yeux un tableau raccourci de son empire, afin d'y chercher comme sur un plan ce qu'il est de son devoir de faire pour le bien des peuples?
Le prince doit entendre et voir un si grand nonif bre de choses, qu'il serait nécessaire qu'il fikt* tout yeuX et tout oreilles. Mais puisqu'il ne le peut, il faut qu'il cherche au moins à se servir de ceux dtf autres, ce qui fait qu'il n'est point de souverain, quelqu habile ou prudent qu'il soit, qui ne doivjB lâcher d'enfiployer ses premiers agens comme s^ils éxHeai Sfip picopres membres. Cette comparaison des yeux aemUe indiquer les qualités indispensables aux ministses; ftr de wéme qua la vue «çihraisse vn$ longue distance 4f toutes parts , leur e^rit expérimeolé doit toujours étiy plein du passée du présent, de Tavenir, afiià .de bien f9r ger des choses , et ne donner que de bons avis, ce tfi^
leur Btr^ii impossible sans Tbabitude des affaires, sans une exacte connaissance du peuple^ sans celle an caractère du prince , des mœurs de ses sujets , et de la ressource de ses ë^ats.
Un prince capable est certainement un grand trésor pour les peuples; mais un conseil compose tel ^*il doit Tétre n*en ëtant pas un moindre , la rëunion dies deux est inestimable, puisque le bonbeur des états en dépend. La fidélité, la prudence, Tactil vite , Tapplication , la vigilance , la capacité , le discernement de Tespritj et ce genre de courage qui, s*augmentanl avec les difficultés, feit désirer et poursuivre les grandes choses avec autant d'ardeur que le jugement met de sagesse à les eml^asser, sont des qualités indispensables aux conseillers des rois. Surtout, qu'ils n'aient point une science craintive et trop scrupuleuse; elle serait dangereuse au gouvernement, et préjudiciable au bien de l'état. Cependant quand je parle pour eux de capacité , je n^entends point du tout pour elle une suffisance pédantesque; rien n'est plus fatal que ceux qui veulent gouverner ftvec les maximes qu'ils tirent de leurs livres, parce que le passé (qu'il est bon de connaître néanmoins) ne se rapporte pas toujours au présent , et la constrtuuon des lieux , des temps et des personnes, est différente. Leur talent doit consister dans la fermeté de l'esptf t , dans un ^gement solide, ime teinture raisonnable de belles-lettres , tase connaissance gétoérale de l'his'* toîre , la oonstitutioQ présente de Mas lesya^ , et particulièrement celle de l'état dans lequel lils se trouvent.
Mais de quelque hautes qualités que soit doué le conseiller d^un roi^ il fautquUl y joigne la discrétion^ car dès qu^on le pénèlre il n*est plus que comme un beau vase fêlé, d^où s^échappent les plus précieuses liqueurs. Sans rappeler ici combien il est souvent plus messéant à un homme en place de dire des sottises que d'en faire, je ne crains point d'ajouter que le mi* uistre qu^on devine est toujours plus préjudiciable que celui dénué de talent; et les résolutions sages sont plus nuisibles dès qu^on en découvre le but avant le temps , que celles qui ne le sont point quand on les exécute sans les divulguer.
S'il fallait un apologue pour se convaincre de la nécessité du secret, je le chercherais dans le gouvernement des abeilles. En vain la curiosité s'efibrce-tellc d'épier leurs travaux sous une ruche de verre; Tenduisant bientôt de cire, elles lui ôtent sa transparence, afin que nul œil ne pénètre leurs affaires domestiques. On ne saurait trop les imiter pour voiler ses projets, les négociations, le but qu'on se propose, même les maximes du gouvernement, et les maladies qui tourmentent l'intérieur d'un état. Les autels que Rome élevait à la déesse du secret étaient dans des souterrains, pour marquer combien ce qui se fait dans les conseils doit rester caché. Cette superbe mat« tresse du monde persuadée que le silence est un des liens les plus sûrs du gouvernement, en a donné des exemples presque incroyables; son sénat gardait le se» cret à un tel point que jamais le résultat de ses assem-> blées ne transpirait.
Eu effet, les projets qu^on ne connaît pas en impo-* sent toujours davantage parce quUls suspendent ropinion, tandis que ceux dont on est instruit s^ëventent, et réussissent rarement. On perdrait bientôt Tidëe qu'on a des empires, si Ton Savait ce qui se passe dans leurs conseils. La plupart ne sont que comme des Ëmtômes ou d'énormes géans , qui s'ils paraissent pnissans à la vue font plus de peur que de mal; et quand on vient à les reconnaître dé près sans crainte ni préjugéis, on voit que ceux qui les composent ne aont nullement plus grands que le reste des hommes. léËS états dont les délibérations sont cachées inspirent le respect; les autres ne s'attirent que le mépris.
L'opinion qu'on avait des choses se perd fréquemment à leur aspect; et quoique lorsqu'un gouvernement publie ses ordres ils semblent toujours le fruit de la sagesse, du jugement et de la prudence, souvent (m ne rirait pas moins d'entendre leur discussion,-ou de voir la base sur laquelle ils reposent, qu'on ne se récrierait sur la saleté si l'on examinait en détail l'apprêt des viandes qui doivent composer tm festin, et toutes les formes qu'elles prennent avant dVmbelUr un repas. Ainsi les acteurs produisent de l'effet sur le théâtre, mais le charme se détruit dès iju'on pénèti^e dans le foyer où, s'habillant, tout est •ens dessus dessous et dans la confusion.
Le meilleur moyen pour que les délibérations ne transpirent point est que le princei soit le pi'emier à donner l'exemple du secret. Philippe II j roi d'Espagne , savait tout ce qui se passait , parce qu'on le lui
disait dans la certitude que rien ne serait divulgué. QiAG ceux qui gouvernent s^étudient donc à tenjoun être maîtres de leur extérieur, c!est un des pnncipaax instrumens de Tart de régner. Un souverûa ^gale* ment a beau se croire assuré de la fidélité .de ses ministres ^ il jne doit jamais «ans nécessité conaBianîqiMr à aucun d^eux que ce qui tient au départenient dont il est chargé. IjCS secrets .sont comme «leâ minet, qui s*é ventent nws produire aucun; effets dès ^{uWka ont plusieurs bouches par où le feu s^exhale.^le pcince soupçonne un de ses mixiistres de le.crahir,. qa*il feigne avec Aous une chose différente , ce qu*ioii*aDa divulgué r^nstruira de celui qui Ta trompé. Que eette remarque ne semble pas puérile ^ on en a besom: plus souvent quW ne pense. ...
. Cependant, quoique )*aie dit que les mimsives soM les yeuK des rois, malhenreux celnî qui ne-vemit que par eux! 11 oe JGint^^ea servir que comme d'ui télescc^ quW met entre soi et Tob jet qu'on- vent distinguer; car dès qu'ils se eroyeni rarbîiise des résoluiioiks ils les dirigent vers leurs fins particulières, et i^ésusent <de Tautonié- •qU'cm: leur aocorde. ainâ par manque de talent, par &iblesse ou par jtiégli* genoe. Tout se confond^ dàs que ceux en aous «nke sont plus que des vedettes sur des tours ^éleviées pour découvrir les choses de loin yet pour q«e le chef poisse agir d'9près leurs observations. En on mot, tout ^oonaeil d'fétat ne doit élve qu*uii colosse sur les lëpaidci duquel le prince aaonte afin que rhocixon de sa vos s^éteade davantage.
(399) ' I] f&udrait, «'il éutt possible , que les minisires des MÎB fussent rois eux*-inémes^ pour que leurs semimens ensœnt la ndïle. majesté, qui sied au trône. Souvent le prince n'agit bass^otieat que par les ayis qu'on hà donnew Mais txms les conseiUelrs ne pouvant être ées tètes couktinnëes, le touverain doit au moins les èlioisir parmi les individus qui >ont assea de^grandëur d'ame pour penser enjiois. D'un autre câté^nëah^ MoiUs^) ixnnme il est ra^e du rien voir ici-^bas qm ne SDÎt mAé de mal^ j'ajo«%erai que ce qui £ût que les Alrea tropvupérieurs et.la plupart des hommes de génie qui enbent au ministère ne sont guère que des brouillons, est qu'on n'Qpère. jamais le bien .aussi &cile^ snnt qu'on pense ; «t si ks nattons jouissent de l'of* drè établi dans les empires sans songer- aule:. peiae» qu'il eh tnàtie pour le conserver, à peu près .oomme toMS ka henûnes'.joKti^nt de la régularité des mduvemèrus 'célestes sains en ivoit aucune ot^nnatssance^* îl.nlesttpie ceux >qui veiâent améliorer 'les "choses dans Im ëtat qui sachent les difficultés qWon ren^ eonttre.^-Oar il faut loujours partir d'un point y et', comme je l'ai dii au second chapitre en pariant das éîverses sortes àe gonvertiement^ on nie peut guère que retoucher ou coh:riger les dioses, de Ëiçdn que c'<eat;déjà. beaucoup .si l'on aies ntoyens d'étayer l'é^ difice , lè«n d'avoir :ociix xle 'le reconstruire. Or, quelque tsAent qu'ait un individu, les circonlstaçicea peutvanit davantage-, d est forcé d'obéir aux évènemens qui Tentrainent. * ■ ■ ^ . .. : .
De plua, si l'esprit est ou don ppédmtx qnand il
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sert d*organe à la raison , il est une vraie maladie de Tame aussitôt qu'il en usurpe la place , comme c*est malheureusement trop souvent )e cas avec les ambitieux. Voilà pourquoi le bon sens, des vues droites , simples 9 qui cherchent à tirer parti de ce qui existe plutôt que d'innover, quand on y joint le courage ei la force d'ame sans lesquels on ne peut opérer nul bien dans; aucun empire, réussissent plus générale** ment que le génie transcendant qui , entrevoyant on meilleur ordre de choses , veut tout bouleverser. Car les systèmes sont plus dangereux en politique qu'en philosophie, parce que Timagination qui égare le philosophe ne cause que des erreurs , et celle qui égare r homme d'état le porte à faire le malheur de ses semblables. Or l'être supérieur, qui croit pouvoir prendre un nouvel essor, rencontre presque toujours tant de difficultés sur sa route qu'il s'égare, sL même il ne succombe en chemin , et la plupart du temps il échoue dans ses entreprises , parce que sa vue ne se portant que sur des objets éloignés il risque trop. Moins frappé des obstacles qu'offrent ses projets que des ressources qu'il croit en lui pour y remédier, il est sujet à négliger les détails qui contribuent à la réussite ; et voulant changer le lit du fleuve il ne peut en venir à bout, tandis que l'homme d'im mérite plus tranquille (qu'on regarde parfois à tort comme plus médiocre), est exempt des écarts du génie , plus souvent de pair aveciles affaires, et se contente d'opposer des digues, ce qui est beaucoup plus aisé.
On se. tromperait néanmoins de croire qu'un jtige.
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ment sain soit une chose si commune , surtout quand il est joint à cette sagesse précieuse qui creusant les objets sait analyser leurs rapports, et saisir la vérité iîigitive qu'elle s'assujettit. Après l'esprit de discernement, comme on dit, ce qti'il y a au monde de plus rare sont les diamans et les perles ; et si j'avais à définir le Lon sens (ce trésor qui dans tous les siècles a .souvent manqué aux plus grands hommes, aux peuples les plus fameux et aux gouvernemens les plus renommés)', je l'appellerais une faculté de l*ame propre à distinguer le bien ou le mal de chaque chose, une sagacité innée qui semble en quelque sorte se rapprocher de l'instinct, et découvre mille différences où les autres n'aperçoivent rien que d'uniforme. Semblable à Diomède après que Minerve lui eut appris à distinguer les dieux d'avec les mortels, l'homme sensé voit de suite le bon côté des objets qu'il a intérêt de discerner, et se conduit avec la prudence nécessaire; qualité d'autant plus appréciable, qu'un entendement droit est la plus utile des perfections humaines, puisqu'il est le seul qui rende glorieuse toute une vie , et le guide le plus capable d'en bien diriger les actions.
Cependant si la modération et les derniers carac-. tères dont je viens de parler peuvent beaucoup pour l'accomplissement des devoirs, ils ne sauraient prétendre à étonner ni avancer l'humanité j^r leiu^ exemples. Il faut de grandes qualités pour exciter l'admiration ; et les peuples doivent leur gloire aux génies privilégiés, quand le ciel les envoie dans des
( 4oa ) conjonctures &vorables. Le plus bel apanage deresprit humain surtout leur appartient, celui de fonder les empires, que le patriotisme conserve, que Fégcnsme détruit; et dans les momens de troubles ils sont aussi les seuls qui puissent sauver les états, en les ras* seyant d*une main ferme sur leurs bases. Mais ils peuvent être dangereux en d^autres temps. Tout calculé , je crois qu^un grand caractère est la qualité la plus essentielle d'un ministre comme d*un roi. En effet, ce dernior leur importe plus qu'une pénétration supérieure ; et le vulgaire a beau supposer une éten* due d^esprit prodigieuse ou des facultés presque divines à ceux qui réussissent dans le gouvernement, pour peu que les hommes aient du bon sens ils voient plus ou moins leurs intérêts ; mais si nos succès dépendent de la fortime, notre conduite et nos entreprises dépendent absolument de la trempe de notre ame.
Une autre remarque à faire pour un prince , est x que ce sont trois arts tout différons, que celui de savoir gotiverner ses ministres, celui de savoir les fi»rmer, et même celui de les conserver. Or quand on attribue à un souverain le rare bonheur d'avoir de bons ministres, on ne peut lui refuser le mérite d'avoir su les choisir; car s'il n'est point en lui de les rendre propres à telle ou telle chose, il doit au moins connaître s'ils le sont. Cependant quoiqu'un souverain ait mis tout le soin possible à bien choisir ses ministres, et qu'il doive avoir l'air de leur accorder entièrement sa confiance, il est nécessaire de les sur*
veiller, et, s'il craint qu'ils ne lui nuisent, de les employer dans un autre poste, car il vaut mieux prévenir les fautes que d'être oblige de les punir. Mais dans tous les cas, dès qu'il s'agit de priver un ministre de son emploi, que ce soit avec décence^ à moins qu'il ne se soit mal conduit ; que les rois alors aient donc plutôt l'air d'accorder de nouveaux honneurs, que de faire encourir une disgrâce. Il est même prudent que celui dont on n'est pas content ne s'en aperçoive point; caf , de même que la crainte d'être trompé peut engager à tromper, il n'est pas sans exemple que celui qui se croit soupçonné d'infidélité ne s'en rende coupable.
Le prince doit également veiller à ne point avoir deux ministres qui soient rivaux l'un de l'autre, parce qu'ils opineront moins dans les conseils con- • formëment au bien de l'état que pour contredire leur émule. Deux ministres d'un talent supérieur ne valent pas mieux , à moins que le chef n'en soit bien mattre, parce que chacun d'eux s'efforce de tout sacrifier pour faire briller son département, ce qui produit bientôt une rivalité source des plus grands maux. Car le difficile en administration n'est pas de faire fleurir une branche aux dépens des autres, mais que tout marche ensemble; de façon, par exemple, que si l'on soulage le peuple d'un impôt, ce soit d'accord avec le bien des finances; de même que si l'on cherche a mettre de l'économie dans ces dernières, la marine et le militaire ne doivent point être négligés; ainsi de suite pour le commerce, l'agriculture, et les autres objets. Or quelque grand que soit un ministre, dès
qu'il n'est chargé que d'une partie , s'il tire trop à lui 9 l'harmonie du grand tout se perd, parce que ne voyant qu'un côté de l'édifice, ou pour mieux dire ne faisant vihrer qu'une corde de l'instrument, il a toujours tort de vouloir l'accorder à sa manière , attendu qu'il ne peut savoir si elle est trop haute on trop basse. Le prince qui les touche toutes est seul capable de mettre chacune à l'unisson qui convient; le mal est que son intérêt particulier lui serve plus souvent de diapason que le bien de l'état.
J'ai dit au troisième chapitre qu'il est essentiel aux rois de ne jamais accorder un pouvoir sans bornes h aucun de leurs sujets, observant que même le plus loyal n'est pas toujours sûr quand il n'a plus de firein^, que les sentimens changent avec les circonstances, ei que la couronne qu'on se met en plaisantant suffit pour enorgueillir et faire naître des pensées altières. En effet, qu'on jette les yeux sur le grand nombre de Ëivoris dont fourmille l'histoire, presque tous se sont perdus pour s'être éloignés de la conduite qui les avait élevés.; et je suis persuadé que parmi ceux qui conspirèrent contre leur souverain, il en est moins qui l'aient fait pour les mauvais traitemens qu'ils avaient éprouvés, que pour en avoir reçu trop de bontés, comme Plantien, par exemple, de la part de Sévère , ou Pérennius de la part de Commode. Car, analysant leur conduite ordinaire, si d'abord pour capter le souverain , et mettre le peuple dans leurs intérêts, on voit les favoris entrer humbles en place, zélés pour le bien public, et ne donnant que des avis
oonformes à la grandeur du prince , bientôt après ils laissent là celte boussole , et croient que le vent de la faveur est plus que suffisant pour naviguer. Ils s^étudient premièrement à ce que leurs actions dénuées d'intérêt personnel aient Tair d'être consacrées à la gloire du monarque, et semblant préférer 1^ bien de son service à tout le reste, même à leur propre vie, ils le trompent , et Je portent à croire qu'il est assez Ixeureux pour a voit un fidèle compagnon de ses travaux. Le prince fait donc partout leur éloge, comme ce fut le cas de Tibère à Tégard de Séjan devant le peuple romain, ou comme Sévère, qui était tellement prévenu en faveur de son ministre , qu'il écrivit dans une occasion : Taime Plantien jusqu'à sour hniter de mourir avant lui.
Mais à peine les favoris ont-ils donné bonne .opinion d'eux, qu'ils changent tout à coup, tandis que le prince engoué de son mignon , n'importe par quel motif, et comptant sur sa fidélité , se rend aveuglément à ses avis pernicieux , d'où résultent les plus grands maux, parce que l'idée qu'il en a conçue est un obstacle à ce qu'on le tire de son erreur, si bien que loin de se détromper il comble de plus en plus sa créature de biens et d'honneurs. Or comme les dignités accroissent Toi^ueil de celui qui en devient l'objet, elles l'engagent parfois à la rapine afin d'alimenter sa grandeur, vice trop fréquent des nouveaux parvenus. Alors le favori s'oublie entièrement, et les bonnes' qualités qui l'avaient aidé pour parvenir s'éclipsant, il ne lui reste que les vices qu'il avait cachés, et que
sa prospërité montre daus tout leur jour. Osant roème aspirer à des choses au-dessus de sa sphère, il finit par ne plus traiter les affaires en ministre, mais comme associe; de façon que s^étant approprié toute la puissance il ne laisse au souverain que le nom, et feit ses efforts pour le surpasser à Tégard des yertus ou des qualités qui sont le propre de Tart de régner^ dans Tintention que le peuple ^'ait d^eux que pour lui , et Testimant plus que le prince le croie aussi plus capable de gouverner.
Une fois parvenu à ce haut degré, celui qui jouit des bonnes grâces du monarque croit que, pour empêcher Tenvie, et surtout bien assurer son pouvoir, il est indispensable d^élever sa famille, ceux qui Tentourent, ses amis, ses connaissances même, et de leur confier les premières dignités. Cela déplaît aux parens du souverain , jaloux de ce que la faveur puisse plus que le sang, et ;souvent indignés de ce qu*une tête coutonnëe se soumette à Tinférieur dont ils dépendent. Or ce malheur finit par semer la discorde , et causer les plus funestes démêlés , dans lesquels si le &vori a le dessus, il est difficile de prévoir où il s^arrétera; car aveuglé par les passions et la puissance , il méprise les détours, les artifices cachés, et ne se donnant fdus la peine, de dissimuler, il attaque ouvertement la fitmille du prince, comme ce fiit aussi le cas de Séjan vis-à-vis de Néron et d'Agrippine, après la mort de TDrusus qu'il avait fait empoisonner par Livie, que de plus son audace le portait à vouloir épouser.
Chacun dès lors voyant le favori revêtu de la ma-
( 4o7 ) jeslë, personne n'ose raverlir, ni lui parler franchement ; et Tenvie croissant de toutes parts , la méchanceté veille pour lui nuire. Aux craintes cjuW en conçoit, afin de ne pas perdre les bonnes grâces du prince, celui qui en jouit s*arme de tout ce que lui suggère le désir de les conserver, espèce de jalousie mille fois pire que celle qu'on sent en amour. Or comme il sait qu'il ne se maintient que par la volonté du^souverain , il n'est point de bassesse qu'il ne fasse pour se la concilier, ni de vice qu'il n'encourage dans l'intention de conserver la faveur. En outre, de peur que le monarque ne s'attache à quelque autre, il excite sa méfiance envers tout le monde, et surtout à l'égard d^bons^ qui sont ceux qu'il redoute le plus.
Quelquefois encore le fitvori croyant que rien nes'oppose tant à son ambition que la capacité du chef, il s'efforce de tout dérober à sa connaissance, et n'en laisse approcher aucun de ceux qu'il soupçonne pouvoir le sortir de la coupable léthargie où il le tient. Il lâche de l'éloigner des affaires, soit par la chasse ou les divertissemens, afin de le distraire, qu'il ne voie point les dépêches , et même pour l'étourdir sur les murmures du peuple mécontent, comme on en usait pendant les sacrifices à Moloch, en faisant du bruit avec des tambours et d'autres iustrumens, pour qu'on n'entendît point les cris des enfans qu'on immolait.
Toutefois il n'est pas non plus . sans exemple que le favori ne rapproche avec malignité le prince des affaires , cherchant à l'en fatiguer assez pour qu'il en conserve une éternelle horreur ; ou , dans la même
intention, il Tengage à donner audience, afin de l'on faire sortir tellement harassé qu'il ne soit plus tente de recommencer, et qu^il lui abandonne le gouvernement.
Il est rare également quW favori désire que les choseis aillent bien , parce qu'il est aisé de naviguer pendant le calme. U cherche donc que la mer soit toujours assez houUeuse, et les flots assez agités, pour que le prince n'osant toucher au gouvernail ne puisse se passer de lui. Richelieu, parmi tant d'autres, en est ulie preuve convaincante, quand voulant plier à ses ordres un maître soupçonneux , dont il maniait à son gré l'autorité, il imagina «de lui susciter audehors ^es affaires dont la grandeur Tétonnât, et qu'il {ùi incapable de débrouiller. Mais au moins Riche» lieu était grand ; et je ne le cite ici que pour la façon dont il s'assura de Louis XIII, qu*il traînait même à sa suite quand il voyageait.
Quelquefois aussi le favori , pour mieux fermer tout accès à la vérité, dans Tintention d'être plus maître des affaires , tâche d*éloigner le monarque de sa capitale, et de l'isoler au milieu d'un petit nombre de gens, qui sont même quelquefois à sa dévotion, afin de gouverner plus à son aise pendant cette absence. Or on voit combien de telles menées sont préjudi» ciables, non seulement aux rois, mais au bien de leurs états; et ce qui précède offre quelques-uns des inconvéniens auxquels s'exposent ceux qui permettent que d'autres régnent à leur place.
Cependant s'il arrivait que le souverain en bas àge^ dans sa vieillesse, ou manquant de moyens, re-
(4o9) connût son incapacité pour les affaires, ce qu^il peut de mieux est de se reposer sur d^autres des occupations du gouvernement , car il est moins préjudiciable de se laisser conduire que de ne réussir en rien. Les premières années de Néron furent heureuses parce qu'il eut de bons conseillers, mais il se perdit aussitôt qu'il voulut agir par lui-même.
Toutefois le prince étant réduit à ce que je viens de dire, il ne faudrait point encore qu'il s'éloignât trop des affaires, fîit-il assuré d'avoir les meilleurs et les plus fidèles ministres. Le corps politique est comme le corps humain , où sitôt que la chaleur intérieure de l'ame vient à manquer, rien ne pouvant le soutenir, il est sans remède contre sa propre corruption. Or le souverain est l'ame de l'état, qui ne peut exister que tant qu'il agit sur ses organes. En outre, la présence du monarque force les ministres à s'observer. Ils craignent dès qu'ils soupçonnent que les affaires vont jus- ' qu'à lui, que sera-ce donc s'il s'en occupe ?
Un des grands inconvéniens des rois avec leurs ministres est que leurs facultés ne sont presque jamais en rapport; car, de même qu'en parlant des inconvéniens de la monarchie, j'ai dit que l'état est presque toujours trop grand ou trop petit pour celui qui gouverne , il est à remarquer ici que dès qu'un ministre a plus ou moins de talent que celui qu'il sert, leurs idées ne pouvant s'accorder, il arrive alors ce qu'on voit avec un vaisseau que la disproportion de ses voiles empêche de marcher, soit qu'il en ait trop ou qu'elles ne répondent point à sa masse. En effet,
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les ministres sont les voiles dont le prince se sert pour naviguer. Or si elles sont trop grandes, ou ne s^amènent point à temps, selon la capacité du corps qu elles conduisent , un prompt naufrage est inévitable ; car^ par exemple, que peut Thomme qui a de grandes vues et une belle ame avec un roi qui n^a que de la bassesse , ou Fétre généreux et plein de courage avec celui qui est avare et timide? Comment la médiocrité de Galba aurait-elle pu s^accommoder de la grandeur de Corbulon? Louis XIII avait besoin de tout son bon sens pour ne pas s^opposer à Richelieu. Un souyerain ne saurait donc trop réfléchir sur son caractère et les qualités de ceux qu^il emploie , afin de céder assez de son côté et qu'ils se rapprochent assez du leur pour que rharmonie qui doit régner entre eux produise le bien de Tétat, ayant soin dans tous les cas de se con« former à ce qui pejuit le mieux y contribuer; car le prince et son ministre sont dans une dépendance ré-^ ciproque , et si la volonté du maître est le seul fondement de la faveur du sujet , la capacité du sujet règle souvent la fortune du maître.
Ccici m'engage d'autant plus à parler des rois qui se re» posent sur un premier ministre des soins du gouvernement, qu'on me blâmerait avec raison de terminer ce chapitre isans en avoir dit quelque chose. Comme il est autant de divers caractères que de priofies, il est difficik de rien décider ^ cet égard ; et chacun sent combien Véire capable de gouverner par soi-même est peu enclin à confier les rênes de l'état à des mains étrangères. Mais n'étant point impossible non plus que les
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circonstances engagent ou forcent à se servir d^un autre , et pouvant même arriver que celui qui règne soit sans moyens, c'est beaucoup si dans ce cas il a le bon esprit de choisir quelqu'un digne de le remplacer ; car comme on tient compte aux rois de ce qui se £iit de mal sous leur règne y on doit également leui* savoir gré de tout ce qui se fait de bien.
Il vaudrait indubitablement mieux mettre sa confiance dans trois ou quatre individus que dans un seul y conmie je le dis au chapitre de la vieillesse , mais alors il faut les diriger soi-même, ainsi que Philippe II que j'y propose pour modèle. Autrement, on tombe dans Tinconvênient des rivalités de ministres , que j'ai recommandé d'éviter comme source de cabales et d'intrigues, pour faire briller aux dépens du reste de l'état la partie de l'administration dont- chacun d'eux est chargé. Louis XIV disait à Philippe V de ne point avoir de premier ministre ; mais, quoiqu'il e.ût mieux fait lui-même d'en choisir un bon que de se laisser tant influencer vers la fin de son règne, il parlait d'après son caractère peu propre à pouvoir en tolérer, et probablement pour le souvenir qu'il avait conservé du joug de Mazarin , comme celui des troubles de la Fronde fut cause du peu de cas qu'il faisait des maximes de Télémaque pour gouverner. Cependant, de même que ces dernières sont dans plus d'une circonstance ce qu'il y a de mieux à suivre pour bien régner, on a des preuves du bon usage que plusieurs grands princes ont su faire d'un premier ministre , et personne n'ignore le parti qu'Henri IV a tiré de Sully.
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'Mais puisque j^ai tant fait que d*entamer ce sujet^ un (les plus importans sous le gouvernement monarchique , je vais citer les diverses raisons qu'on peut alléguer contre rétablissement d'un premier ministre, et celles en sa faveur. Il est sûr que, parlant d'abord contre, im prince éclairé ne se livre point; et quel que soit le mérite d'un de ses sujets, il n'en demeure pas moins le maître, le juge et l'arbitre de tous. Avec lui, l'unique diJOférence entre ses ministres, est qu'il emploie ceux qui sont habiles à des choses importantes^ et les autres à des affaires de moindre conséquence; mais il les conduit tous également, en leur prescrivant ce dont ils doivent s'occuper. C'est cette autorité qui voit tout, préside à tout, qui est le caractère essentiel d'un souverain. Il ne peut la transporter à un premier ministre sans se dégrader, et mettre son sujet à sa place ; il lui abandonne le trône , dès qu'il lui laisse la suprême intendance de ses états. L'obéissance au roi ne coûte rien; celle qu'exige un sujet est insupportable. On s'y soumet pourtant si l'on y est forcé ^ mais avec ime secrète indignation , et en cherchant. >tous les moyens de renverser une puissance non moins odieuse qu'importyine. En vain dirait-on qu'un prince habile choisit bien son premier ministre, qu'il veille sur sa conduite, et ne lui donne qu'un pouvoir limité. L'unique bonne précaution est de laisser tous les ministres dans une égale dépendance du souverain, de ne les assujettir qu'à lui seul , et de ne jamais confondre ces deux choses qui paraissent semblables, tme confiance entière et ime pleine autorité. De plus^ il
est certain que divers ministres indëpendans les uns des autres, pour peu surtout qu'ils aient de l'émulation, s'efforcent mieux de bien servir lorsqu'ils en partagent la gloire , que quand elle se rapporte entièrement à un seul homme auquel ils obéissent. De même que Caton le censeur désirait qu'il y eût toujours quelque division entre ses domestiques, afin que veillant réciproquement l'un sur l'autre ils fussent tous retenus dans le devoir, un souverain doit souhaiter qu'il y ait une sorte de rivalité , pour ne pas dire de jalousie (sans discorde néanmoins), entre ceux qui dirigent les diverses branches d'administration de «es états; ce moyen est le seul qui les oblige en quelque sorte à s'observer mutuellement, et à donner au prince les conseils dont il peut tirer le plus d'utilité. Car, de même encore qu'on n'obtient point en musique une symphonie avec des sons égaux ni semblables, l'harmonie politique, qui consiste dans l'ardeur de tous les ministres pour le bien de l'état, dépend plus des avis qu'ils donnent chacun de leur côté, que d'une commune intelligence entre eux. Enfin, si la personne du prince peut se permettre un compagnon , l'office du prince ne le souffre point ; et l'on serait tenté de croire que les anciens voulaient le faire entendre, en disant que quoique ^Jupiter eût donné aux autres dieux le trident, le caducée, et diverses marques de puissance, il n'abandonna jamais le sceptre, et conserva toujours l'usage de la foudre. Au contraire, ceux qui sont pour un premier ministre disent que la perfection souveraine consiste
dans Tunité, et qu^ainsi que la monarchie est le meilleur gouvernement, la direction d*une seule personne capable, et revêtue de la puissance du monarque, vaut mieux que celle de plusieurs. En effet, rien parfois n'est plus dangereux que diverses autorités ^ales, car ce que Tune entreprend est souvent traversé par Tautre, et si Thomme de bien n'est pas le plus habile, quand même ses idées seraient meilleures, elles sont toujours éludées par celui qui a le plus d^esprit. Et) s'il est permis de se servir de la comparaison, de même que quand on attèle plusieurs chevaux à un char il n'en faut qu'un qui ne veuille pomt aller pour arrêter les autres, ou que lorsqu'ils tirent chacun de leur côté l'attirail se romprait plniftt que le char n'avancerait , ainsi quand un ministre s^oppose à la volonté des autres , ou qu'ils se trave;sent mutuellement ( ce qui n'arrive que trop quand ils sont indépendans entre eux), non seulement les affaires en souffrent, mais elles ne réussissent point* Au liea de cela, quand les ministres sont obligés d'obéir à un seul , qui lui-même a pris l'ordre du souverain , ib { agissent avec plus d'ensemble, et se trouvent sans moyen de résistance. Quant à ce que j'observais de l'harmonie politique d'un gouvernement qui se compose de plusieurs parties différentes, on peut ajouter que néanmoins cette diversité doit être réglée par le mouvement d'un seul, sans quoi tout ne serait que confusion, de même que sans le directeur de rorchestrc on n'entendrait que dissonance. Cela n^em- ^ pêche pas, si l'on veut, d'exciter l'émulation «ntre
ministres subalternes, et d^agiter avec eux les itions d^état pour entendre leurs opinions, mais ^andes résolutions et le fond des afiaires ne doi- . se traiter qu'entre le premier ministre et le ce, pour que le secret n*en soit point divulgue, comme Dieu semble n'ëtablir dans chaque sphère ine intelligence pour la mouvoir, mais que celle dirige l'impulsion de la première la fait suivre à es les autres, chacun des ministres inférieurs doit *cer sa fonction particulière, mais en rendre compte lui qui est au-dessus d'eux. En effet, l'emploi de nier ministre est analogue à l'esprit de la monar- !, dans laquelle il semble comme naturel que les res se réduisent à l'unité dans un individu qui le sur les autres, et par lequel elles arrivent digéau souverain, qui se repose sur lui d'une partie es travaux, non de son pouvoir^ qui le consulte lesoin, mais ne lui laisse qu'une juste part aux repenses et aux faveurs ; en un mot , quelqu'un qui irrassé du poids des détails , confère avec le prince ze qui se passe , en devenant un point intermére entre lui et ses sujets. Car il est impossible in roi satisfasse chaque particulier, et même qu'il ne audience à tout le monde , cela choquerait la esté. De plus , le zèle et la prudence d'un prer ministre tempèrent les vices du chef et ceux du irernement. Cette place ne déshonore donc point nd on ne fait que confier une partie de ses soins gardant son autorité ; l'envie même ne l'attaquerait si le titre offensant moins on le changeait en celui
d'inspecteur, de président des tribunaux et des conseils j ou en tout autre. Cest ainsi qu^on ne jalousait pas les préfets de Rome , qui néanmoins étaient autant de seconds Césars.
L'essentiel pour un souverain dans ce cas est done par-dessus tout de s^apprécier à sa juste valeur, afin de choisir un sujet qui possède les qualités dont il sent qu'il manque, et de réfléchir mûrement avant de se donner un autre lui-même pour le bien de ses peuples. L'histoire fourmille de trop d'exemples à cet égard pour que j'en rappelle aucun. Mais le plus intéressant alors est de faire un bon choix. En effet, combien ne faut-il point de talent et de vertu pour, sans en abuser, être dépositaire de l'autorité du prince! Quelle que soit la position d'un roi, qu'il ait donc soin de ne jamais prendre qu'im cœur magnanime, une ame noble et douée de tous les avantages qu'il ambitionnerait pour lui-même; un individu qui, plein de force dans sa puissance imaginative, ait de l'assiduité, de la vigilance, un raisonnement subtil, Tesprit vif, tm jugement solide, du courage et de la hardiesse pour exécuter ses résolutions ,* un honune dont l'éloquence persuade, dont la grâce attire par ses attraits, et qui néanmoins entretienne par son exemple la vigueur des lois qui tendent toujours à s'affaiblir; un être assez laborieux pour fournir aux affaires , c'està-dire qui joignant l'esprit de détail aux grandes vues, ne soit pas moins attentif à cacher ses projets qu'ardent à les faire réussir, et chez lequel la multiplicité des ressorts n'entrave point la promptitude de l'exé-
culioii; un homme qui foulant à propos le respect humain, soit assez juste pour ne distribuer les emplois qu'a des sujeis dignes de les remplir, et assez inflexible pour ne rien accorder au crédit contre Téquitë; un homme qui ne profane point sa dignité par des intérêts scrviles ou mercenaires, qui n'envisage ce qu'il peut que pour satisfaire à ce qu'il doit, et qui sachant fermer les yeux sur ce qu'il vaut mieux ignorer que pimir, ne s'arme de son tonnerre que pour sévir utilement et rarement; un homme qui devant être l'ame du corps politique à la place du monarque soit présent dans tout l'empire; qui sourd à la flatterie, sans égard pour la louange et la censure, fasse ce qu'il sait qu'on blâmera , ou se désiste de ce qu'on approuverait, lorsque sa conscience le commande; mi homme qui préside sagement les conseils où se décide le sort des peuples, et qui les rendant heureux au dedans pendant qu'ils jouissent de la considération au dehors, soit l'égide de la nation sans en être l'oppresseur, et l'image du souverain plutôt que son égal; un homme, dis-je , qui n'attirie pas tout à lui pour se faire une cour qui , rivalisant celle de son maître , insulte par son faste à la publique misère ; enfin, un homme qui ait toutes les qualités que j'ai cru nécessaires aux rois, sans rien s'approprier de l'éclat du tronc. En un mot , un premier ministre doit être l'aigle qui porte la foudre de Jupiter, mais il ne faut pas qu'il soit Jupiter luimême.
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