‹ MéphistophélaChapitre 13 sur 15 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

La chambre blêjiiie d'une lampe au plafond était pleine de silence et de torpeur. L'or des meubles et des îadres, la lueur des étoffes lamées, s'effaçaient languissamment, comme en des lassitudes. Il semble que les ?lioses se reposent, tandis que les vivants dorment; les fauteuils où l'on ne s'assied plus s'étirent vaguement dans l'oisiveté d'être inutiles ; il y a comme des paupières baissées sur les miroirs ensommeillés qui oublient de refléter. L'inanimé s'immobilise et s'éteint ians plus de néant.

La nuit s'écoulait.

Céphise Ador, des deux mains, écarta ses cheveux :jui lui couvraient tout le visage, ouvrit les yeux, bailla. Pourquoi donc s'éveillait-elle ? d'ordinaire elle dormait longuement, sans secousses, sans rêves même, BU sa lourdeur de blonde un peu trop grasse. Peutêtre un bruit dans la rue, un mouvement dans le lit l'avait tirée de son repos, ou bien quelque inquiétude, :juoi donc ? Elle se tourna vers Sophor qui, tout à ['heure, après les baisers, avait fermé les yeux sur l'oreiller voisin.

Assise sur le lit, un coude au genou et le menton dans la main, Sophor se tenait immobile, tournée vers la fenêtre sans jour, comme si elle avait attendu un commencement de clarté à travers le rideau.

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Lentement Céphise lui mit les bras au cou, l'attirant, voulant qu'elle se recouchât. Mais Sophor ne parut pas sentir cette caresse, resta sans mouvement. « Chère! qu'as-tu donc? à quoi penses-tu? Tu ne soulTres pas ? viens dormir. » Sophor ne répondit point. De ses doigts un peu crispés, où une sorte d'irritation semblait se retenir pour ne pas faire du mal, elle dénoua l'amicale étreinte, dont les bras retombèrent, étonnés. Et elle ne s'était pas détournée de la fenêtre obscure. Alors Céphise Ador se pencha en avant, autant qu'elle put pour voir les yeux de son amie, pour y lire la pensée. Elle se redressa, presque effrayée, tant il y avait de douloureuse rêverie en ces yeux las.

Il ne paraissait pas que Sophor se sentît observée.

Elle était belle, malgré les ans et les ans. Si sa jDâleur toujours mate, moins blanche, se jaunissait çà et là, surtout vers les tempes, en des tons de vieil ivoire, sa bouche gardait une belle rougeur violente ; la rousseur noire de ses cheveux la coiffait d'un casque d'ébène et d'or. Mais, à ce moment de cette nuit, la tension de penser lui ridait, au bord des yeux, la peau, lui déformait l'arc des lèvres jusqu'à la faire paraître plus vieille qu'elle n'était en réalité ; et l'acier de ses yeux s'éteignait.

— Voyons, Sophor, qu'est-ce que tu as ? tu me fais peur, réponds.

Cette fois, Sophor daigna eniendre ; sans bouger, , avec l'ennui d'une fatigue :

— Rien, je n'ai rien. Laisse-moi. Je n'ai pas sommeil. Je pense à quelque t?hose. Endors-toi.

Mais Céphise, en un éclat de voix :

— Ce n'est pas à une chose que tu penses, c'est àî quelqu'un, c'est à une femme !

Elle rejeta les couvertures, sauta [du lit, s'enveloppai

d'un peignoir, se mit à marcher })ar la chambre en écartant les chaises, les fauteuils, et elle disait, tous ses cheveux défaits lui remuant le long des reins :

— Je te dis que tu penses à une femme ! Ah ! ça, est-ce que tu crois que je ne m'aperçois de rien, que je suis idiote, que je ne sais pas que, depuis longtemps, tu as une personne en tète? une personne qui n'est pas moi. Ça saute aux yeux que tu n'es plus la même. Quand je te parle, tu ne réponds pas ; et si, après avoir fait semblant de ne pas te regarder, je me tourne très vite, tes yeux sont ailleurs, loin de moi. Tu voudrais que je ne te regarde jamais pour ne pas être obligée de me regarder quelquefois, par politesse. Et puis, à d'autres signes, je vois bien que tu ne m'aimes plus comme autrefois. Il y a trois semaines que tu n'es pas venue dans ma loge ! ni au foyer. Je suis obligée de te chercher à présent, de venir ici sans que tu m'y conduises ; et si tu supposes que je n'ai pas vu ton air lorsque, tout à l'heure, après le dîner, mon cocher est monté pour prendre les ordres et que je lui ai dit : X Non, pas ce soir, demain, à midi. » Avoue que tu aurais voulu que je parte ! Avoue que tu ne m"aimes plus, mais voyons, parle, je le veux, avoue !

Elle s'était piètée devant Sophor, la regardait en face, des rages dans les yeux. M"*^ d'Hermelinge, avec un air de plus grande lassitude :

— Tu es folle, tu sais bien que je t'aime : ne me tourmente pas, je t'en prie, j'ai des soucis.

— Quels soucis ? tu as assez de moi, et tu en veux une autre, voilà tes soucis. Par exemple, si tu t'imagines qu'il te suffira de me dire : « Dors, une autre fois je serai plus gaie, » pour que je te laisse en repos, lu te trompes. Est-ce que c'est moi qui suis allée à toi? est-ce que je me suis offerte, il y a cinq ans ? Ah ! bien,

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oui. J'avais un amant, ({ue jadorais, et qui m'aimait. Jt'lais hcurtMisf avec lui, avec lui sfui ; cl coiumu, eu ouli'c. j (Hais célc'hrc, couinic ou m aj)j)lau(li.ssait, je ue désirais rieu de plus. Tu le sais bien (jue jamais j»; n'avais pensé aux femmes, que je ne voulais pas y penser, que j'étais une créature toule simple. Mais, toi, tu m'as enveloppée, lu m'as emportée, tu m'as g'ardée. Ce n'est pas il y a cinci ans (jue tu aurais eu ces façons de ne })as me regarder, de ne pas me répondre ! Et maintenant que je suis comme tu m'as voulue, que je t'ai aimée, et que je t'aime, tu ne veux l)lus de moi. Est-ce que je suis moins belle qu'autrefois? non, plus belle. Tout le monde dit que je suis l)lus belle. Les blondes, c'est à trente ans qu'elles sont tout à l'ait épanouies, comme de grandes ileurs d'été. Mais ne t'imagine pas que je vais accepter, comme cela, tranquillement, d'être méprisée, d'être rejetée. Ce qu.e tu as l'ait de moi, tu le sais bien! une femme que l'on montre au doigt, dont ou parle à voix basse. Ça ne te fait rien, à toi, que l'on dise (pie tu es épouvantable ; ça te fait plaisir au contraire ! tu aimes à être haïe. Moi, j'ai honte. Aux réj)étilious, les personnes cimvenables font exj)rès de ne ])as me parler, s'écartent; le public lui-même, — tiens, je ne t'avais jamais parlé de cela, pour ne pas te faire de la peine, je croyais que tu m'ainuiis ! — le public n'est plus pour moi comme dans le tem])S ! Si j'ai eu du talent, j'en ai plus encore ; il y a des soirs où je suis contente de moi, où je sens vraiment que je suis une grande artiste ! ça ne fait rien; la salle reste froide. Surtout les soirs de première représentation. Parce que les gens qui sont là savent tous notre histoix^e. Grâce à loi, je fais horreur. Et tu t'imagines qu'après avoir sacrifié pour toi mon amant, et mes succès, et l'estime, — non, pas une

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femme honnête, mais enfin une femme comme les autres, — qu'après être devenue pour te faire plaisir un monstre comme toi, qu'après avoir été réduite à n'avoir que toi en échange de tout, je te perdrai sans me fâcher, sans me plaindre, et que je te dirai : « Tu ne veux plus de moi ? à la bonne heure, je te souhaite bien du bonheur avec les autres, adieu. « Tu peux être sûre que cela ne finira pas de la sorte ! et si tu en aimes une autre, tu peux compter que je vous tuerai elle et toi, — elle d'abord, — oui, je vous tuerai, tiens, avec ce poignard, avec ce poignard, regarde !

Elle avait pris sur la cheminée un stylet ancien, d'argent, à la monture ciselée où une petite tête de mort avait des yeux de rubis ; et, l'enfonçant dans la poitrine de quelque rivale imaginaire, elle avait, déchevelée, la gorge battante dans l'écartement du peignoir de satin d"or, l'air d'une tragique héroïne frémissante de vengeance et d'amour,

Sophor dit, brutalement :

— Cinquième acte.

Et elle saisit Céphise par les poignets, la serra très fort, la força de lâcher le joujou à la lame vive, qui, la pointe en avant, traversa le tapis , s'enfonça dans le parquet et resta droit, en vacillant. x\lors, la jalouse, tombée à genoux :

— Fais-moi mal, fais-moi mal, je le veux bien. Tordsmoi les bras, brise mes os, je t'en prie ! je comprends que j'ai tort. Oui, j'ai tort. Tu as des ennuis que tu ne veux pas me dire, et moi, avec mes idées, je te tourmente, je t'empêche d'être triste à ton aise. C'est mal. Tu as raison d'être fâchée. Je sais bien que ce n'est pas vrai que tu en aimes une autre. Tu es trop bonne, ma chérie, pour aimer une autre femme que moi. Tu ne peux pas vouloir que je meure de désespoir, toute

seule, dans quelque coin. Je suis coupable d'avoir imaginé cela, de tavoir parlé avec colère. Mais, songe, j'ai une excuse. J'ai tant besoin de ta tendresse, pour m'y réfugier, pour ne })as songer aux mauvais propos qu'on tient sur mon compte, aux avanies qu'on me l'ait! C'est terrible, je t'assure, quand tout le monde s'éloigne de vous ou vous dévisage avec des airs mauvais, de sentir moins aimant le seul être qui vous aimait. Et tu es si froide, si indifférente depuis quelque temps. C'est entendu, tu ne me tronq)es pas, tu ne songes pas à me tromper ! mais, enfin, tu conviendras que tu n'es plus tout à fait pareille à maSophor d'autrefois. Te rappellestu les trois semaines que nous avons passées l'hiver dernier, au bord de la mer, dans un hôtel où il n'y avait personne ? La maison était tellement enveloppée de vagues et de bourrasques, qu'elle tremblait et sonnait comme un navire ; nous nous aimions dans la tempête, comme en pleine mer ! Je ne crois pas que tu aurais plaisir, maintenant, à être toute seule avec moi, même dans un endroit qui ne serait pas sombre. Voilà ce qui m'irrite, m'agace les nerfs, me rend morose ou emportée. Voyons, dis, je ne suis plus en colère, je n'ai plus de ridicules soupçons, je suis raisonnable ! tu peux donc me parler sans gronderie, avec bonté. Pourquoi es-tu ainsi avec moi ? Est-ce que je t'ai fait quelque chose ? Si tu as à te plaindre de ta Céphise, dis-le, pour qu'elle s'excuse. Non, elle n'a rien à se reprocher. Ce que tu veux, je le veux. Toujours j'attends ta parole, ou je guette ton regard, pour t'obéirtout de suite. Quand je ne suis pas auprès de toi, sais-tu à quoi je pense "? aux mots que je dirai quand nous serons ensemble, aux airs que j'aurai pour que tu sois contente, pour C|ue tu me souries, pour que tu touches mes cheveux avec ta main, tu sais, derrière le cou. comme tu faisais dans les pre-

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iiiei'S temps, comme tu ne tais plus aujourd'hui. Et tu sais bien que depuis cinq ans, je n'ai d'amour que pour ci, que pour toi seule. Dame, tu devines, jolie comme 6 suis, — car enfin je ne suis pas laide, n'est-ce pas, e ne suis pas laide ? — des hommes ont rôdé autour ie moi, des riches, des célèbres; des femmes aussi, pii espéraient, parce qu'elles savaient... Mais, des lommes et des femmes, je ne m'en soucie guère, puisju'il n'y a que toi au monde. Ecoute et promets-moi de le pas rire . Tu te rappelles ton grand portrait , en miazone, que tu m'as donné? D'abord, je l'avais placé 3rès de mon lit, avec une lampe, pour le voir, tout de mite, la nuit, quand je m'éveillais. Mais c'était de la jeinture, ce n'était pas de la vie. Alors j'ai imaginé de e mettre dans un coin de la chambre, de façon qu'il 3uisse être reflété, très loin, par la glace de la chemilée ; et entre le miroir et le portrait il y a deux rideaux le gaze qui pendent et remuent un peu ; comme cela, à :ause de res])èce de brouillard que font les étoffes dans la pièce pas trop claire, ta ressemblance, c'est presque :oi-mème ; indécise, trouble, mais réelle, vivante, et, ijitèt que j'ouvre les yeux, j'envoie des baisers au reflet ie ton image ! Puis, je pense : « Demain, ces baisers, glle me les rendra. » Tu ne me les rends plus. Je les mérite bien pourtant ! Ordonne-moi d'ouvrir cette fenêtre et de me jeter dans la rue, sur les pavés, tu verras si je ne t'obéis pas. Comment c'est arrivé que je sois ainsi, je ne me l'explique ])as. Tu me tiens entière. Tout ce que je suis, je te l'ai donné la première fois et je n'ai jamais rien repris. Ainsi, tu n'as aucune raison pour me bouder, pour rester des heures entières sans me parler. Oh ! tu ne peux pas comprendre la désolation que j'ai, quand tu ne t'occupes pas de moi, quand tu as l'air de ne pas savoir que je suis là et que j'attends. Ce

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(|iie j'attends, c'est que tu ni'aiines. Voilà ce que j'al- Iciids, toujours. L'aïuour que; tu as eu poiu" moi, c'est ( oinuie (jiu'l(ju'un de Ircs cher qui sérail jjarli pour un voyaye: s'il larde trop il trouvera morte de ti-islessc Tamie qui reste tout le (euq)S sur le pas de la i)ortc pour le voir revenir.

Klle parlait avec tant de douceur, — son irritation, SOU désespoir fondus en une humble mélancolie, — que Sophor, énuie, eut un sourire enfin; elle regardait (Hunplaisamuu-nt cette belle jeune femme, si soumise, si càlinement plaintive ; d'une main lente, elle lui caressa les joues, les cheveux, comme on cajole un enfant qui a été en colère, qui a pleuré, qui se repent. Ainsi que de la lumière en un lieu obscur, une joie entrait dans Cé})liise; ses yeux furent comme des fenêtres éclairées par une fêle intérieure. Allait-elle relrouver sa Sophor y Parce qu'elle se souvenail des ardeurs de naguère, et des embrassemenls fous qui suivaient les courtes bouderies, et de toutes les (juerelles ouljliées en des pâmoisons, elle fit, dun baissement d'épaules, — tandis que son amie se penchait vers elle pour lui mettre un baiser au front — glisser le long de ses bras le satin du peignoir, et, sous l'inclinaison de Sophor, montait, de la belle nudité grasse, l'odorante chaleur du désir. Mais M"'*' d'Hermelinge, alors, se redressa, et, comme prise d'une épouvante, courut vers un coin de la chambre ; là, sa tête entre ses mains, elle en frappait le mur, à coups rythmiques de balancier. Puis,i brusquement retournée vers Céphise encore à genoux, et qui, stupéfaite et suppliante, tendait les bras :

— Non, dit-elle d'une voix saccadée où se cassait de la colère, ne dis plus un mot, ne t'approche pas, couche-toi, tâche de dormir. Imagine-toi que je suis malade. Tu sais, quand je suis malade, je n'aime pas

qiron s'occupe de moi; je veux qu'on me laisse seule. Eiibien! je souffre. Ce qui me l'ait soutlVir, tu ne le comprendrais pas, je ne le comprends pas moi-même. C'est un chagrin, qui passera. En ce moment, tout ce :jue tu ferais pour m'en guérir l'accroîtrait. Tu es belle, tu es bonne, tu m'es ardemment dévouée, c'est rrai que je suis une ingrate; mais, je t'en conjure, puisque tu m'aimes, ne me touche pas, et tais-toi, il le "aut.

Céphise ne tint pas compte de ces paroles ; elle s'élança vers son amie.

— Je ne te laisserai pas souffrir, je te consolerai, nens !

Mais l'autre :

— Je te dis de te taire et de te remettre au lit.

En même temps, elle l'empoigna, l'enleva, la jeta iur les draps.

— Te tairas-tu, maintenant?

— Oui, oui, si tu veux, balbutia Céphise.

Elle s'abandonnait sur la couche, la tète dans l'oreiler, les yeux vers le mur, hagards. Sophor la considéra ongtemps, comme pour bien s'assurer de cette immo- )ilité, comme pour la fixer sous la menace de son ■égard. Enfin, elle s'écarta, marcha lentement vers un auteuil, le tourna vers la croisée, s'assit, les mains aux )ras du siège. Elle restait sans mouvement, elle penlait, les prunelles mornes, vers les rideaux. Par nstants, du lit, venait un petit sanglot, retenu, dans me secousse. Elle n'y prenait pas garde. La fenêtre, îlle ne la quittait pas des yeux. Elle avait l'air d'atendre le jour avec anxiété...

Céphise, dès lors, n'eut plus qu'une pensée : découvrir la femme que la baronne d'Hermelinge lui préférait. >r elle ne s'était pas contentée des vaines excuses de

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son amie; t'sl-c-o qu'un a des soucis '{ est-to qu'on ist malade ? La vérité, c'était que Soplior éprouvait quelque violent amour; et, dédaignée peut-être, elle appartenait toute à son désir. Mais la nouvelle aimée, qui était-ce ? Cé])lnse chercliait vainement. Pas une fois la pensée ne lui vint que Soplior avait pu s'éprendre de l'une de ces médiocres créatures, Yvonne Lérys. ou Valent ine Bcrticr, ou Rosélia Fingely. Elle n'ignorait point les rencontres de son amie, certains jours, avec ces filles; même Sophor lui avait avoué l'étrange soir où, bouleversée de l'agonie de Magalo et des paroles entendues, furieuse d'avoir un moment fléchi en son orgueil, et révoltée et pleine d'une démoniaque ivresse, éperdue aussi du grand verre quatre fois vidé coup sur coup, elle avait vu se développer une banale débauche de filles jusqu'à la splendeur comme vivante et tangible, peut-être réelle, d'un magnique et prodigieux sabbat ! Certes, Céphise qui la voulait toute, puisqu'elle se donnait toute, avait souffert de ces folies de Sophor; mais elle était sûre qu'en ces aventures perverses, l'infidèle ne se livrait pas entière, réservant à la mieux chérie son cœur, son esprit, ses vrais désirs. Au reste, ces femmes, et d'autres, pareilles, Sophor avait cessé peu à peu de les recevoir. C'était donc d'un autre coté qu'il fallait chercher la rivale, assez belle, assez éprise ou assez réservée — car il y a une toute-puissance dans le refus des baisers — pour captiver Sophor. On avait parlé, récemment, au foyer de la Comédie, devant Céphise, — pour lui faire de la peine, — dune grande dame polonaise, autrefois cantatrice, maintenant veuve du bâtard d'un empereur, qui était venue à Paris, avait reçu la baronne d'IIermelinge; mais non, — pas jolie d'ailleurs, presque vieille, — elle était repartie pour! Vienne en enlevant un ténor d'opéra-comique. Qui

donc, alors! Ah! où qu'elle fût, quelle qu'elle fût, la détestable créature qui lui volait Sophor. elle la découvrirait, l'atteindrait. « Un cinquième acte ? » soit, un cinquième acte, avec des cris et du sang. Après les drames, sur la scène, le drame, dans la vie. C'était justement parce qu'elle avait en elle assez de force pour les haines, pour les vengeances, quelle avait pu les exprimer, dans les pièces, si passionnément. Eh bien ! de cette force-là, elle s'en servirait pour son propre compte. Elle serait ce qu'elle avait eu la puissance de paraître. Et cela ne la gênerait pas de donner un coup de couteau, ou de verser du poison dans une tasse, puisqu'elle en avait l'habitude. On verrait! Le certain, c'était qu'elle cesserait de rire, la femme préférée de Sophor; et tout cela finirait tragiquement.

Mais sa jalousie ne savait à qui se prendre; c'était toujours cette question : « Qui aime-t-elle ? » Une fois que, dans sa chambre, elle considérait le portrait de M""" d'Hermelinge, elle jeta un cri de rage et de joie ! de rage, parce que la j^resque certitude d'être trahie lui poignait le cœur; de joie, parce qu'elle pourrait se venger.

Silvie Elven. oui, Silvie Elven.

Comment n'avait-elle pas eu cette pensée tout de suite ? Autrefois Sophor allait très souvent chez la petite artiste; leur intimité, alors, n'était un mystère pour personne. Même, la baronne d'Hermelinge avait eu en sa passion vers cette frêle créature des douceurs, des ménagements attendris; elle baissait la voix, en lui parlant, pour ne pas la secouer d'un bruit trop rude, faisait signe de marcher sur la pointe des pieds quand Silvie travaillait. Sans doute elles s'étaient séparées, avaient l'air, si elles se rencontraient, de ne pas se connaître. Mais cette brouille pouvait n'être

quiiiU! ruse, celle rruideur.cjii uiie liypocrisie. Cé])hise simagiiia avec un redoublement ck' colère que depuis très longtemps elle était leur dupe, qu'elles n'avaient jamais cessé de s'aimer ! et plus elle appliquait son esprit à cette idée, plus elie la jugeait vraisemblable. Précisément parce que Silvie, rouée ou ing^énue, — car on ne pouvait pas savoir, — avait les airs menus d'une petite fille qui va tomber si on la pousse un peu trop forl, et des langueurs de jolie malade, et comme des ressemblances avec les Heurs (juelle peignait au pastel et qui s'envoleraient si on soufflait dessus ; précisément parce qu'elle était si diverse de Soplior ardente et violente, elle devait lui plaire, latlirer. la garder, lui inspirer i)eut-ètrc quelque sentiment 1res délicat, et très tenace, un désir toujours renouvelé d oser à peine se satisfaire; la crainte de lui faire du mal en la touchant ajoutait du délice à l'audace de lavoir touchée à peine. Céphise, en les subtilités de sa jalousie, comprenait tout à présent ! elle était, elle, pour Soplior, quelque chose comme ces belles filles grasses et blanches dont les hommes fiancés à d'honnêtes demoiselles, lui peu chétives, qu'on ne mariera que l'an ])rochaiii. se servent pour alentir la brutalité de leur tempérament : ils se rendent, près de celles-là, capables de respect auprès de celles-ci. Ce que voulait d'elle le baiser de Soplior, c'était l'atténuation, l'émoussement d'un désir dont se fût effrayée, petite sensitive rose, la bouche de Silvie ; elle leur avait servi à s'aimer chastement! Chastement, non. Céphise savait bien que la baronne d'Hermelinge ne s'en tenait pas aux niais attendrissements des pensionnaires qui se regardent d'un peu loin, rougissantes, d'un regard entre les cils, ou se serrent le bout des doigts, furtivement, sous la table, au réfectoire. Elle avait possédé, elle possédait

Silvie; mais, du lit de Cépliise, elle rapportait des ardeurs lasses à ne pas briser l'autre ; Cépliise était employée à épargner, — trop peu, — sa rivale! Une telle fureur l'emportait que si M"*^ Elven avait paru tout à coup, elle se serait jetée dessus, sans ^xirole, l'aurait renversée sur le tapis, étouffée d'un g-enou sur la poitrine.

Sur-le-champ sa résolution lut jDrise. Elle irait chez Silvie, lui lancerait à la face des injures, l'obligerait à [les aveux, et si la coupable ne demandait pas pardon, ne jurait pas de ne jamais revoir M"^" d'FIermelinge... Céphise Ador shabilla très vite, descendit, monta dans un fiacre. Elle avait emporté le joli poignard, dérobé chez Soplior, dont le manche s'ornait d'iuie tète de mort aux yeux de rubis.

Dans la voiture, elle pensait, avec un peu plus de calme. Sa jalousie ne s'était pas apaisée; comme tout à l'heure, elle était convaincue d'avoir été trahie et bafouée; mais, enfin, elle n'avait pas de preuves. Une certitude, oui; des preuves, non. Il lui en fallait cependant pour confondre la petite hypocrite. De sorte que, maintenant, elle hésitait, se demandait ce qu'elle allait faire chez Silvie. Elle aurait dû courir chez M"^^d'Hermelinge, dabord, chercher dans les tiroirs, découvrir des lettres. Des lettres ? elles n'avaient pas dû s'écrire, puisqu'elles se voyaient si souvent, tous les jours, quand elles voulaient. Puis, jM"'' Elven n'était pas de celles qui écrivent! une femme, assez soigneuse de son repos, de sa santé, pour accepter des baisers fatigués, assez peu éprise pour s'accommoder d'un partage agréable à la paresse de l'amour, sait se garder des imprudences qui la pourraient compromettre. Les preuves, s'il était possible d'en avoir, c'était dans l'atelier de Silvie que Céphise les trouverait. Sur quel-

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que meuble, elle verrait un mouchoir, un gant, app.utenant à Sophor. Peut-être la petite artiste avait-ellr commencé quelque tableau, — nymphe guerrière, faunesse dans les bois, — d'après M""" d'Hermelinge. Oh! en entrant, Céphise aurait Tair indifférent d'une dame qui vient rendre une visite; mais comme, de l'œil, elle furèterait dans les coins; comme elle jetterait adroitement, par la porte entr'ouverte, un regard dans la chambre voisine. Puis, elle se lèverait, marcherait çà et là, en admirant les toiles, ainsi qu'on fait dans les ateliers, retournerait tout à coup un chevalet où lui apparaîtrait la ressemblance de Sophor! Donc, il fallait qu'elle allât chez M""^ Elven. Et ce fut d'un pas tranquille, sans émotion visible, — résolue à toutes les patientes investigations, — qu'elle monta l'escalier, qu'elle entra dans l'antichambre. Tout de suite on introduisit la visiteuse.

— Vraiment, c'est vous ? dit Silvie, étonnée. Qu'il y a longtemps que l'on ne vous a vue !

Et elle tendit la main à Céphise Ador, après avoir mis le bout de sa mule sur une cigarette qu'une petite toux lui avait poussée hors de la bouche. Puis elle se remit à peindre. C'était une touffe de violettes qui commençait de fleurir sur la toile. Il y avait bien des mois que Silvie avait renoncé aux grands tableaux, avec des personnages. Même les portraits au pastel ne la tentaient plus. Ce qu'il y avait toujours eu, en cette délicate et médiocre artiste, de la pensionnaire qui a des dispositions, reprenait le dessus. Elle faisait aussi quelques aquarelles. Des moulins battant de l'aile près d'une eau qui court, des ouvertures de grottes, voilées de roses grimpantes, sous des acacias fleuris. Elle se plaisait dans ces menus ouvrages, imaginations naturelles de sa petite âme pleine d'une rêverie de romance.

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Les deux femmes causèrent, avec des silences çà et là, des choses dont on parle lorsqu'on ne sait quoi dire ; Céphise, souriante, mondaine, Fair de n'avoir aucun souci, avait pris un éventail japonais quelle agitait d'une main sans fièvre.

Mais comme elle la haïssait, cette créature restée toute petite, toute mignonne, qui, à vingt-huit ans, ne paraissait pas en avoir plus de vingt, tant elle gardait de gracilité, de fragilité dans sa joliesse comme inachevée. Et sous l'aimable froideur de son apparence, la jalouse songeait aux baisers de Sophor parmi ces légers cheveux pareils à un duvet d'or argenté, sur ces joues diaphanes où pâlissait du rose, sur la délicate chair de ces lèvres entre lesquelles souriait la nacre fine des dents ; ce corps, non pas de femme, mais de fillette à peine, qu'enveloppait, lâche ici, là étroite, la soie crème du peignoir, avait tressailli, en de grêles secousses, sous une bouche savante aux luxurieuses tortures ; et, tout ce qu'avait touché les caresses de Sophor, Céphise l'aurait voulu mordre et déchirer. Elle eut un instant cette folie d'espérer que du sang allait rougir l'étoffe à la place où le peignoir s'enflait à peine d'un jeune sein ! et elle ne comprenait pas quelle eût assez d'empire sur elle-même pour causer avec aisance, pour ne pas sauter sur Silvie, pour ne pas lui faire, en effet, avec le poignard qu'elle avait dans la poche de sa jupe, la blessure espérée. En même temps, elle observait de tous côtés, à la dérobée, guettant quelque indice. Rien. Les peaux de bêtes sur le j^arquet, les mousselines d'Orient, pendues aux murs, et, sur les meubles, les bibelots. La porte par où, de l'atelier, on entrait dans l'appartement de Silvie, était fermée ; dans la chambre voisine, de l'autre côté de ces planches, elles avaient du s'enlacer, si souvent! mais

elle était dose, cette porte; aucun prctexli' |)our rouvrir, pour aller s'assurer que Soplior nét.iit pas là. Car, peut-être, elle s'était cachée quand on avait annoncé Cé])liise. Une autre chose l'occupait : ce grand rideau verl, tiré; que voilait ce rideau? Après des hésitations, elle se leva, le fit plisser sur la tringle. « Que cherchez-vous donc ? demanda M"" Elven. — Pardonnez-moi, je suis si curieuse. Je pensais que vous aviez là quelque peinture pas encore finie. » Derrière la lustrine verte, il n'y avait que la table à modèle, avec une banquette de bois couverte de soies et de fleurs; là s'était couchée sans doute, du temps que INl'"^ Elven n'avait pas encore renoncé aux compositions considérables, quelque jeune femme figurant une Ophélie morte ou une odalisque ensommeillée. Cépliise revint s'asseoir avec la rage de la jalousie déçue; et elle parla de la pièce qu'on répétait à la Comédie- Française, de son rôle, qui ne lui plaisait guère. Ainsi, elle serait venue pour rien! elle sortirait non seulement sans s'être vengée, mais sans avoir recueilli le j)lus faible indice. Cinq heures sonnèrent à un cartel de Boule. 11 était impossible qu'elle prolongeât plus longtemps sa visite. Alors, tout à coup, elle se dirigea vers Silvie, et la saisissant rudement aux poignets :

— Avouez donc, dit-elle, que Sophor vient ici tous les jours !

— Mon Dieu, qu'est-ce qui vous prend? pourquoi me faites-vous du mal ?

Céphise lui lâcha les poignets.

— Ne faites pas semblant d'être à demi morte dès qu'on vous touche ! Sophor a la main plus violente que la mienne. Et vous ne vous plaignez pas quand c'est elle qui vous tient. Allons, parlez, quand vient-elle ? Oui, Sophor, M'"'' d'Hermelinge. Vous n'allez pas me

dire peut-être que vous ne savez pas de qui je vous parle ?

Silvie était toute treniljlanle, comme une enfant surprise en faute.

— Ah ! vous avez peur ! Vous avez bien raison davoir peur. Pourtant, je ne sais pas encore ce qui va arriver. D'abord, il faut que je sache tout! Ainsi, c'est vrai, elle vient ici, souvent ? Quand? le matin, lorsque je dors encore, ou laprès-midi, tandis que je répète, ou bien, le soir, pendant que je joue ? C'est donc pour ça qu'on ne la voyait j)lus au théâtre. C'est le soir quelle vient, jen suis sûre; elle vous trouve j)lus jolie aux lumières !

Silvie souriait tristement.

— Je comprends, dit-elle, vous êtes jalouse.

— Eh bien! oui, jalouse. Pourquoi pas? Est-ce que ce n'est pas mon droit de la vouloir toute, puisque je n'ai qu'elle? Parlez vite. Vous voyez que j'ai deviné les choses ; ce n'est pas la peine de me rien cacher maintenant.

Silvie la prit doucement par la main, la conduisit vers un grand fauteuil, la fit s'asseoir, s'assit tout près d'elle, sur un taboufet. Puis, les yeux attendris, elle dit de sa voix murmurante :

— Vous vous trompez, je vous assure que vous vous trompez. Il y a plus de trois ans que Sophor n'est pas venue chez moi. Vous pouvez interroger les domestiques, les gens de la maison. Il y a plus de trois ans.

Alors Céphise :

— Vous ment...

— Je ne mens pas. Je dis toujours la vérité. Vous avez eu quelque querellé ensemble, il vous est venu des soupçons, et vous vous êtes dit : « C'est chez Silvie quelle va. » Non. Vous pensez bien que l'on m'a

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raconté les clioses ! Yvonne, qui est au même théâtre que vous, ne m'a pas laissé ignorer... D'ailleurs, tout le monde en parle. Et, à ce qu'il paraît, c'est naturel d'être jalouse quand on aime. Mais vous vous trompez. Je ne vois jamais votre amie, et j'en suis très contente, })arcc que je suis })lus tranquille. Je serais morte, bienlc)t, si elle nv m'avait pas laissée. C'est vi-ai, Cépliisc, je vous assure, que j'ai à peine autant de force qu'un oiseau. Je ne suis pas malade, — ce n'est rien, cette toux, — mais je suis faible, dans tout le corps ; il me semble toujours (|ue ma vie tient mal, qu'elle va tomber. Je dois n'avoir que presque pas de sang ; quelquefois, quand je me lève de ma chaise, je ne suis pas bien sûre de pouvoir aller jusque dans l'autre chambre. J'ai besoin d'être traitée avec beaucoup de ménagement, ainsi que les convalescentes. Le soir, dès que je suis couchée, je voudrais qu'on me balançât dans mon lit comme dans un berceau, que l'on me chantât à mi-voix des airs de nourrice pour m'endormir. Quand ma mère vivait encore, je m'asseyais sur ses genoux, après le dîner, — déjà grande personne — et je fermais les yeux, rêvant presque ; c'était très agréable. Sophor m'effrayait. Elle était bonne, s'efforçait d'être douce; malgré elle, elle avait des emportements qui me rendaient à moitié folle ; il me semblait que ses yeux, par mes yeux, m'entraient dans le corps, et voulaient me prendre le cœur de la poitrine. Je l'aimais bien ! avec des terreurs. Elle me faisait l'effet d'une bonne géante qui, tout à coup, se fâcherait peut-être, serait terrible. Les petits chiens dans la cage des lionnes, doivent être comme j'étais. Puis il y avait des heures étranges, où j'avais peur de rester morte. Avec cela, elle a une très grande intelligence, elle pense à des choses puissantes, élevées! moi, non. Elle voulait que je fisse de grands

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tableaux, avec des personnages héroïques. Ce n'est pas mon affaire. Ce qui m'amuse c'est de peindre des fleurs, des oiseaux. Un papillon sur une rose, rien de plus joli : il se pose à peine, ne lui fait pas de mal; el s'il vole, ce n'est pas bien haut. Sophor, en cela comme en d'autres choses, me gênait, m'épouvantait. Elle ne me laissait pas être chétive comme je le suis naturellement. Elle était trop superbe, trop grande pour moi. Aussi quand elle a été partie, j"ai eu, après beaucoup de tristesse, beaucoup de contentement. Ah! si elle revenait, je ne sais pas ce qui arriverait. Elle est si extraordinaire, qu'elle fait de moi tout ce qu'elle veut. La vie d'autrefois, où j'étais comme une hirondelle dans une serre d'aig'le, comme un fétu dans du feu, recommencerait peut-être ; je ne pense pas que j'aurais le courage de me dérober à des alarmes, à des transes, qui étaient si affreuses, et qui étaient si charmantes. Elle me tuerait, soit, je mourrais. Mais il n'y a pas de ianger qu'elle revienne! et tout est pour le mieux. Je 16 l'espère pas, parce que je ne la regrette pas. Je suis 'edevenue tout à fait ce que j'étais avant de la connaître, f'ai mes amies qui sont très aimables, qui ne me bousîulent pas, qui viennent causer avec moi, pendant que je travaille, comme on causait autrefois dans la cour de la pension. Elles sont très drôles, elles racontent des liistoires, on rit, c'est amusant. Elles m'apportent des fleurs, je leur donne des aquarelles, ou des pastels, juelles trouvent jolis, qui sont jolis en effet. Quelque- 'ois, avec Rosélia, ou avec Luce Lucy, — vous voyez, e ne vous cache rien — nous restons encore à parler lans l'atelier , longuement , après qu'il ne fait plus 2^rand jour. Ce n'est pas terrible. Rien que de penser i Sophor, j'ai un frisson. Ètes-^ous tranquille maintenant ? Vous voilà sûre que votre amie ne vient pas ici,

que j'ai peur d'elle. Allons, souriez. Ne .soyez plus en colère. Si vous voulez, je vous donnerai cette touffe de violettes, quand elle sera finie ; vous la garderez en sduvenir de cette i)auvre Silvie qui n'a jamais fait de ma] à personne.

S(tii ail-, tandis qu'elle parlait si doucement, demandait de tendres léponscs, de câlins accpiiescements ; elle voulait être remerciée dé sa sincéiilé, être dorlotée en récompense ; contre Céphise renversée , couchée presque sur le grand fauteuil bas, elle se serrait dans les plis mêlés du peignoir et de la robe; elle aurait pu faire penser à une mignonne fdlette sortie de sa couchette, en chemise, les pieds nus, qui vient au lit de sa mère et s'y frôle et voudrait que celle-ci la prît avec elle.

Mais Céphise n'entendait plus ]M"" Elven, ne la regardait pas. « Si celte petite est innocente, qui donc Soplior aime-t-elle ? » Son esprit errait parmi tant de femmes, s'arrêtant à un soupçon, puis à un autre, puis à d'autres ; à chaque présomption, c'était une amertume nouvelle, un remuement de bile; Céphise ressemblait à quelqu'un qui ^ait un bouquet dans un jardin de ileurs empoisonnées. Elle se leva, elle dit :

— Il est possible que je me sois trompée, et c'est bien heureux pour vous que vous n'ayez pas revu Sophor, car, tenez, j'avais emporté ceci.

Elle lui montra le stylet, la petit tête de mort aux yeux de rubis ; tandis que Silvie reculait, épouvantée, les yeux de Céphise s'allumaient à la lueur de l'acier.

— Mais, enfin, je vous crois, adieu.

Et elle s'en alla sans autre parole. La croyait-elle erd effet? Oui. Non. La voix de Silvie lui avait paru sincère^ Mais, malgré elle, elle se sentait attachée à son soupçor? de naguère, ne s'en pouvait entièrement divertir}

•omnie on no guérit pas sans une espèce de regret l'un mal dont on a beaucoup souffert; il semble que 'on tienne à ce qu'on y a mis, si doideureusement, de oi-mème. D'ailleurs, pas de guérison en effet. L'anfoisse subsistait, plus torturante au contraire d'être ;ans objet précis. La même jalousie exacerbée par 'incertitude de la vengeance. Eh bien ! ce qu'il fallait aire, c'était tout simple. Il fallait, sans laisser rien )araître des tourments intérieurs, épier Sophor, la ;uivre, la faire suivre, découvrir enfin l'exécrable •ivalc ; et, le jour où elle la tiendrait, que ce serait iélicieux et effrayant ! d'autant plus exquis que ce serait plus terrible. Elle prévivait l'heure de meurtre Bt de joie. Dans un décor étrange qu'édifiaient en son îsprit des souvenirs de drame modernisés par ses lialutudes d'actuelle élégance, qui ressemblait à la fois à une chambre de parisienne et à l'ajopartement d'une 30urtisane de Ferrare ou de Padoue, elle se voyait 3ntrer, elle, Céphise, Thisbé aussi, vêtue d'ombre et de silence; elle s'approchait, en tàtant les murs, un couteau dans le poing levé; elle écartait des meubles, écartait des rideaux, écartait les draps et, d'un grand cri de rage, elle éveillait les deux amantes endormies sur le même oreiller. Oh ! cette volupté de la main qui enfonce l'acier dans de la chair rivale, qui le retourne, et l'enfonce encore, et croit qu'il n'entrera jamais as'sez profondément. Puis, on le retire, pour voir jaillir le sang, le beau sang, le cher sang, l'adorable sang, qui venge ! Céphise en boirait, de cette rougeur chaude ; et, avec les dents, elle élargirait le trou, parce qu'il faut un grand verre à une grande soif ; et de ses lèvres toutes mouillées de rouge, pareilles à la plaie où elles s'assouvirent, elle étoufferait le cri d'horreur aux lèvres de So])hor. lui cracherait dans la bouche la

3l() MKPHISTOPHÉI.A

blessiiic (le la iiKiitc. rohligi'i-ait à s'en gorger aussi ! Elles son soûleraient, toutes les deux! Alors, si des gens venaient, les voisins avec les honnnes de poliee,

— elle voyait des sbires mêlés à des sergents de villf,

— elle s'écrierait, en montrant Sophorprès de l'assassinée : « Les coupables, c'est nous ! » On les em[)orlerait, on les jugerait, on les condamnerait. Dans sa romanesque rêverie, elle imaginait une prison, où, de son cachot, la nuit, grâce à la complicité du guichetier, sinon par quehpie mur ouvert, elle gagnait un autre cachot, celui de Sophor; là, personne ne verrait, ne pourrait lui venir prendre son amie, et elles ne sortiraient plus de ce cher tombeau paradisiaque, et seule elle la posséderait toute, comme elle en serait possédée, perpétuellement.

Céphise Ador se trompait. Sophor n'appartenait pas i quelque violente passion rénovée ou nouvelle ; elle l'aimait ni Silvie Elven, ni aucune autre femme.

Qu'avait-elle donc ?

Elle s'ennuyait.

La bouche à la bouche de Céphise, elle eut tout à ;oup, — n'importe quel soir, un des soirs de sa vie, — 'ette impression que, ces lèvres, elle les baisait sans )laisir, qu'elle les baisait parce qu'elle les avait déjà )aisées, — par habitude; qu'elle ne convoitait pas ce juelle possédait. Mélancolie dun instant, fatigue des rop grandes délices de la veille ? cette idée fut la prenière qui lui vint ; certainement elle allait retrouver, lans la continuation de l'effort vers la joie, la joie ac- •outumée : ce furent des heures délirantes : toutes les dolences des désirs anciens, avec toutes les sciences icquises en de longues perversités, elle les fit tenir, lu crépuscule à l'aube, en ses caresses. Jamais encore îlle n'avait, avec tant de subtils acharnements que récompensaient des soupirs, obligé son amie à l'aveu de 'heureuse mort; elle connut une fois de plus, — volontairement, hélas! — la victorieuse extase qu'elle avait si souvent due à la })récipitation de tout son être dans 'a féminilité béante: et, se redressant, glorieusement

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déchevelée, elle arboi-ail rai-rogance dont elle so divinisa sur l'aulel parmi l'universt-lle niullitude des vierg'cs et des veuves.

Durant des semaines et des mois, elle s'obslina au ])laisir, frénétiquement.

Mais elle sentait bien qu'il avait cessé d'être réel, ce plaisir; qu'elle se mentait à elle-même, qu'elle voulait maintenant ce qu'elle avait désiré, que son instinct ne se rallumait qu'à l'org'ueil ancien de s'être satisfait. Cette épouvante par instants la traversait, qu'elle avait fini d'être elle-même. Elle chassa vile cette importune crainte! C'était absurde d'imaginer quelle aimait moins, qu'elle convoitait avec moins de sincère emportement la beauté llourie et parfumée des amantes. Pourquoi ne pas penser aussi que, pareille à la pauvre Magalo conduite par sa niaiserie naturelle et par les désillusions de la misère au reniement des bonheurs d'autrefois, elle envierait bientôt le sort des honnêtes bourgeoises qui couchent dans le lit d'un homme et donnent le sein à leurs petits ? elle éclata de rire. La vérité, c'était que la monotonie d'un unique amour implique enfin quelque lassitude. Mais, jeune et forte, et pas rassasiée et destinée à ne jamais l'être, elle aspirait encore, aspirerait toujours au charme des chères lèvres roses, à l'odeur des chevelures dénouées. Est-ce que les bouches des jeunes femmes étaient moins que naguère ressemblantes à de balles fleurs de chair ? est-ce qu'il ne sortait plus, comme autrefois, des corsages ouverts et des robes remuées, des chaleurs qui rendent folle ? 11 fallait, voilà tout, secouer cette paresse des sens où l'avait endormie la douceur berceuse d'un enlacement toujours le même. Elle était comme un mari ou un amant, qui, en trop d'heureuses nuits, sest lassé de l'épouse ou de la maîtresse; que d'autres

femmes il aimera avec la fureur retrouvée des premiers baisers ! Elle se jeta hors de la paisible vie que lui avait faite la tendresse de Céphise. ^lettant à profit les heures où son amie était retenue par les répétitions, par les spectacles, elle revint vers les camarades d'hier ; à rinsu de la comédienne, elle tenta aussi, par foucade, des aventures nouvelles. Parce qu'elle était fameuse, parce que son étrangeté attirait toutes les extravagantes, toutes les détraquées, elle voyait, aux théâtres, dans les restaurants, — dès qu'une voix l'avait nommée, — des yeux de femmes, qui offraient et demandaient, elle recevait des lettres qui n'hésitaient pas à proposer des rencontres pendant l'absence des parents ou du mari; et de petites fdles, — pensionnaires à qui lavait révélée la chronique d'un journal lu en cachette, — lui envoyaient des fleurs dans des lettres d'où montait une odeur d'iris et de frais corsage. Elle ne perdit pas le temps à choisir ! En prenant toutes ces créatures que lui livrait l'ardente démence dont le foyer était en elle, il lui semblait qu'elle rentrait en possession de son bien, qu'elle exerçait un droit; elle avait aussi l'impression de remplir une espèce de devoir. Elle s'apparaissait à elle-même comme accomplissant une mission que lui ordonnait la fatalité de son être ; et le Rire qui, parfois, lui tintait dans l'oreille, ce rire auquel elle se plaisait maintenant, dont elle sollicitait le retour, la complimentait de cette fidélité à sa tâche. Ce furent des mois de fantaisie et d'amusement,. — de vanité satisfaite. Elle eut de folles gaietés, j)Our avoir été obligée de se cacher, comme un amant de vaudeville, dans une armoire, au bruit des pas d'un jaloux; pour avoir emmené souper quelque belle fille à l'heure même où elle était attendue par un très sérieux amant; pour avoir fait manquer son entrée, dans l'opérette

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nouvelle, à la tlivetle des Bouiîes ou des Nouveautés; et elle piomena des dames de piuvinee dans la débauche des concerts-spectacles et des restaurants nocturnes. Klle fui pendant deux jours, ayant dit à Céphise : « Je vais en voyage, ne t'inquiète pas, » — car cela la divertissait de mentir comme un mari prétextant l'ouverture de la chasse, — la femme de chambre d'une très belle demoiselle qui, sur le point d'être mariée, lui avait envoyé sa photographie. Caprices médiocres! luxures presque vulgaires! anecdotes ressemblantes à la banalité des romans libertins. Mais à toutes ces frivoles abominations elle mêlait la solennité qui était en elle; elle rendait terrible ce qui, sans elle, n'eût été que bizarre; imposait le destin aux hasards. Faire de toute aventure un événement magnifique ou sinistre par le seul fait qu'ils y participèrent, c'est le i)rivilège des héros ou des monstres. Et ses criminels amusements laissaient à ses complices des rêveries, faisaient que, la nuit, tout à coup réveillées, elles considéraient l'ombre avec des yeux écarquillés. Elle ne s'inquiétait pas des remords qu'elle semait dans les âmes. Presqu'un an tout entier, elle se divertit de tant de jolies personnes affolées; elle avait aux lèvres la fatuité de cent petites victoires, dont s'augmentait son diabolique triomphe. Et c'était charmant, toutes ces bouches pleines de baisers, qu'elle vidait en riant, comme on hume, au dessert, une liqueur des îles ou le tockay en de petits verres de Bohême; très longtemps elle crut qu'elle n'avait jamais été aussi gaie ni aussi heureuse.

Elle s'ennuyait de plus en plus.

Aucun moyen de se cacher à elle-même cette vérité lugubre : l'ennui la hantait. Et ce n'était pas seulement durant la naturelle langueur des lendemains, qu'il se

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glissait, s'élablissait en elle (à ces moineiits-là, il aurait pu n'être (ju'une mélancolie des sens trop assouvis, des nerfs rompus, un reste de bonheur fatigué davoir été excessif) ; pendant même les plus affolantes obstinations du baiser, aux heures où, nag-uère, luniverselle vie se résumait pour elle dans le sursaut longtemps espéré d'une lèvre sous sa lèvre, où, avec la suprématie d'un dieu qui contraindrait les <àmes à entrer dans son paradis, elle obligeait ses élues à la joie, il lui venait tout à coup, près des plus belles, près des plus désirables et des plus désireuses, une tristesse d'être là, un besoin d'être ailleurs. Ailleurs ? Où donc? Elle ne savait pas. Ailleurs, Elle se demandait pourquoi elle se trouvait dans cette chambre, sur ce lit, à côté d'une table où les verres à demi vides faisaient penser à une incomplète ivresse, sous les lampes dont la clarté même éveillait l'idée d'une extinction prochaine. Et elle s'écartait brusquement, la tête entre les mains. Un seul besoin : s'enfuir. Elle songeait, parfois, [juelle pourrait courir à travers un pays où il ny a personne, dans des herbes mouillées, traverser nue une rivière, s'y laver dans la fraîcheur, s'y laver non seulement le corps mais l'àme. et, de l'autre côté de l'eau froide et saine, dans une prairie, revêtir des habits blancs et. très loin, cheminer de compagnie avec des gens de village qui s'en vont le dimanche à quelque frairie sous les arbres. Tandis que l'occupait cette niaise chimère d'un échappade aux champs, ses yeux, c'était étrange, — ses yeux secs, comme brûlés, — devenaient humides; et un regret l'emplissait toute. Regret, de quoi? Mais celle qu'elle avait laissée, sur l'oreiller, se tournait vers elle, la regardait d'un air d'étonnement et de reproche. Le songe puéril d'une robe blanche à travers les plaines fleuries, n'était pas

permis à Soplior. Ni aucun autre rêve. Elle n'avait p.is le droit de se soustraire à ratlièvenient de ce qu'<ll' avait exigé, entrepris. Il fallait quelle lni( la promet-' de ses yeux troublants et violents, de ses chucliotcmenls à voix basse; qu'elle justifiât sa renommée. Ou ne jette j)as une femme dans son lit, après l'avoii- Iciilci' de frôlements dont on sait rirrésislil)lepuissance, pour la quitter ensuite, nerveuse et tout lètre en alarme, et rougissante de son inutile nudité; il est indispensable d'accomplir ce que l'on contraignit à désirer, on n'écarte pas sa bouche des baisers qu'on implora. S'en aller, être seule, ce serait si bonj de la joie? non, puisque la joie n'est plus : du moins ce ne serait pas la simulation de la joie, qui est le plus désolant des travaux. Hélas! elle se résignait. Elle devait, elle paierait. Elle ressaisissait la chair lâchée un instant. D'une violence qui s'exaspérait au mensonge, elle la réduisait à des cris d'assassinée; presque haineuse d'être sans amour. Rarement elle réussissait à être sa propre dupe, rarement elle pensait éprouver en effet ce qu'elle aurait dû ressentir. Quand elle retombait sur le lit, comme mourante, à côté delà presque morte, sa feinte pâmoison n'était qu'un prétexte aux rêveries mornes de l'ennui ; elle la prolongeait, cette inertie, longlenq)S, très longtemps, tant elle craignait le réveil qui l'obligerait à des caresses.

Elle avait cru devoir à la monotonie de sa liaison avec Céphise cette espèce de spleen ; l'impossibilité de s'en délivrer en l'illusoire des passagères ivresses, la conduisit à joenser qu'elle ferait bien de revenir toute à son amie. La seule chose qu'elle ne ])ouvait pas, qu'elle ne voulait pas supposer, c'était que son ancien désir vers la beauté féminine se fût enfin lassé : elle avait l'indomptable orgueil d'être demeurée pareille à

elle-même. Jamais elle ne subirait riiumiliatioii de s'avouer moins capable des exultations de jadis. Et, avec d'emportées espérances, elle se rempara de Cépliise stupéfaite et ravie. Elle se forçait à la trouver inflniment désirable. Elle se jurait que même dans les premiers temps de leur amour elle n'avait pas connu, à la tenir entre ses bras, un si absolu ravissement. L'ennui? il s'agissait bien de cela maintenant! elle avait été malade, rien de plus ; voici que la santé lui était revenue et qu'elle était l'assidue amie de la plus séduisante et de la plus aimante des femmes. Si, quelquefois, les soirs, — quand Cépliise allait et venait dans la chambre, toute blanche et rosée sous le diaphane brouillard de la chemise, — Soplior, malgré elle, se sentait envahie d'un besoin de solitude, tentée d'un bâillement, elle passait dans la pièce voisine, tirait d'un buffet quelque bouteille de liqueur ou de vin capiteux, la vidait presque entièrement d'une seule aspiration, reparaissait, les yeux allumés ; et la griserie, tandis qu'elle saisissait trop éperdument Céphise, lui rendait l'illusion du désir. Mais, bientôt, ni la volonté d'aimer, ni l'exaspérant alcool, ne réussirent à la persuader de la sincérité de ses concupiscences : au moment de rejoindre son amie, qui, du lit, lui tendait ses beaux bras nus dans les dentelles, elle supputait la longueur, la morose longueur du temps qui s'écoulerait avant l'aube, avant l'heure ou le sommeil ne serait pas une offense. De toutes les gênes dont une puissance inconnue châtie l'humanité, il n'en est pas de plus exécrable que le plaisir c{uand il est devenu une servitude. Baiser des lèvres si jeunes, si fraîches, si exquises qu'elles soient, quand on a cessé de les désirer, c'est la pire des tortures; et ceux-là ne sauraient se faire une idée de la joie réservée à lévadé d'un bagne, qui n'ont

'.Wi Mi:i'iiisroi'iii-i.A

pus dL'lcHiniL' leur buuclie, t'iilin, après tant d l»\ pcjcrihs essoufilemeiils, d'une bouclu^ qu'ils ne convoitent j)liis. Pas denfei- comparable à la caresse lorsquelle ces^, dèlre un paradis. La baronne Sophoi- d"liernieliM;4v (•((iiiiiit la corvée d'aimer. Seules, les extrêmes fatigues la dclivraienl, un inslani, des répugnances ; les nuits, après les travaux, elle tijmbail, à ciMé de Céphise endormie enfin, en une morne liébt'liide : elle enfonçail, comme dans de la poix, en lOpaque néant, voulait enfoncer davantage. Mais un instinct survivait : celui de voii- la clarté matinale, d'ouvrir les fenêtres, de faire s'échapper vers les lointains frais du ciel cette odeur de bouches dont la chambre était pleine. Puis, peu à peu, ces projets, avec des lueurs d'issue : dès que le jour serait tout à fait levé, elle éveillerait Céphise, lui dirait qu'il est temps de partir : « Tu ne vas pas au Bois faire une promenade à cheval ? je te rejoindrai, avant midi, au pavillon d'Armenonville . A propos , tu sais , tu répètes de très bonne heure, aujourd'hui. » Et, souvent, elle avançait la pendule, pour que son amie, quelle secouait d'un mouvement en apparence involontaire , s'étonnât d'avoir dormi si tard, s'écriât : « Ah ! mon Dieu, il faut que je me sauve. » Et, Céphise rhabillée, Sophor trouvait interminables les baisers qu'elles échangeaient près de la porte, sous la voilette relevée dont le frôlement, à son front, lagagait.

Seule, elle revenait vite dans la chambre, entrebâillait les croisées, se recouchait, jetait l'un des oreillers, — celui de Céphise, — aspirait l'air clair, largement ; et il y avait dans toute elle le soulagement qu'une femme éprouve lorsqu'elle vient d'arracher un corset qui l'étouffait.

Mais elle ne s'endormait })as.

F^lle réfléchissait, plus lucide, selîorçait de se com-

prendre. Que la convoitise fût morte en elle, elle ne voulait pas Fadmettre, non, non, cent l'ois non ! Elle affirmait violemment à quelque invisible contradicteur quelle serait sans fin la victorieuse des mâles bafoués, la conquérante insatiable des jeunes femmes. Seulement, — oui, voilà ce qui était probable, — son désir, par l'expérience du plaisir, s'était raffiné; ce qui, en elle, ressemblait à de la lassitude n'était que le noble dédain des trop banales joies. Et elle s'enorgueillissait de ne pas être heureuse en de médiocres bonheurs ; s'étonnait de s'être, naguère, si aisément satisfaite. Elle prefiait en mépris les femmes cpi'elle avait eues, qu'elle avait. Comment avait-elle pu se plaire auprès de Magalo, petite créature faussement aventureuse, et stupide au fond , peu jolie d'ailleurs , impudemment maquillée ; une fille à qui les hommes font signe dans la rue ou dans les bals, et qui passe devant, pour être suivie ! Sophor avait accepté les restes des avoués de province venus à Paris pendant les vacances. D'autres, après Magalo, n'avaient pas mieux valu qu'elle. Ces fenniies du monde ! elle ne pouvait s'empêcher de hausser l'épaule d'un air de pitié, quand elle songeait à la pruderie de leurs consentements, aux réticences imbéciles de-leurs plus éperdus abandons; et quelques-unes étaient des espèces de cocottes, plus cupides. Elle avait été exploitée, oui, exploitée, par W"" de Grignols ; cette phthisique se faisait payer, d'une bague ou d'une facture acquittée, le risque d'une toux. Marfa Petrowna V une énergumène enragée par la certitude de ne jamais connaître les ivresses qu'elle se targuait de vouloir, et chez qui, peut-être, cet enragement même n'était pas sincère. Une seule avait été délicate et attendrissante : Silvie Elven ; pauvre petite femme toujours prête à rendre l'àme, qui avait, quand

:.<2(> MEI'HISTOPHKI.A

on la serrai! un peu fort, des sensilivilc's su])j»liaiik'S, (rex([uises rugoiis de inuurir ; vierge cliaque l'ois, el toujours étonnée de ne plus l'être, el le redevenant dès la menace d'une nouvelle caresse, jxiurlant si souhaitée. Quant aux autres, ^ Uosélia Fingely, Yalenline Berlic!-, Luce Lucy, et h'urs pareilles, — elle n y songeait qu'avec un rire ((ui st; niofpie. Aniouieuses r* non pas ; accepleuses du plaisir, <ju feignant de le prendre, doù qu'il vint. Elles ôtaient chez leur maîtresse des chemises froissées des caresses d'un amant. Les moins méprisables, celles (jui , vraiment, s'abandonnaient sous le baiser à quelque enchantement, ne faisaient pas de différence entre la bouche féminine et la bouche virile; comme des buveurs grossiers ne discernent pas les crus d'avec les crus ni un verre d'un autre, sont contents pourvu qu'ils se grisent, Yvonne Lerys, se trompant dans la secousse extrême, râlait languissamment un nom d'homme en l'étreinte» de Sophor, comme sans doute elle geignait : « 'Sophor » entre les bras de son amant. A n'en plus vouloir, de toutes ces femmes, à s'ennuyer de leurs mensongères ou banales extases, M'"^ d'Hermelinge trouvait une juste fierté. Pour ce qui était de Céphise. elle ne se faisait pas illusion sur cette belle créature. Belle, certainement, et jetant des chaleurs parfumées quand elle remuait ses cheveux ! Mais quoi y une sorte de magnifique bête, rien de plus, affinée par la vie, subtilisée ])ar Fart, toujours inslinclive pourtant; aimant comme on mange et comme on boit, fidèle non pas à son amie, mais à sa joie, jalouse non pas de sa maîtresse, mais des délices qu elle en attend ; morne, après une nuit sans baisers, ainsi qu une chienne à jeun. Simple et directe, Céphise était incapable de concevoir ce qu'il y a de triomphe dans le mépris de

l'amour viril. Resplendissante, (oute de neige chaude ît d or, et bonne, oui, à arborer, un soir de victoire, jomme un palpitant drapeau de chair! mais, ni granieur ni révolte. Servante du lit.

Donc il était légitime, naturel, Fennui qui liantait Soplior; la seule chose extraoï-dinaire, c'était qu'elle îe leùt pas éprouvé })lus tôt. Ah ! toute son espérance, adis déçue, allait vers une seule, si lointaine! Depuis juelque temps surtout, elle évoquait les années de adis, et, dans le trouble et clair éloignement, comme ine apparence d'ange parmi des brumes paradisiaques, ilmmelirTe tremblait, diaphane. Emmeline! ce nom, îlle ne le proférait pas, elle l'entendait comme un écho rès ancien de cloche matinale. Et voici qu'elle revivait es jeux dans le double jardin, les promenades en forêt, es emportements près du clavecin d'où leurs rêves l'envolaient en musique. Elle revoyait la fuite à traders la pluie obscure, la petite maison de bois au bord le la rivière. Hélas ! qu'elles]avaient été heureuses dans 'île. Toutes les voluptés dont elle s'était, depuis, inatuée, comme elîe en eût échangé le souvenir contre a fraîcheur d'une seule goutte de l'eau qu'elle laissa ;hoir sur les petits pieds de l'enfant. Ces chers petits )ieds blancs et roses, çà et là veinés de bleu! le glacé le la peau si fine et si lisse luisait sous la transparence glissante. Et elle se rappelait le tenace, l'infini baiser lù elles s'étaient lune l'autre absorbées. Justement >arce qu'elle n'avait pas été possédée, Emmeline resait exquisement désirable. La vision, au loin, du corps irginal sur l'étroite couche, — de ce corps devant equcl s'exaspéra l'ignorant désir de Sophor — était ;omme une lueur de très pure neige et d'aube. Comme e destin lavait frustrée du seul être qu'elle eût vériablement aimé ! Tant de femmes, toutes les femmes !

328 MKI'HISTOPHÉLA

hors cotte jeune fille. Et voici que, désormais, toute sa vie se tournait vers Einineline. Elle était comme un voyageur qui voudrait revenir sur ses pas, vers le paysage entrevu au réveil. Si elle n'avait pas perdu j Emmeline, quels jours divins elle eut vécus! au lieu j des vaines convoitises vers trop de médiocres créa- i tures, un seul amour constant, serein, sacré, l'eût I emplie toute; elle aurait été, éternellement, l'amoureuse sœur d'une ange, l'épouse angélique d'une vierge. Sans doute, à présent que la science, hélas ! était en ' elle, elle n'osait se dire à elle-même qu'elle eût longtemps respecté les innocences d'Emmeline ; elle l'aurait possédée, puisque l'amour est fait de désir, puisque l'àme se réalise en chair; c'eût été, ce serait encoi-c de délirantes joies; ah! Dieu, sa bouche! pour retrouver l'extase d'un baiser sur cette bouche, elle aurait accepté d'y boire, dans les fraîcheurs du soufïle, un poison dont on meurt tout de suite ! Mais ses ardeurs se seraient épurées à cause de la pureté d'Emmeline. Sophor finissait par concevoir le lit quelle eût partagé avec son unique amie comme une auguste couche nuptiale où la sensuelle extase s'idéalise, se divinise. Ses plaisirs auprès d'autres fen>mes lui semldaient. maintenant, des débauches; son amour ])our Emmeline aurait eu des chastetés d'hymen. Et elle adorait, dans la pénombre de son ennui, cette lumière. Emmeline, blancheur et candeur. Tout ce qui est clair, serein, sacré, se résumait en cette vague apparition, là-bas. Il y avait une ressemblance entre la dévotion que, parmi les sales tristesses de sa vie. Magalo, avait eue pour Sophor. et la ferveur qui. dans Sophor, à présent, s'exaltait vers Emmeline. Au sortir de quelque monstrueux péché, elle s'innocentait en cette religion, comme on se laverait dans une rosée baptis-

iiale; d'autres fois, il lui semblait que la vision d"Emneline, dont elle se sentait frôlée, se posait sur son îpaule, comme une colombe.

De sorte que, long'tenn)s inavouée, la pensée de •evoir son amie d'enfance enfin la posséda toute, ne la juitta plus.

La revoir?

Hélas! Emmeline ressemblait-elle encore à la jeune îlle d'autrefois? Tant de jours, de mois, d'années, ivaient passé. Mariée, la si chère devait être bien diférente de ce qu'elle fut. D'ailleurs, qu'espérait So- )hor? Est-ce que la possibilité d'une tendresse renourelée et "désormais continue lui apparaissait, au loin ? îst-ce qu'elle concevait le dessein d'un avenir fait de outcs les douceurs du passé et d'autres douceurs iussi?Elle ne s'interrogeait pas. Quoi qu'Emmeline lit devenue, — elle devait être adorablement jolie, oujours, — quoi quïl dût résulter de leur rencontre, ^jme cl'Hermelinge avait besoin de la revoir, voilà tout, lomme, la bouche affadie de sucre liquoreux, on aurait snvie d'un flocon de neige qui vous fondrait entre les lents vers la gorge. En présence de la seule amie, elle lerait tout à coup délivrée des langueurs et des ran- ;œurs, heureuse. Et, enfin, c'était résolu, elle la re- ^errait.

La difficulté de mener à bien son projet lui en fit lésirer plus encore la réalisation ; tout de suite, arlemment, elle s'occupa des moyens de réussir. Pour ■etrouver les traces de la disparue, que faire d'abord? ]e qui rendait l'entreprise peu aisée, c'était qu'Emine, mariée on ne savait où, en quelque lointain pays le France, à l'étranger peut-être, portait maintenant in nom inconnu de Sophor ; et tant que ce nom reste- •ait ignoré, comment orienter les recherches ? Mais,

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pas (lu Ifuit, i'hc ne savait ce ([iiolle disait : il iiétai pas iii(lis|)riisal)](' de savoir coiiiiiicnt sappclail le inar d'KiniiK'linc : il siillisail de découvrir ce (jurlait devefi le baron Jean. Il navait i)as dû demeurer bien long temps au Sénégal ; il était rentré dans son jjays ; iC devait être, à présent, dans quelque grande ville de» province, chef de bataillon, ou colonel, général peut-i être; et, après s'être renseignée, M""" dllermelinge enverrait quelqu'un d'intelligent et de sûr qui ferai parler les domesti(iues du baron ; à coup sûr ils n'i-' gnoraient pas où habitaient la sœur et le beau-frère de leur maître. Ainsi, c'était possible, c'était sûr; elle retrouverait Emmeline ! Oh ! mon Dieu, une angoisse lui étreignit le cœur. Si Emmeline était morte? Même très jeune, on meurt; les plus exquises s'eii|! vont souvent les premières. Cette idée : Emmeline. morte, mise dans la terre, devenue l'horrible chose cri quoi s'achèvent les cadavres, la comblait d'épouvante l et de désespoir. Et cependant, cela pouvait être que,| la mignonne eût cessé de vivre, pendant tout cel temps. Mais non, ce n'était pas vrai ! Sophor refusait de croire à l'impossibilité de la revoir. Si son amie ^ avait été atteinte d'une maladie mortelle, elle en au- I rait reçu, au fond de soi, quelque mystérieux avertissement. Non, non, pas morte, bien vivante ! et tout était pour le mieux, puisqu'elles allaient se retrouver, sûrement.

Elle eut une déception. M. d'Hermelinge ne figurait pas sur l'Annuaire. C'était singulier. Avait-il été tué, dans quelque escarmouche, en Afrique? Très inquiète — car, le baron mort, comment découvrir Emmeline;' — elle alla au ministère de la guerre, fît passer son nom à un chef de bureau qui la reçut tout de suite ; elle était une des illustrations étrange!? de la vie pâH-

sienne, on était curieux de la voir de près. Précisément ce chef de bureau avait connu, autrefois, le baron Jean. « Un fier soldat, dit-il, qui n'a pas volé la rosette d'olTicier de la Légion d'honneur. » INIais après quelques années passées, les premières au Sénégal, — où il s'était battu comme un diable, — les autres en Algérie, il avait donné sa démission, prétextant huit ou dix blessures ; on n'avait plus entendu parler de lui. Sophor écoutait, consternée. Alors, le chef de bureau : « Mais, au fait, si vous voulez savoir ce qu'est devenu votre mari, rien de plus facile. Décoré, il a droit à untî pension ; à la Légion d'honneur, on ne peut pas ignorer son domicile. » Elle eut une grande joie. Une heure après, elle notait sur son carnet : « Le colonel baron Jean d'Hermelinge, à Gemmilly, par Balleville, Eure-et-Loir. » Il ne s'agissait plus maintenant que de trouver un adroit émissaire... Un émis' saire, pourquoi? elle pouvait bien elle-même aller à Gemmillj-, elle-même interroger les gens ; elle éviterait ainsi les angoisses de l'attente oisive, l'anxiété s'use dans l'activité ; et elle serait plus vite informée. L'idée de se rapprocher de son mari ne lui causaitelle pas quelcjue appréhension ? elle ne songeait qu'à Emmeline. D'ailleurs elle n'aurait pas besoin de s'exposer à une fâcheuse rencontre. Dans un des hôtels de la ville, ou plutôt, à l'auberge de la bourgade, — car Gemmilly n'a (pie quatre ou cinq cents habitants, — on savait, c'était probable, tout ce qu'elle souhaitait d'apprendre; Emmeline et son mari, plus d'une fois, avaient dû visiter M. d'Hermelinge. Puis, en somme, dit-elle, rôdant autour de l'habitation du baron, se trouver en présence de son mari, en être reconnue, où serait le péril? Peut-être même n'aurait-elle pas été fâchée de revoir face à face l'homme qui l'avait

SSJ. MIJ'IIIM Ol'ULLA

lorlurt'O et balliic cl. l'orte niaiiilcnant, délivrée tic riiymen, ne j)ouvaiil plus en être rejtrisc. de jeler à la face de l'époux son mépris toujours vivace et sa lurieuse rancune. Enfin, il s'a<^'issait bien de cela! Sans même avoir prévenu Céphise d une absence ([ui se j)rolong'erait peut-être plusieurs jours, — parler à Ccphise. en un moment où elle se redonnait à Emmelinc. lui aurait été insuj)portable, — elle partit de grand matin ; de son coin de wagon, elle voyait à travers la vitre la fraîcheur verte des plaines, des bois, la gaielc du soleil dans Fair traversé d'oiseaux. Voici C[ue le printemps était aussi en elle. Elle se sentait pleine de choses vives et fraîches; elle renaissait, comme ce paysage ; de même que, en ces aubespins tout le long de la voie, fleurissait I'ouIjH des noirs squelettes épineux qu'ils furent si longtemps, elle ne savait j)lus qu'elle avait été morose et acerbe. Et ce n'était pas vrai que tant de jours se fussent écoulés, qu'elle eût trente ans ; elles étaient, Emmeline et elle, anssi jeunes que jadis ; elles n'avaient jamais cessé d'être tendres et heureuses. Tout à coup, elle se pencha, ravie, en avant de la portière, parce Cjue la grande avenue d'un château, là-bas, ressemblait à cette allée de forêt, où un jour, après la pluie, elles avaient joué comme des folles, et tourné, tourné longtemps, en se tenant par les mains, sous le parasol de leurs cheveux mêlés et envolés. Eh bien ! ces jeux de fillettes, elles les recommenceraient; elles s'en iraient ensemble le long des routes vers les bois. Sophor ne doutait pas de l'obéissance d'Enimeline. Dès une parole, dès un signe, Emmeline s'enviendrait sans souci de son mari ni d'aucune autre personne. Et elles partiraient tout de suite. Où iraient-elles? dans l'île. La maison devait exister encore. Elles y logeraient,

sans domestiques, comme jadis, feraient venir de l'hôtel les déjeuners et les dîners ; elles seraient seules sous les g'rands arbres, se courraient après, en se jetant des Heurs, sur la pelouse. Et ce serait l'adorable idylle dautretois, plus délicieusement amoureuse. Car maintenant Soplior n'ignorait plus rien de tout ce qu'Emnieline, si chastement, si inconsciemment, avait désiré. Elles ne se sépareraient pas, les soirs, devant la porte de la chambre enfin nuptiale ; l'espoir de la iiancéc ne serait pas déçu par l'inexpérience des baisers ; ravie, elle ne s'enfuirait plus, comme elle avait fait, comme elle avait eu raison de faire; et aucun bonheur humain n'égalerait le pur et parfait ravissement des belles épousées.

A peine entrée dans la seule auberge de Gemmilly, qui est toute voisine de la gare, dès qu'elle eut commencé d'interroger l'hôtelière, grosse femme rougeaude au ventre énorme, traînant sur le carrelage de la salle des sandales retentissantes, elle eut peine à retenir un cri de joie, tant la prompte réussite de son projet dépassait ses espérances ! Le baron Jean d'Ilermelinge n'habitait pas seul dans cette bourgade où il s'était établi l'an dernier ; il avait avec lui son beaufrère et sa sœur, M. et M""*^ de Brillac: on la connaissait bien, et tout lé monde l'aimait, M'"" Emmeline, parce que chaque fois qu'elle descendait dans le village, elle ne manquait jamais de s'arrêter sur la place pour distribuer des sous et des gâteaux aux gamins qui jouent à saute-mouton, pieds nus. autour delà fontaine, et toute la famille logeait en haut du chemin qui monte entre le Ijois d'acacias.

— Tenez, de cette croisée, vous pouvez voir la maison. C est la plus belle du pays.

La maison d'Emmeline! on pouvait la voir! Sophor

334 MRPHISTOPHÉLA

s'ôlait ('Ianc(''t'. cl. pcncliro cnlrc 1rs doiix bnltnnls. elle roulomjjlail avidciiiciil la hàli.ssc de briqiios (''clahoiissc'c (!<" joiii'. avec sa loitiii'o d'ardoise iirlillaiilc d'un soniis de ixmdrc d'or, avec ses fenêtres (|iii s'avivaient de soleil. Jamais elle navail rieji vd de |)liis liiiiiineux que eelle demeure. Plus loin, au delà de trois g'i'ands l)ou(juets darbres. qui se balaiiçaieut liarmonieusemenl, la eollim; fleurissait, sous le diaphane azur ; et la roule montante vers la façade rose, que nuageait çà et là l'ombi'e vacillante des vignes folles remuées par la brise, était si claire, si dorée enti'C les acacias qui la joncliaiciit de blanclieurs rougissantes pareilles à des pa|)illons posés, qu'elle faisait j)enser à ces rayons f[ui, des gloires du paradis, descendent vers la terre en s'évasant; sortes d'échelles jetées aux retours des divins voyageurs et par où les anges exilés remontent dans le ciel. Ah! d'exil plus cruel que celui de Sophor. jamais il n'en fut! Mais elle rentrerait dans l'amour par ce chemin de soleil et de fleurs.

Eh bien! que faisait-elle là, à la fenêtre ? Pourquoi ne s'élançait-elle pas vers Emmeline si proche ?

Elle sortit très vite de la salle, traversa la place presque en courant, commença de grimper la jolie route fleurie. « En voilà une, pensa l'hôtelière sur le seuil de l'auberge, qui est pressée de revoir ses amis ; bien sur, c'est une bonne nouvelle qu'elle leur apporte. « Sophor se hâtait de plus en plus. Dans tout le charme souriant dont l'enveloppait la nature printanière, il y avait j)our elle la })résence d'Emmeline; ces couleurs, ces fraîcheurs, et le pur jour, et^ l'odeur des acacias et les gazouillis des oiseaux, c'était Emmeline ou le pressentiment d'Emmeline; en marchant, elle cueillit une branche d'églantier tout épanouie, qu'elle baisa à pleine l)ouche. petite toufïe de lèvres parfumées.

Elle s'arrèla.

D'abord, en l'excès de sa joie, elle n'avail pu rétléchir, se rendre compte, posément, des choses. Il fallait se tracer une li^ne de conduite, raisonnable. Se faire annoncer, entrer, dire au baron d'Hermeling-e : « C'est moi. je viens chercher votre sœur, faites-là prévenir que j'arrive, et que je l'emmène », rien de jilus absurde. Il la chasserait, l'outragerait. Puis, il y avait, près du frère, Je mari. Le mari! Ces derniers temps, depuis que la hantaient si adorablement le souvenir et le désir d"Emmeline, elle »vait souvent songé à cet homme; mais, de lui être inconnu, de n'avoir aucun nom, il ne lui a})paraissait pas comme véritablement existant. A présent qu'on l'avait nommé devant elle, qu'elle voyait la maison où il logeait, il se réalisait; et Sophor en fut jalouse. .< M. et M"^'^ de Brillac. » Elle entendait la parole de Ihùtelière. Elle signifiait, cetle parole, des baisers, des caresses, des tutoiements, un lit où Ion couche à deux. Oh! elle le détestait, le mari! Mais elle se contint. La rage lui aurait conseillé quelque imprudence. Plus tard, elle imaginerait un moyen d'assouvir sa haine contre celui qui possédait Emmeline. En ce moment, elle ne devait voir en lui ({u'un obstacle; obstacle malaisé à vaincre; tout autant, plus encore que le baron Jean, jNL de Brillac avait le droit de, celer Emmeline, de repousser l'intruse. Il ne fallait donc pas songer à une lutte franche, qu'elle aurait préférée, mais procéder sournoisement, réussir grâce à quelque stratagème. Avertir son amie par une lettre que porterait une fdle du village ? tentative dangereuse ; la lettre tomberait peut-être entre les mains du frère ou du mari; et tout serait conijiromis ; on enfermerait Emmeline, où on l'emporterait. Uneidée lui vint, qui lui parut excellente, avec ceci de fâcheux pourtant qu'elle

110 pouvait être luist- à exécution siir-le-elianip. (|Uf liclioix du jour et dellieure serait laissé au hasard. M.iis. puisque aucun autre moyen ne s'olTiail. elle userait ilr celui-là. M'"* de Brillac descendait rpielquelbis sur la place, seule, pour donner des gâteaux et des sous aux petits enfants qui jouent; eh bien! Sophor se tiendrait, du matin au soir, à lune des fenèlres de Fauberge. au rez-de-cliaussée; elle attendrait quEmmeline vînt du côté de la fontaine; alors elle rappellerait, se ferait reconnaître, Tentraînerait dans Ihôtel, la déciderait à partir, et, par le premier train, elles s'enfuiraient n'importe où! Elle se résigna donc à Tattenle. Elle retourna vers le village. Mais non, c'était trop affreux de sentir Emmeline si voisine et de s'en aller sans lavoir aperçue seulement! Elle consentait à attendre avant de fuir avec elle, à ne pas l'embrasser encore, à ne pas lui parler encore : elle n'avait pas la force de renoncer à la voir dès aujourd'hui. Il fallait qu'elle la vît ! Et ce n'était pas impossible, cela. Qui donc l'empêchait de monter jusqu'à la maison, de rôder devant la grille ou le long de la haie, de guetter les fenêtres ? Quel délice si elle la devinait, même très loin, accoudée au rebord d'une croisée ! Il y avait ce danger d'être surprise par le baron d'Hermelinge. Danger peu j)robable. Elle avait changé depuis tant d'années, et sa voilette était très épaisse; puis elle prendrait patience jusqu'à la montée de la ; nuit; alors, voilée de dentelle et d'ombre, personne ne verrait ses traits. Oui, elle resterait jusqu au crépuscule dans le bois d'acacias; mais, dès les premières étoiles, elle se glisserait entre les arbres vers la maison de briques, tournerait à lentour. jusqu'à ce que par une porte ou par une fenêtre elle vît, oh ! rien qu'un instant, l'adorée. Peut-être aurait-elle cette chance de la regarder marcher dans quelque allée du jardin, en

MÉPHIS lUPHKLA 337

peignoir blaiit-, loiite seule et rêveuse ? Une douceur infinie emplit Sophor à cause de l'idée qu'Emnieline quelquefois, sous les branches, pensait à elle en se promenant, le soir. Elle pénétra plus avant dans Fépaisseur du bois Henri; ne voyant plus le chemin, elle supposa que, de là-bas, on ne pouvait plus la découvrir; et elle s'assit dans les fougères, demeura immobile, le coude au genou, le menton dans la main. Elle avait les yeux ensoleillés d'espoir; ses lèvres s'ouvraient en des aspirations de baisers. Ah! cela était bien vrai, que le seul salut possible résidait dans Enmîeline. puisque, den être moins loin elle se sentait heureuse et apaisée, malgré tant dïmpatiences. L'extraordinaire, vraiment, c'était quelle fût si longtemps demeurée sans le besoin de la reconquérir, à tout prix. Que dannées perdues, qui auraient été si douces ! Mais il ne fallait songer qu à l'avenir si beau : Sophor semparadisait en le rêve des délices prochaines, se demandait si elle ne deviendrait pas folle de ravissement, à l'heure où l'unique chérie lui rendrait le parfum pas oublié de ses lèvres. Tandis que lombre montait, rampant entre les bruyères, grimpant aux arbres comme pour aller dénicher dans les branches les lueurs roses du couchant pareilles à des oiseaux de llamme. Sophor revint lentement vers la route, la suivit jusqu'à la façade, en marchant du côté le plus sombre, vêtue d'un impalpable manteau de crépuscule ; et quand elle vit la grille, et la pelouse, au delà, avec sa corbeille de roses, elle évita de passer devant la maison, longea la haie vers la colline. Elle fit lentement le tour du petit parc. Elle s'arrêtait de temps en temps, se hissait sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus les verdures, ou se baissait pour voir par quelque ouverture entre les épines. Personne. Elle continua de marcher. C'était

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j)i'('S({iie la nuit, pas une fenêtre ne s alluniail. h aviiilon ti"(»nipée, la maison ('lail-elle vide? Le liaron d Iji imolinge, avec sa sœur ei son beau-frère, était-il pai li pour quel(|iie voyagey Ah! mon Dieu, si son espon' était Irompt'! si son amie ivélail pas dans cette ni;iison ! Elle fut vite rassurée. Le son d'un ])iano ven.iil jusqu'à elle. Ce devait être Emnieline qni jouait : sûrement e était l^mmeline. Soplioi' reconiiul un air de danse. Llle eût préféré entendre une autre nmsique, plus subtile ou })lus violente, mystérieuse, lune de celles où, dans leur élan vers l'inconnu, jadis, elles mêlaient leurs âmes ! Emnieline avait toujours aimé la musiquette. Elle avait tort. Non, elle ne pouvait pas avoir tort. Il s'accordait à sa nature ingénue, et futile, pas compliquée, pas sublime, ce goût des thèmes simples et vifs, qui troublent peu, qui amusent. Puis, n'importait l'air, puisqu'il s'envolait des doigts d'Emmeline ! Chaque note entrait dans le cœur de Sophor comme une goutte de miel qui s'ouvre et se dilate en flamme ; et le rythme banal la berçait en des bras d'ange, vers le ciel. Une cloche sonna, le piano se tut ; du perron, une forte voix d'homme cria vers une fenêtre du premier étage : « Eh bien! descends-tu? Ton mari est déjà à table, tu sais qu'on dîne sous la tonnelle, dépêche-toi. j'ai une faim de loup. » La voix du baron Jean, Sophor Favait reconnue. D'instinct, elle s'écarta, faillit prendre la fuite. Mais elle se méprisa à cause de cette peur ; elle se retrouva près de la haie juste à temps pour entrevoir la disparition d'une blancheur de robe vers une clarté, au loin, sous un arc de rameaux frêles. C'était là-bas, de l'autre côté du parc, que la table devait être mise. Elle marcha vite, le long de la haie, tourna, tourna encore; elle fit halte. Elle entendait des bruits de cuillères et d'assiettes. Les branches

cartées, elle distingua cinq ou six convives autour ['une nappe, sous les globes de deux lampes où se leurtaient des phalènes ; une fumée sortait d'une grande oupière en faïence.

Elle vit Emmeline.

Elle renversa la tète en arrière, très vivement parce [u'en se précipitant elle avait déchiré son visage aux pines ! INIais elle se ra^îprocha. et elle regardait, regardait toujours, haletante.

Les dîneurs avaient grand faim. D'abord ils ne parèrent pas. Ils se penchaient vers la table, la cuillère deine allant de l'assiette à la bouche, redescendant de a bouche à l'assiette ; on entendait les bruits gras de a soupe entre les joues gonflées. Cela donne appétit, 'air de la campagne. Le baron Jean dit dans un gros ire : « Ma foi, je reprends du potage. » Il avait engraissé, en se renforcissant. Sa barbe et ses cheveux )lancs, courts, drus, brutaux, lui hérissaient la tète l'une neige bourrue, et il respirait du ventre, largenent; il avait, épanoui en sa joviale rudesse, l'air l'un géant content. iNI. de Brillac, robuste sous son labit de chasseur, montrait une face très rose, qui ■iait d'aise, sans raison précise, parce que la vie est )onne; et M"'" Emmeline. très blanche, plus belle que olie, engraissée, sans corset en son poignoir de bazin îlanc que serrait une ceinture de même étoffe, s inter- 'ompait à chaque minute de manger pour faire avaler i une fillette perchée sur une haute chaise du pain irempé dans le bouillon ; et elle essuyait avec sa serifiette la bouche de la petite qui disait : Encore ! Deux mtres enfants, un garçonnet de dix ou douze ans, une demoiselle un peu plus jeune, étaient assis entre M. d'Hermelinge et M. de Brillac, en face d'Emmeline; ils s'envoyaient des coups de pied sous la table, sans

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quitter k'urs assiettes des yeux. La nièrc. (jui les surveillait sans en avoir lair. leur disait })ar instants: « Rh bien, Gaston"/ eh Itieii, (lonstanceV » Mais le baron Jean, la l)ouciie pleine : » Bah! laisse-les saniuscr. Quand j'étais ])elil, je doiniais toujours des coups de soulier contre une jambe de la table. Ça avait usé le bois, à la fin. Un jour qu'on servait un grand plat avec un g'ig'ot dedans, la table, sous le j)oi(ls. fit la culbute, comme un infirme à (pii manque sa béquille. ■» Tout le monde éclata de rire. Ce devait être la centième lois que ces. bonnes gens entendaient cette histoire. Jamais elle ne leur avait paru aussi drôle. Pourtant Kmmeline répliqua: « Si c'est comme ça que tu m'aides à bien élever ta nièce et ton neveu ! Tu devrais au contraire. . . » Elle n'acheva pas, parce quelle fut obligée de metlie très vite la serviette sous le menton de la toute petite qui avait fourré dans sa bouche un trop gros morceau de pain mouillé et ne pouvait pas l'avaler. « Moi. dit M. de Brillac. tandis qu'une servante aux bras nus lui changeait son assiette, il m'est arrivé une chose joliment curieuse aiijfMu-dhui. Figurez-vous que je me promenais le long de la voie du chemin de fer. j entends le sifllet d'une locomotive, je me dis : « Bon. voilà des imbéciles qui s'en vont au diable, tandis qu'ils pourraient rester chez eux tran(]uillement. » ^Nlais ça m'est bien égal, les autres; et comme il faisait pas mal chaud, — pas mal chaud j)0ur la saison, — je m'essuyais le front avec mon mouchoir, vous savez, un mouchoir rouge, tenez, celui-ci. « Il déploya un énorme foulard, il continua: u Tout à couj), quelqu'un se jette sur moi, m'arrache le foulard, et disparaît. Jamais vous ne devineriez qui c'était! le cantonnier. Probablement il ne savait où il avait fourré son drapeau, et je le vis qui faisait le signal avec mon mouchoir ! « Le

baron Jean, tout en poutîant de rire, ne voulut pas croire un mot de celte histoire. « Brillac nous fait des contes à dorn)ir debout : « ce n'était pas une raison parce qu'il était né dans le département de la Gironde, pour se fiche des gens. » Mais Gaston, la fourchette dans une cuisse de poulet, demanda : « Alors, papa, si tu avais eu un mouchoir blanc, le train aurait déraillé y » Ce mot parut si comique que tout le monde se tordit de rire; le corsage d'Bmmeline était tout secoué; et, après cette gaieté, la femme et les deux hommes, un instant silencieux, se regardèrent, l'air satisfait; il voulait dire, cet air, que c'est bon d'être comme ils étaient, ensemble, dans cette douce soirée, entre les arbres qui donnent frais, devant des plats qui sentent bon. Un attendrissement les prenait. M. de Brillac se leva, et, après s'être essuyé la bouche avec sa serviette, il prit entre ses mains le cou de sa femme et la baisa sur les deux joues. « Voyons, René, finis, veux-tu bien finir! — Bah! dit M. d'Hermelinge, faites comme si je n'étais pas là. » Il riait en dessous, il avait un projet; celui de prendre sur ses genoux la petite perchée à côté d'Emmeline. Tandis que M""' de Brillac se défendait des caresses de son mari, il allongea les bras, saisit la fillette, l'enleva, la serra contre lui. « Voilà! je n'avais pas de femme, j'en ai une maintenant, et je veux l'embrasser. » Et il berçait la mignonne, lui faisait des risettes, tandis que les deux aînés, levés de leurs chaises et se cramponnant à ses manches : « Moi aussi, mon oncle, moi aussi, embrasse-moi! » Tout ce remue-ménage ne prit fin que lorsqu'Emmeline, d'un ton presque sévère, en repoussant son mari dune main sur la bouche, s'écria : « Allons, vous êtes tous des fous, les grands comme les petits, on ne finira pas de dîner, ce soir. » Justement la servante mettait sur la

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lablc imi' épaule ck' iiioiilou raiiu- d ini iiKJiilail un exci- # tant i)arl'iitn d'épicos; le réveil de Tappétit produisit t nue Irève. On se iciuil à mander. Braves <:;"eiis. g'cns * heureux, lis se coinjjlaisaienl <'U leur lauiilialc soliludo. ' eu leur liouuèle oisiveté; c'étaient des cœurs paisibles, des esj)i'ils inlrouhb'S. Depuis bien des jours, certaineinenl. ils navaieni lu ni un livi-e ni un journal; le bruit des jurandes villes n'arrivait ])as jiisfju à eux. Cela leui' était bic^n égal de nétre que médiocres; ils n(; jx'jisaienl j)as à cela; ils vivaient simplenient, instinctivement : ils ne savaient plus (pi'il y avait, ailleurs, des désirs, des andjilions, des peines. Quand on eut servi le dessert : « Alors, dit le baron Jean en sa grosse gaieté, d'après ce que je vois il n'y aura que l'Empereur qui ne dînera pas aujourd'hui ? — Mais si, mais si, le voilà! » répondit Emmeline. L'Empereur, c'était lui petit homme âgé de six mois, de son vrai nom Félicien; M. d'Hermelinge l'avait surnommé l'Empereur, donnant pour raison que le mioche ressemblait comme deux gouttes d'eau à Napoléon premier, et puis, aussi, parce que, ce bébé-là, c'était le maître de la maison qui pour eux était l'univers. Une grosse fdle apportait l'enfant qui, la tête toute ronde et le visage boufti, écarquillait, liors des langes, les doigts. La mère dit : « Donnez. » Mais, avant de prendre l'enfantelet, elle dégrafa le corsage de son peignoir, fit soi-tir des étoffes son sein gauche, très gros, comme l)Oursoutlé, au bout large et violacé; puis elle enleva son fils des bras de la bonne, et l'Empereur, les yeux presque pas ouverts, avec ses mains qui pressent, avec sa bouchette avide, chercha, trouva le bout du sein, y colla ses lèvres humantes, téta avec des renflements, par instants, de ses grasses petites joues; il semblait qu'on entendît le bruit coulant du

lux dont il s'emplissait. Le sein d'Emnielinc^ se bomjait sous Taspiralion. gontlail ses veines bleues, et les èvres du petit étaient plus roses que le tour du mameon. « I/Empereur boit ! « eria Jean dllermelinge en cvant son verre. « L'Empereur boit ! « réj)éta Gaston; sa sœur eadetle. dans linquiétude, déjà, de la materlité future, ne regardait pas du côté de sa mère, ne s'occupait que des cerises de son assiette. Mais les ^-eux de M. de Brillac rayonnaient fièrement. Voir sa 'emme, — celle qu'on fit femme, — allaiter l'être qu'on it vivant ! voir le corps que l'on féconda corroborer .'engendrement, quelle auguste joie! 11 ne ressemblait plus du tout au banal gentilhomme campagnard, ou m gascon qui, tout à l'heure, racontait l'aventure du mouchoir utilisé en drapeau. Il était It" père attentif à la maternelle épouse. Envahi lui-même d'une solenîilé, le baron Jean, dans une instinctive adoration du mystère auguste qui s'accomplissait, ne parlait plus, levait les yeux au ciel plein d'étoiles qui rayonnaient îomplaisamment vers cette mère allaitant son petit ! Dans le grand silence, il semblait que la nature — les branches apaisées, les fleurs qui ne bougeaient presque plus, et le lumineux azur à travers le treillage de la tonnelle, — entourait de douceur approbatrice celle [jui donnait plus de vie à lenfant qui lui devait la vie.

Sophor s'enfuit ! Elle regagna la route, descendit en courant, avec la rapidité d'une pierre qui roule.

Le sein d'Emnieline ! voilà ce qu'il était devenu, ce sein de vierge, pâle, où fleurissait une rougeur presque pas rose que traversait l'ombre d'un fil d'or, ce sein où une caresse un peu trop appuyée eut laissé une blessure, ce sein qui semblait fait d'une chair d'àme ! Il s'enflait comme la gorge des nourrices qu'on voit sur les bancs des promenades, il écarquillait sa cîme

[Ul'k MKPHISTOPHLLA

violAlri' et gruinek'e, pareille à une vieille (leur Irop é])anouie. Kl il allaitait ! L'n mâle, à ce sein, asjMiait de la virilité. Elle avait vu des gouttes blanches couler sur la molle rondeur. Il était, — ce sein d'amoui- si exquis autrefois en sa virginité stérile, — vilaincincnl et exécrablement maternel ; la succion y déshonorai! le souvenir du baiser! Sophor ne s'inquiétait pas, en ce moment, du baron Jean, ni de M. de Brillac, si contents, si joyeux, ni des enfants, vivants témoignantes des maritales caresses ; elle ne songeait pas môme au visage alourdi, trop gras et trop blanc, d'Emmeline ressemblante à une pesanteur fatiguée. Elle voyait cet horrible sein plein de lait ! et elle s'enfuyait éperdument. C'était l'impossibilité du salut qu'elle avait trouvée au bout de son pèlerinage. Pleine de Icnnui de tant de réalisations, elle s'était préci])ilée vers Emmeline comme vers le seul délice resté inconnu : sa suprême espérance s'achevait en cette déception. Alors, quoi? que lui restait-il? On ne peut pas vivre pourtant sans désirer quelque chose ; et ce qu'elle désirait tout à l'heure si ardemment, lui était un objet de dégoût, d'horreur. Elle était comme un naufragé qui se serait cramponné à une branche pourrie et retombe et se renfonce. Dire que cela était vrai ! dire que cela était ainsi ! qu'Emmeline était maintenant cette féconde épouse, cette nourrice. Oh ! le geste dont M""^ de Brillac avait tiré du peignoir le sein pareil à une tétine ! oh ! le regard plein d'un attendrissement bestial dont elle couvait le nourrisson engraissé d'elle ! Et le plus affreux pour Sophor, ce n'était pas son dernier rêve nargué, bafoué, c'était la pensée que, désormais, l'Emmeline d'à présent lui gâterait l'Emmeline d'autrefois ; dans les songeries où son ennui cherchait des allégements. Sophor ne pourrait plus revoir son amie

candide, fraîche, intacte, telle quelle fut. La mère se substituerait à la vierge. Lexquise forme étendue sur le lit de la maison dans lile. aurait ce sein hideux! et si. dans quelque chimère, elle se penchait vers la gorge où trembla l'ombre dun cheveu d'or, ses lèvres d'amante y rencontreraient la compétition d'une petite bouche grasse, qui a soif. De sorte qu'une abominable raillerie du destin salissait lunique blancheur, lointaine, dont s'autorisait hier encore son illusion de ne pas être irrémédiablement ténébreuse ; et sa nuit, qui n'espérait pas d'aurore, n'avait même plus cette petite étoile.

Une autre idée la poignait. dont elle ne pouvait se, défaire, qu'elle subissait comme on a un cauchemar sur la poitrine : Emmeline était heureuse. Jalousie ? non certes. Malgré les dégoûts de la récente vision, elle gardait à son amie d'enfance une affection très tendre; ce qui la navrait, ce n'était pas le bonheur d'Emmeline. c'était l'espèce de ce bonheur. Heureuse, à cause de la vie de famille, — à cause d'un mari, d'un frère, de trois enfants déjà grandis, et d'un petit qui tète! heureuse pour avoir obéi aux lois banales, de l'existence, pour avoir fait ce que font toutes les femmes ! heureuse d'avoir été. d'être une honnête et simple créature ! Il semblait qu'une volonté inconnue imposât à Sophor. en même temps que le déshonneur de son premier et dernier désir, l'exemple de la félicité qu'elle avait répudiée. Elle aurait pu être ce qu'était Emmeline: s'asseoir, elle aussi, avec son mari et ses enfants autour d'une table, sous une tonnelle: donner le sein à un nouveau-né qui se gave, et s'en réjouir, et bâiller, dès le wisth dans le salon du rez-de-chaussée, vers le bon sommeil près de l'époux qui. dès qu'il vous a étreinte, vous baise au front et s'endort. C'est vrai.

pourtnnt, qu'ils sont ti;iii(|iiillcs cl (piils lùuil pas de Irislcsso, et qu'ils ne lont pas de mauvais rrvcs. eeiix qui sont eonnne tout le monde. l/(»i<4ii('ii de dillërer ne vaut peut-être pas la paix, d'être banale. On a des gloires et des liallueinations qui ressemblent à de divins sabbats! on est exli'aordinaire! on regarde les gens (jui passent, par couples, avec leurs petits : « Ceux-là ne savent pas à quel point je suis étonnante ! » et l'on sourit de pitié, parce qu'ils ont l'air si niais en leur bonheur endimanché. Oui, niais ils rentrent chez eux, oîi le couvert est mis, où la lampe sous l'abatjour éclaire la douce monotonie d'être honnête tous les jours, où les fdlettes demandent, au dessert, le damier, pour passer le temps, tandis que les hommes, le mari, le beau-frère, les grands-parents parlent politique, s'assoupissent, les mains au ventre. Ah! les imbéciles! ah ! les élus ! Vous savez bien que vous mourrez, vous qui vivez! et. pour être en repos dans le sépulcre, il faut avoir pris, dès ici-bas. riia])itude delà paix. Ce serait terrible, au moment de l'éternel sommeil, de ne pas savoir doi'mir. Mon Dieu ! (car Sophor pensait ce nom, par un souvenir de coutume) qu'il serait é})Ouvantable d'être dans une bière, sans y trouver autre chose que la continuation d'avoir si longtemps veillé ! Un mort qui, sous les paupières closes, vivrait! Et le linceul peut-être n'est pas seulement fait de toile, mais de toutes les choses que l'on accomplit ou pensa. Penser dilîère peu d'accomplir ; tôt ou tard, celui qui rêve agit son rêve. Puis, sait-on si nos songeries ne s'incarnent pas en quelque monde sidéral où les êtres sont nos chimères enfin substantielles ? Sophor, dès cette terre, s'était réalisée ; elle savait bien que c'était fini,' que jamais desjois différentes de celles dont elle s'ennuyait, ne lui seraient possibles. Elle avait fait le tour de son

desliu. Elle iiigiiorait plus, pareille à un voyageur quj suit (les ehemins aecouluinés, ce qu'elle trouverait au tournant de la route ; les auberges étaient sans surprises. Ne plus rien espérer! même ne plus rien craindre! s'attendre à tous les plaisirs comme à toutes les détresses, être quelqu'un qui ne s'étonnera plus, être le désir qui aimera^i autant ne pas être assouvi, et qui le sera pourtant comme il le fut hier (le châtiment de ridéal coupable, cest cpi'il peut devenir le réel, tandis que l'autre, au loin, toujours, se dérobe!) être, perpétuellement une journée avertie et sûre de son lendemain, ah! cela, c'est l'installation dans Fenfer, — dans un enfer où l'uniformité des supplices ne vous permet même pas la distraction de la douleur. Hélas! les bonnes gens connaissent aussi la désolante monotonie ou les amertumes de vivre. Il ne faut pas croire que le bonheur soit si facile; (piil suffise de ne pas être criminel pour ne jamais souffrir. Si l'honnêteté impliquait fatalement le l)onlieur. tout le monde serait honnête, afin d'être heureux. Il y a. dans le contentement du devoir accompli, bien des regrets des fautes où l'on n'eut pas trouvé de véritable joie! Et, même sans ces regrets, les cœurs simples ont des peines ; c'est, pour les mères, la toux des petits enfants pâles; les maris connaissent enfin l'ennui de toujours le même front sur l'oreiller voisin. Ils sont satisfaits, néanmoins, les bourgeois, comme on les appelle, très satisfaits; ils ont pris, dans leur air de ^l'être, l'habitude de croire qu'ils le sont. Illusion peut-être! illusion sincère ; et, comme ils sont exclus des troubles, des recherches, des inquiétudes, leur félicité est comme un château de cartes qui se tient debout, parce qu'il n'y a pas de vent. D'ailleurs, cette ressource leur demeure que s ils voulaient être autrement, ils le pourraient; c'est l'un des

.i'iJS .Mlil'lllsr()|>HÉLA

avantages de la vertu que, lorsqu'elle sCiiiiuie, elle sorif^e qu'il lui serait jjossible de pécher, — pécher. j)()nr lesbraves gens, e est eomrne une réserve, où l'on ne touche pas. — tandis que le mal, malgré même le divin repentir, ne saurait devenir l'innocence; et, tous les retours étant insipides, il ne sait ])lus que faire quand il s'est heurté au mur qui le borne. Soplior ne pouvait s'empêcher d'avoir cette idée que c'aurait été très bon d'être semblable aux simples... Le calme de ce dîner sous la tonnelle, faisait qu'en descendant la roule elle se prenait à pleins jioings les cheveux ! sa colère contre ces imbéciles s'exaspérait d'envie. Ah! ça, voyons, était-elle folle 'f Cela ne lui suflisait donc pas qu'Emmeline, si longtemps désirée, lui fût apj)arue indigne du désir: que. du sein d'Emmeline, eut coulé devant elle dulail maternel? elle voulait un autre désespoir y elle avait besoin, après la torture de la déception, dune humiliation plus cruelle encore que cette torture, elle n'était pas éloignée dépenser qu'elle avait tort, que sa vie s'était trompée, qu'il faut être comme les sots pour être comme les heureux ? cela lui aurait plu d'avoir quatre enfants, comme Emmeline? elle était de l'avis de Magalo mourante, qui regrettait le mariage, les bébés qu'on lave et le diner qu'on fricotte? Non. elle se révoltait, méprisait, répudiait ces lâches pensées. Elle ne consentirait jamais à cesser d être elle-même! Elle était ce qu'elle était! Rien de plus abominable sans doute, rien de plus outrageant pour son rêve ancien, que le sein d'Emmeline. tété! n'importe, elle ne s'avouait pas vaincue, elle bafouait le bonheur de son amie, et elle s'en allait, et elle fuyait, et, par instants, elle éclatait de rire. Alors elle entendait deux rires : le sien, et un autre, dans ses oreilles, qui ne venait pas d'elle.

Revenue à Paris, elle se replongea désespérément en linlame aventure. Elle trouverait daîis son péché même la g'uérison de l'ennui qu'elle en avait. Ce qu'il Fallait éviter, c'était la trêve entre deux plaisirs, ce moment où l'on juge la joie de naguère et celle de tout à 1 heure. La continuité ne laisse pas de place à la lassitude; les ivrognes intelligents sont ceux qui. à peine éveillés, ressaisissent leur verre, grisent le déboire ; elle ferait connue eux. Dùl-elle mourir à la tâche, elle ne ^'accorderait jamais de répit ; elle serait pareille à une aète lâchée, qui mord en courant. Puis elle se dit que ses sensations d'hier n'étaient pas les seules que l'on pût devoir à la concupiscence dont elle fut dévorée ; :|u"il y avait certainement des luxures encore ignorées l'elle. Elle n'avait eu que des amies à peine expérinentées, — Magalo elle-même se montrait peu ingélieuse, — et Sophor croyait avoir beaucoup à apprendre. 1 était impossible que le vice se bornât à si })eu de volupté. Elle n'en était plus à craindre l'avilissement le soi : elle n'hésiterait devant aucun forfait, si abomi«lablement subtil, ou si singulièrement atroce qu'il ut; il importait, avant tout, de ne pas s'ennuyer, de le pas voir dans la glace des yeux vagues où l'espérance est morte. Elle voulait désirer.

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OOU MKl'IllSKU'UKl.A

Rompre avec ce (jui avail été jiisqu aiijdur d liin- sa vie. ('('lait le plus pressé, l'allé (piiUa son liôld de raveiiue de Villiers, où les mêmes aspects lui donnaient les mêmes pensées; elle ne reçut plus aucune des femmes que sa fantaisie avait agréées; d'une insulte. j)resque d'une bourrade, elle chassa, après une querelle, Cé[)liis(' Ador toujours tendre avec de soudaines fureurs — bonne cliienne aux rages de louve; et, libre, elle se précipila.

Il y a, vers Mijiilnuulre, des cafés, des brasseries, qu'une particularité signale. Le jour, rien de singulier derrière les grandes glaces de la devanture; des gens déjeunent, tranquilles, jouent aux dominos, font une partie de billard. Sur les banquettes de cuir les garçons dorment, secoués tout à coup par la voix du patron ou d'un consommateur. Mais, le soir, dans le llamboiement du gaz, la salle se peuple de fdles qui vont et viennent, une cigarette aux lèvres, ne s'asseoient que rarement. Les unes sont tout à fait jeunes, les autres tout à fait vieilles. Ici la prostitution parisienne commence, ici elle finit. On en i)art, on y revient. Les anciennes sont obèses, avec des corsages qui surplombent tout le marbre dune table, les nouvelles ont des maigreurs de trottins qui déjeunent d'un croissant dans du lait. Elles se tutoient en une espèce d'argot où se mêlent à des mots de rapins, — les énormes furent modèles, les petites le sont, — des locutions de souteneurs. Elles sont laides, mêmes celles qui ont été belles, même celles qui seront jolies ; le pas-encore de celles-ci ne vaut guère mieux que le déjà-plus de celleslà. Leurs toilettes pourraient faire penser que, chez une marchande à la toilette où l'on faisait un coup, elles se sont habillées à la hâte pendant que la police enfonçait la porte; tant le hasard de leur ajustement

issemble de couleurs diverses, tant il se mêle de "riperie à leur élégance. Mais, d'ordinaire, les chajeaux sont neufs, éclatants, avec des fleurs furieuses et les rubans effrénés ; chapeaux achetés le matin, en revenant de chez la crémière, à la modiste de la rue Clauzel ou de la rue Labruyère, avec l'argent de quelque nuitée lucrative. Et presque toutes elles ont les mains nues, parce qu'elles n'ont pas de gants, ou bien parce qu'elles n'ont pas pensé à se reganter, en descendant l'escalier de l'hôtel voisin. En somme, pour :elui qui entre et cjui sort, rien, dans ces endroits, ^extraordinaire : quelque chose, avec plus de bassesse Bt moins d'illusion possible, comme les salles des grands restaurants nocturnes ; différence du Champagne à la bière; et le musc ici sent mauvais. iNIais, pour cpii sait les choses, ces femmes. — il y en a quelquefois plus de deux cents autour de presque pas d'hommes, — se distinguent du reste de la prostitution parisienne par une spécialité. Elles sont celles qu'on vient chercher pour d'anormales et laborieuses débauches. Elles sont les adroites et les infatigables ; elles savent leur métier, l'étudient encore, s'y perfectionnent en l'exerçant; le lieu où elles s assemblent serait le salon de quelque maison publique, si elles étaient nues et si elles provoquaient les hommes. Mais, bien qu'elles consentent à suivre celui c{ui leur fait signe, ce n'est pas à la luxure virile que, fonctionnellcment. elles s'offrent. Elles vivent deux par deux au troisième étage de quelque maison garnie, sont jalouses, se querellent, arrivent quelquefois à la crémerie ou à la table d'hôte avec des joues labourées d'ongles; et, « collées », ayant l'habitude des lits sans mâles, elles vendent à d'autres femmes. — qui savent où les trouver, — ce qu'elles se donnent entre elles, Elles font le commerce du vice qui

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leur esl haliitiicl cl. avec (|iit'ltnn's-iiii«'s. agréable: dans 1»; café ou dans la brasserie quelles hanlent — sorte d'ignobles Halles — viennent s'approvisionner les entremet teuses cliargées d'égayer les iins desoupeides étrangères détraquées ou des Parisiennes en l'<die. Après certains diners mensuels où les hommes ne sont point admis, des cabotines grises de Champagne et de rire, qui ne savent plus à quoi tuer le tenq)s, montent dans des iîacres, s'en vont vers Montmartre ; et elles se mêlent à ces fdles, non dans la salle commune, mais au premier étage, ou dans quelque cabinet par delà les billards. A cause des garçons qui passent, l'air digne, levant sur d'énormes plats, tirés des buffets pour la circonstance, des buissons décrevisses ou des poulets froids, les habitués devinent tout de suite qu'il y a là des « personnes chic » en train de faire la « fête » ; les garçons referment la porte très vite. Et le lendemain les cabotines qui sanuitèrent dans un hôtel douteux, ou dans quelque appartement garni, s'en retouinent par les rues pleines de balayeurs, en hélant des fiacres ; revenues dans le luxe douillet de leurs appartements, elles tombent comme des choses qu'on lâche, sur le lit ou sur la chaise-longue, et s'endorment sans se déshabiller. Car les fdles quelles suivirent pratiquent méthodiquement, froidement, terriblement, les immondes mystères, savent toutes les étreintes qui brisent, tous les acharnements qui anémient, toutes les violences et toutes les lenteurs. Mais, elles, elles ne se lassent point, — se réservant à leurs amies — et. le jour suivant, pas énervées, en bonne santé, les yeux tranquilles, prêtes à de nouvelles tâches, elles retournent au café ou à la brasserie avec le paisible ennui, sans désir ni rancœur, d'un employé qui revient au bureau ou d'un artisan qui rentre à l'atelier.

MÉPHISTOPHÉLA 3ô'-i

Sophor. sous des voilettes épaisses que parfois elle levait effrontément, comme par défi, — qui donc défiaitelle? — fréquenta ces lieux sinistres. On la remarqua vite. Elle fut, dans ces bouges, célèbre, comme })opulaire. On ne savait pas son nom. On l'appelait « la grande dame ». Dès son arrivée, des chuchotements parmi les iiUes groupées entre les tables. Quelquesunes jetaient leur cigarette, parce que peut-être elle n'aimait pas l'odeur du tabac. Et il y avait une légende autour d'elle : qu'elle était très polie, très convenable; qu'elle avait des dessous de dentelle et de^soie comme onnen avait jamais vu ; qu'elle oubliait sur la cheminée des billets de banque dans des bourses d'or. Aussi, dès qu'elle avait pris place dans le coin le moins lumineux, on rôdait autour d'elle, n'attendant qu'un clignement d'yeux ou qu'un vague geste pour courir à elle, pour s'asseoir à sa table ; celles que, les soirs passés, elle emmena, avaient, là-bas, des airs de mauvaise humeur si elle ne les appelait point. Reconnaissaitelle celles qui l'avaient suivie? pas même. Pour se souvenir, il aurait fallu qu'elle eût prêté attention. Elle ne choisissait pas. La première venue, voilà celle qu'elle préférait. Toutes lui étaient bonnes, également, puisque toutes lui étaient également horribles. Oui. horribles. Elle les détestait, les méprisait, retournait à elles comme à un vomissement. Elle avait connu l'ennui de son vice, maintenant elle en connaissait le dégoût. Elle sentait un frisson lui courir les reins et des nausées lui gonfler la gorge à la pensée que, tout à l'heure, elle serait touchée, embrassée, par ces mains, par ces bras, que ces bouches lui mettraient une haleine dans la bouche. Mais, docile à quelque fatalité, il fallait qu'elle vînt chercher ces filles, qu'elle les possédât lune après l'aulre. toutes, et qu'après

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celles-ci, elleenprîl (raulres, el ai)r(''S d'autres, d'autres. Non seulement elle le devait, mais elle le voulait. Par une inconcevable aberration, elle enviail cr (|iii lui ('lait affreux, exigeait ce qui la comblait d'agonie. Elle était décidée au plaisir par l'iiorreui' qu'elle en avait. Au plaisir! Depuis longtemps, elle ne connaissait i)lns les affolants bonheurs; jamais plus elle n'avait dans la g"org'e de sincèi-es raies d'extase. Même hideux, son péché la laissait calme. Elle ne s'émouvait pas des pires excitations. Pour une seconde d'ivresse ou d'oulali, oh! que n'eùt-elle doimé! mais l'oubli lui était interdit, précisément. Elle n'éprouvait même pas quelque allégresse de victoire lorsqu'en l'accomplissement de sa besogne elle contraignait à un cri l'une de ces fdles étonnée de l'inaction que Sophor exigeait d'elle et du spasme qu'elle la condamnait à subir. Elle ne s'en acharnait pas moins à son sale labeur. Elle ne donnerait pas raison, aux imbéciles, aux braves gens! Elle continuerait sa destinée, accomplirait sans relâche son office de bafouer, par l'exemple de ses souillures, la sainteté des mères, l'honnêteté des épouses, la candeur des vierges. Il lui restait l'orgueil d'être scandaleuse! orgueil sans joie, orgueil cependant. Et elle était soutenue par le Rire dans son oreille, par le Rire si fréquent aujourd'hui, qui l'irritait, l'éperonnait, l'enrageait. Puis, savait-elle si, une nuit ou une autre, elle ne trouverait pas dans l'excès quelque au delà qui lui rendrait le plaisir? Elle n'était pas morte tout entière, elle pourrait revivre. Il fallait chercher, chercher encore, chercher toujours. Elle descendit plus avant dans l'ignominie. Elle s'habilla en homme pour visiter les lieux abjects où le parfait abrutissement des filles leur est une espèce de crapuleuse innocence. La prostituée est bête comme un ange. Sophor faillit s'intéresser à

ces misérables en qui rineoiiscience équivaut presqu'à une pureté. Mais c'était toujours des bouches et des seins et des bras et des flancs ! Ah ! véritablement, les mauvais esprits, tentateurs de Fliumanité, manquent dïmagination. Que c'est un petit univers, le vice, et qu'il faut peu de temps pour en achever le tour ! Comme on se retrouve vite aux endroits où Ton séjournait hier ! comme il estborné,riiorizondu mal! Les Possédés sont des dupes, puisque Celui qui leur promit l'infini leur ouvre un espace à peine plus grand que la fosse où ils seront couchés tout à l'heure avec leurs mauvais désirs devenus vers de terre. C'est bien la peine de ne pas être sains, bons, chastes, de renoncer ici-bas à la conscience paisible et au paradis, là-haut, cette conscience devenue ciel, si l'on ne doit obtenir en échange, d'abord, que de douteux plaisirs toujours les mêmes, et, plus tard, que l'écœurement de les avoir obtenus, avec lïmpossibilité d'en conquérir d'autres. On donne son âme, et Ion reçoit — si peu de chose. Pas même peu de chose : rien ! Cependant, sombrement éblouie encore par la vision de Celle qui s'érigeait, sur le trône sabbatique, avec un diadème de diamants noirs, Soplior n'osait pas blasphémer la Démone qui l'élut et l'épousa ; elle se refusait à confesser qu'il n'y a pas de mystères où l'être revit, s'exaspère, ne défaille que pour s'exaspérer encore, et se divinise épouvantablement ! En somme, elle n'avait connu que les douceurs bientôt fades des baisers ; même dans les plus orgiaques outrances, elle n'avait convoité que d'agréables ivresses. Elle n'avait pas tenté la douleur, n'avait pas essayé de demander la joie aux supplices! C'était peut-être grâce à la souffrance qu'elle cesserait de souffrir. Voir pleurer des yeux, sentir que des cœurs saignent, il y avait là une suprême ressource. Et ce qui l'inclinait à le

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penser, c'était que. pliisifiirs fois, au milieu de ses désolations, elle avait trouvé une espèce daniusenieni à sentir non loin d'elle le désespoir de Céphise Ador qui, toujours éprise, toujours jalouse, la {^•uettait, la suivait; de (iéphise Ador que. des malins, au sortir de quelque bouge, elle reconnaissait au fond d'un fiacre, sanglotante et se mordant les poings. Ainsi quelque chose en elle s'émouvait encore devant la torture de la femme : elle conçut 1 espérance de prendre intérêt à la chair douloureuse. Elle installa dans son nouvel hôtel cet étrange atelier de martyre et de débauche, où la froideur des marbres se hérissait d'angles déchireurs, où des créatures, les unes suspendues à des trapèzes, les autres virant vertigineusement dans des paniers d'acier, tombaient soudain, toutes les cordes rompues, sur des ta}»is d'épines, d'où elles ne se relevaient, les pieds saignants, que pour y retomber et s'y ensanglanter les mains, la gorge, la face. Elle vit des nudités se tordre en des bains de glace brisée. Chercheuse affamée de ne pas avoir faim, elle s'attabla, hideuse, au festin des corps vivants, mordus et mangés; elle se saoula de la rougeur des blessures. Elle fut effroyable. Elle fut la diabolique réalisatrice des chimères qu'inventa la satiété des vieux rois et des impératrices lasses. Belle encore, et riche, et illustre en son ignominie, elle fut l'inexorable tourmenteuse de toutes celles qui se donnent ou se vendent, et, parce qu'elle semblait prendre plaisir à leurs tortures, elles lui en étaient reconnaissantes. Mais les gratitudes même ne la surprenaient pas ! Et elle s'ennuyait, intolérablement. Pas nième le crime ne la réveillait de sa veule inappétence ; il fallait quelle fît effort pour sourire aux gouttes de sang. Hélas! qu'il lui aurait été doux de ne pas être effrayante, de ne pas

chercher, dans \oh férocités, loubli de sa morne détresse ! Xe pas faire du mal. comme elle l'aurait voulu! puisque faire du mal ne lui faisait pas de bien, puisqu'après les é])0uvantal)les tentatives pour s'enfuir hors de l'ennui, elle se trouvait toujours en face de la limite, de la clôture, du mur, qu'elle rêva d'enfoncer, qui ne s'ouvrirait jamais. Oh! un peu de repos, voilà ce quelle eût désiré. Le repos ne lui était pas permis. Il fallait qu'elle suivît son chemin, — si fatiguée pourtant, — qu'elle allât jusqu'au bout du devoir que lui avait fait une exécrable providence. ISévader de son destin, c'était impossible. Une poussée la contraignait de marcher encore, toujours ; une main sur la nuque l'obligeait à boire encore, toujours, l'eau de la source empestée ; et, même avec un goût de sang, cette liqueur ne l'enivrait plus. Vraiment, elle se faisait pitié à ellemême, quelquefois. Plus elle était détestable, plus elle méritait de miséricorde ; l'excès même de son crime, lui semblait-il, l'en absolvait. Mais elle n'avait pas le droit de s'attarder à se plaindre. Elle avait bien autre chose à faire ! Inévitablement elle devait se vouer à la recherche de l'introuvable, au recommencement de l'effort toujours illusoire. Car ça serait trop commode aussi, — après s être précipité dans un abîme fangeux — d'en pouvoir remonter, et. ne s'y étant pas rompu .le crcàne ou les reins, d'en secouer la boue et de s'en aller en chantant. Tu es là ? restes-y. Tous tes soubresauts n'auront d'autre succès que de te faire pénétrer plus avant dans l'opaque et sale profondeur. Tu es la prisonnière de ta faute! et le pire déses})oir de ta descente, les yeux clos, de plus en plus lourde, ce sera la pensée qu'il y a, si loin de toi, là-haut, des prairies avec des fleurs et le ciel avec les étoiles.

Une fois. ])our l'un de ces abominables jeux où s'en-

raf^cait sa doii})l(' impuissance de ne pas les tenter et de s'y plaire, il lui l'ailait qaehpie enfant jolie et frêle, douée comme les ag'neaux (pie 1 on saigne. Les expériences de certains mages exigent ces cliétives et tendres créalnres que Cagliosiro a})pelait des Colombes. Soplior songea, chercha dans le passé. Son esprit se posa sur Silvio l^lven. Daljord, avec pitié. Mais bientôt elle se réjouit, prescjuc. Elle devrait peut-être un réveil de sensation à l'épouvante, aux tourments de cette pauvre mignonne, si délicate, si menue, tout de suite plaintive ; ce serait joli, cette hirondelle blessée. En outre, bien qu'elle naimat point iSI"'' Elven, — puisqu'elle n'aimait plus personne, — elle gardait d'elle un souvenir attendri ; à coup sur, il lui en coûterait de faire du mal à cette petite, si fragile ; et ce qu'il y aurait de cruel pour elle-même dans l'exécution de ce dessein fut précisément ce qui la résolut à l'accomplir. Par un soir de pluie et de boue, elle monta dans un fiacre, jeta au cocher l'adresse de M"" Elven. Elle eut un étonnement qui la fit se pencher en dehors de la portière. Il lui semblait avoir entendu un froissement de robe, tout près ; comme si on l'avait guettée, comme si on s'était approché pour écouter 1 adresse lancée à haute voix. Elle vit en effet, cachée d'une longue pelisse à capuchon, une femme qui maintenant courait sur le trottoir, le long du mur ; et cette femme monta ■ dans un coupé qui s'éloigna très rapidemenl. Qui donc V Céphise Ador? oui. peut-être ; peu importait en somme. « Eh bien! partez donc! » dil-elle au cocher. Pendant le chemin, dans les secousses de la voiture, qui roulait lentement, très lenlement, elle pensait à la surprise de Silvie, aux effarouchements qu'elle aurait dès les premières paroles, avec tant de pudeur aux joues et d'effroi dans les yeux. Elle serait comme une poupée

vivante à qui Ton viendrait demander de se laisser couper en morceaux. Elle dirait oui pourtant. Sophor savait que d'un geste, dun regard, elle ferait tout ce qu'elle voudrait de la docile créature. Ou, plutôt, Silvie ne dirait rien; se laisserait emmener.

Le fiacre avançait si lentement que Sophor mit une heure presque entière à arriver devant la maison de Silvie. Elle monta très vite, sonna violemment à la porte du troisième étage. Elle avait de ces brusqueries; ses gestes souvent semblaient plutôt lefTet d'un ressort, que d une volonté liumaiiîe. Et, la porte ouverte, elle se trouva en l'ace — non pas dune femme de chambre ou de M"^ Elven — mais de Céphise Ador, farouche, rude, échevelée, qui cria :

— Te voilà, toi! allons, entre. Ça tétonne que j'ouvre la porte? qu'est-ce que ça fait? tu viens pour voir Silvie, entre donc, c[u".attends-tu ?

D'abord Sophor sourit. Une pensée, presque amusante, venait de lui traverser l'esprit. Céphise ? chez Silvie? est-ce que, par hasard?... Eh bien! pourquoi non ? Mais la comédienne avait le visage singulièrement pâle; et sa voix saccadée, tout son air, effaré, hagard, ne permettait à Sophor de croire qu'elle interrompait une tendre mêlée sur la chaise longue ou les peaux d'ours blanc, fille eut au contraire l'impression qu'il s'était passé ou qu'il allait se passer quelque chose de violent, de formidable; une curiosité lui vint. 11 y avait longtemps quelle n'avait été curieuse. Elle suivit Céj)hise. A peine dans l'atelier, où rien n'avait été changé, où riait toujours le joli désordre dont s'amusa jadis le va-et-vient de tant de belles filles, Céphise posa brutalement la lampe sur une petite table, devant la lustrine verte qui voilait la table à modèle, puis, se tournant vers Sophor :

;><)U MI.I'JllSKd'UliLA

— Oui. jf suis ici, moi! dil-cllc: ri. lu sais, nous avons à causer.

M""' dII(M-nu'lingc sassil.

L aulrc, allant et venant. j)arlail. avec des grincements de dents quelquel'ois :

— Alors, c'est vrai, je ne me suis pas trompée! lu mentais et elle mentait. Tu aimes toujours Silvie, puisque lu viens chez elle ! puisqu'elle t'attendait. Oh! tu comprends bien que je n'ignoi-e ])as ce que tu fais depuis tant de mois, depuis que tu mas battue et chassée. Tu es épouvantable, il n'y a pas de monstre qui te vaille. Mais cela m'était égal, toutes les femmes que tu emmenais et qui s'en retournaient le lendemain avec des visages de mortes. Je les voyais sortir. Je pensais, en les regardant : « Elle ne les aime pas. elle ne peut pas les aimer. Tant que ce ne sera pas Silvie, je ne dirai rien, je me tiendrai tranquille. » Et je continuais à m'informer, à guetter. Ça ne m'était pas toujours facile, à cause du théâtre. Je ne suis pas riche, moi, et comme je n'ai pas d'amant, il faut, pour vivre, que je joue la comédie. Non! les enragements que j'avais lorsque, tout à coup, au milieu dune scène, ridée me venait que, peut-être, à cette minute justement, tu étais avec Silvie. et que vous faisiez des plaisanteries sur cette pauvre Céphise, en train de jouer, qui ne pouvait pas vous surprendre. Mais, ce soir, je ne sais pas pourquoi, j'ai eu un pressentiment. Aller au thé<àtre, ça m'aurait été impossible. Je me suis postée devant la porte. Ils m'attendent là-bas. Eh bien! ils peuvent m'attendre : le public cassera les banquelles si c'est son envie; voilà qui m'est égal, par exemple. Alors, tu croyais que je ne saurais jamais la vérité y que je n'aurais jamais de preuves ? Je t'ai entendu dire l'adresse au cocher! Et je suis partie, et

je suis arrivée ici avant loi. Tu entends? avant toi. C est joliment heurevix que je sois arrivée avant toi. Mais voyons, tu ne comprends donc pas?jele disqueje suis ici depuis longtemps, — depuis très longtemps, — et que Silvie était seule et que je lui parlé. Regardemoi ! M"entends-tu? Ça ne te fait pas peur que j'aie trouvé Silvie toute seule, et que je lui aie parlé ?

Cette rage de Céphise, Soplior aurait pu la calmer en affirmant que depuis plusieurs années elle n'avait pas revu Silvie; qu'une circonstance sans lien avec les choses d'autrefois l'avait amenée it?i ; la jalouse, dont un mot câlin triomphait si vite, se serait laissée persuader. Mais jNI'"'' d Ilermelinge prenait intérêt à la fureur de son ancienne amie grinçante et bégayante sous ses cheveux secoués, qui rôdait par l'atelier, les yeux fous, comme une bète belle et terrible ; il lui semblait de plus en plus qu'une aventure étrange s'était produite ou allait se produire ; il ne fallait pas apaiser Céphise.

Sophor dit froidement :

— De quel droit m'espionnes-tu? Je suis libre. Je viens chez Silvie parce qu'il me plaît d'y venir et j'aime qui je veux aimer.

— Misérable! tu vois bien que j'avais raison! Céphise sauta sur M™" d'Hermelinge, la saisit par le

cou, voulut l'étrangler; et elle approchait, pour la mordre, sa rouge bouche aux dents haineuses. Mais, d'une seule secousse, Sophor se dégagea, envoya la comédienne rouler sur le tapis. Puis, se levant :

— Assez de cris et de folie. Il faut que je vois M"« Elven. Où est-elle?

Elle marchait vers la porte qui, de l'atelier, ouvre dans la chambre à coucher; Céphise Ador avait rampé vers elle, la retenait de ses deux bras autour des jambes.

.{02 MBPHISTOl'HeïA

— Reste, renie. Mlle iiest [>;ji> dans sa cliainliie. Klle est sortie. l^^Ue va i-enlrer. Tu la ven-as dans un instant. Je le jure ([iic lu la verras si tu le veux ul>solunienl. Dabord. écoule-moi, j ai à tt; parler. J ai toujours ces eolèi-es. (lesl plus fort que moi. Je ne peux pas me retenir. Mais je t'assure que c'est grave, ce qui se passe, que jai à te parler sérieusement. Et je le supj)lie de m'écouter. Après, si lu veux, lu veiras Silvie. Oli! mon Dieu, oui, si tu veux, lu la verras.

Elle sanglotait avec des secousses de tout le corps, sous les grands cheveux dont elle-même essuyait ses larmes, élouiï'ait ses cris. Soplior s'était rassise.

— Eli bien, ce que tu as à dire, dis-le, et parle vile. Parmi des râles et des pleurs :

— Jai à dire, reprit Céphise Ador, quil arrive des choses bien terribles. Vois-tu, ce que nous avons de mieux à faire, cest de ne pas rester ici, c'est de nous en aller tout de suite. Ailleurs, nous serons mieux. Ailleurs, très loin. Ah! si tu voulais l'en aller avec moi, très loin! Pas en France. A l'étranger, où sont des gens qui ne nous connaissent pas. Nous cacher, nous mettre à l'abri, ce serait encore possible. ^lais il ne faudrait pas perdre de lemps. Si lu voulais, nous prendrions le train ce soir même. Pas besoin de malles. Nous achèterions en route tout ce qu'il nous faudrait, après avoir vendu nos bijoux. Nous irions, si lu veux, en Amérique. El lu n'aurais à l'inquiéter de rien. Avec mon lalenl, n'est-ce pas, je gagnerais loujoui'S l'argent nécessaire ? Mais il faudrait ])artir tout de suite. Demain, il sera trop lard. Oh! mon amour, mon éler-* nel amour, viens-t'en, je le supplie de t'en venir! Si tu savais comme je t'aime, et comme je l'aimerai. Tu peux être sûre que jamais plus je n'aurai de méchanceté. Tu feras ce que tu voudras, je ne me plaindrai

tlo rien. Pourvu que tu sois o^entille do temps en temps, après niavoir ruilovée et battue, je me jugerai satisfaite : je n'aurai rien à désirer, puisque je t'aurai, ma bien-aimée chérie! Allons, n'est-ce pas. c'est dit? Nous sortons de cette maison, où nous n'avons que faire. Sophor, je t'en prie, emmène-moi. emporte-moi, j'ai peur! Nous ferons un grand voyage. Donne-moi tes pieds, que je les embrasse. J'adore tes pieds. Tu vois, je pleure. Aie pitié de moi. Si tu pouvais comprendre combien j'ai peur, combien il est nécessaire que nous nous en allions! Viens, mon adorée. Un jour, plus tard, bientôt, je t'expliquerai tout. Allons-nous-en.

Sophor s'ennuyait enfin de ce radotage éjjerdu; puis, cette femme, rebut des anciens désirs ! Elle se dressa, elle dit rudement :

— Tu es folle. Va-t'en si tu veux, je reste. Où est Silvie ?

Céphise Ador se dressa en un grand crî de rage. Puis, forcenée, la tête en avant, les coudes aux côtes et les poings serrés :

— C'est bien décidé, tu veux la voir ?

— Oui.

— C'est pour elle que tu es venue?

— Oui.

— ■ Et tu viens ici souvent ?

— Oui.

— Pendant que je répète ou que je joue?

— Oui.

— Et tu l'aurais embrassée?

— Oui.

— Sur son lit ?

— Oui.

— Fille aurait dormi avec toi?

— Oui, oui. oui. Où est-elle?

Céphise lança un éclat de rire.

— Elle est ici. imbécile! où veux-tu quflle soil? Elle ne sort pas le soir, cette petite fille. Elle aurjiit trop peur dans les rues. Elle est ici. cest certain.

Sophor, étonnée, demanda :

— Pourquoi ne vient-elle pas, si elle nous entend ? ^ Eh ! je ne t'ai pas dit quelle nous entendait. Non,

vraiment, je ne crois pas qu'elle nous entende.

Le rire de Cépliise redoubla, plus brutalement sonore. Elle ajouta :

— Si elle ne vient pas. c'est qu'elle dort.

— Dans sa chambre?...

— Non. non. pas dans sa chambre. Nous t avons ménagé une surprise, Silvie et moi.

— Silvie et toi ?

— Oui, toutes les deux. Nous sommes très bonnes amies. Je lui ai dit: « Sophor. vous la connaissez bien, n'est pas comme tout le monde. Puisqu elle va venir, puisque vous 1 attendez, puisque vous devez dormir ensemble, il faut l'amuser par de l'imprévu. Une femme, dans un lit. entre les batistes et les dentelles, c'est banal. Il faut trouver quelque chose de plus singulier, de plus nouveau. » Et. comme elle ne trouvait rien, j ai trouvé pour elle, moi !

— Toi?

— Moi. D'abord, elle ne voulait pas. elle hésitait, je lui ai fait comprendre que tu serais très contente, elle a fini par m'ubéir. Et pour tamuser. voici ce que j'ai imaginé. Tu sais, autrefois, elle avait commencé un grand tableau. Une Ophélie. parmi des fleurs. Etaitce bien une Ophélie ? enfin une jeune tille étendue, avec des lis et des roses sur une tunique, sur les bras, sur la poitrine. Eh bien ! j'ai couché Sylvie sur la table à modèle, elle t'attend là, tu vas voir comme elle est

jolie. Ah ! j'espère que tu me diras merci de lavoir habillée et couchée j)our toi !

Alors, levant diuie main la lampe. Cé})liise. de l'autre, fit «"lisser la lustrine verte qui voilait la table à modèle : sur la banquette en pente, Silvie Elven, toute mignonne, pcàle. en son long peignoir crème jonché de fleurs — ses cheveux légers posés à son front comme de menus papillons dor, — apparut délicieusement fine et frêle et souriante. Elle ressemblait à une poupée dont on aurait fait la statue d'un tombeau. Et à lun des seins de l'assassinée, si délicat, si gracile, que le baiser même eût épargné, il y avait le stylet ancien dont le manche figurait une tète de mort aux yeux de rubis.

Maintenant ses complices sefTaraient d'elle. Celles même qui affrontèrent les sanglants travaux dans râtelier de martyre et de débauche, s'écartaient de St)pliur, n'osaient plus la regarder en face, car elle était devenue terrifiante. Elle demandait aux alcools, à l'opium, au pâle poison qui glisse sous le derme comme une délicieuse mort, l'oubli des tristes heures; mais, dans les j)Ius furieuses ou les plus torpides ivresses, elle ne pouvait pas oublier; elle revoyait, sur le lit de fleurs, la petite Elven assassinée par Céphise, et Céphise arrêtée, jugée, condamnée, jetée dans une prison ; d'autres visions derrière celles-là s'ébauchaient, se formaient : elle discernait en un vague lointain d'ombre, en deçà d'une soirée de printemps où un nouveau-né tétait le sein d'Emmeline, une autre morte sur un autre lit, Magalo dans la chambre d'hôtel. Et tous les horribles souvenirs qu'avouait en paroles confuses l'emportement ou la veulerie de ses délires, ajoutaient tant d'épouvantement aux fausses joies des libertinages, faisaient d'elle, — si pâle à présent, le fard tenant mal sur sa peau convulsée, — une si spectrale compag-nonne, que toutes avaient peur ! En s'éloig'nant, elles emportaient le frisson de s'être prostituées en un cimetière, d'avoir été étreintes en un linceul par un spectre à qui resterait de la chair.

Et les matins de ces nuits étaient, j^our Soplior, épouvantables. Quand elle écartait ses cheveux, à demi réveillée de si courts sommeils, — ses yeux nocturnes comme insultés et méprisés par la pure lumière, — quand le sentiment lui revenait qu'il allait falloir vivre encore, être aujourd'hui ce qu'elle fut hier, recommencer enfin ! une telle horreur d'elle-même et de tout l'emplissait, que des glouglous de bile lui montaient à la g'orge ; parfois elle espérait qu'elle allait vomir sa vie. O accomplissement définitif! en être là! ne plus pouvoir rien espérer qui déjà ne vous ait déçu et en même temps savoir que, par une nécessité inexplicablement dominatrice, on sera forcée de refaire ce qu'on fît. de devoir à de nouveaux efforts trompés une lassitude plus irrémédiable encore qui ne vous préservera pas d'autres efforts toujours inutiles ! Puis, ces mortes, et cette meurtrière, derrière elle... Magalo n'aurait pas agonisé dans un lit de sale chambre garnie, Silvie Elven n'aurait pas été si pâle parmi des fleurs, Céphise Ador ne serait pas à cette heure dans une maison centrale, travaillant en silence, et regardant, par le haut vitrage où l'on ne peut atteindre, naître et mourir le jour lointain, si elles n'avaient, les trois malheureuses, mordu à ce fruit défendu à la femme, le sein de la femme ! La loi du châtiment même dès ce monde, lui apparaissait. Et elle, combien plus encore elle était châtiée, puisque, vivante, et libre, elle était réservée à d'autres crimes, puisqu'elle ne pourrait pas s'empêcher de mériter plus de dégoiits et d'angoisses encore ! Elle aurait bien voulu être enterrée comme Silvie et Magalo, emprisonnée comme Céphise. Mais non, à elle, il liii était permis, c'est-à-dire ordonné, de devenir plus infâme toujours. t)ans une heure, levée, habillée, elle combinerait pour le feoir quelque débauche, y pense-

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rait tout le jour (connut' on rcniAcluM'ail une chose ictide) et, les sens vainement allolcs <»u alanj^uis par l'alcool ou les narcotiques, elle tenterait encore des plaisirs plus odieux que lenfer môme qu'ils lui vaudraient. C'est par l'enfer qu'elle méritait lenfer ! Pendant ce temps, Kmmeline. avec son mari et son frère, sur la côte fleurie, habitait la maison tranquille oii 1»^ rire des enfants trouble seul le bon silence ; c'était un autre rire que Sophor entendait.

Et une chose, — plus terrible encore que ce rire, — était partout sur elle.

Quoi ? une odeur.

Oui, maintenant, presquà toute heure, même dans les rares moments de repos que lui donnait la morphine en vain consolatrice, elle se sentait enveloppée d'un parfum tiède, fade, intense pourtant, quelle reconnaissait, qu'elle avait aimé, hélas ! Il ne venait pas des meubles, des étoffes autour d'elle ; c'était d'ellemême qu'il s'exhalait : de ses mains qui avaient touché des gorges, de ses cheveux qui s'étaient mêlés à des chevelures, de sa bouche qui avait aspiré des bouches, de tout son corps qui avait opprimé tant de corps. Elle avait thésaurisé l'odeur sexuelle de toutes celles qu'elle posséda ! et voici qu'elle ressortait à présent, comme une vapeur de sueur, cette odeur, toujours plus abondante, toujours plus tièdement fade, toujours plus écœurante, Sophor ne pouvait pas ne pas respirer l'arôme, devenu puanteur, de ses anciens plaisirs, de ses récentes répulsions. L'eau froide, qui ruisselle et qui gerce délicieusement la peau, ne l'en délivrait pas, ni les fards, ni les poudres, ni les sachets qu'on met entre les batistes et les soies. Il émanait d'elle intarissablement, il lui demeurait inhérent comme le parfum à la fleur. Et elle le communiquait à tout ce qu'elle

touchait. Elle le retrouvait dans ses robes, dans ses linges, dans le fauteuil où elle était assise ; il faisait, expiré d'elle, une buée sur la glace où elle se mirait. Elle en mangeait dans les viandes, elle en buvait avec son vin. C était un horrible dégoût. Réalité, ou aberration ? quoi qu'il en fût, l'obsession de ce miasme était abominable. Et même dans les jardins, parmi la fraîcheur des arbres qui remuent de saines brises, devant le vaste ciel, elle sentait l'insupportable odeur ! Souvent, si on lui offrait quelque bouquet, elle écartait les fleurs, et la main à la gorge, retenait une nausée. Elle aurait consenti à tous les supplices plutôt qu'à celuilà! être décliirée, être labourée d'ongles de fer, avoir dans le cœur une pointe qui tourne, tourne, tourne encore, être rompue, rouée, écartelée, elle l'aurait voulu, à la condition de ne jolus sentir l'affreux remugle lui sortir de tous les pores et lui. rentrer dans le corps par la bouche et les narines.

Tant de douleurs, enfin, la fatiguaient, 1 éreintaient. Fusaient : et le dernier ressort dont elle se soutint, faillit. Oui, l'orgueil s'exténua en elle ; cet orgueil auquel depuis si longtemps elle avait cessé de devoir la joie, auquel elle avait dû au moins de la pouvoir feindre. Si elle essayait encore, en un reste de diabolique jactance, de ne pas avouer aux autres sa défaite, elle n'avait plus la force de la nier à soi-même. Elle était vaincue, elle n'en pouvait plus, elle demandait grâce, elle cessait de railler les bonnes gens simples qui vivent en famille, qui. n'espérant pas d'étranges plaisirs, n'ont pas d'étranges peines. Elle avait eu tort d'être extraordinaire, différente des autres femmes. Définitivement lâche, elle avait perdu jusqu'à la vigueur de se révolter, de se dire que, enfin, elle ne s'était pas faite telle quelle était, que la responsabilité de ses

.no MKl'irtSTOPHéLA

iaiitcs romoniaîf à quelque ruystéricuse puissance. Elle ne (lise niait pas. Elle adnietlail qu'elle était coupable. Le cliàtiuieut lavait eonvaineue du crime. Seulement, elle aurait bien voulu ne plus soulTrir, parce quelle avait trop souffert, et qu'elle ('tait excédée. Ah ! cette odeni- surtout ! si elle avait ])u eu èli-e délivrées! Mais elle n'osait même pas se plaindre. Elle faisait remarquer seulement, avec timidité, — à qui ? elle ne savait pas '? à quelqu'un par qui, lui semblait-il, ses confidences étaient écoutées. — que, son péché, elle l'avait, par son péché même, assez expié; qu'elle poui-rait bien, à présent, ne plus entendre ce rire, ne plus sentir cette odeur, ne ])lus êtr(!. oldig'ée à aller chercher, dans le mensonge d(\s sales plaisirs, d'autres remords. Car elle savait qu'elle avait des remords ! Elle se disait : « Oui, c'est des remords (pie j'ai. » En ces moments-là, — c'était surtout après les excitations de la morphine, dans la veulerie des tlascpies énervements. qu'elle s'abandonnait à ce point — elle n'aurait pas refusé d'être une personne comme il y en a tant, avec des parents, un mari. Elle enviait, le front à la vitre, les promeneurs du dimanche qui vont dîner à la campagne. Même, certaines fois, la pensée la hantait de demander pardon au baron d'Hermelinge ! s'il ne voulait pas d'elle pour épouse repentie, eh bien ! elle serait une servante dans la maison, qui fait bien son travail, qui ne connaît pas ces épouvantables langueurs. Mais elle se disait vite qu'ils étaient chimériques, ses rêves de repentir, de pardon, d'honnêteté ; qu'elle était rivée à son mal. qu'elle ne s'échapperait jamais de sa désolation.

Pourtant il y avait uiu' issue. Mourir. Mourir? Oui.

La première fois <pie cette idée lui vint, ce fut comme si elle se détendait toute en une douceur enlaçante, en un

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bain de calme volupté. Elle coiiçut délicieusement le bien-être de n'être pas. Ah! cet espoir, qu'il était aimable! Etre morte. c"est-à-dire ne plus penser, ne plus agir, n'avoir plus lïnfàme rancœur d hier, le dégoût plus horrible de demain, ne plus être la labor rieuse ouvrière de péché et de remords ; ne plus entendre le Rire, — ne plus sentir l'Odeur! Comme les puanteurs même du sépulcre, si les cadavres en pouvaient être incommodés, seraient meilleures à ses narines que le parfum de son vice ; comme elle préfé'rerait la putridité de la chair morte à celle de la chair vivante ! Ce que le cercueil a d'exquis, c'est qu'il est trop étroit pour qu'une femme s'y couche à côté de vous. Au moins, quand on n'a plus de lèvres, on ne court plus le péril du baiser ; des bras de squelette ne peuvent pas être obligés à étreindre des corps que les secousses du plaisir mouillent d'une, sueur plus gluante et plus fétide que Ihumeur des couleuvres d'eau ; enlin. morte, on dort seule! car il faudrait qu'une fille fiit bien enragée à son métier, bien désireuse de s'acquitter des salaires exigés d'avance, pour aller, après avoir gratté des doigts la terre, apporter à une défunte des soldes de caresses! Suphor pouvait espérer ne plus entendre, après son dernier soupir, des halètements de poitrine. Puisqu'elle laisserait les autres tranquilles, on la laisserait tranquille, une fois enterrée. Et elle ne s'arrêtait pas à l'appréhension des supplices qui châtient, par delà la vie, les coupables. Quel supplice serait comparable à celui qu'elle endurait? de toute façon, elle gagnerait au change. D'ailleurs, bien qu'elle eût rêvé parfois aux géhennes expiatoires, elle croyait à la paix dans le tombeau. Elle niait les réveils et les éternelles tortures. Avoir le démon en soi, ce n'est pas une raison pour être convaincu de l'enfer; en ceux

MëPHISTUPHëLA

qui conclurent un pacte avec quelque salan. obscur accomplisscur des célestes desseins, il y a souvent cette absurdité de ne pas croire au dieu qu'ils ont renoncé. Beaucoup de jjossédés sont des athées. Donc, la mort, aux yeux de Sophor, c'était bien le re])OS, le sommeil sans rêve, la délicieuse inanimalioii. Et rien ne l'empêchait de s'endormir j)our toujours. C'est si facile, mourir. On peut se laisser tomber dune fenêtre, ou se jeter, d'un j)ont. dans le fleuve. Il est bien aisé encore de recourir à quelque poison prompt et sûr : ]^[mc crHermeling'e, qui demandait aux drogues interdites l'exaspération ou l'assoupissement, avait toujours à sa portée — quelques gouttes de plus — la possibilité de mourir.

Pourquoi donc ne s'évadait-elle pas de l'odieuse vie? ce serait si bon, après quelques minutes d'agonie, l'éternelle inconscience ! ah ! si bon !

Elle n'osait pas.

Pas plus que la force de vaincre l'Ennemie, — lexécrable Ennemie qui lui ricanait dans l'oreille, — elle n'avait celle de lui échapper j)ar la fuite en lombre funéraire. Elle était si absolument alanguie, aifaiblie, énervée, qu'elle n'osait pas mourir. Oh! ce qui la retenait dans l'existence, ce n'était pas 1 amour des choses d'ici-bas. Hélas! vivre, rien de plus abominable! Mais elle n'était pas capable de ce peu d'énergie qu'il faut pour se précipiter, ou pour avaler 1 eau d'un verre, qui a changé de couleur; et, surtout, surtout, elle avait peur d'être morte ; peur de l'enfer, des châtiments, des supplices ? non, peur de ne plus éprouver, de ne plus souffrir, d'être inexistante. Ce qu'elle jugeait si doux, si désirable, c'était précisément ce qu'elle redoutait en un frisson glacial. Telle était sa lâcheté, — tous ses nerfs, tous ses muscles enfin surmenés, rompus, de-

venus pareils à des loques, — qu'elle ne puuvait pas alfronter, même pendant la seconde d'un geste, l'idée de rimnutbililé dans l'ombre, l'idée d'être endormie d'un sommeil qui n'est pas le sommeil, d'être dans du froid, dans du mou, dans du g'ras, ou plutôt l'idée de ne pas être du tout, de ne pas sentir qu'on fut. Si elle avait espéré l'enfer, elle se serait tuée, parce que l'incessant tourment, ce n'est pas de la mort, ce n'est pas l'obscur, l'infini, l'innommable Rien! mais elle se révulsait toute à la pensée quelle n'aurait plus le sentiment de soi. Mourir, ce n'est pas seulement cesser de vivre, c'est devenir comme si on n'avait jamais vécu. C'est l'abolition, non seulement d'être, mais d'avoir été. Et, à cela, elle ne pouvait se résoudre. Vingt fois elle porta à ses lèvres la fiole morelle, vingt fois, montée au plus haut étage de son hôtel, elle se pencha dans le vide vers les pavés. Elle n'osait pas! et dans les affaissements de sa vitalité, elle était hantée par la chimère absurde d'une mort qui serait la mort sans doute, et qui, en même temps, serait un peu. oh! presque pas, la vie... Puis les nécessités de sa fonction la ressaisissaient, la rejetaient dans ['ignominie des atroces ou nauséabonds plaisirs; et ?lle voyait bien quelle ne sortirait jamais de l'angoisse, le l'effroi, du lent, enveloppeur. engluant ennui, puisque toutes les issues se fermaient devant elle, — même a belle, l'auguste porte d'ébène incrustée de diamants loirs, qui, tournant sur des gonds muets, offre à tous es autres vivants l'allée magnifiquement silencieuse lescendante entre de royaux cyprès vers le pacifique ît éternel sépulcre.

Le valet de chambre annonça :

— M™'' la baronne d'Hermelinge.

Urbain Claris se leva, pas trop vite, du sopha où. paresseusement étendu, il feuilletait une brochure ; il salua la visiteuse, lui monlra silencieusement un l'autouil, et attendit, debout.

Les années n'avaient guère modilié 1 appai-ence de l'élégant médecin. Avec un peu de grisaille blanchissante aux tempes et de fatigue dans le sourire, il avait toujours cet air à la fois emphatique et discret qui sied à un mage mondain. Mais, en ce moment, il cachait mal, sous les paupières baissées, la lueur vive qui pétillait dans ses yeux, — lueur de vanité satisfaite. Cette femme qui depuis bien des années il observait, dont il avait prophétisé la déchéance, cette malade d'autant plus intéressante qu'elle avait retardé plus longtemps que tout autre l'avènement de la crise finale, recourait à lui ! C'était donc qu'elle cédait, qu'elle lui donnait raison, qu'elle était vaincue comme il l'avait prédit ; il s'enorgueillissait. Mais, quand, tombée dans le fauteuil comme quelqu'un qui défaille, elle eût levé sa voilette, il n'éprouva plus qu'une grande pitié, tant la baronne Sophor d'Hermelinge était blême, malgré le ard, peinture de momie plutôt que maquillage de Pa-

MÉÎ>HIST0PHÉLA 375

[•isienne ; tant elle avait dans ses yeux fixes, sous les [•ares cils, lirrémédiablo désillusion de tout^

Après un long silence :

— Docteur...

Dans quel but venait-elle ? elle n'aurait pas su le iire précisément. Sans désir ni espérance, pareille à 'ont ce qui est infirme, à tout ce qui est atone, trop faible pour endurer la vie ou pour affronter la mort, incapable d'aucune volonté, — épave à vau-Feau d'un sale courant, — elle venait, instinctivement, demander secours. Comme toutes les femmes de Paris, elle savait qui était le docteur Urbain Claris ; le connaissait, pour l'avoir entendu plus d'une fois, jadis, j^rofesser ians les boudoirs ses paradoxales théories. Même, irès souvent, au temps de son orgueil, elle avait souri ie cette espèce de savant qui tenait du sorcier, qui gâtait d'une hâblerie d'empirique sa très légitime au- :orité d'expérimentateur, qui avait l'impertinent mauvais goût de nier la joie et le rire, de ne j^as croire au Oonheur des heureux ; à })lus d'une reprise, elle s'était senti des colères contre cet homme dont l'œil, au Bois, uix théâtres, la cherchait, la trouvait, ne la lâchait jas. avec un air de constater des symptômes ; et par igacement, elle l'avait ha'ï. Mais, maintenant, elle était le l'avis d'Urbain Claris ; elle savait quel deuil désole, sous l'extériorité en fête, la conscience de ceux qui transgressèrent la loi humaine. Pareille aux tristes 3nviés qu'il appelait ses clients, elle était la lamentable chercheuse d'oubli. Et, parce qu'elle n'avait plus la force des rancunes, parce cju'elle aurait demandé pardon même à qui l'offensa, elle était venue, en une mgue intuition de quelque soulagement peut-être. Cet idepte, qui raffinait la science d'un peu de magie, pouvait avoir des secrets, des façons d'endormir, sinon

de supprimer ((tut à lail. Ifs ddiilcurs semblables celles dont elle riait navri'c ; cHl- s'adressait à ce spd eialiste un peu eliarlatan, comme une malade coa damnée.

Après ce mot : « docteur », elle n'en dit point d'au tre. Elle avait rencontré le regard d'Urbain Claris, elle ferma vite les paupières. Elle coni})renait qu'elle n'avait rien à lui apprendre, qu'elle avait pour lui l'Ame et le cœur ouverts comme les flancs d'un cadavre sui' ime table d'ampliitlu^àtre ; et. décime des anciennes arroo^ances, elle ne se révolta p(»iiit contre la miséricorde de ce reg'ard, accepta cette }jerspicacité qui lui aurait paru, nag'uère. outi'aj^eanle ; au contraire, elle éprouva une sorte de satisfaction, comme quelqu'un qui, atteint d'un mal ignominieux, n'aura pas besoin. grâce à la clairvoyance du mc-decin. d'en détaillei- les symptômes.

Ils se taisaient.

A quoi songeait-il. lui ? aux angoisses de cette vaincue. Il devinait les ennuis où elle avait succombé enfin, et la défaillance de ses fiertés, et son va-tout de demander aux drogues mortelles l'oubli de la vie. et ses làclietés devant la mort, et tout son cœur vide, et tout le néant qui était en elle. Il dit enfin, d'une voix très douce :

— Ainsi, plus rien?.,.

Elle se détourna, lionteuse.

— Plus rien...

— ^ Vous avez essayé?...

— De tout, dit-elle, la tète entre les mains.

— Même de prier y

— Hélas !

— Même d'être aimée j)ar un homme?

Elle se tourna vers lui, le regarda avec un parfait

étonnement. Le malheui' de cette femme était encore plus irrémédiable qu'il ne pensait ; elle ne concevait pas la possibilité de la rénovation par qnebpie naturel amour. Perdue, plus délinivement perdue que les naufragés qui ont sombré dans la profonde mer. Et la pitié d'Urbain Glaris devenait douloureuse ; il pensait, il cherchait, ne (piittait pas du regard la misérable. Des mots lui sortirent des lèvres, lentement : <c Cela, peutêtre, ce serait le salut, ou, du moins, un assoupissement de la torturante anxiété... » FA\e tendit les mains, elle balbutia, presque suppliante :

— Parlez, parlez! un moyen de salut, ou de moins souffrir, vous en connaissez un ?

— Peut-être, mais ce moyen, précisément, vous n"y pouvez pas recourir,

— Qu'en savez-vous ! indiquez-le moi, seulement. Oh ! je vous en conjure !

Il reprit :

— Il est un sentiment, — ou un instinct — plus fort que tous les sentiments luunains, à cause justement de ce qu'il a d'instinctif, de bestial même. En celles qui l'éprouvent il absorbe tous les désirs, toutes les pensées. Dès qu'une femme le connaît, elle ne sent plus que lui. Il n'est pas sujet aux différences, aux augmentations, aux affaiblissements; tant qu'on vit, il ne meurt pas, parce qu'il est un besoin du corps autant qu'une passion de l'àme. Par lui, pour lui, on oublie — tout ! Oui, je pense que, dans les vivantes qu'il occupe, il ne laisserait même pas place aux mauvais souvenirs. Il est si jaloux qu'il ne laisse rien subsister qui ne soit lui-même ; il n'est pas une vertu, il est une nécessité physique, et, grâce à lui, on vit hors de soi.

— De grâce, quel est ce sentiment ? dit-elle.

— L'amour d'une femme pour une créature qu'elle

a enfantée. Ce rt'est pas vrai qu'après la naissance, l'enfant ne tient plus à la mère. Rien ne rompt la génési({ue altache ; l'enfant toujours se relie aux entrailles maternelles. Mais vous, madame, puisque vous avez véeu sans mari, sans amant....

Klle baissa la tète, plissa le Iront, comme si d'un ell'ort elle regardait au lointain de sa vie, là-bas, là-bas, dans de r()nd)i't\ Elle pensait. Elle r(deva la tète.

— J'ai un ('nfanl . di (-elle.

Il s'étouuail.

— Une fille, la fille du baron d'IIermeling<'. Je l'ai vue, un instant, je ne l'ai jamais revue. Elle est née. on la emportée. Sur mon ordre, quand elle a été un peu grande, on l'a mise dans un couvent, pas loin de Paris. Tous les trois mois je fais envoyer de l'argent pour qu'elle soit très bien élevée, pour qu'on ait soin d'elle. Elle s'appelle Carola. C'est Mag..., c'est une de mes amies qui lui a donné ce nom. Elle doit avoir quinze ans àfU'ésenl, un peu plus, seize ans. Oui, c'est vrai, j'ai une fille.

Elle parlait à voix basse, sans inflexion. Elle répéta :

— C'est vrai. J'ai une fille. Carola. Elle a seize ans. Et elle réfléchit, les prunelles fixes. Après un longtemps elle demanda :

— Ainsi vous croyez qu'une femme qui aurait un enfant, qui l'aimerait ?...

— Essayez, dit-il.

Elle se leva, gagna la porte, sortit sans un coup d'œil vers Urbain Claris, sans un salut. Il la regardait s'éloigner, traverser l'antichambre. Elle disparut. « Qui sait? » dit-il ; mais il secoua la tête tristement, et haussa l'épaule, comme un praticien qui lui-même ne croit pas à l'efTet de son ordonnance.

Être une mère ! aimer Terifanl que l'on porta, que l'on mit au monde ! ne vivre que pôtii* liii, le dorloter, le choyer, le serrer sur son coèiir, et le parer, le trôiiver plus beau que tous les autres enfants, ef. la nuit, se lever pour aller écouter, au bâillement de la porte, s'il dort bien sur l'oreiller que, dans là blancheur des rideaux, protègent des ailes de Séraphins! Sophor savait bien qu'elle n'était pas de celles à qiii de telles joies sont permises; elle se souveilàit de linstaiit, autrefois, où elle regarda sa iîlle et s'eiiorgùeilîit de ne pas sentir son cœur battre. Oiii, elle s'était enorgueillie de ne pas être une mère. Comiiie on change! comme elle aurait voulu, à présent, être capable de l'émotion jadis redoutée et méprisée! Hélas, elle n'avait pas assez changé. Toujours la même incompréhension de la tendresse qui incline la femme vers les berceaux ; la seule différence, c'était, pour un surcroît de désolation, ([u'elle ne se faisait plus gloire d'être comme elle était. A son remords, — parce qu'il n'était pas le repentir, parce qu'il était seulement l'ennui de la satiété, — elle devait l'horreur du mal, non la possibilité du bien; chose affreuse : ne pas pouvoir, se haîssaht et se méprisant, devenir tout à fait différente de soi ! Elle n'espérait pas qu'elle himerait jamais l'enfàrit qui

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élait né d'elle ; et, de ne j)as Tainier, elle se délesterait] davantaf^e; seul résullat du conseil rpiflui avait donné; Urbain Glaiis.

Pourtant il eût été si doux de ne pas être toujours un monstre, ({ue, d'un réveil d'illusion, elle se raccrochait à l'idée d'être une mère, elle aussi, comme tant d'heureuses personnes. Des groupes dCnfants. aperçus dans les promenades, des pièces quelle avait vu jouer, de ses lectures, elle évoquait des scènes maternelles ; sefforçant de s'incarner en les jeunes femmes qui rient à de petits garçons ou à de petites filles ; se demandant quelquefois, — au fond d'elle, quelle cruelle réponse ! — s'il était bien sûr qu'elle n'aurait pas plaisir à caresser les boucles blondes dune mignonne tète. Mais la main qu'elle étendait vers un front imaginaire, retombait découragée.

Alors elle s'imagina que le rêve seul n'avait pas assez de puissance pour faire naître en elle un sentiment qui lui était si étrange ; il fallait sans doute à cette éclosion la force active de la réalité. Ah! mon Dieu, si, tout à coup, en voyant Carola, — elle disait : Carola, exprès, répétait ce nom, très souvent, pour s'habituer, — elle allait éprouver une ardente et pure tendresse ! devenir folle de bonheur! s'écrier : « Ma fille », comme dans les mélodrames ! Quelle joie d'aimer une enfant à qui Ton serait chère, de ne plus songer qu'à elle, de se dévouer à elle, tout entière. Ces idées, sans espérance encore, l'emplissaient d'une douceur qu'elle n'avait jamais connue. Elle résolut de partir, d'aller au cou- . vent de Carola. Enfin ce n'était pas impossible, — si effrayante, si horrible qu'elle fût. — qu'il luj restât quelque chose d'humain. Et voici que, dans le wagon. — elle était partie à une heure de l'après-midi, arriverait avant le soir, — Sophor éprouvait une mansué-

tilde qui ressemblait à un pressentiment de salut. La maternité lui avait paru odieuse surtout à cause des rudesses du mâle, des hideurs de l'enfantement, à cause des nouveau-nés qui s'acharnent au sein des nourrices, — oh! Emmeline tétée! — à cause de toutes les malpropretés de l'hymen et de la première enfance. Mais à présent elle ne se souvenait presque plus de l'époux, de la grossesse, de l'accouchement ; et Carola était une grande personne. Du premier âge, elle n'avait plus les vilenies, la puérile animalité ; elle n'en gardait que les saines innocences et la fraîcheur nouvelle. Pourquoi Sophor ne serait-elle pas heureuse d'être la mère d'une belle demoiselle, intelligente, bonne, chaste, pieuse ? Et bien que, dans l'intimité de son être, quelqu'un la raillât, — tantôt ne voulant pas croire qu'elle fût sincère, tantôt la menaçant dune désillusion suprême, — elle s'efforçait ardemment vers cette vertu, vers cette santé, vers cette rédemption ; chérir sa fdle. Elle n'osait pas croire tout à fait qu'elle la chérirait! elle le voulait tant qu'elle le croyait presque. Enfin, le voyage qu'elle faisait, était une preuve déjà qu'elle n'était pas indifférente à l'égard de cette enfant. Si rien ne l'appelait, pourquoi serait-elle partie? elle ne s'avouait pas que la perspective d'au moins quelque répit dans ses transes était la seule chose qui l'attirait. « Carola! Carola! » En vérité, ce nom n'était point si déplaisant qu'il lui avait paru autrefois ; Magalo n'avait pas eu tort de... Magalo! elle répudia ce souvenir*, se reprocha d'avoir songé à cette ûYle. 11 s'agissait bien de Magalo! Entre Magalo et Carola, rien de commun. C était vraiment absurde et coupable d'avoir mêlé dans la même pensée deux personnes à tel point différentes. Carola devait être si candide, si ignorante de tout ce qui est mal : une espèce de petit ange, en

habit de pensionnaire. Ad<»rer cotte jeune Ame encore céleste, quel religieux charme, quel oubli de tout le péché! Sophor eut un serrement de cœur, comme le train, après une station, se remettait en marche. Elle se raj)pelait que, pleine d'un espoir plus vraisemblabh; que celui d'à présent, elle avait naguère tenté un voyage, — le voyage versEmmeline; elle avait rencontré, dès l'arrivée, le plus abject des désenchantements. Mais il eût élé stupide d'assimiler le mauvais désir qui l'avait entraînée vers son amie, — il avait été, ce désii-. justement puni — et rhonnête dessein qui la conduisait vers sa fille ! Cotte fois elle méritait de ne pas être déçue. Les providences avaient ou raison, naguère, de la bafouer; elles auraient tort, aujourd'hui, si elles lui refusaient la félicité sacrée qu'elle ambitionnait. Sophor se blâmait presque autant d'avoir songé à Emmeline. qu'elle s'était blâmée tout à l'heure d'avoir évoqué Magalo. 11 fallait s'occuper de Carola, de Carola seulement. Elle la rêvait très modeste, grande, un peu pâle, avec des cheveux châtains. La voix de la chère enfant devait être infiniment douce, mais nette, sans intonation trop tendre, une voix habituée à chanter des cantiques. Et qne feraient-elles, après s'être embrassées? elles partiraient tout de suite; Sophor ne laisserait pas safdle au couvent. Des gens racontent que les jeunes personnes dans les dortoirs ont parfois, l'une pour l'autre, des amitiés trop tendres, prennent de mauvaises habitudes. Sophor frémit! elle avait eu tort de laisser Carola dans ce cloître. La crainte que sa fille ne fût pas aussi ingénue que les plus jeunes saintes la bourrelait cruellement. Elle changea de pensée. Elle ne voulait rien imaginer de triste, d'attentatoire à son rêve; elle revint à son projet de prompt départ. Assurément, elles n'iraient pas à Paris. Oh!

non! pas à Paris. Un frisson la parcourait toute à l'idée que son enfant pourrait loger dans l'affreuse maison où tant de femmes... jamais! Elles feraient un grand voyage en Angleterre ou en Italie. Carola serait ravie de toutes les belles choses qu'elle verrait. Ils seraient adorables, les mots qu'elle trouverait pour dire les naïvetés de sa surprise et de son admiration. « Ah! mon Dieu! si j'allais ne pas l'aimer! » Sophor éloignait cette alarme. Elle l'aimerait! elle l'aimerait! parce que Carola devait être digne d'affection, et, surtout, parce qu'une mère doit aimer sa fille. C'est naturel, cela. De plus en plus. M""' d'Hermelinge se persuadait que l'intérêt de son repos, de sa conscience rassérénée, n'était pour rien dans son attirance vers l'enfant inconnue ; elle croyait décidément qu'elle n'obéissait qu'à un très cher et très noble devoir ; et elle trouvait la quiétude d'une espèce de rédemption déjà dans la cout viction de son désintéressement. Puis, après le grand voyage, quand elles reviendraient en France, elles habiteraient Auteuii, ou Versailles, dans une maison un peu isolée, d'aspect bourgeois. Elles seraient bien tran^quilles, toutes les deux. Elles feraient de la musique ensemble, liraient à haute voix, l'une après l'autre. Cependant, Sophor ne savait pas si elle permettrait à sa fille de lire. Pour les jeunes filles, tous les livres sont mauvais, même les plus chastes, parce qu'ils suscitent en ces jeunes âmes le souci de l'inconnu, de l'irréel; et il ne faut pas être romanesque. Pas de musique non plus ; les mauvais anges, les esprits tentateurs planent dans le vague des sons ; c'est le mystérieux battement de leurs ailes qui rythme les mélodies. Au lieu de lire, au lieu de jouer des nocturnes ou des sonates, elles travailleraient. On avait dû instruire assez mal Carola dans ce couvent de province ; Sophor

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recommencerait l'éducation de sa tille. Klle réaj>prendrait, i)Our les lui enseigner, les histoires, les sciences. Pas de maîtres, pas de maîtresses (pourquoi donc, à ce mot, frissonna-t-elle Y] elle-même, elle seule, serait l'institutrice de son enfant. Les professeurs qu'on paie font leur devoir, rien de ])lus ; c'est encore bien heureux quand ils n'incuU|ueiil pas de mauvaises pensées à leurs élèves. Surtout Carula ne resterait jamais seule avec les domestiques; une jeune lille entend un vil;iin mot, ne le comprend pas, y rêve, finit i)ar le comprendre, étrangement. Ensuite, quand Carula aurait vingt ans, — pas plus tôt — il arriverait qu'un homme très honnête, très sain d'esi)rit et de cœur, s'éprendrait d'elle, l'épouserait. Alors, que deviendrait Sophor ? eh bien ! elle vivrait avec la jeune femme et le jeune mari. Comme l'on serait loin de toutes les vilenies, de toutes les angoisses ! Comme il serait bon d'être heureux ensemble, avec des gamins et des gamines pas plus hauts que ça — voici qu'elle s'intéressait, oui, même à la plus petite enfance ! — et, pour passer la belle saison, ils auraient une propriété à la campagne, loin de Paris, où ils dîneraient au crépuscule sous la tonnelle. Ne plus souffrir, ne plus languir ! Ne plus être à soi-même un objet d'horreur et de dégoût! Etre une mère! une grand'mère! les petits, au dessert, lui grimperaient aux jambes et s'asseoiraient sur ses genoux.

Ce fut par une longue allée de platanes, presque déserte, silencieuse, que le lourd fiacre ancien où Sophor monta en sortant de la gare, la conduisit vers le couvent.

Dans la clarté encore d'avant le crépuscule, presque point de passants ; sur un banc, une très vieille femme, dodelinant de la tête, qui est restée toute la journée où on la mise, et qu'une servante va venir chercher à

MEPHIS lOl'HKLA o8ô

riieure du dîner; plus loin, (juelque officier en retraite, la luuustaclie g'rise et le nez rougissant, qui fume une pil)e éteinte, et du bout de la canne, entre ses jambes écartées, fait des ronds dans le cailloutis. Et pas un bruit, sinon, au lointain, vers les cbamps, un sifflet de locomotive, ou, vers la ville, l'aboi perdu d'un chien, dette paix, cette rareté de vie, ne déplaisait pas à So])lior, l'emplissant de silence et de solitude, lui mettant dans le cœur comme un décor propice à l'apparition, bientôt, dune enfant calme et réservée, qui parle à peine, baisse les yeux.

C'est une g'rande façade, carrée, de pierres noircies, celle du cloître des dames de la Salutation; sur le bois de la haute j)orte. le marteau fit, en retombant, ce bruit profond du lourd dans le creux, que l'on entend lorsqu'on laisse choir un morceau de roche sur un soj autrefois volcanique: derrière un treillis de fer. les veux de la tourière furent comme de vieilles petites Hammes mortes. Et lorsque M'"*^ d'Hermelinge. après s'être nommée, après avoir dit qu'elle était attendue,

— car, par une dépêche, elle avait annoncé sa visite,

— fut entrée sous le porche, froid et morne, qui s'allong'eait vers une cour là-bas, elle eut l'impression de pénétrer dans une vaste tombe où le sommeil s'éternise, doucement taciturne.

Ce fut à ce moment-là qu'elle s aperçut dune chose >i douce à laquelle, depuis plusieurs heures, elle levait, sans y avoir pris garde, un repos, une accaliiie de toutes ses angoisses : elle n'entendait plus le "lire dans son oreille, elle ne sentait plus sortir l'elle l'Odeur, comme si quelque chose ou quelqu'un le railleur et de nauséabond, qu'elle portait en soi, s'était dérobé, n'était plus là; elle avait en eut son être une disparition d'anxiété; c'est cela

(|iu! les possédés doivcnl éprouver après l'exorcisme. La tourière liiilroduisit dans le parloir en disant :' (( M""' la supérieure va venir, avec M""'d"n('rnH'lin^<' Soplior resta seule, assise devant une grille, dans la chambre aux murs nus. Elle attendait, elle espérait. Elle était, vers celle grille, comme une prisonnière attentive à un signal que va donner une cloche lointaine; signal de joie ou de désespérance... de joie, à coup sûr! de tranquille et rassérénante joie! Ce ne fut pas derrière la grille que M"'' d'Hermelinge apparut; une porte s'ouvrit, et, presque poussée par une reli^ gjeuse bleue et blanche, une jeune personne entra, la tête détournée, les bras le long du corps.

— Voici votre mère, embrassez-la, dit la Supérieure.

L'enfant n'osait pas s'approcher davantage, n'osait pas regarder la visiteuse, et par faiblesse, ou par un instinct de respect, elle tomba sur les deux genoux; puis, les mains sous le menton, se mit à dire une prière. Eh bien! ])ourquoi Sophor ne lui ouvrait-elle pas les bras, ne l'élreignait-elle pas, en criant : « Ma fille! » Elle avait espéré ce brusque essor de tendresse. Elle ne bougeait pas, l'observait. Elle ne la trouvait pas très jolie. Point laide cependant. Assez grande, au long buste, et maigre, pâlotte, avec des taches de rousseur sous les yeux. M"*^ d'Hermelingc ressemblait un peu à ces fillettes, élevées par la miséricorde des communautés, qu'on rencontre dans les promenades. Et Sophor n'était pas plus émue que le jour où elle considéra tixement la nouvelle-née présentée par 1;^ sage-femme. Quoi donc ? était-elle à jamais incapable de connaître le maternel amour? aucune tendresse ne s'éveillerait en elle pour rétre qu'elle avait enfanté ? Eh! ce qui l'empêchait d'être émue, c'était la présente

\e la Religieuse, et le froid de celte pièce, et aussi la imiditc de Carola qui aurait dû lui sauter au cou. \ussi résolut-elle de s'éloigner tout de suite. Elle s'excusa d'un si bref séjour, prétexta la nécessité de ^entrer sans retard à Paris, l'heure du train express; :juelques instants après, — elle n'avait pas même lonné le temps de faire les malles de l'enfant — elle [•emontait dans le fiacre avec sa lllle, jetait au cocher "ordre de retourner à la gare, très vite. Dès qu'elles 'urent seules dans la voiture, elle saisit les deux mains ie Carola, la regarda dans les yeux, cherchant une lamme où quelque chose en elle s'allumerait ! La pensionnaire était bien troublée ; ne savait que dire ni que faire; se tournait vers la rue, balbutiait des mots ^u'elle-mêiTie n'entendait pas. Voir sa mère, ainsi, tout à coup, quand on ne l'a jamais vue; quitter le couvent pour aller elle ignorait où, avec une personne inconnue, c'était effrayant! Mais aussi c'était très doux d'avoir une maman, qui se montre enfin, qui vous emmène... Tout à coup, elle pencha sa tète vers l'épaule de Sophor, et elle avait de courts sanglots qui resseml)laient à de petits cris de joie. Puis elle se mit à bavarder, fillette, en pleurant de plaisir. Ah ! qu'elle était contente! elle avait bien cru que tout était fini pour elle ; qu'on ne la tirerait jamais de ce cloître où on était très bon pour elle, mais où elle s'ennuyait tant. Alors, vraiment, elle serait comme les autres demoiselles? elle ne ressemblerait plus aux orphelines, aux abandonnées ? Comme ce doit être bon de ne pas être seule! « Maman! maman! « Et son père, est-ce qu'elle le verrait aussi? oui? bientôt? quel bonheur ! Mais elle disait surtout : « maman » . Ce mot qu'elle n'avait jamais dit, lui paraissait si charmant à prononcer qu'elle le répétait à tout propos, à

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toiilc iiiiiiult'. Oui. sans (l(»iitc. flic avait de lioniiesj ainios (|ui tlevaicnl rire Ijici) Irislcsck' son cl(''j)arl : cllej irait les voir de lonips en temps. Mais. uiU' camarade de classe, ce n'est pas une maman. 11 y a les petites! mères, en pension, ce ne sont cjue de plus g-randes amies, ce ne sont pas des mamans véritables. Ah! Dieu! être la fille d'une belle dame qui vous cajole, qui vous embrasse, qui vous dit qu'elle vous aime, c'est cela qui doit être meilleur que le paradis! Parmi ces bavardages, Carola, avec ses doigts grêles, envoyait à sa mère, de tout près, des baisers que, timide encore, elle n'osait pas lui donner des lèvres. Ces tendres, ces ingénues mignardises s'insinuaient en T^jme d'Hermelinge comme une fraîcheur gaie, comme un réveil matinal, qui éclaire, rassérène, amuse; c'était quelque chose comme ce gazouillis des petits oiseaux qui entre dans la chambre, après les mauvaises nuits, par la fente lumineuse des volets. C'était très vif et très doux. Sophor n'avait pas éprouvé, dès l'apparition de Carola, l'emportement de tendresse qu'elle avait souhaité; mais, à cela, rien d'extraordinaire; c'est seulement dans les romans, dans les drames, que les passions ont de ces soudainetés; i)uis elle n'avait pas l'habitude d'être une mère, elle n'avait pas passé sa vie à attendre la minute où elle retrouverait sa fille perdue; il était donc naturel que sa maternité n'eût pas éclaté en sanglots, en cris de joie, et le peu à peu de cette affection nouvelle était un signe peut-être qu'elle serait plus profonde, plus durable. Oui, très profonde et très durable, délicieuse aussi ! Pendant que sa fille lui parlait, elle sentait en elle des éclosions de bienveillance, d'aise ; depuis des heures elle n'avait pas eu une mauvaise pensée! A vrai dire elle ne trouvait pas son enfant tout à fait semblable à la jeune

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îlle qu'elle s'était imaginée; un peu niaise, Carola ne lisait pas toujours les mots qui auraient véritablement •mu. Mais cette maladresse impliquait une candeur jui la faisait plus aimable. Soplior ne regrettait pas ion plus que sa fille fût à peine jolie. D'être presque aide avec son teint trop pâle, et ses taches de rousseur, et ses lèvres pas assez roses, elle semblait plus virginale, plus filiale. Trop de beauté ne Teùt pas •évélée aussi pure; sa disgrâce était comme une puleur de plus. Sophor ne l'avait pas encore embrassée, ni avait à peine touché les mains, un instant; mais 'lie avait la certitude que bientôt elle aimerait tout à ait cette petite fille et qu'elle serait vraiment une nère. avec des tendresses calmes, sans nul souvenir les vaines agitations de jadis.

Le train express venait de partir lorsqu'elles arrivèrent à la gare. Par bonheur, il y avait, à minuit àngt minutes, un autre train pour Paris. Un train )mnibus. N'importe, elles le prendraient. Seulement, jue faire pendant quatre heures environ? « Si nous •etournions chez les Dames de la Salutation? » dit ^larola. Il était beaucoup plus simple d'entrer dans 'une des hôtelleries voisines du chemin de fer, de s'y •eposer en attendant le moment du départ. Elles dlèrent vers une auberge qui avait assez bonne apparence, demandèrent une chambre. A cause de tant l'émotions. la pensionnaire était si lasse, qu'à peine mtrée, elle tomba dans un fauteuil; elle avait aussi me envie de dormir, parce que c'était l'heure où on se couche au couvent. « Oui, oui, dit M™^ d'Hermeinge, dormez, je vous éveillerai quand il sera temps. » St dans le grand fauteuil, Carola, mi-étendue, ensomiieillée, avait avix lèvres le sourire bon et charmant le sendormir. là. loin de la pension, si près de sa

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inainan; Sijphor, sous rabal-jour d'une lamijo, pas (Jcfaitc, eu chapeau, en manteau, les coudes à la table, contemplait sa fille.

Elle se sentait heureuse, fière aussi, à cause de sa victoire sur elle-même. Donc Ui'bain Claris avait eu raison ! L'amour maternel peut chasser les mauvaises hantises, triom])her des doideurs et des faux désirs. Cet amour, elle ne le connaissait encore qu'à demi ; mais ce qu'elle en éprouvait lui était comme une promesse qu'elle réj)rouverait tout entier. Déjà elle ne pensait j)lus qu'à Carola, ne se souvenait plus des péchés, des remords. Toute différente de ce qu'elle avait été jusqu'à ce jour. Un devoir à remplir, voilà ce qui l'occupait. Elle s'imaginait une vie pleine de calme et de douceur. Véritablement, elle était apaisée. Et elle était sauvée. Une longue série de jours placides, — pareille à l'allée de platanes par où elle était allée vers le couvent, — sOuvrait devant elle, silencieuse et déserte, interminable...

Elle regardait toujours la dormeuse, eu souriant.

Elle avait eu tort tout à Iheure de ne pas la trouver jolie. Les cheveux, châtains en effet, mettaient sur le front étroit une ombre si douce ; il y avait une transparence bleue au renilement des paupières baissées. La bouche était un peu trop grande, mais entre les minces lèvres les dents étaient bien rangées et très blanches, claires juscjuà la diaphanéité. Et sous le corsage de pensionnaire, le lent mouvement des seins révélait la puberté récente. Sophor frissonna... Elle avait cru entendre dans son oreille le petit bruit pareil à un rire... Non, non, elle regardait ^sa fille, elle remmènerait, elles seraient heureuses toutes les deux; les choses d'autrefois étaient comme si elles n'avaient pas été. Ah ! bien, ce n'était pas ici que la tentatrice ose-

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rait la railler ! elle était bien vaincue, la démone ! Sophor pensait à la grande maison, bourgeoise, en un faubourg, où longtemps, bien longtemps, et si paisible, elle vivrait seule avec sa fille.

Carola, tout à fait endormie, se tourna dans le fauteuil. Elle avait quelque rêve qui l'oppressait, la fatiguait. Elle respirait d'un air de malaise. Instinctivement, d'ittie main qui tâtonne, elle dégrafa, sans s'éveiller, le haut de son corsage. Un peu de chair pâle, sous le menton, apparut, glissée de blancheur lisse vers les jeunes seins vierges, et Sophor, — tandis que le rire sonnait plus distinctement dans son oreille, — se penchait sous la lampe, regardait cette blancheur pâle, humait, les narines gonflées, un parfum reconnu, plus doux de sortir d'une plus fraîche fleur...

Miséricorde ! Elle se dressa, se prit la tête à deux mains, se jeta hors de la chambre, descendit l'escalier, se trouva dans la nuit, dans la solitude, et elle s'en allait, s'en allait, ne reviendrait jamais sur ses pas, })arce que c'était épouvantable, ce qu'elle venait de ressentir dans cette chambre, là-haut, parce qu'elle était monstrueuse, inguérissablement! Oh! que c'était hideux ! près de cet enfant, exquisement pure, près de cet enfant, pas même jolie, et qui était sa fdle (sa fdle! suprême crime ! infamie extra-humaine ! ) elle avait subi la diabolique poussée qui la jeta vers tant de détestées créatures. Aucun désir, non! il y avait longtemps que le désir était mort en elle ; mais l'habitude invétérée survivait à la convoitise, l'obligeait au recommencement du mal. Elle ne pouvait pas ne pas être immonde. A vrai dire, elle n'aurait pas soupçonné (pi'elle put l'être à ce point ! ceci, vraiment, c'était trop. Qu'une telle abomination fût possible, elle s'eii

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