CHOSES DIVERSES
Il y a quelques jours, on envoya à Jules Jamn un journal dans lequel était un article peu bienveillant pour lui, — Il avait du monde; néanmoins il parcourut la feuille — et la replaça sur sa table.
— Qu'est-ce que ce journal? lui demande-t-on.
— Un journal où on m'éreinte.
— Que dit-on de vous ?
— Bah! ils disent que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!
J. Janin, qui est décidé à entrer à l'Académie, fait (iepuis quelques années des feuilletons latins
pour se montrer aussi fort en thème que Saint-Marc Girardin. M. Saint- xMarc Girardin est-il bien le fort en thème de l'endroit? Après tout, qui peut se flatter de connaître tous les académiciens? — Faites une expérience pour vous amuser et vous édifier en même temps.
Que quelques personnes réunies cherchent quarante noms littéraires, quarante noms d'hommes de talent, — il y en aura au moins la moitié qui ne seront pas de l'Académie. — Ensuite réunissez-vous quatre, six, dix, quinze — et essayez de trouver les quarante noms des académiciens. — Le plus que j'ai vu en trouver en une heure, c'a été vingt-quatre ; je me trompe, on en a trouvé vingt sept un jour qu'il y avait un académicien parmi les chercheurs.
Donc Janinest en quête de tous les escaliers particuliers qui peuvent le conduire au fauteuil. — Dans son dernier feuilleton, il a imaginé de se dire vieux, fatigué, blasé, décrépit, à bout de style; — il essaye de montrer sa plume harassée, Ômoussée, usée, ne pouvant plus être taillée: c'esl l'histoire de Sixte Quint voulant être pape. — Le jour <>ù il esl élu, le vieillard se redresse el jette ses béquilles*
— Gel exemple a profité à M. Alfred de Musset; — il s'est mis pendant plusieurs années à ne rien faire,
il s'est laissé passer pour un fumeur d'opium, pour un mangeur de hatchich , — i! a fait répandre le bruit que son talent s'était fané, — que ce bel arbre en fleurs n'aurait pas de fruits. — La chose bien établie, l'Académie lui a ouvert les bras d'un de ses fauteuils.
Je m'attendais, pour ma part, et je n'étais pas le seul, à une péripétie comme celle de Sixte-Quint jetant ses béquilles, de Brutus abandonnant son rôle et levant le masque, de Thésée qui, entré vivant dans l'enfer, passa sans payer dans la barque de Caron, enchaîna et musela triplement Cerbère comme un vulgaire caniche ; en un mot, je m'attendais à voir M. de Musset leur dire : « Enfin j'y suis ! Maintenant que vous avez laissé entrer ici un vivant, mes pauvres ombres, il faut se démener, il faut vivre, dussiez -vous en mourir! » Mais non, M. de Musset a demandé pardon de son talent, et il a promis de ne plus recommencer. M. de Musset ne veut pas tromper l'Académie, ou du moins il veut mettre un intervalle convenable.
J. Janin essaye déjouer le même rôle, mais que les quarante ne s'y fient pas. Janin n'est ni vieux ni usé. Janin est un perfide qui leur jettera son bonnet de coton à la tète et qui leur rira au nez
d'un bon gros rire à faire trembler les vitres de l'Académie. Ils sont avertis maintenant : libre à eux de n'en pas tenir compte.
On s'occupe avec raison de poursuivre les marchands de chicorée falsifiée, c'est-à-dire de terreau et de noir animal vendus sous le nom de chicorée. — La chicorée n'est elle-même qu'un faux café. — La société fait des concessions ; — nous voulons bien, dit la société, qu'on nous fasse avaler, sous prétexte de café, quelque chose qui n'a de rapport ave le café que d'être noir comme lui; — mais ne nous gâtez pas notre faux café.
Celte pente est glissante : il est rare que les concessions ne se suivent pas comme des chapelets ou somme des vers alexandrins; — la chicorée intriguera, la chicorée demandera qu'on lui permette de s'adjoindre un peu de noir animal, — ainsi qu'il est d'un usage très-général aujourd'hui; et elle raisonne ainsi :
— « Pourquoi m'avez vous acceptée? .le n ai ni
le gOÛl ni le parfum du Café, je ne \ais pas au eerireau chercher l'esprit pour le griser un peu, — j<1
n'ai absolument de rapport avec le café que la couleur, — je suis brune comme lui. »
Comme Janin s'écrierait à ma place :
Nimium ne crede colori !
« Eh bien! puisque vous avez accepté de ne plus exiger que la couleur du café, continuera la chicorée;— puisque vous m'avez acceptée, moi, pour cette seule raison, — pourquoi refuseriez-vous le noir animal, qui est bien plus noir que moi, bien plus noir que le café? — Nous ne sommes que bruns, il est noir comme jaïet. »
Buvez donc de l'infusion de boutons de guêtres, — sous peine, ô bourgeois, de passer pour des gens difficiles à vivre, tracassiers, quinteux, capricieux.
D'ailleurs il est une autre considération : — jusqu'ici l'industrie n'a employé les ossements de nos pères que pour en faire du cirage. — Eh bien, c'est une impiété; l'industrie, s'étant une fois emparée de ces ossements, elle ne les lâchera plus; il faudra qu'elle en fasse quelque chose, il faudra qu'elle vous les vende. — Eh bien, imitez la veuve de Mausole : donnons dans notre sein un tombeau à nos pères; buvons nos ancêtres.
Et la société dira : — « Voyons, nous boirons du café qui sera une infusion d'herbe et de boutons de guêtres; nous voulons bien boire nos ancêtres, — parce que c'est noir, parce que c'est noir comme le café, pins noir que le café; — ce que nous perdons du côté du goût, du côté de l'arôme, du côté de l'agréable, nous le regagnons du côté de la couleur. C'est moins bon, mais c'est plus noir. Accepté. — Mais, par exemple, qu'on ne s'avise pas de falsifier ce nouveau café ! — nous ne plaisanterions plus. »