CE QUE RACONTE UNE BUCHE
J'allais la mettre au feu, je la tenais déjà dans la main, lorsque mon attention fut éveillée par le dessin régulier que j'aperçus dans la section de la bûche. La petite Suzanne, ma nièce, le jeune Edmond, mon neveu, étaient là tout près qui se chauffaient. Ils me demandèrent ce que je regardais.
Je leur montrai ces cercles réguliers et concentriques qui vont grandissant du milieu àTécorce, marquant la limite des couches de bois successives, puis les rayons qui traversent les couches du centre à la circonférence.
En regardant de près, on voyait que ces couches n'avaient pas la régularité qu'on aurait pu leur supposer au premier coup d'œil. Il y en avait de larges et d'étroites disposées sans ordre ; toutes n'étaient pas également distinctes ; toutes étaient plus minces
d'un même côté, plus épaisses sur le côté diamétralement opposé-t
— Vois-tu, Suzanne, dis-je à l'enfant, tu vas grandir et grossir, chaque année tu augmenteras en long et en large, seulement on ne pourra pas distinguer ce qui s'est ajouté d^une année à l'autre. Pour les arbres, c'est autrement. On sait de combien ils ont grossi chaque année.
— Oh! que c'est drôle, fit Suzanne; et elle se mit à rire.
— Elle trouve tout drôle, reprit Edmond d'un air important.
— Chaque couche, continuai-je, est l'œuvre d'une année. La vie de l'arbre se retrouve là presque tout entière, chaque événement a laissé sa trace. Dans ce bois mort, la sève, ce sang végétal, a circulé, s'élevant des racines aux feuilles, descendant des feuilles aux racines.
Les deux enfants s'étaient déjà sauvés.,...
Nourri par ce liquide, l'arbre s'est accru chaque année d'une couche, de sorte que, si Ton compte les couches, on a le nombre des années de la vie de l'arbre. Si la tranche de l'arbre renferme trente couches, cela fait trente ans. La première branche est-elle née la seconde année de la naissance de Tarbre? elle renfermera deux couches de moins, soit vingt-huit; ainsi chaque branche montrera, comme le tronc, son âge par Je nombre de ses couches et fera connaître à quelle apnée de la vie de l'arbre elle a pris naissance.
Ceci était connu même avant Montaigne, qui raconte, dans son Voyage en Italie (1581), qu'un oa-