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LES DIABLES DES MEUBLES

Bon! voilà maintenant qu'on me crie : « Non-seulement vous croyez aux tables tournantes et à leurs prédictions, mais encore vous devenez l'apôtre de cette nouvelle religion. »

Apôtre ! ma foi non ! — Je n'ai essayé d'être l'apôtre que du bon sens et de la vérité, et je sais ce que cela me coûte.

A propos des tables, je n'ai dit que deux choses : — que j'ai vu tourner une table, — et M. Babinet (de l'Institut) aussi a vu tourner une table, et une table, de son aveu, qui tournait à se rompre les pieds ; et monseigneur l'évêque d'Orléans aussi en a vu tourner, puisqu'il défend par son mandement

de continuer ces expériences, qu'il attribue au démon ; — et plusieurs autres évoques aussi en ont vu tourner, qui ont suivi les traces de monseigneur l'éveque d'Orléans.

J'ai établi aussi que M. Babinet (de l'Institut) et moi nous n'y comprenions absolument rien, — et que les mandements des évoques seraient loin de décourager et de diminuer les adeptes des tables.

Il faut pourtant avoir une opinion. Au milieu de tant de gens qui en ont plusieurs, ça paraît déjà assez pauvre et mesquin de n'en avoir qu'une. On a l'air d'un bomme en pantalon de coutil et en veste de toile, l'hiver, parmi des gens vêtus de bons habits ouatés et de bons pardessus fourrés, qui ont des habits de rechange pour chaque saison. Mais encore celte pauvre pelile opinion isolée, grelottante, faut-il l'avoir.

Eh bien, j'ai voulu m'en faire une. J'ai d'abord use de mon procédé ordinaire; j'ai regardé de mes deux yeux, mais je n'ai pas compris. Alors, en homme modeste je me suis adressé à la science, et à quelle science! -le o'ai pas questionné de ces sa vanta contestés, de ces savants marrons qui ne \ en t '|ur dans la coulisse. Noi), je suis ail»' tout

droit a La science reconnue, a la science patentée,

à la science brevetée, s. g. d. g. — J'ai demande la vérité à M. Babinet (de l'Institut). Eh bien, M. Babinet m'a répondu, à moi comme à tous les lecteurs d'une Revue littéraire : — Rien n'est plus simple, je m'en vas vous dire ça. « Ça se fait par des mouvements involontaires et insensibles, aidés quelquefois par la musique qui leur donne de l'ensemble, comme font les matelots qui chantent en ramant. » — « Ah ! monsieur Babinet, ai -je dit : sur l'affaire d <s matelots et des avirons, j'en sais plus long que vous : j'ai fait ce métier-là pendant quinze ans de ma vie sur les côtes de l'Océan. Ah ! vous appelez cela de petiis mouvements involontaires et insensibles ! Revenez donc à la côte par une mer houleuse et une marée contraire, avec des mouvements insensibles et involontaires! Allons, monsieur Babinet, parlons franchement, vous n'en savez pas plus que moi. »

Et je m'en retournai sans opinion, du moins sur les tables tournantes, et sur les savants, sans opinion nouvelle, car il y avait longtemps que j'avais écrit : « Les savants sont des hommes qui s'embourbent un peu plus loin que les autres, mais ils s'embourbent davantage. »

C'était déjà hardi d'avoir consulté la science avant d'avoir consulté la foi. Je n'ai pas voulu accroître

ma faute en ne m'adressant pas du tout à celle-ci. Ma foi! me dis-je, je n'y comprends rien. M. Babinet (de l'Institut) vient de prouver par un long mémoire qu'il n'y comprend rien non plus. C'est le moment de croire, credo gala absurdum. Va donc pour le diable!

Il y avait longtemps que le diable n'avait paru, du moins visiblement, dans les affaires de notre monde, mais c'est une restauration. D'ailleurs, vous savez la nouvelle théorie du vaccin : on se fait revacciner tous les quinze ans : le monde se fait vieux, il a besoin d'être vacciné de nouveau contre l'enfer, et je pensai : Il est évident que les tables tournent, e pur si muove, comme disait Galilée. La science (M. Babinet, de l'Institut) le reconnaît, les évêques le reconnaissent.

A moins que nous ne soyons ivres et dans celle situation décrite par une chanson que l'on apprend aux perroquets :

Quand j<; bois du vin clairet,

Tout tourne, tout tourne ;

Quand je boi i du \ In clairet, h toin ne .m cabaret.

théorie qui \aul peut-être la peine d'être examinée

et que je livre à M. Babinet comme il m'a livré la sienne.

En effet, il y a un peu d'ivresse et d'orgie dans les mœurs contemporaines; — notre époque a l'air d'être au cabaret, — et que ne voit-on pas tourner !

Cependant, je penchais à me ranger à l'avis des évoques.

Et j'eus une vision.

Le vulgaire appellerait ça un rêve, parce que c'était la nuit, parce que j'étais dans mon lit, — parce que j'avais lu quelques pages de... je ne veux pas dire qui, avant de souffler ma bougie; — mais laissons parler le vulgaire, et disons avec J. Janin : — Odi profanum vulgus et arceo.

Je me trouvais dans un appartement richement meublé, — pas chez moi ; —j'étais couché, mais invisible, même pour moi ; — je ne me voyais pas.

Après un assez long silence j'entendis parler, sans voir personne : c'étaient de petites voix sèches, un peu glapissantes, de petites voix de bois, — comme un piano sous les doigts d'un pianiste trop célèbre.

Je m'aperçus bientôt que ces petites voix glapissantes sortaient des meubles,— -comme il en sortait autrefois des chênes de la forêt de Dodone.

On a méconnu et mal juge les dryades et les hamadryades,ces divinités qui résidaient dans les ar- ]3rcs# — on a cru que, lorsque l'arbre était malheureux, arraché, coupé, équarri, livré à la scie, au rabot, elles l'abandonnaient comme on abandonne un ami malheureux, exilé, vaincu — Non pas! Ces divinités, — ou démons, — sont plus fidèles: elles suivent leurs arbres dans toutes leurs fortunes, et se font au besoin brûler comme les veuves du Malabar avec ceux qui, ayant le sort d'être taillés en bûches et en rondins, sont destinés au foyer.

Voici ce que disaient deux voix qui chantaient:

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