CHAPITRE VI
De la guerre.
On a souvent répète que la guerre est un flëau nécessaire , je n*en crois rien. Mais il est établi, Tombiûon le perpétue; et de même qu'il est peu de biens ici-bas qui ne soient mêlés de maux , comme il n'est pas non plus sans exemple que le mal ne traîne quelque bien à sa suite, il est vrai que dans plus d'une circonstance la guerre a pu être utile aux nations, en les tirant de Tapatbie où leurs vices les tenaient engourdies. Hélas (car plus que jamais c'est le cas de le dire) ! ainsi l'Etna sourit à l'homme quand il vomit ses feux ; et tels les volcans dont les flammes bouleverseraient la terre s'allument pour servir les mortels, quand, mugissant embrasés, ils engloutissent pour leur bien les générations et les cités.
Presque toutes les guerres commencent par l'ambition des princes, et finissent par le malheur des peuples. Celui qui se croit le plus fort augmente ses prétentions, la crainte du plus faible l'engage à recourir aux armes, et les nations souffrent victimes de ces funestes démêlés.
Il est une autre triste remarque à ce sujet, c'est
(4«9) que les souverains en général ne sont pas craints selon le pouvoir qu'ils ont d'offenser, mais selon la manière dont où les en croit capables. On ne se risque point avec celui qu'on sait être hardi. Respectant toujours un roi dont on craint la résistance, et qu'on soupçonne difficile à vaincre, la plupart des guerres se fondent sur la mollesse , le peu de courage et le manque de moyens de l'individu qu'on attaque. Quel risque court-on avec un prince follement épris de la paix ? Il la fera dès qu'on voudra dans toutes les occasions.
Mais un roi sage hait la guerre, parce qu'il connaît l'instabilité des succès, l'inconstance de la fortune , de la gloire et des triomphes. On a beau dire que la guerre peut qtielquefois être utile en devenant un remède qui débarrasse le corps politique des humeurs vicieuses qui en troublaient l'économie, comme on le vit dans les premiers temps de la république romaine, où le sénat avait soin d'occuper les citoyens hors de la ville, afin qu'ils ne trouvassent pas dans le repos l'occasion de tenir des assemblées et d'exciter des séditions, il n'en est pas moins vrai que la guerre détraque la machine politique , détruit le bon ordre qui doit régner dans un empire; elle interrompt la justice, l'obéissance aux lois, relâche les mœurs, dissout les liens sociaux, même la parenté. L'agriculture, les arts se négligent, le commerce est impossible, les arts se détruisent; l'état dépérit. .
Cependant, comme il n'est pas non plus impossible qu'une longue paix n'occasionne des séditions intes-
( 4-io )
lines, le grand an relaiivenienl à la guerre est de savoir faire d'un poison un antidote. Car quelques-uns prétendent aussi que, de même que les ouragans et les tremblemens de terre sont quelquefois un fléau nécessaire à 'la nature, la guerre, quand les peuples sont civilisés jusqu'à la coriniption, peut devenir une nécessité indispensable pour les sauver de la dissolution, et leur donner une nouvelle vie. Tacite dit que les maux de la paix sont plus à redouter que les calamités de la guerre; et Ton craindrait que le courage, la patience, la fermeté, leJévouement à la patrie, le mépris de la mort, en un mot toutes les énergiques et grandes facultés de Tàme ne disparussent de la terre, si la pacification générale et la corruption universelle venaient à se donner la main , et s^établir tranquilleipent parmi les hommes.
Sans doute ce raisonnement est plausible contre l'espèce de putréfaction politique qui existerait f)eulêlre alors; toutefois, je le répèle , la guerre est le plus ' grand fléau dont le ciel puisse affliger F humanité.Quand on ne fait même que défendre ses foyers, la guerre éloigne un peuple des vertus qui contribuent à sa prospérité; or que n'est-elle pas au milieu des cruautés de celles que l'ambition et l'avarice entreprennent? Ces deux dernières , déguisées sous le nom de gloire, sont les seules qui poussent vers les conquêtes, qui malheureusement enivrent plus ou moins d'une folle vanité même les princes les plus modérés; car une certaine ambition fausse ternit presque toujours la vie des plus grands d'entre eux, parce qu'oubliant qu'ils
ne sont (jue rinslrument du bonheur de leurs peuples, ils veuleni parfois que leurs peuples soient l'insirunienl de leur orjjueil.
Que ceux que Tambilion tourmente réfléchissent donc sur le mal qu'ils provoquent ; car si la guerre est civile, c'est une fièvre ardente qui consume le corps politique, tandis qu'au contraire si elle est extérieure ce fléau lui ouvre les veines, et par elles s'écoule le sang des richesses, en même temps que les esprits vitaux s'exhalent. Je n'ignore pas que la gloire des héros est la plus brillante, et qu'il en est même d'assez heureux pour que leur passage ressemble à celui du soc cjui déchire la terre pour la féconder, et dont après on moissonne les fruits, quoique le sillon ait été douloiu-eux. Je sais de même que l'art militaire est digne d'estime comme celui à l'abri duquel les autres s'exercent, que les armées sont le soutien des états, les garans de leur repos, et, quand elles sont bien instruites et disciplinées, l'appui le plus ferme de la conservation et de la gloire des empires. Mais heijreux le pays où la réputation des armes maintenant l'abondance, la vigne et l'olivier reposent à leur ombre, tandis que Cérès ne se prévaut du casque de Bellone et du sabre de Mars que pour faire croître ses moissons en sûreté ! Le vrai brave hait la guerre , parce qu'il sait tout ce à quoi elle oblige.
J'ai déjà parlé au premier chapitre des funestes conséquences d'une ambition mal dirigée chez les rois 5 qtii doivent toujours la consacrer au bien des peuples. Si donc il en est qu'elle aveugle assez pour
ne lui obéir qu^en faveur d'eux-mêmes, et qu*ils ne soient dégoûtés de voir dans Thistoire combien elle paye mal ceux qui s'y livrent de la sorte, qu'ils réfléchissent au moins sur la nature des individus qui dispensent la vaine renommée dont ils sont jaloux. Qu'est-ce que cette multitude dont le souverain est réduit à briguer le suffrage aussitôt qu'il perd de vue le bonheur de ses sujets? Un assemblage de personnes qui parlent au hasard sans connaître ce qu'elles louent et ce qu'elles admirent , quelquefois même sans avoir idée de l'idole qu'elles encensent; un mélange confus d'ignorans, qui la plupart n'ont d'opinion que d'après les autres. Car jamais la capacité du peuple ne s'étend jusqu'à savoir distinguer dans quelqu'un plusieurs vertus excellentes. U loue les petites, s'étonne des moyennes , mais les sublimes le passent L'apparence de la vertu est ce qui fait le plus d'impression sur son esprit. Or quel charme y a-t-il à se voir célébrer par de tels panégyristes, et à devenir le sujet de leurs conversations en volant de bouche en bouche? N'ayant ni les lumières ni la probité né-^ cessaires pour distribuer les véritables honneurs, ce serait au contraire une gloire d'en être méprisé.
De plus , les rois ne devraient jamais oublier que la foule de ces esprits turbulens qui , dévorés par la soif de régner, s'efforcent de contribuer au bien des nations, ou de les réduire en servitude, s'efface toujours vite de la mémoire des hommes, qui ne conserve que le nom du petit nombre d'entre eux dont le génie est assez vaste pour tout embrasser, ceux
dont les plans ont enfentë de grandes actions, dont la haute capacité a su créer des circonstances, ou profiter avec avantage de celles qui se présentaient, pour opérer des changemens dans les relations qui existent entre les empires. Encore cela n'est-il point ce qu'il y a de plus louable auprès des] hommes, qui loin de croire que la valeur soit le premier don des princes , ne les trouvent jamais plus grands que par la justice.
En effet, ce n'esl point par les excès de Tambition, par des exploits meurtriers et dUnjustes violences , que ceux qui sont Timage de Dieu sur la terre doivent aller au temple de la renommée ; et bien que quelques-uns croyent que sa trompette se tait quand 'Celles de la guerre ne sonnent pas, ou que ce qui s^opère pendant la paix ne vaille point ce qu'on peut faire au milieu du tumulte des armes , s'il convient aux particuliers de s'efforcer d'être grands par la pratique des vertus bienfaisantes, quelque hautes qualités guerrières qu'ait un roi , s'il n'en possède d'autres en même temps , elles ne peuvent Pàssurer d'être estimé de la postérité. Malheur à celui d'entre eu^ auquel let sang des peuples sert de chatix pour'citnenter l'édifice de sa grandeur; car il n'a travaillé que pour lui, et c'est ce qu'on fait pour les nations qui assure la gloire du souverain. 11 peut passer pour un conquérant , mais on ne le regardera jamais comme un bon roi ; il a gagné des batailles, mais il a perdu le cœur de ses sujets; il a dompté des pays étrabgers, mats il a épuisé le sien; et passant comme le bruit de la
foudre et des tempêtes, il a peut être conduit habilement des armées , mais à coup sûr il a mal gouverne les peuples que le Ciel avait confiés à ses soins. En effet, dès qu^ils sont malheureux, que leur importa que le prince recule les bome$ de son empire, qu^il fasse des états de ses ennemis de$ provinces de son royaume , ou qu^établissant sa réputation sur des débris fumans il leur soit supérieur dans les sié<^es et les batailles? Il y a bien de la différence entre un peuple victorieux et un peuple qui jouit du bonheur en florissant.
Le plus grand honune est celui dont il reste le plus de monumens utiles à sa patrie. Or si le prince né avec les qualités nommées héroïques élève parfois momentanément sa nation au-dessus d^elleméme, trop souvent il ne. lui communiqtie qu^une vigueur inconnue , à peu près comme la fièvre donne des forces; et à sa mort le peuple épuisé ne sent cpie sa faiblesse , heureux encore s*il n^est suspect à tous ses alliés , et souvent enpemi de tous ses voisins. Mais il est malheiuieuseaient dç Tessence des hommes policés comme de , celle des sauvages de diviniser ce qu ils craignent : ils-idédaiguent la vertu pacifique qui fepit lei^r bonhçur/.et ils encensent le luxe qui les ruine, la puissance qui les écrase, le génie guerrier qui les détruit. Cependant la gloire des conquêtes ne sert les peuples que rarement. Toujours souillée de sang, la mort et le carnage y condtûsent, Fappareil qtii Tenvironne est lugubre; et sitôt que la fiimée du triomphe est dissipée, potu* peu que le conquérant
soit humain, ses victoires ne peuvent manquer de lui an^acher des pleurs en voyant la terre dévastée, les nations malheureuses, le commerce ruiné, les arts anéantis, par conséquent sa puissance réelle diminuée.
Mais le souverain qui ne cherche sa gloire que dans le bonheur de ses sujets , en préférant ime paix honorable qui seule peut les rendre heureux, à des trophées qui n'eussent abouti qu'à flatter son orgueil, le prince qui bannit le désordre de ses états, qui corrige les abus, conserve la bienséance des mœurs publiques (dont le débordement n'est pas moins fimesle que les plus tristes calamités), celui-là, dis- je, est toujours grand, parce qu'il l'est dans le cœur des peuples. Et n'est-ce pas la reconnaissance qui jadis porta les hommes à faire des dieux de leurs bienfaiteurs? Adorant la terre qui les nourrissait, le soleil qui les éclairait, ils élevèrent des autels à un Jupiter roi de Crète, à un Osiris roi d'Egypte, qui ayant donné des lois sages à leurs sujets, avaient été leurs pères et les avaient rendus heureux pendant leur règne, tandis qu'au contraire ceux qu'une ambition outrée emporte ont beau s'agiter en faisant un mauvais usage de leurs forces, ils fmissent presque tous au milieu de leurs efforts excessifs pour agiter le monde , comme Samson lorsqu'il s'ensevelit sous les ruines de l'édifice qu'il ébranla.
D'ailleurs, tout peuple qui brille se fatigue plus ou mioins comme un acteur sur le théâtre. Or, se méconnaissant dans son aveuglement, si le prince que
Texcès de rainbilion lourmente y lel que Toiseau qii^on a privé de la vue , s^ëlève d^abord avec d'autant plus d^audace qu^il plane dans les ténèbres, la plupart tombent bieniôt dans leur fol essor; et non moins cruellement châtiés qu'Ixion, pour comme lui n'avoir embrassé qu'un nuage au lieu de l'objet qu'ils recherchaient, tous leurs vains projets sont autant de vapeurs dont se grossit la foudre qui les écrase au milieu de leur carrière insensée.
Cependant la guerre étant un mal qui existe , et parfois celui qui veut la différer, loin de Téviter, ne faisant que procurer l'avantage d'autrui, il est indubitable qu'on peut s'y voir forcé; car c'est par sagesse et non par lâcheté qu'on doit aimer la paix , et le meilleur moyen de la conserver est d'être toujours préparé pour la guerre. La puissance militaire est la base la plus solide de la réputation : un roi désarmé est un lion mort exposé aux outrages.
Parfois malheureusement il ne faut qu'un prince inquiet pour troubler le monde; car s'il prend les armes, pour peu qu'il soit puissant, la guerre se répand comme une contagion dans tous les états voisins. Les uns s'arment pour leur propre sûreté, les autres pour défendre le plus faible; quelques-uns sont contraints de suivre la fortune du plus fort, soit pour avoir part à la dépouille du vaincu, ou pour n'être pas eux-mêmes la proie du vainqueur; et bien qu'au commencement ils ne soient que deux ou trois, avant que le mal ait duré quelques années, tous les voisins le partagent.
Mais laissant cette guerre faite sans raison par un roi, parmi les causes justes d^hostilitës qu*on peut mentionuer, la conservation de Téiat est sans contredit la première,* et les autres ne doivent jamais provenir que de ce qui serait trop nuisible au peuple en restant plus long-temps dans Tinaction, parce que pour peu qu'on entreprenne de combattre ses ennemis sur des principes arbitraires de gloire ou d'utilité les prétextes sont sans fin , et les flots de sang inondent continuellement la terre. ^
Une des autres circonstances dans lesquelles, parlant à la rigueur, on peut regarder la guerre comme nécessaire à sa propre sûreté (quoique la façon d'y recourir alors exige la plus giande adresse), est celle où le prince craignant dans l'intérieur de ses provinces des troubles dont le germe se manifeste , envoie au debors ses armées afin de réunir par la discipline et la force du pouvoir militaire ceux que les intérêts civils et politiques ont divisés. Rome, comme je l'ai remarqué, dut à ce motif une grande partie de ses conquêtes. Néanmoins il faut bien prendre garde pendant ce temps de n'être point attaqué chez soi , où l'on reste plus faible à cause du mal qui non sea-« lement subsiste toujours , mais qui s'augmente par le remède qu'on a voulu lui donner en éloignant ceux qu'on croyait dans le cas de nuire.
Règle générale : c'est lorsqu'on est toujours préparé pour la guerre qu'on est le moins réduit au malheur de la faire ^ et jamais roi ne doit en entreprendre aucune sans avoir au moins le témoignage de sa consn
cience, qui lui dise qu'il n'a rien négligé pourtâclirr de conserver une paix honorable avant de s'y résoudre.
Quant au genre de conduite que la guerre prescrit, les éiats se réglant ordinairement sur leurs intérêts poui* ce qu'ils font , il s'ensuit que celui qui les connaît bien devine plus aisément leurs projets. De même, il finit avoir soin de ne point effaroucher les passions de ses voisins. Philippe de Macédoine, guidé par un génie aussi vaste que son ambition, s'efforçait de la cacher en tâcKant de paraître juste au commencement de ses entreprises , et en affectant même la modération après la victoire.
Mais quand je parle de justice, mi souverain ne doit pas toujours la mesurer par ce qu'il peut; et il vaut mieux chercher à désarmer ses ennemis que les vaincre; car si l'on sait quand la guerre commence, il est impossible de prévoir quand elle fmira. Celles qu'on entreprend légèrement causent souvent uu long deuil. Les anciens ont fait naître Minerve du cerveau de Jupiter, pour enseigner que la guerre doit être le fruit de la prudence plutôt que. du désir de montrer sa valeur, ou de l'envie de se distinguer; et, j'y reviens encore, nidle passion n'est plus iuneste aux princes qu'une ambition qui les aveugle. A combien n'a-t-elle point fait perdre la vie , et leurs états qu'ils voulaient augmenter! Exposés aux malédictions de leurs voisins, les conquérans sont aussi haÏ9^de ceux qui craignent d'être dépouillés que de ceux qui le sont déjà : recueillant comme ils ont semé, s'ils troublent le repos du monde, ils n'y sont jamais eux-
mêmes. Ils ressemblent aux gens qui voyaj^eni sur mer, c'esi-à-dire que comme ceux-ci vof^iienl toujours sans que l'endroit par où ils viennent de passer soit pliLs à eux que celui où ils ne passeront jamais, les conquêtes trop étendues ne saturaient être bien soumises à moins qu'on n'y dissémine ses forces, inconvénient pire qu'une défaite par la façon dont il paralyse pour le reste, outre qu'on n'a guère de succès durables que vis-à-vis des peuples mal gouvernés.
De même qtic la tortue est en danger dès qu'elle sort la tête de dessous le pavois de son écaille , tout souverain s'expose aussitôt qu'il alonge trop le bras hors de son royaume. Bien qu'on croye qu'ainsi que le véritable esprit de la république est la modération celui de la monarchie soit la guerre et l'agrandissement, ou qtie s'il convient aux particuliers de maintenir ce qu'ils ont il soit du propre des rois de combattre pour ce qui ne leur appartient pas, cela ne doit s'entendre que quand la raison et la prudence le conseillent, car celui qui veut dépouiller les autres donne droit à ce qu'on agisse de même avec lui. Mais plus on a, malheureusement plus on désire. Cependant les peuples belliqueux sont comme les joueurs, qui souvent perdent ce qu'ils ont en voulant le doubler, ainsi que l'éprouva Démétrius, roi de Syrie , qui se vit dépouiller de ce royaume tandis qu'il cherchait à se rendre maître de l'Egypte. Les occasions ou la facilité d'acquérir égarent l'œil et le cœur, mais il n'est pas toujours bon d'aspirer à tout ce qu'on peut atteindre.
La justice doit modërer la grandeur d'ame. Ce n'est pas celui qui possède le plus qui conserve le miçux, mais celui dont Tëquité assure la possession. La puissance d'un ëiat bien constitué doit être relative 2i celle des empires dont il est entouré, pour conserver son indépendance ; et s'il lui faut de la sagesse pour augmenter son pouvoir, il n'a pas moins besoin de prudence pour savoir le borner. Une fois parvenu à un certain point , son intérêt est de se fortifier aU dedans, et de porter toutes les parties de son administion au plus baut degré de perfection , plutôt que de cbercber à s'accrohre au dehors; car le trop d'augmentation de territoire d'un état,d*inattaquable peutêtre qu'il était avant, offre souvent des inconvéniens et de nouveaux côtés par où le surprendre.
Il en est de même des expéditions militaires. Le tbéâtredela guerre est-il trop éloigné , les évènemens deviennent plus douteux et la possession plus précaire, en même temps qu'elle est moins avantageuse. Dix villages qui joignent un état valent mieux qu'un royaume îk quatre cents lieues. Il faut voir également si le pays dont on veut s'emparer est digne de conquête , et se rappeler que le trop de puissance double le danger en excitant l'envie, parce que tous se li* guent contre le plus fort. De plus, quand les causes extérieures de destruction manquent, l'opulence renverse les états trop étendus, qui, comme l'or qu'on répand, perdent leur force réelle pour un éclat passager. Ils ressemblent à ces énormes vaisseaux que la pesanteur empécbe de marcher, et sont comme ces
arbres dont les branches trop étendues pompent tout le suc du tronc, et ne servent qu'à faire de Tombrage. Auguste prévoyant ce mal à Tégard de Rome, voulait lui signaler des bornes comme Adrien fit depuis. Un grand étal est un pesant fardeau. Ne jouissant que rarement d^un long repos, et semblable à ces corps robustes qui se détruisent d'eux-mêmes lorsqu'ils paraissent à l'abri de tout péril étranger, il se forme des ennemis dans soi^sein quand il n'en rencontre point au dehors.
Que le prince sache donc limiter sa fortune s'il veut qu'elle soit durable. Plus elle est grande, plus elle est exposée aux dangers. Ainsi les tempêtes se forment sur le sommet des montagnes plutôt que dans l'humble vallée. Augmenter une monarchie peut être aisé à l'injustice et à la tyrannie, quand elles ont la force et le pouvoir ; le grand point est de conserver, l'art de gouverner étant plus difficile que celui de vaincre, parce que le hasard a souvent part à la victoire , tandis que l'autie exige mille bonnes qualités. La fantaisie de nous visiter un moment peut prendre à la fortune , sans que nous ayons aucun mérite , mais il n'est que la sagesse qui puisse fixer son inconstance. Loin que les causes qui font qu'on acquiert aident toujours à conserver, les conquêtes sont aisées parce qu'on y travaille avec toutes ses forces, tandis qu'il est souvent difficile de les garder, parce qu'on ne les défend qu'avec une partie de ces mêmes forces. En effet, une armée réunie peut battre l'ennemi nombre de fois ; mais dès qu'il faut mettre garnison dans
les villes, soutenir les alliés, assiéger des places^ ou les empêcher d'être assié<jées , c'est le moment où le conquérant perd ses troupes en détail , dans un pays qui lui est à charjjc pom* peu que le vaincu ait la constance de tenir bon , en agissant vigoureusement sans consentir à la paix. Que de fois n'a-t-on pas reiiardé comme la meilleure des ruses de laisser disseminer les forces ennemies par des invasions ! Le public alarmé se désole, et woit tout perdu dans son aveuglement; mais un chef habile méprise de telles opérations, et souvent même il les voit au contraire avec plaisir. La force de toutes les puissances a des bornes; mais il n'en est point aux vains projets de l'ambition des hommes. Le prince ne saurait donc trop avoir présent la portée de son épée et de son bouclier, tans jamais perdre de vue combien le cercle de sa couronne est limité. Qu'il considère surtout dans ce qu'il entreprend la cause qui le fait agir, le but qu'il se propose, les moyens qu'il a pour réussir; et plus encore l'esprit du temps , ou la disposition des peuples, car c'est souvent cette dernière qui fait tout. J'y reviendrai au chapitre sur l'art militaire, en parlant pour un général de la nécessité de toujours relever le plus possible le moral de ses troupes ; je me contente de dire ici que les qualités d'une armée se rapprochent ordinairement de celles de la nation dont elle fait partie. Car, lorsque je m'étendis sur le danger d'une éducation libérale trop répandue dans la masse du peuple , si j'ai rappelé l'engourdissement et la lâcheté du Bas-Empire sous les Grecs, qu'on voyc, par exem-
pie , la différence d'entreprendre les choses avec les troupes d'un peuple semblable, dont les généraux se mettaient à pleurer avant de donner bataille, en son-. ge«int aux soldats qui allaient être tués, ou avec celles des Romains, quand, ignorant jusqu'aux premiers élémens de la guerre , leur constance et leur vigueur nationales purent seules, malgré leurs dé- Élites réitérées , soumettre Pyrrhus auquel ils inspirèrent l'estime la plus profonde, et venir à bout d'Annibal sans autre chose que leur fermeté, le bon ordre de leurs armées, le choix de leiu's campemens, leur caractère altier, en un mot leurs vertus.
La même différence ne se rencontre pais moins dans les histoires modernes quelquefois, et l'Angle^ terre a vu les troupes dites parlementaires aussi passionnées sous Cromwell que celles de Charles II étaient pusillanimes. S'il fallait citer quelque chose de plus fort encore, je rappellerais ces anciens Huns chezlesquels les enfans entraient en fureur au récit des faits d^armes de leurs pères, et les pères versaient des larmes quand ils ne pouvaient plus imiter leurs enfans. Or, sans exiger un tel extrême, qui nierait que pour peu que les peuples soient bien conduits, on aura nécessairement plus ou moins d'espoir de Téussîr dans ce qu'on entreprendra, selon qu'ils se rapprocheront plus ou moins de ce qui précède? En général , les vertus qui n'agissent point ne produisent aucun bien; il faut toujours chercher à leur donner l'activité des passions.
Mais revenant aux réflexions -du prince avant lal
guerre ; qu^il est bon autant que possible de ne jamais souffrir dans ses états , il doit voir également si les provinces qu^^l^e dispose à en faire le théâtre sont vexées par leur gouvernement, et soupirent après uBe amélioration de sort en changeant de maître. Dans ce cas, qu^il ait soin de bercer autant que possible leur espoir, en s*y prenant de façon que le but auquel il leur propose d^aspirer leur paraisse assez digne d^étre obtenu, pour qu*elles oublient les peines qu^elles auront d'y parvenir, et surtout qu'il colore adroitement ses motifs d'invasion, persuadé que, bien que tout se rende à la force, les armes n'ont jamais plus d'effet que lorsqu'elles se servent d'un prétexte qui flatte la multitude. Qu'il cherche même à persuader qu'il profilera de la victoire de manière à ce que les peuples se plaignent d'avoir été trop tard vaincus (taqt il les traitera bien), afin qu'ils le désirent el l'appellent. Car le succès d'une invasion est toujours rare quand on est sans intelligences dans le pays; et le premier principe des conquêtes bien faites est de s'efforcer d'y régner par la réputation de ses bienfaits, de sa justice et de sa modération, avant de vouloir le faire par ses propres magistrats et son autorité, cette manière étant la seule qui satis&sse à la fois la loi naturelle et la maxime d'état.
Que le prince observe aussi la conformité des mœms dçs nations , pour corriger les vices de l'armée qu^^l commande. Que les préjugés, les inclinations , et tout ce qui peut flatter le peuple qu'il attaque en adoucissant la rigueur du nouveau joug, lui
soient incessamment présens. Qu^il respecte ses lois, ses usages , les monumens de sa gloire, même ceux de sa vanité; car il est des hommes en masse comme indi* viduellement, on les mène bien plus par les passions que par la raison , qui ne produit jamais à beaucoup près d*aussi grands effets sur leur esprit. Enfin, qu'il ne perde point de vue l'humanité , lors même que son bras est armé pour la détruire ; car si le fléau de la guerre le force à devenir terrible où Ton se bat, comme le ciel pur qui souriant aux campagnes se couvre parfois sur un point de feux et de tonnerres, son premier devoir en qualité de souverain est que le calme et la tranquillité régnent partout ailleurs.
Je disais qu'il est bon de ne pas souffrir la guerre dans ses états ; ceci toutefois demande explication , parce que la chose a son pour et son contre , et tout dépend de la situation où Ton est. Quant à la première façon de l'envisager, c'est-à-dire d'aller chercher l'ennemi dans son pays , il est sûr qu'on croit généralement que celui qui attaque le fait avec plus de courage que celui qui se défend. Au moins cela seul suffit pour donner un plus grand véhicule aux soldats, qui, loin de leurs foyers, imaginent avoir plus besoin de se bien battre; car la nécessité est souvent cause de la gloire des hommes , et l'origine de la plupart des belles actions ici-bas. En outre , on 6te à son antagoniste le moyen de se prévaloir de ce qui est à lui , parce qu'il ne peut plus rien tirer de ses provinces saccagées. Le souverain qui voit l'ennemi dans ses états est forcé de garder plus de mesures
avec ses sujets , et n*en peut exiger que difEcilemcnt des secours ou de Targent , de façon que Vagresseur tarit la source qui pouvait aider celui qu^il attaque à soutenir les hostilités. 11 semble que ce soit par suite de ces raisonnemens qu*Agathocle ait porté la guerre à Carthage, et que Scipion Tait rejetëe en Afrique poiur en délivrer Tltalie.
Ceux qui sont d*un avis contraire disent que quand on attend Tennemi chez soi Ton a plus d^avantages, parce qu*on peut hii couper les vivres, les munitions, et tout ce dont une armée a besoin. On rompt aussi plus aisément ses projets, par la connaissance de son propre pays qu'on possède mieux que lui ; et Von a plus de facilité de Tassaillir avec toutes ses forces, qu'on rassemble en plus grand nombre dans ses états que quand on s*eu éloigna. Si Ton reçoit un échec, on refait plus promptement une autre armée , parce que les débris de celle en déroute se sont sauvés dans un pays ami , qui de plus est voisiu; et même on la recrute vite , étant près de la nation qui la compose , de façon qu'on use de tout à la fois sans s'exposer à une ruine totale. Eniin, comme je le dis ailleurs, on a vu des princes qui pour affaiblir leurs ennemis les ont attirés chez eux, et mémo leur ont laissé prendre quelques places dans l'intention que, les garnisons qu'ils étaient obligés d'y mettre diminuant leur armée, ils ne pussent agir aussi vigoureusement en bataille.
Après avoir ex|)osé ces deux opinions, je crois néanmoins qu'il faut distinguer l'état du peuple dont
s'agit. Car est-il aguerri , par exemple , plus on aproche de lui, plus on trouve de diflfictdtés à 1« lincre, parce cp'il peut mieux réunir ses forces pour î défendre, que pour aller chercher les autres au ehors. Dans leurs guerres éloignées ^ les Romains 'envoyèrent jamais plus de cinquante mille hommes la fois; mais quand après la première guerre puique ils se défendirent chez eux contre les Gaulois, s mirent jusqu'à dix -huit cent mille hommes sous s armes. De même , les Cimbres défirent une de urs armées en Allemagne, et ils ne purent se rétalir; mais dès que ces barbares vinrent en Italie, où s Romains leur opposèrent toutes leurs forces, ils u'ent exterminés.
Au contraire, le peuple sur lequel on règne n'estpoint aguerri, tâchez d'éloigner l'ennemi de. chez lus, parce que vos forces consistant plus dans votre •gent que dans la façon dont vous comptez sur vos ijets, vous êtes sans ressource3 dès qu'on vous em- 5che de percevoir vos impôts, malheur qui existe issitôt que le théâtre de la guen'C est dans vos pronces. L'exemple des Carthaginois est frap||^nt à cet jard. Cependant, malgré ce que je viens d'exposer, crois aussi difficile d'établir aucun principe fixe à ce ijet que pour tout ce qui tient au reste de l'art de réler; et je conclus en disant qu'il faut observer avec in Tétat dans lequel on se trouve, pour seulement •ofiter des réflexions ci-dessus, et tâcher de se conlirc en conséquence.
Mais que celui qui gouverne n'entreprenne rien
au-dessus de sa portée. Quiconque ne cherche que ce qu'il peut semble invincible, aulieuqu*en visant à des choses au-dessus de ses forces les desseins frustrés publient les bornes du pouvoir. La prudence à la guerre est le fil d* Ariane dans le labyrinthe ; sans elle, chaque pas peut conduire à Tantre du Minotaure.
Le souverain qui fait la guerre en usant de ses forces inconsidérément ressemble à Polyphéme, quand aveuglé par Ulysse il jetait les rochers à tort et à travers, tandis que pour le roi sage la guerre développe les évènemens dont le germe avait été semé par la politique. C'est cette dernière qui, telle qu'une lime sourde , doit tout préparer. En un mot, Thabile prince, comme le Jupiter d'Homère, envoie d'abord la terreur et la division parmi ses ennemis; et tournant après ses regards vers les lieux qui ont besoin , de son génie, il ne perd rien de vue jusqu'au moment { de frapper le coup décisif.
Il n'est aucune monarchie , quelque puissante <|u'elle soit, qui ne se soutienne plus par l'opinion qu'on a d^elle, que parce qu'elle est en effet; plus par les mop^ns qu'on lui suppose, que par ce qu'ils sont en réalité. Le désir de la gloire et de dominer engagent aveuglément dans des entreprises qu'on r^arde comme aisées, et dont les difficultés cachées auparavant se montrent dès qu'on veut agir. Presque toutes les guerres s'éviteraient , si l'on considérait bien ce qu'on s'en propose, et les moyens qu'on a pour les conduire. Un des premiers devoirs du prince , avant de s'y résoudre, est donc d'analyser ses forces offeh-
(439) sives et défensives, la qualité de ses troupes, les gé^ iiéraux qu^il peut leur donner, Tétat de ses finances, les efforts qu'il peut attendre de ses sujets, et s'ils resteront fidèles au cas que la fortune lui soit contraire. Il faut également qu'il ait une idée juste de ses ennemis, des ligues iqu'ils peirvent faire; et, prévoyant tout, qu'il connaisse bien ceux qui par suite iVun mauvais succès pourraient se tourner contre lui. ( lar ce n'est point assez de voir si l'on peut faire la guerre, il faut encore discerner si elle sera de quelque utilité, sans ajouter combien il est nécessaire de prendre garde qu'en accroissant ses états ou ses forces on n'augmente le nombre de ses -ennemis, parce qu'alors il vaudrait mieux n'avoir rien fait puisqu'on augmente aussi d'embarras.
Le point le plus important h considérer pour tout souverain qui commence la guerre, est que jamais elle ne sera bien faite si les opérations n'en sont liées et préparées avec la politique. Car, de même qu'un système politique qui n'est point appuyé par des opérations militaires ressemble h un corps sans l'usage de .ses muscles, les opérations militaires qui ne sont point étayces par dès mesures politiques, ou qui ne tendent point à l'appui du système politique, ne ]>euvent se considérer que comme des convulsions qui affaiblissent le corps en dérangeant son économie; et les faits d'armes les plus éclatans, ainsi que les batailles gagnées, ne servent tout au plus qu'à illustrer une nation d'une façon malheureuse, quand la politique ne les soutient pas, ou que le gouvernement of-
fre le moindre vice radical y qui porté en lui la destruction des forces au moment qu*ou s^y attend le moins.
On peut conclure de là que celui qui connaît bien les intérêts de son pays, avec des talens militaires égaux, commande beaucoqp mieux les armées que tout aulre; car quelque habile que soit un général, dès quUl agit sans avoir bien concerté ses mesures, ses plus grands succès sont presque sans effet, et ses moindres revers éiant suivis des plus funestes consé* qiiences , les évènemens Taccablent sous leur poids. Le défaut de plan dans la conduite des affaires est comme Tanarchie dans le gouvernement; il faut dans l'un et dans l'autre un centre où tout aboutit, et les plus belles opérations militaires, les résultats les plus brillans, s'ils ne sont déterminés par la politique, ressemblent aux coups que porte le bras qui frappe sans savoir où quand la tête ne le dirige pas, et qui tôt ou tard est dupe pour n'avoir agi qu'en aveugle. Pyrrhus en est un exemple : se battant continuellement , et roulant d'espérance en espérance, toutes ses prospérités n'étaient qu'im appât pour en ambitionner de plus grandes, et le désir de ce qu'il n'avait pas l'empêchait de s'assurer la possession de ce qu'il avait; tel qu'un joueur qui amène les coups les plus heureux sans savoir profiter de sa fortune , il était inévitable qu'à la fin il ne perdît, et si la tuile d'Argos n'eût mis im terme à ses joiu«, il am*ait indubitablement péri dans quelque autre occasion.
Quant aux plans à former tant en politique que
pour la guerre, les principes généraux peuvent se déduire des deux suivans. Le premier, qu'il faut toujours avoir un objet , et opérer relativement à lui. Le second, que loin de perdre ses alliés, on doit chercher à en augmenter le nombre, les unir autant que possible entre eux^ et semant la jalousie parmi ceux des états opposés , il est utile de voir si Ton peut les en détacher par des négociations , ou les gagner secrètement avec un plus réel avantage; car il n'y a personne qui puisse mieux servir pendant la guerre que celui qui passe pour ennemi, ni qui soit plus dans le cas de nuire que celui qu'on croit ami sans l'être.
Tout ce qui ne cadre point avec ces règles est mauvais; et Ton doit y rapporter les mesures subséquentes qui en découlent, telles que de tâcher de pénétrer les conseils des ptiissauces belligérantes pour prévenir leurs entreprises, de contrebalancer par quelque endroit les états qui sont les plus redoutables, faire des diversions aux forces qu'ils opposent, découvrir leurs intelligences, savoir dissimuler et se déclarer à propos, s'affermir avant que de s'étendre, €t suitout ne jamais se charger de trop d'affaires à la fois. En un mot, la politique est si nécessaire pour les opérations militaires, que j'ose dire que sans elle il n'y eut jamais d'habile conquérant.
Je parlais des alliés qu'on peut faire; s'il est quel- 4juc règle à leur égard, c'est qtie les peuples voisins sont naturellement ennemis, à moins que des cas particuliers ne les en empêchent, comme, par exem-
pie, leiir faiblesse commune qui peut les engager à se liguer, ou cent autres circonstances inutiles à détailler. Par la raison contraire, deux puissances doivent être alliées, quand par leur position elles ne peuvent se faire aucun mal. Il suit de là , qu'il suiEt de jeter les yeux sur une carte de géographie , et d'y voir les possessions des difTérens états, pour juger quels sont leurs alliés ou leurs ennemis naturels; cependant mille accidens particuliers changent el modifient souvent ces alliances, ou ces causes de haine et de rivalité. Mais c'est un fait, que les meilleurs alliés sont généralement ceux qui ont les mêmes intérêts , et qui ne sont point assez proches voisins pour qu'on puisse être engagé dans quelque discussion d'intérêt avec eux. Quoique la remarque eût peutêtre été mieux au quatrième chapitre , j'observerai aussi qu'il faut toujours faire la plus grande attention à la forme du gouvernement, à la situation et au génie des peuples avec lesquels on contracte des alliances.
Un autre principe d'une guerre bien conduite est de n'y rien faire qui n'ait quelque rapport au but principal, faute commune des ambitieux, et même des brouillons, qui; pour se faire valoir ou se rendre nécessaires, précipitent les armées comme les états dans les plus grands désastres. Les officiers supérieurs y sont également enclins, pour avoir l'occasion de se distinguer, de commander plus indépendamment, et tout ce qui sert leurs passions, chose d'autant à éviter qu'elle ne mène qu'à verser du sang iniuilement. Il
£iut que rien ne soit étranger à ce quW se propose , et que le chef veille à réprimer ce qui ne tend pas au bien général. Toutes les diverses parties d^une armée, et même d*un gouvernement, doivent être entre elles comme des lignes qui aboutissent au même point.
Je ne trouve aussi rien de plus fou que la manière dont on disperse ses forces en s'emparant de provinces inutiles qui embarrassent, et qu^on garde, dit -on, pour acheter la paix. A quoi bon cela? Prendre pour rendre n'est qu'une imprudence, une légèreté dispendieuse. Il est rare qu'on reçoive de bon cœur ce qu'on s'est vu arracher aux dépens de son sang , la rancune se conserve , et les princes qui croyaient avoir la paix en restituant se sont préparés une nouvelle guerre. D'ailleurs, sans parler de l'inconséquence de rendre ainsi sans coup férir ce dont on a eu tant de peine à s'emparer, pourquoi ensanglanter inutilement un vaste théâtre? Cela ne signifie pas néanmoins qu'il n'y ait des circonstances où il ne faille prendre pour rendre; les intérêts politiques sont si compliqués, qu'il n'est point sans exemple qu'on ne doive se réserver des compensations. Mais c'est beaucoup trop le cas, et l'on s'empare souvent de places ou de mille endroits qui ne valent pas les munitions qu'on y dépense. 11 faut en campagne, comme dans les affaires publiques, se ressouvenir quelquefois du mot de Louis XI : Où est le profit j là est la gloire. Le chef d'une nation ne doit pas faire la guerre en paladin, mais en roi.
Quelque puissant que soit un monarque , quelque
confiance qu'il croye pouvoir mettre cfens ses troupes, il doit toujours chercher à phis faire agir Tadresse <jue la force pendant la guerre, où la louange la plus digne d'un général est, méprisant la futile gloire de vaincre, de dérober la victoire par la ruse. Un cœur magnanime préfère la vie des soldats sous ses ordres à l'orgueil d'un triomphe qui lui est personnel , et tâche de réduire l'ennemi par art de préférence aux armes. En eflTet, quelque confiance qu'on ait dans ces der* nières, comme elles dépendent moins de la valeur ou du pouvoir que d'un léger accident, celui qui les connaît le plus s'y fie le moins, et n'ignore pas combien elles sont sujettes au hasard , quand , quelque talent ou supériorité de forces (pi'on ait, la moindre faute, une terreur panique, un rien suffit pour arracher la victoire dont on était sûr, ou pour qu'une campagne commencée avec les plus grands avantages se termine par les plus tragiques renverscmens de la fortune. Sans prêcher en rien la pusillanimité, l'on ne saurait donc trop se précautionner en cas de revers dans toutes les occasions, chose pour laquelle il est nécessaire que l'entendement agisse plus que le bras, et l'épée moins que la plume.
Vouloir tout emporter de force est une ridicule en* tropiise de géans, et chercher h mettre montagnes sui" montagnes. Le moindre obstacle peut rjetarder le nieilleiu» vaisseau. L'empire romain perdit quatorze ans devant Numance, et la prise de Sagonte fiit plus diificile que la conquête de l'Asie. La force se consume j mais l'esprit dure toujours, rarement sans lui
parvient-on à ses fins. La guerre qu'on conduit avec Tâdresse est plus sûre et moins dangereuse que celle qui se fait à force /le bras. Une bonne tête vaut souvent mieux que de nombreux bataillons ; surtout aujourd'hui que, la ruse Temporiant sur la force, et Tart sur le courage , le talent du chef a plus d'influence sur la bonne ou mauvaise issue d'une campagne, que toutes les prouesses des combattans. En général, il n'y a guère que l'ignorance qui en appelle sans cesse . h la force malérielle; il est pour les étals comme pour les hommes une force d'intelligence, rare il est vrai, mais qui se rencontre , et c'est parce qu'on ne sait pas s'élever à toute sa hauteur qu'on recourt à l'emploi d'une force brutale.
Tibère, en écrivant à Germanicus, se vantait d'avoir plus fait usage de la prudence que des armes , les neuf fois qu'Auguste l'avait envoyé en Allemagne. Se conduisant de même pendant qu'il était empereur, surtout pour ce qui tenait aux provinces éloignées, il répétait que l'adresse est le meilleur moyen pour les choses qui ne sont pas sous les yeux. Louis XI également, le Tibère de la France, et non moins rusé que celui de Rome, vint à bout par l'adresse, c'est-à-dire par autant de traités particuliers qu'il fit secrètement avec eux, du roi d'Angleterre, des ducs de Normandie, de Bretagne, de Bourgogne, et de la duchesse de Savoie, qui s'étaient tous ligués contre lui ; ce qui fit dire à Comines, qu'il n'avait jamais vu d'homme plus habile pour se tirer d'un mauvais pas, ni plus sage dans l'adversité.
D^Aubigné, ciunt aussi Louis XI à Henri IV, lui répétait souvent qae les plus vaillans rois de France ont perdu cet état, qui fiit toujours rétabli par les plus fins. Pei^onne n^était plus brave que le roi* Jean, qui fut si cruellement .victime à la bataille de Poitiers ; et son fils Charles Y, surnommé le SagCj regagna dans le cabinet tout ce que son père avait perdn dans les camps. Louis XI, ajoutait d^Aubignë, ne montait point à cheval aussi souvent que vous; cependant il acheva d^afiranchir son royaume des Anglais et des Bourguignons , qui étaient bien d^aussi mauvais garçons cjue ceux qui \fous travaillent aujourd'huit
La force ne pouvant agir en tous lieux à notre gré, Tentendement est seul capable d^opérer où elle ne saurait se porter ; et quant à ce que je disais de la ruse , sM est permis de citer la fable comme Thistoire, nous tenant à l'exemple d'Ilion, un artifice assez grossier, accompagné des larmes d'un fourbe, réduisit un peuple que dix ans de combats, mille vaisseaux et tous les héros de la Grèce n'avaient pu vaincre.
Kdouard , roi d'Angleterre, disait aussi que Charlesle-Sage, dans son cabinet, lui avait fait une guerre de plume bien plus cruelle que celles qu'il avait eues à soutenir contre son père et son aïeul. En effet, quoique Charles eût été plus utile à son peuple en le soula* géant d'impôts qui ne lui servirent qu'à amasser des sommes bientôt dilapidées après lui (comme c'est malheureusement trop souvent le cas à l'égard des
trésors mis en rëserve-par les rois), il est encore malgré cela un des meilleurs modèles pour ceux qui ne commandant point leurs armées les dirigent par euxmêmes. Auguste également, quoiqu^il ait fait plus d'une guerre en personne , s'est quelquefois servi de ses généraux avec adresse. Je ne compare point la puissance de ces deux princes, autant vaudrait mettre en parallèle les flèches de Philoctète avec les foudres de Jupiter; mais je ne crains pas de dire que, malgré ses facultés si limitées , Charles V l'emporte en plus d'un point sur le fils adoptif de César. Comme tous ceux qui méditent de grandes entreprises, comprenant que le bonheur des nations est le meilleur ressort que la politique puisse mouvoir pour les rendre redoutables au dehors , quoique la France se trouvât désolée lors de Tavènement de Charles à la couronne, ses vertus lui gagnèrent le cœur de ses sujets , et il remédia promptement à tout par le bon ordre qu'il l'établit dans les parties désunies de son«état, par son adresse, par ses négociateurs et ses généraux. J'ai dit au chapiti'e des ministres qu'un roi sage est celui qui écoute le Inieux les avis qu'on lui donne; jamais prince ne se plut tant à demander conseil , et se laissa moins gouverner par ses entours. Quoiqu'il ne parût point à la tête de ses armées, on le regarda cependant comme un grand capitaine. En effet, Charles-le- Sage en avait les principales parties; car ses projets formés sur une connaissance exacte de ses forces et celles des ennemis, inébranlable dans ses résolutions après avoir été circonspect en les déterminant , mo-
fléré dans ses espérances, toujours plein du passé , et pour ainsi dire présent dans l'avenir, il se défia continuellement de la fortune. Jamais général n'établit avec plus de précision Tétat de la guerre. De son palais il en réglait toutes les opérations : et son génie intrépide et vaste, conduit sans être borné par la prudence, était Tame du fameux du Guesclin, qui n'agissait que par ses ordres. Au sein même de la plus grande prospérité, Ton ne doit point autant à la force des armes qu'à l'adresse, et à bien savoir profiter de l'occasion. Le pouvoir est aussi dangereux avec la témérité , que la témérité sans le pouvoir.
De même, quelque fortuné que soit cëhii qui gouverne , il doit avoir pour principe , comme les Romains, de faire la guerre avec toutes ses forces, afin de la terminer plus promptement, quoiqu'il ne soit pas sans exemple que la temporisation vienne à bout de Timpéiuosité, sujette à se rebuter une fois qu'elle a jeté son premier feu. C'est surtout le cas vis-à-vis de plusieurs confédérés, parce qu'ils sont d'intérêts si divers que , les convenances les éloignant après que la nécessité les a rapprochés, il leur est im'possible de rester unis pendant long-temps. Il ne s'agit avec eux que de changer tout à coup en profitant du moments
Mais revenant à la promptitude , les accidens naissent ordinairement des retards , qui donnent à l'ennemi le plus faible le temps de se préparer, de se dé^ fendre, même de s'aguerrir. D'ailleurs, tout pouvoir se décrédite aussitôt qu'il n'agit point avec impétuosité, ce qui dit assez qu*on ne doit jamais entre-
prendre deux guerres à la fois; par, divisant trop les forces, il est impossible de les terminer à son gré, nulle puissance n*y tient long-temps, et Ton est sans chefs pour les conduire. Toutefois les Romains sont les seuls qui aient suivi ce principe rebattu. Quiconque a plusieurs ennemis ne peut trouver de salut à la longue que dans leur division ou dans la paix. En outre , dès qu*on lutte avec une puissance, il ne suffit point de la vaincre, il faut voir s'il n'en est pas d'autres qui ëpient nos mouvemens pour en profiter, et qui soient prêtes à nous attaquer aussitôt qu'elles nous sauront affaiblis, même par des conquêtes , où l'emploi des forces est toujours nécessaire au commencement. Car c'est la fin qu'on doit considérer en toutes choses; et quand le temple de Janus est une fois ouvert, nul souverain ne peut répondre de le fermer. La guerre est un feu qui, dès qu'il est allumé dans un coin , s'étend de tous côtés selon que le vent souffle.
Cependant, malgré ce que je viens de dire, et quelques précautions qu'on prenne, il ne faut pas croire que la prudence réussisse toujours, ni qu'on voye sans cesse la témérité malheureuse. Loin qu'il en soit ainsi , parfois au contraire il convient aux esprits fougueux de suivre leur premier mouvement; car semblables à ces insectes qui tombent sans vigueur après avoir perdu leur aiguillon, ils jettent leur feu tout d'un coup, et se refroidissent pour peu qu'ils tardent, ne sachant plus quel parti prendre dans la négligence qui succède à leur ardeur. La guerre surtout demaude qu'on se livre aux premières impulsions qui
proviennent des causes secondaires. La fortaue se plaît à fevoriser les actions hardies. Scipion , débarquant'^^n Afrique, se reposa sur la foi douteuse de Syphax, et ne balança point à se mettre entre ses mains, ce qui peut-être semblait trop exposer sa vfe et les intérêts de Rome. Toutefois celte audace filit payée d'un heureux succès , de mêirie que celle de César, lorsque, pour presser rembarquement de ses tmupes avant la bataille de Pharsale, il osa traverser le golfe adriàtiqtie dans une barque de pêcheur.
Quoique la circonspection soit une qualité néces»saire aux princes et aux généraux d'armée , elle eSt ennemie de tout ce qui est grand ; et quelquefois on ne recommencerait pas si Ton regardait en arrière, pour se pénétrer du danger qu'on a couru dans telle ou telle occasion. Les hautes entreprises doivent s'exécuter et non se consulter. Mais, sans prêcher la témérité, dans quelque position qu'on soit, il ne faut jamais oublier que si l'adversité donre la prudence du conseil elle ôte l'audace de la pensée, de même que si la prospérité donne l'audace de la pensée elle 6te la prudence du conseil.
C'est également une prévoyance bien nécessaire pour l'être destiné de bonne heure à jouer un grand rôle , que de ne pas porter trop tôt l'admiration à ce point d'où elle ne peut que redescendre, ce qui arrive parfois quand, parvenant jeune au souverain pouvoir, de nouveaux succès effacent avec trop de rapidité ceux qui précédaient. Car la native met un terme à tout ici-bas, et supposé même que la for-
tune ne le h&te point, il vient un temps où le caractère et les talens de celui qui se croit le plus au faite de la gloire étant trop connus, il ne peut que déchoir. On le voit fréquemment. Pompée perdit sur le décliif de Tâge tout ce qu^il avait acquis dans sa jeunesse. De plus, Testime s\isc comme Tamour; Tinconstance des hommes s'ennuie de tout; et Ton connaît cet Athénien qui contribua au bannissement d^Aristide, uni* quement parce qu'il était fatigué de l'entendre appeler le juste. Ceux qui s'élèvent trop au commencement se trouvent dans la suite surchargés de leur propre grandeur, comme Scipion l'Africain qui succombait sous le poids de ses trophées. Cependant la critique s'exerçant sur les petites choses comme sur les grandes, on en a vu d'assez adroits pour, tandis qu'ils s'occupaient des plus hauts projets, savoir détourner la malignité du public sur des bagatelles, qui parfois eurent pour eux le même elfet que la queue du chien d Alcibiade. Les plus grands hommes ne sont guère pour les peuples que comme ces beaux arbres sous lesquels les passans cherchent un abri quand l'orage les surprend, et qu'ils dépouillent avec ingratitude aussitôt que le mauvais temps est passé; or combien de nations , dès qu'elles croient jouir de la tranquillité , se dégoûtent même des vertus de ceux qui les ont sauvées , et ne les voient plus au milieu d'elles qu'avec l'insensibilité de la montagne qui ren« ferme un trésor ! Ce n'est donc point une petite qualité que celle d'être ardent à suivre son élévation sans trop se presser.
cparj;iiaiu le sanj;. Les Spa ijiii- leurs capilaiiics iroiiNseï de bravoure, sacriûaient ui acharnées,, et un bœuf pour • de la T<t8^, V ,
En-«fie(, si nous tenons de dément, cl des animaux pa est plus glorieux de vaincre dernières. J'ai déjà remarqué mérite d^avoir plus paciiitî l'ei dence qae par les armes ; et ce qu'il avait soumis les firet< mée. César lui-même, dans sa etPélréius, ne voulut pas proi rable que la fortune lui présen attendant un peu, sans rien do drait à bout de l'ennemi. Gir o de fois, cette supériorité ne p« merâtmoïns qu'elle n'amène l "^"Ijonait, dès qu'il n'estp
raut n*a pas proclamé vainqueur. La ruse est donc souvent plus expéditive que la force , le triomphe est même parfois le prix d'une inspiration soudaine, d'un éclair, d'un trait de génie ; les sages ont plus souvent vaincu les- braves, que les braves n'ont vaincu les sages.
Comme la victoire ne doit avoir pour but que l'accroissement et la conservation de l'état, celle qui est le fruit de l'adresse ou des négociations vaut toujours mieux que celle qu'on obtient par lé sang. La vie d'un sujet importe plus que la mort de beaucoup d'étrangers. Scipion l'Africain disait qu'il préférait conserver un des siens à vaincre mille ennemis. Xénophon même , dans l'histoire de Cyrus , que son oncle Cyaxare instruit îi ce sujet, lui fait conquérir le royaume d'Arménie par la ruse et l'artifice, sans que la force y ait la moindre part. Toutefois je ne prélends pas qu'il faille manquer à sa parole, ou ne point garder les traités dont on est convenu; quelqu'utile que soit cette perfidie, elle doit toujours êlre en horreur.
Mais^ revenant à ce que je disais, une victoire sanglante ressemble plus à une vengeance opiniâtre qu'au résultat du courage. Louis XII, apprenant la nouvelle de la bataille de R avenues gagnée par les Français, et le grand nombre de ses sujets qui y avaient péri , s-'écria : Plût au Ciel que je fusse vaincu j et que mes braves gens fussent encore en vie; Dieu donne de telles victoires h mes ennemis ^ où le vaincu est vainqueur^ et où le vainqueur reste vaincu. Henri IV, également, disait après la victoire : Je ne puis me refouir de voir mes sujets étendus morts
sur la place j Je perds lors même que je gagne. Cesi pour cela que les grands capitaines cherchent à diminuer le nombre des assauts et des batailles; car une bataille a toujours une longue queue pour celui qui est battu j disait Louis XI , le plus habile des Valois.
U vaut donc mieux, quand on peut, fondre les armées par la ruse, que de chercher^à les détruire par la force. Les meilleures campagnes sont celles où, sans combattre, on chasse Tennemi des provinces qu'on veut occuper, en Tobligeant à les quitter par ses opérations et les savantes positions qu*on prend ; ou même, quand on ne peut mieux, en le conduisant de poste en poste, comme un berger mène des troupeaux.
Mais une vaine ambition ou Tamour de la gloire mal entendu font négliger ce principe , et Ton croit que le succès n^existe qu*où la valeur répand du sang. Ainsi parfois un général se presse de livrer bataille pour ne point admettre de compagnon dans son triomphe , et n^attend pas des renforts qui lui eussent £icilité la victoire sans aucune perte. U se troi^pe ; car la gloire en ce cas est plus dans Tusage qu^on fait de l'adresse, et le parti qu*on sait tirer de tout, que dans la bravoure. Celle-ci dépend souvent du hasard, tandis que les autres choses se doivent entièrement à la prudence, et à mille qualités beaucoup plus rares qu^on ne croit. Turenne, qui jouit encore de la plus grande réputation militaire, en est une preuve convaincante.
Jamais la victoire n'arrive trop tard pour celui qui
]a prépare iacessamnient, assuré de ne pas élre bailu^ Si l'ardeur ou l'ambition exDportent, h, raison s'éloigne, el $e liyrani à son impétuosité , l'on est lûentôt pç^du* Heureux les états dont le prince', méprisant les vains triomphes qui trop généralement flattent leur orgueil, aime assez son peuple pour s'etlorcser de maintenir la paix par les négociations, çt devoir ses avantages à l'adresi^e pendant la guerre ! Quelque aident qu'il en coûte, la victoire qu'on achète est toujours meilleur marché que celle qu'on obtient par le sang-^ et l'intrigue pq peut mieux s'employer que lorsqu'il s'agit d'épargner ce dernier. Si l'économie, qui est une vertu dans le gouverne/nent d'un élat paisible, est Un vice dans le^^^randes affairés , elle l'es^ plus encore dans celles de ce genre.
J'ai déjà parlé de l'instabilité des triomphes et de Tinconstance de la fortune à la guerre; en effets que de ibis les plus longues prospérités s'écoulent en un moment, avec la même rapidité qu'on : voit les chaleurs de l'été emportées par un orage! Un purotd)li gujlfit pour en être cause. Trop de confiance fit massacrer les légions de Yarus, et porta Warwicl^ 2i chasser lîldouard lY du trône d' Angleterce. Que ne peut une simple négligence! Il semble qu'Homère ait voulu nous le rappeler avec les compagnons d'Ulysse, quand, pendant son sommeil d'un instant, jlIs déchaînièrent les v^nts qti'Kole lui avait confiés dans. des cMatfes.
La victoire aussi contribue souvent d'autant plus à renverser les triomphas , que les succès miiitaires glissent dans Tame un plaisir touchant qui la remplit;
on se coiiromie de ses propres mains, la gloire enorgueillit, el perdant toute prévoyance, on regarde comme son propre bien des lauriers que trop firéquemment le hasard seul a moissonnés. Troublé par un contentement intérieur, les trophées arrachés aux vaincus flattent la vanité, les dépouilles causent des distractions, les applaudissemens augmentent la confiance; et Tame est attaquée par tant d^endroits, qu*arrachée à tout ce qu*elle avait de sagesse et de modération, le vainqueur enflé de sa puissance, comme un autre Antiochus, s^oublie parfois jusqu*à ne plus estimer que lui-même, ou non moins fou que Salmonée, il croit presque déjà pouvoir répondre aux foudres du ciel par les foudres de la terre. Le sang vei'sé fait mépriser le danger, on dort tranquille lorsquVu contraire on devrait plus que jamais être sur ses gardes, et montrer tout son courage en se domptant soi-même, chose qui parfois en exige plus que pour battre Tenaemi, car des circonstances innombrables peuvent iravoir pas moins de part à ce dernier que la valeur, tandis que la gloire de vaincre nos passions est à nous seul. Qu^il est difficile , en un mot , de toucher à la coupe de la gloire sans s*enivrer, et de ne pas réserver pour soi la plus grande partie d*un encens dont on devrait brûler tous les grains sur Tautel de la fortune, à laquelle il appartient si souvent !
Le prince doit donc avoir le plus grand srân de rentrer eu lui-même après la victoire « et s*occuper de la guerre iutërieiue que lui font ses passions ; car, s^il iU' vient à bout de les \aincre. son triomphe lui sera
plus dangereux qu'utile. Qu'il veille doue avec plus de soin après les trophées et les dépouilles. L'adversité est mère de l'industrie , de la sagesse , de toutes les grandes qualités ; et l'ennemi profitant adroitement de l'occasion , parfois regagne tout à coup ce qu'il avait perdu, tandis que la fortune rit de son inconstance. L'esprit prend une autre trempe dans le malheur. Le vaincu est forcé d'avoir une bonne discipline, outre que sa valeur est ranimée par la honte , la colère et le désir de se venger. Au contraire , le triomphe engourdit le vainqueur, toutes ses facultés languissent ass#ipies.
La victoire qui fait que la vertu se néglige, et que l'orgueil insolent méprise le danger, est la plus grande ennemie de la gloire. Une bataille gagnée est souvent le commencement de la prospérité du vaincu , et de la disgrâce du vainqueur, si celui-ci s'aveugle de sa fortune , et que l'autre songe à la sienne. Il y a si peu de distance entre les fourches Caudines et les palmes du triomphe! Heureux donc, mille fois heureux le général qui rencontre des antagonistes négligens après un succès, ou qui ne combat que ces potentats dont l'orgueil vainement mortifié par leurs défaites, dans un excès contraire, précipite leur chute en cherchant toujours à donner bataille, quand la flatterie ne leur permet pas de douter de leur grandeur ! Que de moyens pour vaincre une témérité qui ne sait ni ne peut attendre !
C'est surtout à la guerre qu'il est nécessaire que, conservant sa sérénité, la grande ame passe entre la
(458) bonne et la mauvaise fortune , en jetant sur Tune et Tautre im regard d^ mépris ; et les fautes des généraux doivent plutôt se dissimuler par le priace ({ue se punir, afin que la crainte du châtimeiii ou même celle d'être repris ne les rende pas trop timides, et parce que les évènemens confondent tellement toute jh*udence humaine que le plus sage en est .victime, et souvent moins dig^e de blâme que de compassioUf Le sénat romain fut au-devant de Yarron après la bataille de Cannes, et le remercia de ce qu*il n^avait point désespéré du salut de la république malgré une si grande perte. %
De plus, combien ceux qui commandent les armées ne sont-ils poiiijt à plaindre quelquefois! Pour peu que le prince songe aux nombreux accidens dont letu: réputation d épend , il doit donc d*au tant moins permettre que ses courtisans rattaquent,que ce n'est jamais qu'à tort et à travers que, passant de la mollesse de leurs couches au théâtre de ranK>ur et de la vanité, leur légèreté décide soas les lambris dorés, et plongés dans un abîme de délices , de ce qu'ils appellent avec le plus grand sang -froid des plans de campagne, des brèches, des assauts, des provinces ravagées, en un mot de toutes les horreurs possibles, même souvent de la y'\e de plusieurs milliers d'hommes.
Que de fois, en dépit des meilleures dispositions, arrive-t-il .qu'un malheureux général, après s'être agréablement bercé de l'espoir d'acquéri^ de la gloire-, non seulement perd la bataille, et se voit, le jouet de ses ennemis,, l'objet-de la haine de ses concitoyens,
de la raillerie des étrangers, des reproches de son souverain, mais se trouve encore maudit de tous, même de la dernière classe di^ peuple , qui iosiUle lâchement celui qui a exposé sa vie pour sa défense , et peut-être agi avec plus de sagesse et de valeur qu'aucun des plus fameux capitaines qui aient existé! .(
De combien d'accidens ne dépend point un général! Des intrigues des favoris, de celles des ministres, sans parler des subalternes, auxquels il arrive souvent d'épier l'occasion de perdre leur chef qu'ils jalousent, et qui ne marchandent jamais pour sacritier à leurs passions particidières le bien public, l'honneur du prince, même la gloire de leur patrie. En outre, de mille hasards, de la disposition du terrain, du temps, d'un orage quelquefois; des courriers, des mécontens, qui lorsqu'on les achète pour dej'argent, vous vendent au même prix; des espions surtout, race &usse et rusée, qui ne vaut rien sans ces qualités, et toujours dangereuse quand elle les a; enfin, de l'inconstante fortune , dont l'aveuglement arraohe ou donne à son gré la victoire. ■■"■
. Une des plaintes communes de ceux qui commandent les armées est leur dépendance de la cour, .et qu'on ne leur donne presque jamais les moyens d'agir, quoiqu'on en exige des merveilles. En effet, quelle ditférenc^ pouv un chef d'avoir l'entièse confiance «du souverain, ou d'être contrarié, même haï par ^ts^ ministres; d'avoir sous ses ordres quelques soldats délabrés, ou des troupes nombreuses bien tenues, avec des oûiciers d'une habileté consommée, capables d'ai-
( 46o ) der pour la conduite des marches et des détails; d'avoir une bonne ou une mauvaise administration, les vivres et mille autres chose§bien ou mal dirigées; en un mot, d'être ou n'être point gêné dans ses opérations ! Voilà ce qui donne un si grand avantage au prince qui commande ses armées; il agit par luimême, rien ne le contrarie, et la politique marchant d'un pas égal avec la guerre , il y a bien plus d'harmonie et moins de délais.
Autrement il est difficile d'accorder les choses; car le général ne voit que sa réputation dans ce qu'il entreprend , et tout entier aux succès militaires , il se trouve souvent dans le cas des ministres dont j'ai parlé, qui tirent trop à eux pour faire briller la partie de l'administration dont ils sont chargés. Au lieu de cela, le^ouverain a l'œil sur le grand tout; et si, par exemple, celui qui commande son armée demande des renforts, comme le prince sait qu'il ne peut les procurer qu'en ôtant des bras à l'agriculture, ou aux autres métiers nécessaires à la vie , d'où dépend la richesse des empires, dans certains cas il ne presse les secours que mollement. Pour peu même qa*il ait espoir d'arranger les choses avec des négociations», il ordonne de se tenir sur la défensive ; et non seide* ment il n'envoie pas de troupes, mais il tâche de se servir du nom, des talens et de la réputation de son général (qui doit moins lui importer que le bien de ses sujets), pour imposer aux ennemis et les tenir en échec à moins de frais, cherchant toujours le plus possible que le chef de l'armée &sse beaucoup avec pevij
circonstance dans laquelle on est force de convenir que le prince a bien agi , parce que la gloire de quelques individus n^ëtant que d^un faible poids dans la balance de l'état, on ne peut que louer le souverain pour avoir préfère ce qui convenait le plus à la masse de ses peuples.
D'ailleurs, les troupes n'ont pas toujours le même intérêt que ceux qu'elles défendent j et si la cour a ses dangers, l'Eglise ses combats, la guerre offre aussi ses intrigues. Combien de généraux qui pour se perpétuer dans le commandement, comme on le rapporte d'Annibal, de Luxembourg et de tant d'autres, s'efforcent de traîner la guerre en longueur, ou cherchent à tout perdre, quand on leur donne un successeur! Méiellus, jaloux de Pompée, qu'on envoyait pour le remplacer en Espagne , lui laissa une armée sans provisions, réduite à rien par le licenciement; et Pompée à son tour en agit de même avec Popilius, faisant de plus avec les Numantins une paix honteuse au nom romain, uniquement pour lui ravir la gloire de les vaincre.
Quant à ce qui tient au gros des soldats, ils ne désirent que se répandre sur le territoire ennemi pour s'enrichir, et même pour voir du pays, ou quelquefois tout simplement pour changer. Or comme celui qui tient le Umon de l'état n'ignore point qu'à la paix il faut rendre ce dont on s'est emparé, il reconnaît l'inutilité de ces excursions, et préfère avec raison une bonne guerre défensive. Car il n'est pas de gouvernement qui ne sache que dix batailles gagnées
coûtent autant que cinq perdues ; et bien que les Romains n'aient jamais fait une guerre qui n^ait rendu au trésor public les fonds nécessaires pour en commencer une nouvelle (outre qu'elle enrichissait les soldats qui avaient part au butin , ce qui répandait Tabondance chez tous les ciioyens), les temps sont trop changés pour espérer de pouvoir marcher sur leurs traces. La guerre aujourd'hui n'est utile qu'aux munitionnaires des armées, à un petit nombre d'officiers peu délicats ; et personne n'ignore que l'argent qu'emportent qtielques militaires ou quelques entrepreneurs est tout ce qui reste des provinces qu'on abandonne. Les conquêtes ne sont pas moins onéreuses à celui qui les fait qu'à ceux qu'on envahit, et si le vainqueur ne répare continuellement les pertes que cause la victoire il ne peut suivre ses succès.
Le plus sage est donc de s'efforcer de réussir par l'adresse des négociations ; et quoique je sois loin d^oser dire qu'il faille aller à la gloire par le chemin de l'opprobre, ou jamais acheter la paix, parce que celui qui l'a ve nd ue une fois peut tâcher delà ven dre une seconde^ qui nierait qu'il ne vaille mieux chercher à corrompre même, si l'on peut, et que les nations paient quelque chose de plus, au lieu de s'égorger pour rien comme elles font si souvent? Personne assurément ne soupr çonnera Philippe de Macédoine de s'être prêté aux VrteS dé ses ennemis, cependant son armée était quelquefois précédée par des mulets chargés d'or. César; de même, croyait l'argent aussi nécessaire que les soldats. Mais cela ne doit s'entendre que pour les in-
trigues , ei mille choses accessoires à la guerre ; car jnalf^ré ce que j'ai dit prëcédemmeni, même en parlant des finances, relativement au métal magique qui change la forme de presque tout ici-bas , il est plus ordinaire qu'il n'est vrai , de dire que l'argent est le nerf de la guerre. Le courage du peuple est le point capital de la grandeur d'un état; etSolon avait raison de répondre à Crésus , qui lui faisait voir ses richesses : Si quelqu'un vient qui ait du fer ^ il vous enlèvera tout cet or. Qu'un prince ne compte 4onc point sur ses forces, si son peuple n'est pas belliqueux ; au contraire, si son peuple est guerrier, qu'un roi sache qu'il est puissant, pourvu que du reste il ne se manque point à lui-même.
Mais, revenant à ce que je disais du pouvoir de l'argent , si l'on blâme avec raison les menées souvent pitoyables du corps diplomatique , quelque basses qu'elles soient, elles nuisent moins que les guerres où Ton prodigue inutilement le sang des peuples ; et l'on se refuserait en vain au grand bien^ui résulterait si, tous les états diminuant leurs troupes, les différends des souverains pouvaient se terminer par peude monde, ou en négociant dans les cabinets. Car, par la vicissitude des temps , s'il en est où deux cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre quelques villes, tandis qu'on en voit d'autres où tine bataille entre huit ou dix mille suffit pour renverser un trône où l'affermir, je ne puis m'empêcher défaire observer combien ces derniers sont plus doux.
Par malheur on n'est pas toujours libre de suivre
cette maxime ; et si dans im temps calme des négo» dateurs peuvent rapprocher les intérêts opposés, quand une fois les passions sont déchaînées , tout le prétendu savoir des diplomates devient inutile. Il n*est point de Torcy, de d' Avaux, de d'Ossat, de d'Estrades, qui puissent résister à ce torrent; ils auraient tous échoué si, vivant dans d'autres siècles , ils avaient voulu arrêter le fanatisme de la ligue, ou la folie des croisades. Charles Martel pouvait seul servir de digue à la furie des Sarrasins; et, sans son bras victorieux, mille ambassadeurs avec tout leur talent n'auraient pas garanti l'Europe du joug de l'alcoran. L'opinion qui rencontre le moins d'obstacles est l'opinion des baïonnettes, le droit- canon malheureusement est le seul droit des gens, et le sabre taille toujours bien la plume mobile des négociateurs, qui se tourne et retourne complaisammcnt au moindre souffle de la fortune. En effet, la politique a beau se servir des mensonges les plus subtils, s'efforcer d'éblouir ceux qui l'écoutent, en se repliant sous mille formes pour tâcher d'en imposer avec ses déguisemens, il est des cas où ce Protée ingénieux ne peut rien ; et quelquefois l'esprit , la sagesse même et l'éloquence , sont inutiles dans les négociateurs, quand le prince n'est point heureux à la guerre. Car ce sont les victoires qui font les traités; et qu'on réfléchisse à ce que peut la présence d'un seul homme! Qu'on voye, dis -je, sans en citer d'autres, comme Villars sauva la France à Denain; ou la façon dont Vendôme , lors de la bataille de Villa- Viciosa , rétablit en quatre mois la fortune de Phi-
( 48i ) lâchement pour le garder (ce qui diminuerait ]è nombre des combattans) , et beaucoup d'officiers sous divers prétextes s'empresseraient d'accompagner le souverain , charmés de s'exenjpler ainsi du péril sans déshonneur. Ceux qui resteraient se croiraient donc abandonnés par les autres, ou sacrifiés par un chef qui ne daignerait pas même être témoin de leur mort, de façon qu'ils ne disputeraient que faiblement la victoire, dont un découragement secret leur aurait déjà ravi l'espérance. Quand un roi n'a pas cette force d'ame qui ne s'étonne de rien, et que le péril même réveille, il ne doit pas commander son année. 11 peut d'ailleurs avoir de grandes qualités, mais dans un général rien ne suj:plée au courage, et plus on tache d'en montrer l'apparence, si l'on n'en a pas la réalité, plus la peur se fait voir.
Pour commander, il faut également qu'un prince puisse supporter la fatigue, par conséquent qu'il soit au-dessus de mille besoins, qui sont comme une suite de la condition de ceux qui gouvernent. Montant souvent à cheval, qu'il bannisse de son camp tout équipage moins belliqueux. Il s'exercera même à marcher, visitant ainsi cpielques postes voisins, comme l'immortel Gustave Wasa, Henri IV et Chai'les-Quint le faisaient; ou comme Titus, qui, pendant le siège de Jénisalem, voyait le soldat travailler aux rctranchemens, et l'animait par sa présence partout on il croyait le devoir. 11 se souviendra de ces cmporours romains que je citais tout-à-rheure , et qui couchant sur la durcî, souffrant indistinctement le chaud cv l<î (loldj
prenaient part aux travaux communs sans poiu* cela rien perdre de leur autorité , et qui n*en devenaient que plus respectables par cette simplicité militadre. Cependant le prince n'imitera cette dernière qu'autant que les bienséances et la force de son tempérament le permettront. Mais il est indispensable pour im jour de bataille , et les occasions importantes des campagnes pénibles, qu'il donne à son armée Texemple de la fatigue, et ne cède pas mollement à celles que sa dignité lui impose. Epaminondas, Phocion (même dans sa vieillesse), allaient à pied comme le soldat; et Trajan conduisant ses légions en Allemagne , en Espagne et en Asie, se faisait gloire de marcher lui-même à leur tête.
Le prince ne doit rien faire aux yeux de l'armée qui ne soit digne d'un tel théâtre, sur lequel il faut que tout paraisse grand et médité; car la victoire, lors même qu'elle coûte peu de sang , est toujours un tragique spectacle pour un roi qui aime ses sujets. Cependant que de milliers d'entre eux parfois sont inutilement sacrifiés à la guerre ! C'est quand un souverain commande ses troupes que toutes ses vertus doivent paraître dans leur éclat; son courage invincible au milieu des désastres, sa sagesse pour y remédier, sa bonté pour consoler le soldat, sa justice pour récompenser la valeur, sa compassion pour les blessés, sa libéralité pour faire soigner les ims , et rendre aux autrès une partie de ce qu'ils ont perdu, totites choses que Tacite raconte de Germanicus après le mauvais succès d'une bataille. Car c'est alors qu'on connaîi
loul ce qu'est le prince ; et dans un tel malheur, où les fausses vertus s'ëvanouissent, on voit par celles qui restent s'il avait une solide grandeur, ou s'il n'en possédait que l'apparence.
Mais, dans quelque circonstance que ce soit, que le prince n'oublie jamais que son devoir gît plus dans le commandement que dans l'éxecution ; et l'histoire conserve la mémoire d'un si grand nombre de souverains dont le malheur a causé celui de leurs peuples, qu'un roi doit toujours bien réfléchir avant de confier au sort d'une bataille sa vie , ses états et son honneur. Sans l'exhorter en rien à la pusillanimité , , songeant aux vicissitudes de la fortune , qu'il se rappelle donc quelquefois Valérien servant de marchepied à Sapor, Bajazel dans sa cage de fer, le roi Jean après la bataille de Poitiers, même François I*'' après celle de Pavie, et beaucoup d'autres que je pourrais citer.
Mais revenant à ce dont je parlais avant, que le souverain commande ou non ses armées en personne, il doit toujours avoir présent que, comme pendant la paix il faut user de justice et de clémence, il est nécessaire de punir plus sévèrement et donner de plus grandes récompenses pendant la guerre; car les dangers ne se surmontent point sans de grandes espérances , de même que la crainte doit être un frein pour les mœurs plus relâchées.
Ayant ainsi conseillé le prince, dans lequel je n'ai guère vu jusqu'à présent que le chef de l'état, je vais, en le considérant comme général dans le chapitre
suivant, exposer quel({ucs réflexions siir Tari miliuire. Mais loin de moi d'entrer dans aucun déiail , ou de m^appesantir en rien sur le matériel de la guerre fixé par des préceptes , quoique fondé sur des rèjjles qui changent sans cesse avec Tarmement et Torganisalion des troupes. Osant prendre un plus noble essor, je me dirigerai vers cette partie stiblinoie qui fait un des plus beaux apanages de Timmense domaine du génie, et qui la même dans tous les temps, bien qu^elle n'ait point de nom, ne peut mieux se définir que sous celui de philosophie de la guerre.Gesl celle dont il importe le plus aux rois d'être instruits.
VV»M^^M^^^VWVyV¥VyVVVV^V^*M^I^^¥V*M*tV*M¥*A^^Mt¥kn^Mi^^n^^f*^^M*^ft^^t*^M^^^^n^n^*^m^^^n0^^n0V*0t