IL Y A BEAUCOUP D EPELES ET PEU DE LUS
Il y a beaucoup d'épelés et peu de lus.
Pour celle-ci, je ne l'ai demandée que deux fois, et voici que le préfet du Pas-de-Calais y fait droit.
Peut-être ce fonctionnaire qui prend la mesure que j'indiquais n'a-t-il pas lu les Bourdonnements , mais enfin l'idée était semée, elle a germé , elle lève, elle aura ses fruits.
M. le préfet défend à tout propriétaire de commencer les travaux d'un puits ou d'une carrière sans avoir adressé préalablement « une demande en autorisation » d'entreprendre lesdits travaux.
J'avais demandé un peu plus : je voulais qu'on mît ces travaux sous l'inspection et la surveillance d'un ingénieur ou d'un constructeur émérite.
En revanche, il y a des améliorations ou des mesures que je demande depuis vingt ans sans que l'exécution en soit plus avancée que le premier jour.
Je vous en ferai grâce aujourd'hui.
Mais je n'y renonce pas.
Je sais que beaucoup de graines que je sème ne lèveront pas, mais...
Aussi, je jette les graines par poignées, en divers terrains, en diverses saisons ; il y en a toujours quelqu'une qui finit par trouver un terrain fertile.
D'ailleurs, il n'est pas nécessaire que ce soit moi qui respire le parfum des fleurs dont j'aurai semé les graines.
Il m'est arrivé souvent, quand j'habitais la Normandie, de jeter, dans un champ de blé devant lequel je passais par hasard, une poignée de graines des plus beaux coquelicots; plus d'une fois, sur une haie d'églantiers, j'ai greffé des roses jaunes ou des rotes capucines, de oetle belle rose de Provins pa- Dichée que l'on appelle la paysanne.
Dans mi été que j'ai passé à Chàlons-sur-Marne,
je me suii amusé a planter des V^rg%ssrmeim*nUht
dans une petite île que le hasard m'a fait revoir depuis, et où ils couvraient alors la terre.
Dans certains ruisseaux que je traversais, j'ai planté du cresson de fontaine.
Excepté cette île, je n'ai jamais cherché à revoir ni les champs où j'avais semé les coquelicots, ni les haies où j'avais greffé des roses, ni les ruisseaux où j'avais introduit le cresson.
Un jour que je me promenais dans les falaises de Sainte-Adresse avec un ami , je vis endormi sur l'herbe drue un homme dont les vêtements annonçaient la plus profonde misère ; un vieux chapeau fauve et chauve était rabattu sur ses yeux; son habit avait été noir et avait eu des boutons ; ses bas s'étaient percés à travers les trous de ses bottes ; sa barbe accusait une végétation de cinq à six jours.
Mon ami et moi, émus d'un même sentiment de compassion, nous nous arrêtâmes à contempler ce spécimen d'une triste misère.
Tout à coup, sans parler, je tirai de ma poche une pièce de cinq francs, et, la posant sur une main, je la montrai à mon compagnon. Il avait compris ; lui qui était riche, il mit deux pièces de cinq francs à côté de la mienne. Je les enveloppai bien serrées
HôO MENUS PROPOS.
dans un morceau de journal. Alors, faisant un détour, je m'avançai presque en rampant jusqu'à l'homme endormi. J'avais aperçu une poche de pantalon béante, une poche longtemps interrogée, longtemps fouillée en vain, poche molle, flasque, depuis longtemps déshabituée du bouton destiné à la fermer, car pourquoi l'aurait-on fermée?
Je faisais un pas, puis j'attendais que le léger bruit que fait en se relevant l'herbe comprimée eût cessé, bruit qui ne s'entendait guère que dans mon cœur, lequel me semblait aussi faire un bruit que j'aurais voulu comprimer.
Jamais un chat, voulant surprendre un oiseau, ne fut plus patient, ne rampa plus silencieusement.
Jamais voleur ne retint autant son haleine
J'arrivai debout derrière la tète du dormeur; là, je me permis de respirer franchement une fois.
Puis, je me baissai si doucement, que chaque mouvement ne m'approchai! de lui que de quelques lignes.
Puis, j'étendis le bras, et j'insinuai doucement ma main dans cette poche béante, affamée, — puis, j'y posai le petit paquet.
.!< retirai ma main, je me relevai, je me redressai,
je m'éloignai avec les mêmes précautions; le pauvre diable ne s'était pas réveillé.
Oh ! le cher homme, quel grand plaisir il nous fît ce jour-là! Et comme nous aurions voulu par reconnaissance lui avoir donné davantage ! Si par hasard ces lignes tombent sous ses yeux, qu'il reçoive nos remercîments.
Revenons à nos puisatiers.
Voici un premier préfet qui a l'heureuse idée de les préserver eontre l'économie de certains propriétaires et contre leur propre imprudence. Ce préfet ne fait qu'une partie de ce qu'il faut faire ; mais c'est le plus difficile ; le reste se fera.
Quand on part pour un voyage, le voyage est à moitié fait quand on a descendu son escalier.
Le premier préfet mènera l'idée jusqu'à ce premier relai ; un second préfet s'y attellera et la mènera jusqu'au but.
Qu'est-ce du reste que cette idée si simple, si facile à exécuter, auprès des idées qui se sont exécutées de notre temps?
La plupart des rêves des poètes se sont réalisés. Les contes de fées ne sont plus extraordinaires ;
ils nous ont amusés, mais ils n'amuseront pas nos enfants.
Il est évident que l'intelligence humaine est en progrès, du moins en ce qui concerne le bien-être, le confortable et certaines richesses.
Il est évident que l'homme semble prendre en réalité possession de la royauté longtemps in partibus et platonique qui lui a été donnée sur le monde.
Les sciences lui asservissent ses anciens tyrans, le feu, l'eau, l'électricité; le feu et l'eau, il les attelle ensemble à ses voitures ; la foudre, il lui fait faire ses commissions.
Et ce n'est que le commencement.
Car tout ce qui a été écrit par les poètes sera réalisé par la science.
Toute pensée d'un vrai poêle, — je ne parle pas des faiseurs de vers, — est l'aurore d'un fait qui
se lève.
L'idée une fois émise est comme la graine confiée .1 la terre; elle attend la pluie bienfaisante cl le rayon de soleil qui doifent la faire germer.
Quelquefois, ce qui nous paraît un Bésastre, parce que Les regards <l<- noire intelligence ne s'étendent pM jusiju'u la limite de la durée de notre vie,
est un fait providentiel qui active la marche du progrès.
Je me rappelle qu'il y a quelques années, je vis brûler une grange. La grange brûlée, on fouilla la terre pour démolir les fondations ; de cette terre retournée et fécondée par les cendres , sortirent les germes de quelques graines de chêne enfouies trop profondément depuis un temps probablement trèslong.
Quand on enterra les rois égyptiens, une quinzaine de siècles avant J.-C, sous les pyramides, on mit dans leurs tombeaux quelques mesures de blé ; eh bien ! ce blé captif attendit patiemment que le général Bonaparte fît l'expédition d'Egypte, que Denon apportât en France quelques momies pour en orner désagréablement nos musées. On trouva alors le blé, on le mit en terre dans un sillon de charrue, il germa et produisit une moisson.
Qui sait si, dans l'ordre providentiel, où la gloire des conquêtes est bien moindre que celle des sciences, et où celle des sciences est si peu de chose, qui sait si l'expédition d'Egypte, l'Institut, les guerres, tout cela n'avait pas pour but d'empêcher de se perdre quelques mesures de blé? Qui sait si tout cela n'a pas produit ses résultats, juste
au point où ces grains de blé auraient perdu leur puissante germination?
Il en est de même des idées, qu'on les enterre, qu'on les emprisonne : il vient un jour où, comme les grands arbres, elles étendent leur ombrage salutaire, où, comme les grains de blé, elles alimentent les peuples. Toute idée écrite, je le répète, est la première lueur d'un fait qui se lève. Les poètes .sont des hommes debout sur la colline, quand les autres hommes sont assis ou couchés dans la plaine : ils voient de plus loin.
Certains prodiges qui nous étonnent aujourd'hui seront, dans un temps quelconque, considérés comme des puérilités. Aujourd'hui, les lignes ferrées traversent les montagnes; il viendra un jour où l'on dérangera les montagnes comme on dérange une pierre devant une roue. Et ce ne sera rien. Les ballons, obéissant enfin à la volonté de La science, achèveront ce que commencent les chemins de fer, cette pacifique révolution, faite avec l'appui et le concours des gouvernements mêmes ennemis des révolutions; celle révolution qui supprime les frontières, les nationalités, les haines, les guerres, et qui amènera, non pas l'unité allemande, OU l'unité italienne, mais l'unité de la terre.
La foudre, l'eau, le feu, encore mieux asservis et rendus plus dociles, seront employés à des résultats plus importants : l'eau et le feu remplaceront les bœufs sous le joug et laboureront la terre; l'électricité viendra à propos hâter la végétation; les nuages, assemblés ou dissipés par la volonté humaine, donneront l'ombre, le soleil, la pluie et la sécheresse, conformément aux ordonnances et arrêtés de M. le ministre de l'agriculture de ce temps-là.
Oh! le délicieux monde qui se prépare! comme l'existence y sera douce et facile ! comme il y fera bon vivre !
Tous les prétendus rêves des poètes y seront réalisés, la rose bleue y sera commune, on cherchera la rose rose.
Tous les hommes que l'on a appelés fous dans tous les temps, y seront vénérés comme des sages.
On dira qu'ils voyaient de loin se lever un soleil invisible pour la foule;
Que Dieu les avait conviés d'avance aux magnifiques fêtes de l'avenir, comme un impressario convoque à une répétition générale les hommes les plus distingués et les plus compétents.
On dira que ce sont eux les poètes, les rêveurs,
les penseurs et les utopistes, qui ont accoutumé l'esprit humain à viser haut.
Et les sages de tous les siècles seront remis à leur place. On rira beaucoup de leur sagesse, qui consistait à détruire les passions, c'est-à-dire la force.
On ne dira plus, comme M. Berryer le disait un jour à l'Académie, que « l'écrivain élève autour de lui un monde idéal. »
Assez longtemps ont été appelés « rêveurs » ceux qui voyaient.
Mais, en attendant, l'esprit de l'homme, appliqué à ces progrès dans le bien-être, a fait sur lui-même une singulière opération ; il supprime la plus grande partie des fleurs de sa vie, comme un pépiniériste qui veut avoir de gros fruits à vendre fait à l'égard de ses espaliers de pêchers. Il coupe au mois de mars des branches chargées de fleurs, qui couvrent la terre d'une neige rose.
L'amour, l'amitié ne sont plus que des associations cl des complicités ; le désintéressement, le dévouement, la poésie sont retranchés comme des branches gourmande* qui absorbent inutilement une partie de la $éve.
Ou plutôt, l'homme se transforme : les fruits de
son âge mûr ne sont plus précédés des fleurs brillantes de son printemps. Les fruits sont des tubercules qui se forment et mûrissent sournoisement sous la terre, sans éclat, sans parfum.
L'homme n'est plus dans le monde pour son plaisir ; toutes ses passions sont tournées à une nouvelle installation, à de nouveaux aménagements du globe terrestre.
Pendant que tout s'agrandit autour de l'homme, d'où vient que lui-même semble diminuer?
La race humaine devient, au physique, chétive, maladive, étiolée.
Quel est le Français aujourd'hui qui pourrait porter l'armure de François Ier ?
Plus près de nous, on peut le constater par le recrutement militaire, tel département qui fournissait des géants il y a cinquante ans, a bien de la peine à donner aujourd'hui son contingent d'hommes de 4 pieds 10 pouces.
Le mariage n'est plus qu'une combinaison d'argent; les filles pauvres ne se marient pas. Le luxe des femmes est monté à de telles proportions, qu'il faut être bien riche, bien amoureux pour en avoir une à soi.
Les hommes s'cfféminent de jour en jour et por-
tent les cheveux en bandeaux; ils portent des dentelles et des pierreries.
Quelques femmes seules conservent quelque chose de viril.
Autrefois, on n'était avare qu'à soixante ans ; on n'était pas un fourbe un peu habile avant quarante ans.
Ajoutez à cela qu'à mesure que le monde physique se perfectionne, les denrées nécessaires à la subsistance de l'homme, tendent à disparaître.
Certains cryptogames , les botrytis , mangent presque toutes les pommes de terre. Il n'y aura bientôt plus qu'eux qui en mangeront.
L'oïdium tuckerii confisque les raisins et boit le vin en herbe.
Quand on considère que l'homme a lui-même aujourd'hui une maladie mortelle, épidémique, contagieuse, Y oïdium pecuniœ, le botrytis des gros sous, Yuredo des pièces de cinq francs;
Que cette maladie, loin de diminuer, prend tous [es jours des proportions effrayantes;
Qu'elle abrutit l'homme, le rend Irisle, maussade,
méchant, haineux, avide, souvent insupportable
aux autres et à lui-même; Qu'il ne comprend pas le but des progrès que fait
la science, ou du moins qu'il se sert de ces progrès dans un sens contraire à ce but ;
Il est évident que l'homme actuel, que l'homme notre contemporain, que l'homme que nous sommes, serait tout à fait indigne d'habiter le monde qu'il perfectionne, qu'il ne sera pas le dieu du temple qu'il construit, qu'il semblerait l'affreuse guenon que le prince des contes de fées est surpris de voir dans un palais de lapis-lazuli.
L'homme de ce temps-ci, l'homme que nous sommes, n'est que le décorateur et le tapissier du inonde futur. — Quand ce monde sera créé, l'homme disparaîtra de la terre, d'où commencent à disparaître les aliments grossiers nécessaires à sa grossière existence.
Une créature plus noble, le vrai roi du monde, viendra triomphalement prendre sa place, et on conservera, dans les musées, sous des vitrines, convenablement empaillés, un mâle et une femelle de chaque variété de l'espèce humaine, comme on y garde des mastodontes, des dynothériums et autres espèces transitoires et antédiluviennes.
Telle est la marche de la nature. Les mousses
naissent sur les rochers qu'elles tapissent de leur velours vert. Elles meurent, et leurs débris servent à faire l'épaisseur de terre nécessaire à la végétation des fougères. Celles-ci préparent une couche plus forte pour des végétaux plus grands, et, au bout de quelques siècles, les frênes, les châtaigniers et les chênes y étendent leurs branches. Encore quelque temps peut-être, et l'homme aura fini son rôle. II sera chassé, expulsé du monde perfectionné, comme indigne d'y rester lorsque arrivera le maître.