‹ MéphistophélaChapitre 3 sur 15 · MIÎPHISTOI'HIÎLA · texte numérisé non relu

MIÎPHISTOI'HIÎLA

dans un embrun clair, sans autre bruil que le cliquetis de l'ondée, — car, un instant, furtifs, les oiseaux s'étaient tus, — l'immense fraîcheur des verdures, la saine exhalaison de la terre et des écorces mouillées.

INIais, la })luie cessante, —plus rien que Tégouttement des hautes ramures sur les basses branches, de celles-ci sur les broussailles, — il y eut, partout à la fois, comme à un lever de jour, le grésillement menu de mille oiselets voletant et froufroutant parmi les arbres, ou bien, d'un jet, deux par deux, quelquefois toute une volée, traversant le soleil des avenues ; en même temps, d'entre un fourré de citronnelles vite écartées, des rires s'élancèrent ! vifs, clairs, heureux, répétés, multipliés, comme si toute la belle humeur des arbustes adolescents et des récentes feuilles célébrait le beau temps revenu; puis, le fossé franchi d'un élan, d'un envolement eut-on dit, deux jeunes fdles, deux fdlettes, se posèrent sur le cailloutis de la grande avenue, et elles riaient toujours, et elle se mirent à sauteler çà et là dans le remuement de leurs jupes, de leurs rubans, de toutes leurs fanfreluches d'où s'éparpillaient des gouttes ; jolis secouements de fauvettes mouillées.

Ce n'étaient pas des fdles de la campagne, mais deux demoiselles de la ville voisine, en promenade dans la forêt, pas loin de la grande grille dor, et qui, surprises par l'averse, se réfugièrent sous les branches pour que leurs beaux habits ne fussent point gâtés. Car elles étaient très bien mises. Des toilettes pareilles : robes d'étoffe légère, à fleurs, grands chapeaux de tulle blanc, agrémentés de brindilles et de muguets, et qui, larges comme des ombrelles, leur mettaient au visage de petites ombres mouvantes ou transparaissait le rose de la peau. Sœurs? non, bien qu'on les

aurait pu croire jumelles, à cause des dix-sept ans de l'une et des dix-sept ans de l'autre; mais, entre elles, aucune ressemblance, sinon de l'âge avec l'âge ; celleci, les cheveux bruns, d'un brun çà et là strié de mèches rousses, petite et presque maigre, avec une vigueur d'arbuste qui poussera haut; celle-là, d'un blond pâle, assez grande, mais comme lasse d'avoir grandi et un peu grasse déjà en sa gracilité penchée ; une force auprès d'une douceur, avec l'égal charme exquis de ne pas être encore tout ce qu'on sera. Et leur adolescence s'accordait bien avec la jeunesse puérile de la nature nouvelle dans le renouveau.

Sans cesser de rire, celle qui était blonde, Emmeline, s'avisa qu'elle avait les cheveux tout mouillés de pluie.

— Tiens, vois, Sophie, mais vois donc, touche ! L'autre dit :

— Les miens aussi, on croirait que je les ai trempés dans l'eau.

— J'ai une idée.

— Pour sécher nos cheveux ?

— Oui, très amusante.

Emmeline ûta son chapeau qu'elle alla suspendre à une branche d'arbre, revint au milieu de l'allée, dénoua le lourd chignon qui lui descendait entre les épaules, fit tomber d'un trémoussement ses cheveux longs, très longs, si abondamment légers, et se mit à tourner sur elle-même, tourna plus vite, plus vite encore, de sorte que toute sa chevelure virait horizontalement autour d'elle, si rapide qu'elle semblait un grand parasol fait d'une fumée d'or blanc. Puis, brusquement, l'enfant se baissa, s'accroupit, au risque de salir sa robe au gravier pas encore sec, et, ses cheveux la couvrant toute comme d'une gerbe refermée, elle riait dessous. Son

amie n'avait pas manqué de limiler. Moins longue, plus épaisse, avec des rudesses de crinière, sa chevelure cédait moins docilement à l'impulsion rotatrice, et, pour disparaître à demi sous la rousse cl brune retombée, Sophie dut se courl)er jusqu'au sol; son visage resta visible comme derrière une grille de métal rouillé. Elles imaginèrent un autre amusement. Elles se tenaient par les mains, cambrant le buste, les pointes des pieds aux pointes des pieds, et, pendant qu'elles viraient encore, mais ensemble, plus éperdument, leurs cheveux derrière leurs tètes, en deux évasements de rayons, faits de flammes diverses, tourbillonnaient sans jamais s'atteindre, comme deux feux d'un phare tournant. Enfin, essoufflées, n'en pouvant plus, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec l'inconscient ravissement d'être, dans la jeune saison, cette exquise et troublante chose, la nubilité amicale de deux vierges. On eut dit les deux naïs éprises d'une angélique oarystis ; et qu'elles fussent des demoiselles bourgeoises en robes de jaconas vert et rose ajoutait un ragoût singulier à leur emportement de filles forestières. Mais elles ne savaient rien, elles ne comprenaient rien, sinon qu'elles étaient bien contentes d'avoir été mouillées par la pluie, de s'être secouées, d'avoir fait voler autour d'elles leurs cheveux, et de s'embrasser sous la volée qui se pose de leurs chevelures mêlées. Elles s'embrassaient encore, riant davantage, la bouche sur la bouche, la peau frôlant la peau, la i)alpitation des cils sous les cils palpitants; leur joie était telle que d'avoir vécu mille années en des extases ininterrompues il ne leur serait pas resté le souvenir d'un délice égal à celui de s'étreindre, si ingénument, — car, enfin, des gamines, — j^armi les criailleries mélodieuses de tous les petits oiseaux

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et SOUS le grand soleil qui s'allumait davantage de les tenir ainsi toutes deux, mêlées et remuées de rires, en la tendresse de sa caresse. Rien ne vaut l'union de Paul et Virginie sous les arbres, sinon celle d'un couple, où, pour plus de pureté, ce sont deux Virginie qui s'enlacent dans le bois. Baiser de deux bouches de fdlettes qui ne se baisent pas exprès ! battement, seins contre seins, presque pas seins encore, de deux poitrines de qui la sexualité s'ignore, en un enlacement si pur, par qui i)0urtant sera moins doux et moins réalisateur des songes le rude corps-à-corps de la nuit nuptiale ! o puériles délices des sens qui n'expérimentèrent pas les différences ! chasteté sacrée, quoique si amoureuse déjà, de l'amour avant l'amour ! désir non pas conscient, ni satisfait, redoublé en l'impossibilité, pas même soupçonnée pourtant, de sa réalisation ! Les vierges amies — celle a qui une pudeur parfaite ne permit pas une minute d'entrevoir l'ignominie du fautede-mievix, — sont l'enchantement des poètes, contemplateurs attendris de vos adolescentes, ô Erinnas ! ô Saphos ! et l'épouvante des penseurs qui, sans avoir le droit d'une malédiction, — car, ces innocences, les maudire ! — considèrent la fin des choses humaines, et, après tant de stériles tendresses, l'inutilité, faute de cadavres, des cimetières.

Celles-ci, ces enfants, Sophie,. Emmeline, s'aimaient si tendrement. Depuis toujours, pensaient-elles, depuis le commencement de vivre. Parce que la maison de Sophie, à Fontainebleau, était voisine de la maison d'Emmeline (une porte presque jamais fermée entre les deux jardins), elles avaient, toutes petites, joué ensemble, déchiré leurs jupes aux mêmes épines; c'étaient le soir, des appels impatients d'une mère à cette fenètre-ci, d'une mère à cette fenétre-là : « Eh

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bien! Emmeline, viendras-tu, enfin? — allons, Sophie, voilà riieure de se coucher ! » Après les renlrées auxquelles Soi)hie, plus garçonnière (« un vrai gamin », disait la maman), résistait davantage, les deux amies, dans leurs chambres, ne s'endormaient pas sans s'être jeté d'une croisée à l'autre des baisers et des bonsoirs; le lendemain les jeux recommençaient dans les allées des deux jardins. Qui aurait grondé KmincliîU' ou Sophie, aurait fait pleurer Sophie ou Emmeline. Mais on ne les grondait guère. On aimait cette amitié entre les deux mignonnes qui faisaient des échanges de poupées, mangeaient ensemble, dans le petit bosquet, les desserts que, sorties de table avant la fin des repas, elles s'apportaient l'une à l'autre. Quand, après s'être saluées par dessus la haie, comme il sied entre bonnes voisines, les deux mères se promenaient ensemble, devisant des choses de la ville, cela les amusait de rencontrer tout à coup dans l'écartement d'un rosier les deux têtes ébouriffées de Sophie et d'Emmeline, riant aux éclats; et derrière les branches les enfants se- tenaient par la taille. 11 y avait au fond de l'un des jardins une espèce de maisonnette en bois, cahute plutôt que maisonnette, où le jardinier laissaitses instruments de travail, pioches, pelles, râteaux, et où Ion avait oublié un vieux hamac, hors de service, suspendu d'une paroi à l'autre. Si l'on n'entendait pas courir et rire Sophie avec Emmeline, on était sûr de les trouver '■, là, couchées dans le hamac, enlacées, mêlant leurs bras et leurs jambes ; c'était Sophie qui avait imaginé cette cachette ; et si on venait les chercher pour quelque le- | çon, elle disait : « Tout à l'heure, nous avons bien le ' temps, nous jouons au petit mari et à la petite femme ;» ' elle ajoutait avec une fierté, en secouant ses cheveux: « Le petit mari, c'est moi ! » Mais Emmeline avait l'air ;

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très embarrassé, comme si on l'eût prise en faute ; elle se cachait, avec une peur d'être grondée, derrière les épaules de Sophie.

Une fois, il arriva — les petites avaient alors huit ou neuf ans — que les deux mères eurent une fâcherie à propos d'une querelle des domestiques ; vieillissantes, veuves toutes les deux, la solitude les avait faites hargneuses, promptes aux réparties acerbes. Ces brouilles entre voisines, acrimonieuses au début, deviennent souvent enragées, à cause justement des rencontres inévitables qui en exaspèrent l'irritation initiale. La porte entre les deux jardins fut fermée à double tour, des cadenas s'ajoutèrent à la serrure ; et un malin, comme le déjeuner s'achevait, M™® Luberti, la mère de Sophie, signifia rudement à celle-ci qu'elle lui défendait de jouer désormais avec Emmeline ; il n'y avait pas à revenir là-dessus, c'était décidé. D'abord, l'enfant qui, à cette minute, portait à ses lèvres une petite timbale d'argent, ne parut pas émue ; sans doute elle n'avait pas compris, comme il arrive quand on reçoit la nouvelle de quelque désastre imprévu ; mais, lorsque la vieille dame eut réitéré son ordre, Sophie devint plus blanche que la nappe, saisit entre ses dents la timbale d'une morsure si forte qu'elle en bossela l'argent, renversa sa chaise d'un bondissement contre le dossier, et tomba à la renverse, la tête la première, sur le plancher, pendant que ses pieds faisaient rouler de la table secouée les faïences et les verres.

Immobile, les poings clos, une grimace lui tordant la face, et toute froide, elle ressemblait à une petite morte en colère.

Le médecin, appelé à la hâte, trouva la fillette qu'on avait eu de la peine à déshabiller tant elle avait les

membres roidcs, couchée dans le lit dune chambre dont la fenêtre ouvrait non pas sur le jardin mais sur la rue ; c'était là que Soi)hie logerait désormais, pour L qu'il ne lui fût pas possible de correspondre par si- i gnes, d'une croisée à l'autre, avec la fille de la vol- -| sine. Parmi l'eiTarement de M""" Luberti et des deux domestiques, le médecin parla, un peu au hasard, d'attaques de nerfs, de catalepsie. « Peut-être la croissance... peut-être une influence du temps orageux... » Au surplus, rien de très grave, sans doute. Le pouls battait sans trop de fièvre, les mouvements du cœur étaient presque réguliers ; cette crise s'achèverait en un sommeil naturel d'où l'enfant s'éveillerait bientôt, reposée, paisible, guérie. 11 griffonna quelr ques lignes, attendit, en considérant sous le regard interrogateur de M'"*" Luberti la malade comme gelée en sa crispation immobile, que la servante fût revenue de chez le pharmacien. Mais il essaya en vain d'introduire dans la bouche de Sophie la cuiller où il avait versé un peu de la potion ; les dents étaient serrées avec une force tout à fait imprévue chez une enfant. « Allons, allons, dit-il, — car c'était un bon vieil homme, — il faut laisser agir la nature. » Si la crise continuait, il y aurait lieu d'appeler en consultation des docteurs de Paris. Mais il avait bon espoir. Cela ne serait rien.

Soudain, vers le soir, la rigidité du petit corps sans se détendre tressaillit, et Sophie, avec des claquements de dents, sursauta ! Voici que, les membres tordus, elle se roulait dans les draps, puis se cambrait toute jusqu'en un demi-cercle presque parfait ; ne touchant le lit que de la tête et des talons. Et, pendant que les servantes s'efforçaient de la maintenir, en ■ pleurant de pitié et aussi avec un peu de cette épou-

vante que l'on aurait devant les gesticulations d'une possédée, elle, la face convulsée, les yeux écarquillés et secs, elle proférait cent paroles : « Emmeline... jamais plus... poupées... dans le jardin, toutes les deux... le hamac... petit mari... petite femme... jamais plus... » Elle parlait aussi d'un bruit, d'un bourdonnement, d'une espèce de rire, qui lui faisait du mal ; très souvent elle se plaignait de l'entendre, et des deux mains elle se bouchait les oreilles ; mais elle ôtait très vite ses mains, comme si, les oreilles closes, elle l'avait mieux encore entendu, ce rire. Enfin, vers le lever du jour, elle fondit en larmes, avec la soudaineté d'une rupture d'écluse ; et, après de longs sanglots, elle parut calmée, pourtant elle ne dormait pas.

Cette journée et la nuit suivante, et le jour d'après, elle ne souffrit pas ou du moins ne sembla pas souffrir. Elle était là, couchée, tout le corps abandonné dans une veulerie de chiffon, sans parole ni plainte, sans lueur en ses yeux à demi clos. Certainement, la crise était passée. Le médecin ne jugea pas nécessaire de consulter des docteurs de Paris. Sophie se remettrait d'elle-même, reprendrait des forces, et, grâce à une nourriture saine, un bon air...

Une nuit, un cri assez faible, une vague plainte, lointaine, traversa douloureusement le silence de la chambre.

M"*^ Luberti, qui ne dormait qu'à peine, étendue près du lit parmi les coussins d'un canapé, se dressa sur son séant, inquiète. C'était Sophie qui avait crié ! La mère sauta vers le chevet, dans la pénombre de la veilleuse. « Sophie! Sophie! Eh bien! voyons, où estu ? qu'as-tu ? réponds ! » Elle parlait en vain tâtonnait en vain. Personne, la couche vide. Et du fi'oid sur

le cou — le froid de la nuit d'automne — l'avertit def la fenêtre ouverte. Sophie, pendant le mi-sommeil de' sa mère, avait dû se jeter dans la rue. « Au secours ! »; Tandis que, penchée hors de la croisée d'où descendaient les gros échalas d'une vigne vierge, M'"*' Luberti criait : « Sophie ! Sophie ! » essayant de discerner une forme sur le trottoir, les domestiquesc accoururent, mal réveillées, en camisoles ; on descendit très vite, dans des bousculades ; il fallut un assez longtemps pour décrocher les chaînes, pour tirer les barres de la porte d'entrée. Une fois dehors, on prêta l'oreille. Aucun bruit dans la nuit très obscure. « Une lampe ! dépèchez-vous, une lampe ! » La cuisinière revint, portant une lanterne. On chercha sous les fenêtres. Rien, sinon des branches cassées. Sophie ne s'était peut-être pas élancée : elle avait descendu en se cramponnant aux ceps de la plante grimpante. Mais où s'était-elle enfuie? M"'^ Luberti, vers les maisons, appelait les voisins, demandant qu'on lui vînt en aide, implorant les volets fermés. Déjà, çà et là, s'entr'ouvraient les croisées d'où s'avançaient des têtes dans les pâleurs des coiffes nocturnes, avec des paroles : « Eh bien ! quoi? quoi donc ? qu'est-ce? que se passe-t-il? que veut-on? » Mais, tandis que les domestiques, le front vers les fenêtres, expliquaient les choses,- ]ypne Luberti ne répondait pas ; elle s'était tournée vers la grande grille de fer doré qui séparait de la rue le jardin de sa voisine ; une idée, par un instinct, lui était venue ; elle courut, empoigna le cordon de fer de la cloche, tira, tira, sonna, carillonna. C'était dans les ténèbres comme le bruit d'un tocsin plus lamentable d'être grêle et fêlé. Toutes les maisons aux alentours s'éclairaient, avec des va-et-vient, derrière les rideaux, de gens qui s'habillent à la hâte, et il y eut de l'autre

côté de la grille un bruit de pas sur les cailloux d'une allée.

La mère d'Emmeline s'avançait, une lampe en l'air, et l'écartant pour voir dans l'ombre devant elle.

— Sophie doit être chez vous ! cria M™« Luberti.

En reconnaissant son ennemie, la voisine, furieuse d'ailleurs de ce réveil nocturne, faillit s'en retourner, mais sa fdle l'avait suivie, mignonne avec la nudité déjà grasse, sous un manteau qui ne tenait pas, de ses bras et de ses jambes. « Maman ! c'est Sophie que l'on cherche ! ah ! mon Dieu ! où est-elle ? » et la grille fut ouverte. Servantes, gens sortis des maisons, tout le monde se précipita dans le jardin ; on courait, on revenait, on s'interrogeait, et, tout à coup, Emm.eline jeta un cri ! Là, sous sa propre fenêtre, sur la terre sèche et dure d'un massif, elle venait de voir Sophie en chemise, étendue, pareille, dans la pâleur de la toile, à un frêle cadavre à moitié enseveli; et, mourant de peur et de joie, elle se laissa tomber le long de son amie. Alors, parmi le groupe des assistants rapprochés en demi-cercle, Sophie remua un peu, tendit les bras, et, bien qu'elle n'eût pas rouvert les yeux, elle reconnaissait Emmeline, « Emmeline, Emmeline! «, et elle l'embrassait, la serrait sur sa petite poitrine. Ce fut un grand attendrissement chez toutes les personnes présentes, rien n'était plus touchant que la tendresse de ces deux petites filles. On devinait bien ce qui avait dû se passer. Pour rejoindre sa camarade, la convalescente, avec une bravoure au-dessus de son âge, avec cette force que donne la fièvre, avait glissé de sa fenêtre le long de la vigne vierge, puis s'était cramponnée aux barreaux de la grille, l'avait franchie; ceci, c'était extraordinaire : une grille si haute avec des pointes si menaçantes ! un chat n'aurait osé cette

escalade. Une fuis dans le jardin, elle était lillée — en chemise ! par celte nuit d'automne ! qu'elle avait eu froid ! — vers la croisée d'Kmmeline, au rez-dechaussée ; elle avait voulu grimper, les ongles au mur, n'avait pu aller bien haut, était tombée sur l'Apre sol, évanouie, après un cri. Beaucoup de gens, à cause de cette aventure, avaient des larmes dans les yeux ; les deux mères n'y purent tenir : elles se réconcilièrent ; et, tandis que les voisins regagnaient le repos interrompu, on porta les deux enfants dans le lit de Sophie, où, à demi pâmées, mais souriantes d'un sourire de chérubins extasiés, elles s'ensommeillèrent dans les bras l'une de l'autre, ouvrant im œil pour se voir, le refermant, heureuses de s'être vues, et se baisant de leurs petites lèvres fraîches; sur la couche, si grêles et demi-nues, et se serrant avec de vagues sursauts parfois, elles avaient l'air de deux petits oiseaux presque sans plumes qui se frôlent dans le même nid. La convalescence de Sophie fut assez lente, soit que la crise eût été plus grave que n'avait dit le médecin, soit que, par une tendre ruse instinctive, l'enfant se plût à la prolonger pour avoir toujours auprès d'elle Emmeline, petite garde-malade, jamais lasse de dire : « Tu vas mieux ? tu n'as plus mal ? » qui était si mignonne à voir quand elle sucrait les tisanes et les goûtait la première. Les nuits, elles dormaient ensemble; si elles s'éveillaient, elles se contaient leurs rêves ; et, c'était curieux, ils étaient toujours les mêmes, ces rêves : promenades à deux dans la forêt, dînettes communes sur la table du jardin, habillement et déshabillement de la poupée en mêlant leurs doigts. Les jours, Emmeline, assise sur le bord du lit, et Sophie, la tête sur l'oreiller, se disaient des histoires, ou bien jouaient aux dames, ou bien regardaient les images d'un album ;

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elles préféraient se dire des histoires, parce que pour parler on n'a pas besoin de se quitter les mains. Et comme elles étaient jolies ! l'une, avec sa rousseur sombre, mêlée de phosphorescences, et sa blancheur d'ivoire, l'autre, plus blonde, toute jeune soleil et jeunes roses ; quand elles se penchaient, leurs cheveux mêlaient des brasillements d'ombre orageuse à de l'or tendre d'aurore.

Enfin Sophie se remit tout à fait. Même, de cette crise, elle sortit grandie et renforcie, l'ossature de ses jeunes membres comme solidifiée, et, dans les yeux, une joie, un orgueil de danger vaincu. Seulement elle portait quelquefois ses mains à ses oreille» en une larusquiî peur. C'était singulier vraiment, elle entendait encore, mais plus lointain, plus vague, comme un écho qui se meurt, le petit rire des nuits de crise. Le médecin étonné lui demandait si, avant d'être malade, elle s'était aperçue de cette espèce de bourdonnement, de ce tintouin. Elle n'aurait pas pu dire au juste, elle ne se souvenait pas très bien ; oui, peut-être, toute petite, de temps en temps, elle avait entendu cela, mais elle n'en était pas sûre. Puis qu'importait ! elle était guérie, tout à fait guérie. Ce furent les jeux de naguère dans les jardins à la porte rouverte.

Rien, désormais, ne les sépara. Au contraire, par une éducation commune, elles s'unirent davantage. On ne les envoya pas dans un couvent ; la mère d'B'mmeline et la mère de Sophie, l'une fort attachée pourtant aux bienséances religieuses, l'autre, personne assez bizarre, d'un passé obscur, très peu dévote et hasardant au dessert des plaisanteries d'un goût médiocre sur les choses sacrées, étaient tombées d'accord sur ce point qu'il faut garder les filles au logis. Les deux petites amies s'instruisirent aux mêmes livres, des mê-

mes maîtres, comme on mange à la môme table ; leurs esprits se confortaient ensemble. D'ordinaire, les devoirs d'Emmelino, c'était Sophie, d'un esprit i)liis vif, qui les faisait. J\t survinrent les exercices pi'cparatoires de la première communion qui les emportèrent, mêlées, dans un idéal d'images saintes et d'encens.

Dès les premières leçons de catéchisme, elles se livrèrent aux délices de croire et de prier ; l'une avec une langueur de paresseuse descente, l'autre avec une ardeur d'élancenienl, Emmeline comme on glisse, Sophie, comme on se précipite ; si, dans leurs rêves pieux, elles ne furent pas séparées, ce fût que celle-ci entraînait celle-là. Destinée déjà manifeste en leurs très jeunes ans : Sophie serait toujours la dominatrice, Emmeline toujours l'obéissante. D'heure en heure, Sophie se jeta plus avant dans le mysticisme des oraisons et des pénitences passionnées. Elle ne se borna point aux livres recommandés, elle chercha, elle trouva, elle lut, avec une ferveur grandissante, les psaumes, les cantiques, les proses sacrées. Elle apprit, dans le livre de l'ascète, ce que Jésus-Christ répond au Bien-Aimé, elle entra avec sainte Thérèse dans le Château des Ames. Après des jeûnes, qu'on voulait en vain lui interdire, elle connut les extases. Elle se mourait pleine de joie pour celui qui est mort plein de pitié. Elle le suivait, comme dans uneforêt merveilleuseoùil est douxd'avoir peur, dans les obscurités des paraboles. Elle l'aimait, parce qu'il aimait, — et aussi parce qu'il n'aimaitpas. La tendresse de Jésus se répandait sur tous, ne se réservait à personne. 11 avait pardonné à la femme adultère, il avait agréé, sur ses pieds, les parfums de la Madeleine, mais ni l'épouse ni la courtisane n'avaient détourné vers la terre ses yeux pleins de l'unique amour du ciel, pleins d'étoiles en leur azur ; il conseillait les

virginités et les vierges veuvages, la solitude des lits. Il était rennemi des noces ! Elle Tadorait, de n'avoir pas eu, parmi ses apôtres, une femme, elle l'adorait d'avoir eu un ami ; il lui apparaissait comme autorisant comme ordonnant la séparation du mâle d'avec la femelle ; il divisait l'humanité en sexes non mariés, et il n'empêchait pas d'espérer que, de chacpie groupe, des couples, près de devenir des anges, s'envoleraient vers le paradis ! Ces sentiments, en elle, n'étaient point nets ; on l'eût grandement surprise si on les lui avait exprimés en termes précis. Instinctives rêveries. Prochaines pensées. Mais elle se plaisait dans le vague de ses étranges ferveurs, et s'y enfonçait toujours davantage, avec un délice de vertige.

Dans la chambre que les deux enfants avaient choisie pour y étudier leurs leçons, Sophie avait placé sur la cheminée, entre deux porcelaines d'où s'érigeaient des lis, une grande poupée, tout de satin blanc vêtue; elle avait mis à cette image un diadème de marguerites et de muguets, l'avait parée de leurs bijoux de fdlettes, collier de petites perles, bagues avec un seul saphir, broches d'or léger ; et puisque, cette poupée, c'était la vierge INIarie, sous ses mignons souliers de soie il y avait, avec sa tête de lézard d'or vert, aux yeux de rubis, un bracelet déroulé qui signifiait le Serpent. Ainsi, en leur religion puérile, Sophie et Emmeline, sans le savoir, imitaient les peuples enfantins décorateurs d'idoles ; leur poupée ressemblait à ces figurines en riches vêtements, surchargées d'or et de pierreries, qui, aux heures cérémo nielles, sortent de leurs tabernacles élégants comme un salon, et s'avancent sur deux rails jusqu'au bord de l'autel, dans les églises es-> pagnoles. Elles, devant la divine Vierge, longuement, longuement, elles priaient, à genoux, la tête d'Emme»

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line sur IV'paiile do Sophie ; cl voici (iii'a])rès les Icmgues litanies, (|uand le crépuscule du soir accumulait dans la cliauibre les rougeurs, les chalcui-s du pompeux et mélancolique couchant, une langueur les envahissait, serrées Tune contre lautre, sentant à travers les étoiles la tiédeur et les battements de la vie, et les faisait se pâmer presque, un remuement sous le front en une fuite de tout leur être vers un seul point, <''panoui ; si déraillantes que, ne priant })lus, et, de leurs mains disjointes battant l'air, elles tondraient en arrière. Elles restaient immobiles, sans i)aroles, lesytîux mi-clos, vivantes à peine par le tressaillement quehjuefois des paupières, par la montée et la descente de leurs poitrines, et par leurs souffles, qui, dans le silence crépusculaire, faisaient le bruit de deux petites abeilles invisibles se suivant rythmiquement. Et elles étaient très pales. C'était Sophie qui s'éveillait la première de celte torpeur, lentement, avec un haussement peu à peu de la paupière, et une hésitation de sa main, sur le tapis, vers Emmeline ; puis, tout à coup, de l'avoir touchée, elle revivait ardemment, et secouant, avec une fierté de petite bête fauve qui aurait déjà une crinière, tous ses courts cheveux drus, elle parlait, après avoir relevé Emmeline vers l'image sacrée ! Quelles paroles '? presque un conte qui serait un religieux poème ; à des futilités dhistoires enfantines se mêlaient des emportements de dévotion : elles iraient au ciel par la grâce de la sainte Vierge, elles y seraient transportées un beau jour, après avoir été bien sages et avoir bien prié, en un magnifique carrosse d'or attelé de douze grginds chevaux blancs ouvrant de grandes ailes ; et, là-haut, ce serait très amusant ; même les palais bâtis par les enchanteurs ne sont pas aussi splendides que le paradis du bon Dieu. Elles enten-

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draicnt des musiques comme on n'en a jamais entendu sur la terre, des musiques faites avec de la clarté sonore ; et elles auraient une maison bâtie de diamants et de perles, dont les fenêtres ouvriraient sur cette grande route blanche qui est la plus fréquentée du ciel et qu'on appelle le chemin de Saint- Jacques. Oh! elles recevraient beaucoup de visites dans leur belle maison, parce que tous les élus seraient très flattés de faire connaissance avec elles à cause de leur bonne renommée ; mais, même au ciel, ce n'est pas bien agréable de voir le monde ; sans être impolies avec personne, elles aimeraient, rentrées au logis après avoir rempli leurs devoirs de séraphins sur les marches du céleste trône, après avoir chanté les cantiques et remué les encensoirs, rester seules, ensemble. Pourtant elles feraient quelquefois une promenade, avec plaisir, le soir, sur la voie lactée pour respirer l'air céleste. Là, des millions d'astres sont le cailloutis du chemin, là on passe entre des buissons de roses blanches qui sont des fleurs de flamme, mais on peut les cueillir sans se brûler les doigts, parce que, dans le ciel, bien difl'érent du méchant et vilain enfer, la flamme ne brûle pas ; et l'on s'assied sur des bancs de nuages lumineux qui sont comme de l'ouate d'or. Parfois Emmeline disait : « Ce doit être bien haut dans l'air, la voie lactée; si l'on tombait, ce serait épouvantable! » car elle était timide, volontiers effarée, et, si enfantin qu'il fût avec ses réminiscences de féeries, le paradis de Sophie lui semblait encore bien grandiose et redoutable. Et Sophie : « Eh ! non, on ne peut tomber, on est aussi légère que l'air et les nuées; puis, tomber, cela ne ferait rien, puisque je te rattraperais vite, et, si tu étais fatiguée, je t'enlèverais entre mes ailes, et de temps en temps.

38 MRi'insroi'iiiÎL.v

nous nous arrôlcrions à quoique (Hoile, pour nous re-| poser. »

Le malin de la cérémonie, un ruisselant soleil, à ti-a-' vers les vitraux, incendiait çù et là l'église où les communiantes, en deux files, sans bouger, s'épanouissaient évasées et blanches, en leurs mousselines empesées, comme des chardons en fleur régulièrement plantés. La plupart d'entre elles, sur des faces rouges soit à caust; de l'émotion sacrée, soit par l'effet d'un reflet de vitrail, montraient celle niaiserie, ce ridicule de la conviction bête, qui attendrit jusqu'aux larmes, et les plus laides étaient les plus touchantes : on sentait bien que celles-ci surtout se jugeaient augustes, en leur solennité de petites idoles ; ce leur eût semblé un sacrilège, on le devinait aux précautions de leur raideur, que leur voile un peu fripé, qu'une déchirure à leur robe; elles avaient la responsabilité, déjà, du dieu qui serait en elles tout à l'heure.

La première communiante de chaque file était, à droite, Emmeline, à gauche. Sophie; hasard, ou intention de faire honneur aux deux mères, qui. si simplement qu'elles vécussent, comptaient parmi les plus riches personnes de la ville.

Des ferveurs héroïques éclataient sur le visage de Sophie! Elle éveillait, si pure et si ardente, avec une piété comme chevaleresque dans les yeux, avec sa robustesse maigre qu'une robe étroite serrait d'une armure de soie couleur de neige, l'idée d'une petite guerrière sacrée, d'une nonnain templière. Elle était hautaine, presque archangélique, mignonne pourtant dans le défi altier de sa foi ! elle allait, vraiment, à la conquête du salut; et on eût été mal venu à lui faire résistance, car elle aurait défoncé à coups d'épée les portes du paradis. Au contraire, une martyrisée heureuse, que le

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supplice, par quelque pilié, n'aclieva point, et qui, avant d'expirer, veut une dernière fuis rendre témoignage à Dieu, voilà, en sa langueur toute penchée, en la dolente extase d'une invisible blessure, comme apparaissait Emmeline, déjà grasse ; sur son doux front tendrement vaincu, où les pâleurs mêmes étaient roses, tremblait le nimbe frisottant de ses cheveux si paiement blonds, d'argent doré par le soleil.

Quand les communiantes, après la marche processionnelle, se furent rangées dans le choeur, devant l'autel, quand toutes ces blancheurs se furent agenouillées sous les voiles, Sophie et Emmeline, au milieu de leurs compagnes encore voisines; et, au moment où un prêtre d'un côté, un prêtre de l'autre côté, allant de fillette en fillette, donnaient Dieu à ces enfants, le jour, en un hasard de rayons groupés, isola les deux amies d'une clarté séparatrice qui était comme un autre voile fait de lumière ; on eût dit, en cet endroit, devant l'autel, deux petites mariées, sans mariés.

Les prêtres, celui qui venait de droite, celui qui venait de gauche, arrivèrent devant elles ; délicievisement elles attendaient, bouche mi-ouverte, l'hostie; presque en même temps toutes deux la reçurent ; ce fut dans le cœur de Sophie une chaleur dévoratrice ! et, dans le cœur d'Emmeline, une tiède neige fondante ; car Dieu est différent selon les âmes. Or voici que, tout à coup, Sophie se dressa, elle semblait souffrir étrangement, elle porta ses mains à ses oreilles comme si elle avait entendu quelque intolérable bruit! Les prêtres qui donnaient la communion s'approchèrent d'elle, inquiets... Mais déjà un sourire d'une sérénité passionnée lui épanouissait toute la face ; et, violemment, irrésistiblement, elle prit Emmeline dans ses bras, et, à cette place où les fiancés reçoivent la bénédiction nuptiale,

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