‹ Menus proposChapitre 26 sur 29 · UN AVARE · texte numérisé non relu

UN AVARE

Une jeune femme s'ennuyait; — dans cette situalion , il est facile de prendre pour de l'amour n'importe quoi qui vous occupe, ou même qui vous dérange. Un homme se montrait assidu auprès d'elle, elle croyait qu'elle allait l'aimer. — - Une amie sage essayait de la défendre, non contre l'amour, mais contre cet amant-là ; — elle n'était pas de l'avis de cet évèque qui, averti qu'il ne se présentait à l'ordination que des sujets très-médiocres, dit : « Il vaut mieux labourer avec des ânes, que de laisser la terre en friche. » Gardez-vous, lui disait-elle, pourl'homme que vous aimerez ; ne vous préparez pas l'irrépara-

ble désespoir de n'avoir rien de plus à lui donner qu'à cet homme que vous n'aimez pas !

Malgré ces conseils, le candidat faisait des progrès. — Un jour de printemps, où l'on s'ennuyait plus que de coutume, et où l'on n'avait pas de surveillants, on accueillit le projet d'une partie de campagne, — la prudente amie devait en être, mais elle savait bien qu'elle ne pourrait conjurer le danger qui était imminent, elle épuisa toute son éloquence pour faire renoncera la partie de campagne, — elle ne gagna rien ; on avait promis. — Quand le vice a trouvé un nom honnête et a réussi à s'en affubler, il est bien hardi et bien fort ; on ne pensait plus qu'une chose, on avait promis, il fallait tenir sa parole. — Cependant, l'amie en danger finit par avoir un peu peur, et promit à son amie de ne pas l'empêcher de faire manque r le projet. L'amoureux était un homme économe; — beaucoup le trouvaient avare. L'amie était du nombre des personnes qui lient cette opinion ; — elle résolut de se faire aider

de ce rice donl une femme a dil : « Il y a eu d'illustres scélérats, il n'y a pas eu d'illustres «rares. » il s' lit de faire \ oii l'ai urice du galanl dans tout son jour, <-i eu même temps de te faire renoncer luimême a la promenade projetée.

— C'est donc après-demain , dit-elle, dans un moment où ils étaient tous les trois réunis, que vous nous menez passer la journée à votre campagne. — Vous avez besoin de moi, non pour y être, mais pour y aller. — J ai bien envie de me faire valoir. D'abord, je ne suis pas sans inquiétudes sur un point, vous allez nous donner un exécrable diner.

— A la campagne, vous savez... on n'a pas ce qu'on veut...

— Et pourquoi cela ?

— Ah dame !... D'ailleurs, qu'est-ce que cela?

— Pour vous, peut-être .. mais pour moi, c'est quelque chose ; — d'ailleurs, Ernestine est gourmande.

— Ah ! Emilie .. que dis-tu ?

— Ose dire que tu n'aimes pas la purée d'ananas ?

— Oui, j'aime assez la purée d'ananas... mais... à la campagne...

Ernestine ne voulant pas continuer son rôle dans cette comédie, et entrevoyant celui qu'allait jouer l'amoureux, sortit précipitamment.

Le galant, un peu plus à son aise, dif à Emilie :

— Vous me voyez désolé, il n'y a guère chez moi que des pommes de l'année dernière et des poires sèches.

— Chez vous... oui... mais chez Chevet.

— Ah !... chez Chevet...

— Oui, moi, je suis simple, des fraises et des haricots verts...

— C'est simple au mois de mai ou de juin... mais au mois d'avril.

— N'importe, je ne crois pas avoir dîné quand je n'ai pas eu des fraises et des haricots verts ; mais je tiens surtout âmes sorhets au marasquin au milieu du dîner.

— Ah ! ah ! mesdames, vous ferez chez moi, je le crains, un bien mauvais dîner; — car dans une chaumière, c'est le cœur qui vous recevra. — Il y aura, par exemple, du laitage excellent.

— Le lait nous fait mal ; — mais, tenez, j'ai pitié de la maladresse des hommes, — je vais vous dicter un polit dîner tout simple, trois plats et le dessert. — Prenez votre carnet.

— Le voici. — Vous êtes mille fois trop bonne.

— Lu potage à la bisque d'écrevisses, — des

cailles...

— La chasse est fermée... ci le gibier...

— Il y a toujours «lu gibier... seulement ou ue le

vend que trop cher; des cailles, des haricots verts,

— di i sorbets, des fraises, — du \'m de Champagne

frappé; — nous n'en buvons guère, je crois même qu'Ernestine n'en boit pas, — elle préfère le tokai ; — mais ça égaie le dîner. — Est-ce tout? — ab ! un ananas .. pour Ernestine... Vous avez écrit?

— Oui, madame.

— Vous avez deux jours devant vous, vous n'aurc?. pas de mérite; — il faut aussi avoir des musiciens qui joueront pendant le dîner, à cent cinquante pas de votre château.

— Château ! vous le flattez, c'est une maison bien simple.

— Après *ça... Ernestine adore les chaumières, — pourvu qu'il y ait de beaux tapis moelleux. — Et. tenez, je vais vous dire son rêve. — Dans une chaumière très-simple, — une chambre tendue de damas blanc, avec des agréments bleus ; — un tapis turc... Je n'aurais pas la cruauté de vous dire tout cela, si vous n'aviez pas deux grands jours devant vous. — Comment nous mènerez-vous?

— J'ai mon coupé..

— Nous étoufferons.

— J'ai ma calèche...

— C'est mieux.... est-ce cette calèche doublée de jaune?

— De damas jaune...

— Eh bien i Ernestine qui est blonde, — ça la mettra de belle humeur !

— Mais comment faire ?

— Mais... il me semble que c'est tout simple, — la faire doubler de bleu.

— Deux jours !

— Ça fait quatre en faisant passer les nuits aux ouvriers, et huit en les payant double. — Donc à après-demain.

Mais au jour indiqué, notre avare effrayé avait prétexté un voyage d'affaires.

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