GRACIEUSE ET LÀ FÉE GROGNON
On se conduit d'ordinaire à l'égard des hommes de génie et des hommes d'un grand talent comme les méchantes fées des contes se conduisent à l'égard des « princesses plus belles que le jour » qui se trouvent momentanémentfdans leur dépendance.
Grognon dit à Gracieuse : — Voici une tonne pleine de plumes de tous les oiseaux du monde ; il faut que, entre deux soleils, vous ayez trié et rassemblé ces plumes ; si vous donnez à un oiseau une seule des plumes d'un autre, je vous plongerai dans un cachot plein de vipères.
On veut qu'ils gravissent de hautes montagnes et qu'ils aient néanmoins les pieds sur le pavé des rues .
On ne comprend pas qu'une grande faculté extrêmement développée l'est toujours ou presque toujours aux dépens d'une ou de plusieurs facultés de moindre importance. — Quand le cerveau travaille et combat, il appelle à lui toutes les forces, il fait une levée en masse. — Demandez aux médecins si l'estomac peut digérer quand le cerveau travaille.
Un homme de génie ou un homme d'un grand talent est à l'égard de lui-même ce qu'il est à l'égard d'un certain nombre d'hommes. Il met toute sa force, toule sa puissance dans certaines facultés, comme une danseuse finit par emprunter un supplément de jambes aux bras et à la poitrine, coinn, le forgeron a des bras disproportionnés avec le reste de son corps.
Les grands hommes sontdes monstres— à la façon des roses à cent feuilles. (C'est ainsi que les appellent 1rs botanistes. — Comment appcllera-l-on les botanistes?. Quand un grand génie paraît, il agi! comme les prodigues,, il mine pour sa défense sa famille, sa ville, son pays.
s. uf quelques exceptions, une famille où il n. ut un ai liste, un poète, un écrivain de grand talent
reaU en jachère quelque temps comme nue terre
épuiâé£ qui ne produit pendant un certain espace que
des herbes stériles, des esprits médiocres ou pis encore. Il n'a pas été commode d'être le fils de Racine, Socrate n'a pas osé avoir de fils, personne n'a osé être le fils de Voltaire.
Les fées Grognon qui émettent des exigences absurdes à l'égard des hommes de talent, — qui veulent à la fois que l'aigle plane au haut des airs, et ponde dans leurs poulaillers des œufs qu'ils pourront, elles Grognon, mangera la coque; qui veulent que le rossignol chante la nuit dans les buissons parfumés et glousse le jour sur leur fumier; qui imposent à l'homme qui fait de beaux livres d'en tenir simultanément d'autres en partie double avec la régularité d'un négociant ; — ees gens-là, ces Grognons, s'exagèrent la force et la puissance de ceux qu'iis prétendent rabaisser; — ils voudraient que les beaux cuivres repoussés fussent en bosse des deux côtés. — Hélas ! non, il faut leur permettre un creux.
Je sais un artiste d'un grand talent, auquel on reproche un peu plus qu'il n'est juste une prodigalité généreuse qui fait que, gagnant soixante mille francs par an, et ne dépensant pour lui-même que quinze cents francs, il se trouve endetté et obéré au bout de l'année. — On garde trop d'estime pour les gens, au contraire, dont la fortune se compose:
1° de ce qu'ils prennent aux uns ; 2° de ce qu'ils ne donnent pas aux autres.
Cet artiste a un fils qui dément dune manière éclatante la règle, admettant peu d'exceptions, de la jachère des familles dont je parlais tout à l'heure. L'autre jour ce fils rencontre un ami. — « J'ai dix francs, lui dit-il, je t'invite à déjeuner. »
Les deux amis se prennent par le bras, et commencent à assaisonner à l'avance leur déjeuner d'une promenade sur les boulevards qui leur assurera de l'appétit, et viendra en grande aide au talent du cuisinier.
Ils font en collaboration le menu de leur déjeuner; dix francs est une somme peu favorable,— cela vous éloigne du déjeuner simple, frugal, — des pommes, des châtaignes et du fromage
Dulcia puma, Castaneœ molles et pressi copia lactis.
J. JAMN.
et ne conduit que jusqu'au bord du déjeuner de luxe, du déjeuner sérieux, — le plus sot des repas, lOil dit entre parenthèses, un repas qui, à l'exemple «le ciné, change les hommes en bêtes pour le reste de la tournée.
Cependant nos deux amis, conduits, égarés par leurs dix francs follets, jusqu'à la limite du grand déjeuner, avaient entrevu au delà de cette limite un perdreau truffé, des crevettes, du vin de Bordeaux, Château -Margaux, etc., et un vague et pénétrai» parfum était venu affadir leur déjeuner possible. — La position était mauvaise. — L'amphitryon dit: — Tiens, me voici près de l'atelier de mon père, je vais monter et lui emprunter dix francs ; attends moi un instant.
Il monte, l'autre roule une cigarette et attend.
— Il se passe près d'un quart d'heure ; enfin, l'ambassadeur descend ; mais il est sérieux, il prend le bras de son ami et lui dit : — Viens avaler une tasse de chocolat.
— Comment? pourquoi?
— C'est tout simple, mon père m'a emprunté cent sous.