COSMOGRAPHIE
L'ÉTOILE PILANTE
Il vous souvient d'avoir vu pendant les nuits d'été de longues fusées illuminer le ciel un instant, puis disparaître. Vous vous êtes dit : C'est une étoile filante, et le Poète dit avec vous :
Encore une étoile qui file, Qui file, file et disparaît!
Partout le peuple voit dans ce brillant [météore une étoile dont l'existence est liée à la vie des hommes. Les Lithuaniens disent : Lorsqu'un enfant vient au monde, Werpeja file pour lui le fil de la destinée ; chacun de ces fils se termine par une étoile; à l'instant de la mort, le fil se rompt, l'étoile tombe, pâlit et s'éteint.
Mais est-ce bien une étoile ?
38 IfENUS PROPOS SUR LES SCIENCES
Interrogeons la science et jetons un coup d'œil sur le monde. Si nous y perdons de touchantes légendes qui pîaisent à notre imagination, nous y gagnerons la vérité sur un phénomène naturel et quelques notions sur le plus grand et le plus merveilleux de tous, la création.
Si vous regardez le ciel pendant le jour, vous y voyez le soleil qui nous éclaire ; la nuit, les myriades de points lumineux qui sont les étoiles. — Eh bien! étoiles et soleil, c'est la même chose. Les étoiles sont des soleils très-éloignés, différant de notre propre soleil par la grosseur et la couleur.
N*avez-vous pas remarqué d'autres corps célestes qui ressemblent aux étoiles, mais qui s'en - distinguent par une lumière plus douce et sans scintillation? Ce sont les planètes. Les pknètes sont des soleils éteints comme la terre que nous habitons, comme la lune, notre satellite. Il y en a de grosseurs diverses, et, par exemple , la lune est cinquante fois plus petite que la terre, qui est ellemême quatorze cents fois plus petite que Jupiter. Et ne croyez pas que la lune soit la plus petite, il y en a de si petites que nous ne les voyons pas, bien qu'elles soient tout près de nous.
Au commencement, l'espace était plein de matière enflammée et tourbillonnante. Par le refroidissement, cette matière s'est rassemblée peu à peu en différents centres ou noyaux qui sont les soleils.
Le tourbillonnement a détaché des fragments de matière solaire, comme il arriverait d'un essaim d'abeilles qui tournerait sur lui-même et dont cer-
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taines abeilles se détacheraient chasséfis par la rotation.
Ces fragments ont tourné sur eux-mêmes tout en continuant de tourner autour du noyau central, et ils continuent encore leur mouvement. Pendant quelque temps, ils ont été soleils, mais cela n'a pas duré, ils se sont refroidis et sont devenus des terres ou des planètes. ^
— Voilà une belle théorie; mais tout cela est-il bien vrai?
— Assurément, je ne pourrais vous faire assister à une seconde création de notre monde; mais si vous mettez votre œil à la lunette et examinez avec moi certaines nébuleuses; je puis vous faire voir des mondes en formation.
— Qu'appelez- vous nébuleuses ?
— Ce sont précisément des amas de matières enflammées comme celle qui a constitué notre monde. Cela a l'air d'un nuage, et vous en pouvez voir un grand nombre. — Tenez, en voici une sans noyau; une autre où le noyau commence à se former, une troisième où le noyau est plus accentué, \me où il y a deux noyaux. A mesure que le noyau devient plus compacte, Fenveloppe nuageuse diminue, enfin tout se réduit au noyau seul, c'est un soleil.
Vous comprenez que toute la matière primitive n'est pas renfermée dans le soleil et les planètes, il en est resté dans l'espace et en assez grande quantité. Ainsi, après l'achèvement d'une construction, il reste des débris de matériaux et de la poussière dans le chantier.
Il y a donc disséminées autour de nous des planètes de toutes les grosseurs, ^depuis les dimensions du poing ou de la tête, jusqu'à la grosseur d'une maison et d'une montagne. Tous ces corps célestes tournent les uns autour de nous sans que nous les voyions habituellement, parce qii'ils sont trop petits. ^ — Mais, puisqu'on ne les voit pas, comment en soupçonne-t-on l'existence ?
— A certains moments, ils deviennent visibles, nous les nommons alors étoiles filantes. Supposez, en eflfet, qu'ils viennent à traverser notre atmosphère avec une rapidité très-graiide, le frottement contre l'air sera très-grand aussi ; or, que produit le frottement de deux corps?
— Il produit de la chaleur.
— De la chaleur, et souvent aussi de la lumière.
— Je conçois bien que le frottement de deux corps solides dégage de la chaleur; on m'a souvent parlé du moyen qu'emploient les sauvages pour faire du feu; mais je m'explique moins facilement qu'un corps solide en frottant contre l'air puisse produire le même effet.
— Et pourquoi cela ?
-— Pacce que l'air ne me paraît pas renfermer às- ' sez de matière; il est subtil, si léger...
— Sans. doute, mais la vitesse de U planète est si grande, qu'elle supplée au défaut de la masse de rair.
Vous n'avez pas d'idée d'un pareil frottement et de la chaleur qui en résulte. Songez que ces corp^ se meuvent avec une vitesse de plusieurs lieues par seconde, c'est cinq ou six cents fois plus rapide
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qvi'un train-poste, et leur température dépasse de beaucoup celle du feu le plus \iolent de nos fours à porcelaine.
Ainsi , des étoiles filantes plongent par milliers dans notre atmosphère où elles s'embrasent et se consument plus ou moins.
Si la petite planète est néanmoins trop grosse, pour se consumer dans l'air, avant d'arriver jusqu'à nous, ce n'est plus simplement un point brillant ou une traînée lumineuse, c'est un véritable globe enflammé qui, généralement, éclate en un grand nombre de fragments ; c'est bien encore une étoile filante, mais, dans ce cas, on l'appelle bolide d'un mot qui veut dire lancev.
On lui donne encore le nom de pierre de feu ou météore igné.
Tous ces météores, qui d'abord avaient paru distincts, auxquels on avait donné différents noms, ont tous la même origine ; c'est de la poussière de monde, de la poussière à gros grains que la terre ramasse tous les jours en passant et en l'attirant à elle.
. En résumé, si le météore reste dans les hauteurs de l'atmosphère et s'y consume, c'est une étoile filante ; s'il est plus près, c'est un bolide qui éclate ou non. — Enfin, s'il tombe à la surface de la terre, c'est un aérolithe ou pierre tombée du ciel.
Il fut un temps où on niait les chutes de pierres; ce temps n'est pas loin de nous. Et cependant de nombreux faits de cette nature étaient attestés par les récits des historiens.
On citait la pierre qui tomba à ^gos-Potamos,le
jour de la naissance de Socrate (470 ans avant J.-C). Elle était le double d'une meule de moulin, et son poids formait la charge d'une voiture. Celle-là ne s'était point fondue ni volatilisée en route ; elle était bel et bien tombée en masse. On citait encore ces énormes .masses de fer qu'on trouve en divers lieux déposées sur des terrains avec lesquels elles n'ont aucun rapport géologique. En les découvrant, on se demandait comment elles se trouvaient là. Aujourd'hui tout s'explique. On ne doute plus que la masse de fer, pesant 700 kilogrammes, découverte par Pallas à Jenisseik (Sibérie), en 1771, et que les Tartares regardaient, à juste titre, comme un présent du ciel; — que celle d'Olumpa, dans le-Tucuman, qui ne pèse pas moins de 14,000 kilogrammes; — que celle de Durango (Mexique), dont le poids est de 19,000 kilogrammes; — qu'une autre sur les bords du Sénégal, qui dépasse ce chiffre déjà énorme, ne soient des pierres tombées du ciel.
Il y eut, à la fin du XVIIP siècle, plusieurs chutes d'aérolithes plus régulièrement constatées que les précédentes. Une à Sienne (Toscane), le 16 juin 1794; une autre dans le comté d'York, le 13 décembre 1795; une troisième à Bénarès, le 17 novembre 1798.
En 1803, une pluie de pierres fut l'occasion d'une véritable enquête scientifique.
Le 26 avril, un bolide avait été observé à Laigle (département de l'Orne). Le ministre de l'intérieur chargea Biot de se rendre sur les lieux et d'étudier les diverses circonstances du phénomène. Muni de renseignements fournis par Haûy, Montbret, Four-
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croy, Cuvier, Biot s'achemina d'abord à Alençon, à quinze lieues de Laigle. H s'approcha successivement du lieu de l'explosion, et à mesure qu'il s'avançait, ramassant les pierres et recueillant les témoignages, les renseignements devenaient plus précis, plus complets.
Au hameau du Mesle, un laboureur, nommé 6ibon, lui fit le récit suivant :
a Nous avons vu, me dit ce vieillard, tomber des pierres d'en haut. Moi, qui ne suis pas peureux et qui étais fatigué, je ne me suis pas dérangé pour les aller chercher, mais mes enfants y coururent et les rapportèrent. Une d'elles tomba près de la mare et fit peur à une poule qui se trouvait là; une autre tomba sur le faite de la maison et roula jusqu'à terre : nous crûmes que c'était notre cheminée qui tombait.
<c Un nommé Piche, au village des Années, travaillait en plein air lors de l'explosion, avec plusieurs autres ouvriers : une pierre rasa le long de son bras et tomba à ses pieds ; il voulut la ramasser, mais elle était brûlante et il la laissa retomber tout efi'rayé. »
Voici la conclusion du rapport de Biot : « Le mardi, 6 floréal an XI (26 avril 1803), vers une heure après-midi, le temps étant serein, on aperçut de Caen,'de Pont-Audemer, etc., un globe enflammé, d'un éclat très -brillant, et qui se mouvait dans Tatmosphère avec beaucoup de rapidité.
a Quelques instants après, on entendit à Laigle et autour de cette ville, dans un arrondissement de
plus de trente lieues de rayon, une explosion violente qui dura cinq ou six minutes.
« Ce furent d*abord trois ou quatre coups semblables à des coups de canon, suivis d'une espèce de décharge qui ressemblait à une fusillade, après quoi on entendit comme un épouvantable roulement de tambours. Ce bruit partait d*un petit nuage... Dans tout le canton sur lequel ce nuage planait, on* entendit des sifflements semblables à ceux d'une pierre lancée par une fronde, et l'on vit en même temps tomber une multitude de pierres météoriques.
« La plus grosse pesait 8 kil. 5. Leur nombre peut être évalué à deux ou trois mille.
« Le citoyen Thénard, ajoute Biot, a analysé quelques échantillons et a trouvé particulièrement du sable, de Toxyde de fer et de la magnésie, du nickel et du soufre. »
Tout récemment, un météore apparu à Nohic, et auquel les témoins n'ont pas manqué , a donné lieu à une nouvelle enquête plus complète encore.
Le 14 mai 1864, vers huit heures du soir, le ciel était pur, la lune, dans son premier quartier, répandait une lumière fort douce qui n'éclipsait point rhumide clarté des étoiles. C'était une de ces silencieuses et tièdes soirées de mai ignorées dans les régions septentrionales. Quelques laboureurs attardés rentraient au logis, la campagne était muette. Tout à coup, un globe lumineux traversa rapidement le ciel; sa lumière, d'abord d'un bleu verdâtre, augmenta progressivement d'éclat et devint de la blan-
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cheur d'un éclair. Le météore parut enveloppé d'un nuage lumineux et laissa derrière lui une trsdnée de lumière qui s'évanouit bientôt après. Le globe éclata ensuite en plusieurs fragments brillants comme un bouquet de feu d'artifice.
A Agen, quelques minutes après, on entendait comme un grondement de tonnerre lointain qui dura une demi-minute environ.
A Saint- Clars (Gers), la lumière fut si éclatante que la ville sembla incendiée. Deux minutes après, une détonation semblable à un coup de canon se fit entendre et dura plus d'une minute.
M. Berge, curé au village de la Magdelaine, écrivait à M. le maréchal Vaillant :
a Le bolide a jeté une lumière si vive que nous nous sommes tous vus entourés de feu, et nous avons cru, dans notre surprise, à quelque cataclysme. D'abord globe de feu gros comme le disque de la lune, et silencieux comme elle, il s'est ensuite ouvert en gerbes de fusées répandant des milliers d'étincelles et marchant toujours. Puis il a disparu laissant un nuage de fumée qui a demeuré longtemps suspendu dans les airs, à la même place. Il ne faisait point de vent.
(( Après sa chute, et pendant cinq ou six minutes, on a entendu un grand bruit, pareil à de fortes détonations d^artillerie lointaines, répétées et prolongées. On a cru généralement, dans le premier moment, à un tremblement de terre. Aussi tout le monde était-il dans la stupeur et la consternalion. »
Un témoin plus rapproché du lieu de l'événement,
madame la marquise de Puylaroque, fçrit de Nohic :
« Au moment où dut avoir lieu la chute des météorites, je me vis tout entourée de feu, l'habitation semblait au milieu d'une fournaise. C'était absolument une bombe qui éclate et jette çà et là des étincelles. Une barre de feu parfaitement droite, qui dura deux minutes, se forma à la suite de cette bombe grosse comme la tête, qui devint sombre et abandonnait des flocons nuageux qui se roulaient les uns avec les autres.
a Cela descendit insensiblement vers l'horizon, et environ quatre minutes après, on entendit un roulement qui ressemblait à celui d'armes à feu qui se répondent sans cesse et qui dura de deux à trois minutes. Plusieurs pierres noirâtres sont tombées, quelques-unes de la grosseur d*un œuf ; une assez grosse sur la limite de la commune et qui laissa sur la route sa trace formant comme un gros nid d'oiseau. La plus belle est tombée sur la propriété que nous habitons; elle pèse 2 kilogrammes. »
Enfin, M. Bagel, de Môntauban, a vu les éclats projetés dans tous les sens, et le bolide, presque éteint, ayant repris une teinte rougeâtre, continuer sa route et rester visible sur une assez grande étendue de son parcours.
<c Ainsi, dit M. Daubrée, de Vlnstitut, le savant géologue, comme d'ordinaire, le corps qui avait manifesté son arrivée par une lumière et par un bruit si imposants, n'a laissé tomber sur notre globe que des éclats d'un volume insignifiant, quelques décimètres de diamètre. »