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elle étrcig'iiil son amie et la baisa sur les lèvres.^ Cela aurait causé quelque scandale si les fidèles n'é-* taient accoutumés aux désordres nerveux que produitV sur quelques enfants rincarnation divine; on emporta les deux petites jointes encore, à demi pâmées ; le leri-' ' demain, on s'accordait, parmi les dévotes de la ville,t à louang-er l'excès de ferveur qu'avaient montré en> communiant la fdle de INI'"'' Luberti et la fdle de» M°»'= d'Hermelinge. ?
Le catéchisme oublié, Sophie, à quatorze ans, s'éprit^' de poésie et de musique. Elle obligea Emmeline, qui, si languissamment, l'avait suivie vers le paradis où s'éternise la joie des couples angéliques, à venir avec elle, à se perdre, guidée et soutenue pourtant, dans les sublimités de l'épopée et de l'ode. A vrai dire, Sophie ne s'attarda que peu de mois à l'admiration enthousiaste des poèmes. Dans les vers, c'étaient si souvent les maîtresses conquises par le victorieux désir des amants, le baiser triomphant du mâle ; les femmes y apparaissaient comme des cœurs soumis ou des lèvres obéissantes, ne trouvant que dans les coquetteries ou les vaines rébellions des refus la revanche de la tyran- ■ nie virile. Sophie, sans savoir pourquoi, s'irritait de cela. Puis, les poètes, môme les plus épris des chimères, précisent, par le mot et l'imago, l'idéal, le font comme visible et tangible ; et son inconsciente prédestination, son instinct d'elle ne savait quoi d'impossible peut-être, se trouvait mal à l'aise, ainsi qu'entre des murs, en ces songes trop réels. La musique, avec son mutisme sonore qui a l'air de ne pas pouvoir proférer quelque adorable ou sinistre rêve, qui est toujours sur le point de parler et jamais ne s'exprime, s'accordait mieux à l'âme de Sophie, ignorante de soi-même, et en qui l'exaltation continue était comme le symptôme
violent mais vague d'un mal encore latent. Elle aima dune sororale passion, la musique, parce qu'il lui sembla tout de suite que celle-ci s'elîorçait de dire, sans le dire jamais, ce quelle-même sentait et ignorait en soi ; convaincue d'ailleurs que, le sachant, elle le tairait; et la musique aussi se taisait en mélodieuses réticences. Les arrangements, pour piano, des opéras, et les danses, même les langoureuses valses, — tous ces morceaux que lui faisait étudier une maîtresse de piano en cheveux erris, très ancien accessit d'un Conservatoire I de province, — cessèrent bientôt de lui suffire ; elle entra résolument, éperdument dans le songe terrible de Bach et de Beethoven. Six heures durant, chaque jour, elle déchiffrait avec des yeux incertains les partitions receleuses de tant d'espérances et de tant de mélancolies, obligeait le clavier, sous ses doigts d'abord maladroits, puis assouplis, à révéler, presque, les hyperphysiques convoitises des mélodies, à confesser, presque, le tourment des harmonies désespérées. Elle riait, elle pleurait, elle mourait et revivait de pénétrer toujours plus avant dans l'œuvre lumineuse et ténébreuse des poètes du son, dans le divin bruit sans verbe ! Le verbe, c'est la virilité souveraine et créatrice, et, selon une loi pas encore précisée de sa nature, elle s'alfolait de la musique, cette femelle. Emmeline se serait fort bien contentée, blonde et grasse, souriante, pas excessive, d'en demeurer aux quadrilles, aux polkas ; quelque lente phrase où se meurt, vers les points d'orgue, le trémolo des violoncelles, aurait suffi à la formulation de sa banale rêverie. Mais Sophie, tyranniquement, l'entraîna dans le noir et fulgurant opium des symphonies ; elle la contraignait de travailler tout le jour, d'épeler, délire, d'entendre, elle la précipitait dans la musique, comme on pousserait
quelqu'un dans Tobscurité d'un trou plein de flamme, i t l'aimable jeune fille cédait au despotisme prcsquebrulal de sa redoutable compagne. Pendant deux ans, pendant trois ans ce fut leur commune folie de faire chanter efl crier sous leurs doig-ts les voix sans paroles de la pas-3 sion et de l'ang-oisse, d'enfoncer leurs âmes, commél en un céleste enfer, daivs la torture délicieuse de tout sentir et de ne rien comprendre, dans l'infini de l'inexprimé. On disait par la ville que ces deux demoiselles étaient d'excellentes musiciennes ; mais que, vraiment, elles choisissaient des « morceaux » bien difficiles, qui n'amusaient pas tout le monde. Pourtant, on avait pris l'habitude — oisiveté provinciale — d'ouvrir la fenêtre le soir, pour les entendre, ou même de se grouper, comme on fait aux heures de musique militaire, sous la croisée de la chambre où elles jouaient. Elles ne savaient pas qu'on les écoutait. Assises l'une à côté de l'autre devant le clavier, tourmentant les touches, arrachant à l'instrument des appels et des râles, elles mêlaient leurs propres voix à l'envolement des sonorités ; toujours plus éperdues d'éprouver sans penser, de s'écouter elles-mêmes sans se deviner. Lorsque les gens, las de bruit, presque effrayés enfin de cette maison d'où sortait une musique comme démoniaque, étaient rentrés chez eux, à l'heure où rarement, dans le silence, sonnait le pas titubant de quelque soldat ivre regagnant la caserne, elles, seules, parmi tout le sommeil de la ville et le calme du ciel, continuaient, furieusement ou, parfois, avec de si défaillantes douceurs, d'interroger ou défaire clamer en vain l'obscure pythonisse de la Delphes sans oracles; et elles s'acharnaient, exigeant des réponses aux curiosités de leur adolescence, aux urgences de leur nubilité, croyant saisir dans chaque son le commencement d'une parole
révélatrice, n'obtenant que la promesse dun autre son qui parlerait peut-être, et ne parlait pas! Tant qu'enfin haletantes, rompues, n'en pouvant plus, ayant surmené le désir, sans le réaliser, dans l'exaspération toujours plus violente de l'effort, elles laissaient glisser leurs mains, fléchissaient dans les bras l'une de l'autre, roulaient, des chaises, sur le tapis, et pleuraient abondamment sous leurs cheveux mêlés, pendant que la fenêtre, ouverte que ce fût l'hiver ou l'été, laissait entrer dans la chambre la nuit qui les baignait, enlacées, d'une caresse de lune ou d'une fraîcheur de pluie.
Quelqu'un s'inquiétait de cette intimité ardente où se mariaient leurs âmes.
L'une des deux mères.
Non pas M™'' d'Hermelinge, vieille femme débonnaire, très grasse, lourde, la face béatement indifférente entre le crêpe à coques noires de son bonnet de deuil ; regardant peu, ne songeant guère, uniquement occupée après la messe, — car elle allait tous les matins à l'église, — de l'éternelle tapisserie où s'obstinait sa patience ; n'ayant un éveil dans l'œil qu'à la pensée de son fils, un brave et fort soldat, sorti de Saint-Cyr, maintenant capitaine de cuirassiers, ou de son mari qu'elle avait adoré avec l'étonnement extatique d'être la femme de ce hardi et brillant gentilhomme, elle, fille de fermier, presque fille de ferme, qui n'avait jamais pu avoir les mains blanches et qu'un mariage aristocratique avait à peine faite bourgeoise.
Non, celle qui s'inquiétait des deux jeunes filles, ou plutôt qui les observait parfois, à la dérobée, avec un petit ricanement muet, c'était la mère de Sophie, jypne Luberti ; elle avait l'air de comprendre, sans s'étonner d'ailleurs, sans se courroucer non plus; il y avait dans sa façon de considérer ces petites, je ne sais
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quoi qui ressemblait, avec un imperceptible clignement clos ])aupières, à ce «eh! eh!» des vieux d('*l)aucliés qui écoutent quelque histoire ég-rillarde. Elle paraissait, dans CCS moments-là, savoir beaucoup de choses, beaucoup de choses mauvaises, cette sèche et maigre femelle, grisonnante de cheveux et de peau, toujours vêtue de lainages sombres, austère, revèche, qui était venue, seize ans auparavant, s'établir à Fontainebleau, dans une grande maison du faubourg, et qui, à ce qu'on croyait, était la veuve d'un diplomate italien ; elle avait choisi Fontainebleau à cause du voisinage de la foret, dont l'air est salutaire aux personnes qui toussent. Elle acquit très vite et garda, parmi les bonnes gens de la ville, la réputation d'une femme sur qui en somme il n'y a rien à dire, un peu rude, assez avare, — ce dernier défaut peut passer pour une qualité; et on l'estimait généralement, bien que, à cause de sa négligence à remplir les devoirs de la religion et par suite de la liberté souvent brutale de ses propos, on la soupçonnât d'être protestante. En réalité, c'était maintenant une de ces quinquagénaires dépourvues de tout amour, de tout désir, de toute espérance, qui, secrètement hantées, avec l'ennui pourtant delà vie, par la peur de l'inévitable tombeau, demandent à la paix d'un séjour comme stagnant, au sommeil dès neuf heures du soir, au réveil matinal, à la nourriture modérée, à l'absence de toute secousse et de toute émotion, le fonctionnement prolongé de leur ressort vital, presqu'usé. Une seule passion : celle damasser, comme dans l'armoire du linge sur du linge, les revenus d'une fortune qu'on supposait considérable. Passion sans trouble, à cause de la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire sans exciter la surprise ni la réprobation parmi les mœurs économes de la province. Une ville, même grande,
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près de Paris, c'est plus de province encore, par un naturel elTet d'antithèse. EtM'""^ Luberti était une brave femme tout à fait irréprochable.
Derrière cette paisible apparence grouillait un hideux passé comme de la vase remuée de têtards sous la nappe de lentilles d'un étang.
A douze ans, nièce d'une ouvreuse de baignoires, — on ne sut jamais au juste qui était sa mère ni qui était son père, — presque toujours fourrée chez le concierge du tlïéàtre, dégringolant les escaliers entre les jambes des comparses, jouant des rôles de petits garçons dans les pièces où des couples bourgeois se promènent avec un enfant parmi les foules, ayant aussi la gloire, parfois, de figurer quelque Chérubin ou quelque Amour, cuisses maigres en des maillots trop larges, parmi les feux de bengale des apothéoses, Phédora (on disait plus souvent Phédo) avait pour fonctions principales de porter, de la salle dans les coulisses, les billets, les bouquets que d'ingénus étrangers envoyaient aux actrices célèbres, — la tante, M""^ Sylvanie, empochait les louis, donnait des sous à la petite, pour l'encourager, — ou d'aller avertir une comédienne près d'entrer en scène, que le monsieur sérieux, celui dont il faut tenir compte, se promenait le long du trottoir devant l'entrée des artistes et que « madame » ferait bien, si elle s'en allait ce soir avec le jeune homme qui jouait les pères nobles, de sortir par la porte du public. Les commissions faites, essoufilée parce qu'elle avait monté vite, elle s'asseyait dans un coin de loge, ou s'affalait, c'était son mot, contre quelque décor ; regardant, avec des yeux qui jugent la chair, se déshabiller, se rhabiller les belles filles, ou attentive aux gestes du second régisseur qui pousse en scène les figurantes avec de grosses mains fourrées
suus la jupe. En ces appi'eiiUssages, elle se l'ùL pervertie jusqu'à la moelle si, de nature, elle n'eut été perverse au point de défier les mauvais exemples. Elle avait l'incorruplibilité de la corruption accomplie. Il était aussi inutile de lui enseigner un vice, qu il le serait de verser du poison dans un calice d'aconit ou de belladone. L'insalubrité des coulisses ne faisait qu'entretenir son mal ; il n'y avait pas de différence entre l'air qu'elle y aspirait et celui qu'elle y expirait. Elle recevait et rendait les mêmes miasmes. Ce sont là les mystères des enfances vouées à l'infamie par quelque obscure loi d'atavisme ou par l'inexplicable volonté d'une mauvaise providence. Il y a des berceaux qui sont de petits lits de prostituées.
Elle eut des aventures.
Une fois, un bout de rôle, assez jolie, dodue, les seins sortant du corsage, et qui allumait la salle à ses dessous de bras effrontément offerts dans l'évasement de la soie noire, une fdle pas encore arrivée, qui n'avait même pas sa voiture au mois mais déjà soupait tous les soirs dans les endroits chic (il y a commencement à tout), lui dit, avec un air d'indifférence, comme s'il s'agissait d'autre chose, — car il faut se défier, les fillettes, ça peut jacasser et il y a des parents pas meilleurs que les autres, mais plus malins, qui parlent vite du commissaire de police. — « A propos, petite, tu ne sais pas ? cette dame, l'autre soir, qui t'a donné pour moi un sac de bonbons, eh bien, elle m'a demandé, en parlant de toi : qu'est-ce que c'est donc que cette gamine? elle est amusante. Moi, j'ai répondu : J't'en fiche, elle a sa tante, qui est très honnête. Enfin, la dame voulait que tu viennes avec nous, ce soir; je lui ai fait comprendre que ce n'est pas possible, tu es trop jeune. » L'enfant ne rentra chez elle que le len-
demain. Mais elle remit deux pièces d'or à M"" Sylvanie dans un morceau de journal déchiré. Sa tante lui demanda: « Et où as-tu couché, dis voir un peu? — Chez M'"" Ernestine, qui est très gentille pour moi. — C'est durèrent. »
D'autres aventures : des séjours prolongés dans la loge de la troisième danseuse, qui s'ennuyait entre le ballet du deux et le ballet du quatre, et dans celle d'un vieux comique, sale, du tabac au nez, gros, tout pendant, connu pour son plaisir de se faire mettre ou ôter son maillot par des toutes petites; on savait çà, on en riait; c'était un brave homme au fond, qui avait chez lui femme et enfants.
Pourtant, parmi toutes ces vilenies, et les rencontres des machinistes sur l'échelle des dessous, et les aplatissements entre le mur et n'importe qui dans l'angle d'une porte poussée par la sortie en tumulte des figurants, Pliédo était vierge, de la vaine virginité du corps; souillée aussi dans sa chair, du reste, dans sa grêle chair maigrie; ne gardant des closes pudeurs que ce qu'il en peut rester après l'acharnement des féminilités ou des séniles impuissances, et, après, dans quelque couloir pas assez sombre, la brutalité, sous la iupe courte, des doigts qui n'ont pas le temps.
Un grand bonheur survint.
Parce que la petite Thevenard, alors célèbre, se mourait d'une grippe aggravée en phtisie, le directeur s'avisa de donner à Phédo un rôle assez important dans un drame que l'on montait. Il s'agissait de personnifier une enragée gamine, qui était comme la petite providence diabolique d'une bande de cambrioleurs. C'était elle qui devait dire, en soulevant l'édredon sous lequel on venait d'étouifer un vieux bonhomme : « Non, ce qu'il pionce, ce particulier! « Elle prononça
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cette parole, et d'autres analogues, d'un accent si j<^liment voyou, avec tant d'espièglerie dans la crapule, qu'elle eut un succès; après son acte, on la rappelait trois fois; de sorte qu'elle fit, à elle seule, la fortune de la pièce ; le directeur, qui était un honnête homme, lui donnait sept francs de feux. C'était énorme. Vers la cinquantième représentation, on ajouta un tableau où la gamine, éveillée par l'arrivée de la police descendait d'une fenêtre le long dune corde, en chemise, sans maillot. Naturellement, si elle avait été une femme, ou seulement un peu grasse, le directeur, honnête homme, aurait dit : « Il faut un maillot », bien qu'il fût très soucieux de la vérité dans larl. INIais, pour une enfant si maigriotte, il n'était pas besoin d'un enveloppement de soie ou de coton; il aurait fallu être joliment canaille pour avoir des idées à propos d'une mioche qui n'a que la peau et les os ! Même on ne trouva pas déplacé, — la vérité avant tout, — qu'elle s'arrêtât dans sa descente, un instant, à la hauteur de l'entresol, pour ressaisir plus fortement la corde qui avait failli lui échapper. Et l'on faisait des recettes de fauteuils d'orchestre à cause des petits genoux nus. Le directeur donna dix francs de feux.
Malgré toute celte « veine «, la tante n'était pas satisfaite. Un succès, oui, qui ne durerait pas; Phédo réussissait parce que, d'être petiote, elle était intéressante ; mais, jeune fille, jeune femme, ce ne serait pas la même chose ; car, malgré ses cheveux très longs et si fins, — elle n'avait que ça pour elle — - elle n'était pas jolie, ne le deviendrait pas en grandissant, avec son nez trop long et ses yeux trop petits, et ses minces lèvres déjà défleuries, et sa peau sèche, presque rugueuse, bossuée de gros os. On ne chicane pas sur la qualité des primeurs, mais Phédo serait tout à fait
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bannie, pas appétissante, quand elle ne serait plus tout à l'ait extraordinaire. Pour du talent, du vrai talent, savait-on si elle en aurait? Puis, l'ouvreuse, à cause de la spécialité de son expérience, n'attribuait qu'une médiocre valeur à cette chose, le talent; pour se faire une position au théâtre, ce qu'il faut, c'est être belle tille et pas bète. Pas bête, bon, Phédo l'était, mais belle, va-t'en voir s'ils viennent. De sorte que M'"*' Sylvanie considéra comme une chance inespérée la proposition que vint lui faire, un matin, un personnage très bien mis, gras, imposant sans barbe ni moustache, qui parlait avec un accent étranger en tenant, à la main, un chapeau de soie tout neuf où semblait marquer une cocarde, — l'air d'un grand seigneur qui serait un domestique. Un domestique, en effet. Le comte son maître, l'autre soir, au théâtre, avait fort apprécié la gentillesse de la petite Phédo ; comme il était amateur passionné de comédie, il ofl'rait d'emmener lenfant en Russie où il lui donnerait des maîtres et la mettrait à même de débuter sur un théâtre de Saint-Pétersbourg ; naturellement, étant très riche et aussi généreux qu'on pouvait le désirer, il n'hésiterait à faire, dès à présent, à la tante de l'enfant des avances considérables sur les appointements que Phédo ne manquerait pas de gagner un jour. « Des avances, bien! » pensa l'ouvreuse. Après quelques plaisanteries : « Est-ce qu'il est bâti, le théâtre où jouera ma nièce? » et « Quel âge a-t-il, votre maître? soixante ans? oui? alors, c'est qu'il veut adopter la petite ? « elle se mit tout de suite à débattre les conditions de l'affaire, à demander des détails précis. Le nom du comte Tchercélew leva toutes les difficultés. Il était connu, ce Russe, il en avait dépensé de l'argent avec les cocottes, depuis six mois qu'il était à Paris ! C'était lui qui avait
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acheté un hùtel à cotte maig'ricliunne d'Analuline Mcyer. Et, avec lui, profits sans peine. Il ne ressemblait pas à ces vieux, plus fatigants que les jeunes, qui sont toujours après une femme. Non, on le savait, même avec les plus jolies il n'était pas exigeant. Sa manie, une manie tranquille, bien honnête, c'était de déshabiller la personne jusqu'à la ceinture, et de la peigner d'abord avec un peigne d'or, ensuite avec les doigts; ça lamusait et ça lui suffisait. Donc, séance tenante, marché conclu : une somme, tout de suite consentie, — « je n'ai pas demandé assez ! » — serait déposée à Paris, à la Banque de France, au nom de M""^ Sylvanie; et Phédo partirait quand on voudrait. Seulement, sa tante, sa seconde mère, raccompagnerait. Sans cela, ce voyage, ça n'aurait pas été convenable. Quinze jours après, on se mit en route. Dans le même compartiment, le gentilhomme, l'ouvreuse, et la petite, qu'on avait habillée en garçon, pour les convenances toujours. Avec sa pesanteur comme fondante de vieillard obèse, — la face énorme et molle, où des yeux sans vie, longs, des yeux de Tartare, presque fermés, mettaient une ligne jaune entre la bouffissure blafarde des paupières, où une langue pâle comme une viande exsangue pendait vers le menton glabre, — le comte Tchercélew, dans un coin, ressemblait à un éboulement de chair ; et il tenait la fillette assise sur une de ses larges cuisses ; de ses doigts, très courts, très fins, tout menus, sortant d'une paume démesurément grasse et large, il peignait lentement, comme des dents pointues d'un démêloir, toute la longueur déroulée des cheveux de l'enfant. Quelquefois, la la ligne jaune de son regard — comme les yeux d'une bête gourmande qui lape, — s'éteignait tout à fait sous des rides de graisse.
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A Saint-Pétersbourg, Phédo fut pendant très longtemps, dans la maison Telicrcélew, une espèce de petite bète familière à qui Ton fait faire des tours. Elle montait sur la table à la fin des soupers, pour amuser les convives ; et elle dansait on chantant des chansons, entre les verres et les bouteilles, tantôt garçonnet, tantôt fillette. Ce fut une des préoccupations du vieux comte, d'imaginer des travestissements qui rendraient plus piquantes les chansons et les danses de la petite Parisienne; aux desserts, elle apparut tour à tour tzigane, tcherkesse, égyptienne, bourgeoise russe; quelquefois elle portait une robe de prieuresse ou un habit d'archimandrite, et c'était divertissant, tout à fait divertissant, à cause de l'imprévu contraste, de l'entendre dire des flon-flons de goguettes, sous le voile des religieuses, avec un accent de gamine faubourienne, ou de la voir, pour faire tinter de sa bottine les pendeloques du lustre, lever une jupe de moine. Quant au dévêtement complet, le comte Tchercélew ne l'exigea jamais. Il avait — décent à sa façon — horreur de la nudité, sinon jusqu'à la ceinture. Malgré cette espèce de vertu, la présence de Phédo dans la maison d'un des plus hauts dignitaires de la cour impériale, et les anecdotes qui, à ce propos, coururent la ville, ne manquaient pas de produire quelque scandale ; après plusieurs années de patience, l'autorité dut s'émouvoir enfin à cause d'une aventure plus brutale, restée mystérieuse, où la nappe du souper ne fut pas rouge de vin seulement ; de haut lieu, le comte fut prié de se retirer dans son domaine de Finlande et d'y séjourner jusqu'à nouvel ordre. L'impossibilité de désobéir lui conseilla la soumission souriante. Phédo n'envisagea pas avec autant de résignation ce changement de résidence. Pétersbourg, sans doute, ce n'est
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pas Paris; elle s y ennuyait joliment, même les jours de danse sur la table. Pourtant une grande ville, avec des gens à peu près civilisés. FA maintenantqu'elle était femme, — sa tante, ayant de la suite dans les idées, lui faisait encore porter des jupes courtes — cela ne lui déplaisait pas d'avoir çà et là quelque caprice, les soirs où le comte, par ordonnance du médecin, observait la diète, pour un étudiant qui l'emmenait boire dans un traktir, ou pour un officier qui lui offrait à souper dans un restaurant à la mode. Ces soirs-là, elle se déshabillait, tout à fait, avec plaisir. Même lorsqu'elle n'a ni cœur ni sens, môme lorsque toutes les forces vives de son être s'atrophièrent dans le surchauffement des précocités, une femme ne peut éviter déprouver, à un moment, quelque chose qui ressemble à de l'amourette ou à du désir. « C'est la nature qui veut ça, disaitM™'' Sylvanie, indulgemment, mais ça ne dure guère. » Ça durait encore chez Phédo : l'idée d'aller s'enterrer dans un pays de sauvages lui était insupportable. Pour un peu, elle aurait fait ses malles, s'en serait retournée à Paris. Par bonheur, la tante était là, qui n'avait encore amassé que cent quarante ou cent cinquante mille roubles et comptait sur un legs inscrit dans le testament du comte Tchercélew. Elles partirent donc pour la Finlande avec les domestiques; le maitre devait les rejoindre bientôt, ses affaires mises en ordre. Il ne les rejoignit pas. Au milieu d'une dernière fête, une quinte de toux, dont il fut pris ivre-mort, lui décrocha la vie du ventre, et il rendit l'àme dans un vomissement. Les deux femmes n'apprirent cet accident que déjà arrivées en Finlande. Il leur fut pénible? sans excès, puisque l'ancienne^ ouvreuse était sûre du testament ; et Phédo s'écria « Bon! c'est fini! en route pour le Boulevard duj
Crime ! » Mais M"^ Sylvanio n'était pas une personne disposée à se satisfaire d'une modeste aisance. Qu'estce qu'elles auraient, après le testament ouvert, en comptant la somme déposée à la Banque ? six ou sept cent mille francs, pas davantage; elle était ambitieuse, elle voyait grand ; si elle revenait jamais à Paris, ce serait pour y briller ! elle répondit à Pliédo : « Filer ? es-tu bète! eh bien! et lliérilier? » Il y avait un héritier, en effet, le fils unique du comte Tchercélew, jeune, trente ans, qui, infirme dès sa naissance, n'avait jamais quitté ce château de Finlande, demeure de ses plus vieux ancêtres.
Tout le jour, vêtu de fourrures noires d'oîi s'érigeait, au bout d'un chauve cou de vautour, un visage glabre et lisse, presque sans largeur, tout tiré en long comme les figures que l'on voit dans un miroir convexe, il se tenait assis, les jambes mortes, les paumes aux genoux, — des blancheurs de lèpres sur le dos des mains, — dans un fauteuil roulant, au milieu d'une grande salle à la dallure de marbre alternativement blafarde et noire, aux parois de noyer sombre, aux fenêtres toujours closes, au très haut plafond d'où pendait, incessamment allumée, une lampe de fer ; il avait l'aspect d'un mort assis dans un sépulcre. La vie, une vie ardente, violente, souvent furieuse, avec du mépris et de la haine, ne persistait que dans les yeux de ce presque cadavre. La faculté de se mouvoir que les jambes n'avaient pas eue, et presque abolie dans les bras, s'était concentrée dans ces yeux terribles ; et, par eux, il voulait, ordonnait, détestait. Mais ce qu'il y avait de plus épouvantable en cet être moins qu'humain, ne bougeant guère, entendant mal, parlant rarement, d'une voix grêle et claire, sautelante et saccadée comme des cassures de cristal, — une voix
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de nain qui bégaie — coûtait que, pai' instants, il riait. Sans qu'une joie s'allumât sous ses paupières, avec un sursaut seulement des fcjilrrures sur le ventre, il riait, non de tout le visag'e, mais de la boijche et d'une part des joues, et du menton trépidant. Rire qui montrait, sous le rotroussement des lèvres, des 'dents atroces de . bète, jusqu'aux gencives. Celte grimace sans voix ressemblait au sccoucment de mâchoires que peut produire sur un cadavre une décharge électrique. Elle éveillait aussi l'idée, — en cette étrange face pâle — d'\uie macabre parodie de lajoie^niimé^ par un Pierrot spectral. Si habitués pourtant aux façons de l'estropié qu'ils avaient mission d'e veiller et de soigner, les quatre valets du jeune comte, et même M. Luberti, espèce d'intendant, — italien, jadis maître de musique, déchu de ses rêves d'artiste jusqu'aux fonctions de garde-malade — ne pouvaient s'empêcher de frissonner à cause de ce rire, symptôme persistant d'un mal familial, ou bien, s'il en fallait croire les chuchotements des plus vieux serfs, signe de la très antique damnation qu'avaient encourue les Tchercélew. Une légende, comme avec de noires ailes de corbeau, planait sur ce château de Finlande, légende de fenêtres éclairées à l'heure où tout le monde dort, de filles emportées et mises à mal sous le flamboiement des lustres, dans l'exaspération des vins et des eaux-de-vie, et de nudités puériles mangées à même le plat par des convives presque loups et presque sangliers, gueules et groins, tandis que le Diable, oui, lui-même, le Diable, debout dans une niche dont il avait culbuté la Panagia ou le saint Alexandre, éclatait de rire, plein de satisfaction, et d'un souffle si violent qu'il en éteignait tous les flambeaux de la salle. Certes, M. Luberti, homme pratique, qui avait été loueur de petites filles et de petits
garçons dans les cafés de Gênes, où il pinçait de la* guitare, n'attribuait aucune importance à ces propos de serfs saouls de wodki ou troublés par les histoires de revenants que Ton raconte, à la tombée du jour, dans les cabarets des villages. La vérité, c'était que, autrefois, les Tchercélew, maîtres dans le château et dans toute la contrée, avaient mené, comme on dit, une vie de polichinelle avec les fdles du pays, et que, las des fatigues des papas, leur dernier fils n'en pouvait plus. Et il n'y avait rien de plus simple. Cette explication n'enipêcliait» pas M. Luberti, tout sérieux et rassis qu'il était, dénué de rëveiùe, d'avoir froid dans le dos, quand tout à coup riait le comte Stéphan Tchercélew, silencieusement, dans la grande salle.
Ce fut la conquête de cet infirme qu'entreprirent les deux Parisiennes, M'"*' Sylvanie, vieille coupable, et Phédo, jeune femme, plus horrible.
Cette fois, il ne s'agissait point de quelque faible somme déposée à la Banque de France ou d'un legs médiocre, mais d'une fortune presque inévaluable, mines de platine, palais à Moscou, palais à Saint- Pétersbourg, cinq domaines en Finlande, oii pullulaient les serfs avec des grouillements de fourmilières ; et, de la volonté d'un malade, paralysé, presque aphone, ne vivant que par les yeux, — suprême héritier d'une opulente et abjecte race — il dépendait que cette fortune leur appartînt, à elles ! Un seul obstacle : la ruse de Luberti, arrivé le premier, et à qui le malade était lié par l'habitude d'en être habillé, déshabillé, lavé, essuyé. Mais si l'on ne pouvait évincer ce compétiteur, on en ferait un complice ; et, dans un regard, dans un long regard fixe qu'elles échangèrent après de vagues paroles, la tante et la nièce conçurent la possibilité du triomphe. Ce fut, dans leurs convoitises
harmoniées, quelque chose comme la stupeur de joie de deux voleurs de [)rofession qui verraient tout à coup, à })ortée do leurs mains, la clé d'un coffre-fort plein d'or et de liasses.
Le comte Stéphan accueillit les étrangères, n'opposa point, apparemment, de résistance à leur dessein. Ces deux femmes, remuantes autour de lui, divertissaient son immobilité. Faisait-il quelque différence entre la vieille et la jeune? personne ne l'aurait pu dire. En un lent demi-tour de la tète sur son long cou érigé des fourrures, il les suivait du regard dans leurs allées et venues; acceptait volontiers qu'elles lui racontassent les choses de Paris, en français, avec l'accent du boulevard. Après les heures où il se faisait lire par M. Luberti, polyglotte, — ayant été interprète à Constantinople, — des livres allemands ou des livres anglais, de préférence les ouvrages où la science, déjà, observait les fnits, étudiait les lois des désespérants atavismes, il écoutait avec une espèce de satisfaction les bavardages de ces Parisiennes; et, alors, s'il riait, son rire n'effrayait pas autant que naguère, moins horrible d'avoir un prétexte vraisemblable.
La vie des deux femmes était morne comme un séjour entre les quatre murs d'un sépulcre, dans cette solitude, auprès de cet immobile, sans autre distraction que des parties de bésigue avec Luberti, aux heures où le comte Stéphan, fermant les yeux, sans incliner la tête, le buste toujours droit, avait l'air de dormir. Dormait-il ? quelquefois, comme en songe, il riait. Les parties de bésigue duraient longtemps, avec le crissement des cartes sur le tapis vert de la table-àjeu apportée près du fauteuil roulant; et dans les intervalles des coups, on parlait à voix basse. Des mois, des années se passèrent, de très nombreuses années. Tou-
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jours la mémo existence : veiller sur cette espèce de mort, essayer de lui complaire. Une telle monotonie quotidienne, en vue d'un avenir si lointain peut-être, si incertain d'ailleurs, — car sa fortune, cet infirme, la leur laisserait-il? — aurait découragé les cupidités les plus obstinées. M"*' Sylvanie, les jours de neige, se demandait si, déjà riche, elle ne ferait pas mieux de renoncer à son espérance, de revenir à Paris, où elle pourrait faire figure, en somme, avec les rentes de son capital. C'était Pliédo maintenant qui s'acharnait à l'opulence empoignée déjà, lui semblait-il, et, se desséchant dans l'ennui, vieillissant double dans la plus longue durée des heures, elle ne voulait pas lâcher prise. En cette âme où jamais rien de lumineux ni de fier ne se leva, à qui la précocité des dépravations instinctives avait interdit même cet amusement : la nouveauté des vices, il n'y avait plus qu'une seule pensée, saisir, emporter, posséder, garder cette fabuleuse richesse; et il lui venait, par Fidée fixe, une cambrure plus aquiline du nez, avec une habitude de mains en avant, crochues; on eût dit que, comme chez les oiseaux de proie, toute son énergie vitale s'assemblait, se résumait, en un courbe allongement de bec et de griffes qui capteront. M'^' Sylvanie, en vérité, l'admirait. L'ancienne ouvreuse, nostalgique enfin des couloirs, des coulisses, des loges de petites cabotines qui font monter des moss ou du Champagne, ne trouvait pas dans sa liaison avec Luberti — « tu sais, comme ça, nous le tenons ! « — une compensation suffisante à ses renoncements; et elle s'étonnait, avec une espèce de vénération, de cette femme encore jeune qui oubliait tout en l'unique convoitise d'une fortune qui leur échapperait peut-être. Et la stupéfaction de M"^ Sylvanie, un jour, fut sans bornes !
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— Mais... mais... Inilijulia-l-ello un regardant Phédo, on dirait que tu es... enceinte!
L'autre répondit :
— Oui, enceinte.
— Oh ! de qui ?
— Du comte, tiens !
— Ce n'est pas possible. Tu t'ennuies, tu as pris quelqu'un, un domestique, Luberti peut-être.
— Tu es bête! c'est du comte, pas d'un autre, que je suis enceinte. Hein? c'est fort, ça? Allons, finiras-tu de me regarder avec des yeux écarquillés? C'est du comte, puisque je te le dis.
Alors M""' Sylvanie sauta au cou de sa nièce! Ce résultat : être enceinte du comte — du comte Stéplian, toujours cloué dans son fauteuil, paralysé des jambes, presque paralysé des bras, n'ayant de vie, semblait-il, que dans ses yeux et dans son rire spectral, — révélait un tel prodige de patiente volonté et de complaisances subtiles, et, pendant quelque absence des valets, d'adroite soudaineté, impliquait, en un mot, tant d'impossibilité vaincue, qu'elle pleurait et sanglotait de joie comme une femme qui apprendrait tout à coup quelque inouï héroïsme d'un enfant où elle aurait mis son orgueil ! Phédo, mère d'un rejeton des Tcliercélew, peut-être d'un fils continuateur de la race, quelle glorieuse et utile aventure! l'héritage assuré.
Mais il se passa une chose terrible.
Le jour où, dans la grande salle mal éclairée d'une obscure lampe, en présence du seul Luberti qui avait approuvé et admiré la conduite de Phédo, M™*^ Sylvanie, tenant par la main sa nièce rougissante, s'avança vers l'infirme, commença de lui faire, non sans modération, quelques honnêtes reproches d'avoir abusé, lui. le maître, de l'innocence d'une personne si longtemps
irréprochable, ce jour-là, à cette minute, dès qu'il eût compris de quoi on lui parlait, le comte Tchercélew, se dressant tout debout sur ses jambes depuis quarante ans immobiles, et remuant les bras, cria d'une voix déchirante comme celle d'un martjj^r dont on arrache la peau :
— Pas d'enfant! je n'aurai pas d'enfant! je ne veux pas qu'un enfant me naisse. Elle mourra avec moi, elle est déjà morte, puisque je suis une espèce de cadavre, la race abominable de qui je porte comme un fardeau d'ordures les antiques péchés. Le mal dont je souffre, c'est le vice des miens, devenu lèpre en leur dernier héritier ; la grimace qui crispe ma bouche est l'affreux rire amer de leur damnation. jNIais on ne vous a donc rien dit, femmes qui êtes venues de loin? Vous n'avez rien appris, en votre long séjour dans cette solitude maudite? Ils savent pourtant, mes vieux serfs, l'histoire de ma famille ; elle est l'horrible légende dont les hommes et les femmes s'entretiennent à voix basse, que l'on ne raconte pas aux enfants. Mon père, le vieillard qui a vomi son âme avec de la viande et du vin, mon père, non point gras de graisse, mais bouffi des purulences de son intime crapule, fut le moins hideux d'entre ceux qui portèrent notre nom. Le passé des miens est le joyeux étonnement de l'enfer! Si notre engeance eût été une dynastie ou un lignage princier, elle aurait, — hommes, femmes, vieux, jeunes, — laissé dans le souvenir consterné des peuples une traînée illustre d'abomination, comme les Césars et les Borgias. Entre les murs de ce château, et dans nos palais de Pétersbourg ou dans nos palais de Moscou, chacune de nos générations, héritière et légatrice des hontes, eut des Caligulas et desLucrèces, des Messalines et des Alexandres. Par quelle immémoriale malédiction, châtiment peut-
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être d'un forfait initial, ou par quelle fatale transmission, d'cngendreniont en ong-endronionl, de rexécrable idioerasie d'un aïeul, lumcs-nous conlrainls à la perpétuité du mal? j'ai pensé parfois qu'elles ne mentent pas, les vieilles fables qui planent, avec leurs ailes d'oiseau noir, sur cette demeure ; et peut-être en effet le Démon présidait-il à nos nocturnes joies. Moi-même, si mes jambes avaient pu se mouvoir, c'est vers le crime qu'elles m'eussent porté ; car elle est en moi, telle qu'elle était en eux, l'âme abjecte des aînés; j'ai été sauvé des actes vils par l'impossibilité d'agir; c'est à mon infirmité que je dois mon innocence. Mais j'ai eu d'borribles pensées! Et ma race ne mourrait pas toute en moi ? L'ancienne infamie se réincarnerait en un fils ou en une fille, qui serait digne des aïeux, et qui, engendrant ou enfantant à son tour, propagerait jusqu'à la fin des jours l'immondice héréditaire? Non, cela ne sera pas, je ne veux pas que cela soit! Et si vous ne mentez pas, si tu es grosse en effet, toi, femme, prostituée ou goule, qui es venue, un soir, par d'ignominieuses et toutes-puissantes caresses que ne pouvait repousser mon inertie de momie, liélas ! vivante encore, m'extorquer du ventre la semence des monstres, sache que tu n'accoucheras pas d'un vivant, mais avec ces mains ressuscitées et de qui les ongles dans l'immobilité poussèrent en griffes, je t'ouvrirai les flancs pour en arracher le fœtus pas encore né et déjà coupable !
Il s'avançait, les paumes ouvertes, vers les deux femmes épouvantées qui reculaient, le front sous le bras, vers un angle de la salle, tandis que Luberti, prudent, se glissait du côté de la porte ; et l'héritier des Tchercélew était si effrayant avec son air, vraiment, de défunt en marche, sorti de la mort pour accomplir quelque épouvantable action justicière, que
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l'excès de l'effroi, enfin, rendit quelque courage à ^me Sylvanie. Comme le comte Stéphan étendait ses bras dans une intention peut-être d'étouffement, elle se rua sur lui ! et le prit à la gorge avec une force de folle. Elle lui enfonçait les ongles dans le cou, et serrait encore ! Elle lâcha prise lorsque, à cause de la lourdeur du corps qui s'abandonnait, elle pensa que peut-être le comte ne vivait plus. Il tomba tout de son long sur les dalles comme s'abat une planche et. après quelques râles, expira.
Ce fut plus tard une question fréquemment agitée entre la tante et la nièce, de savoir ce qui avait causé cette mort subite. Phédo disait : « Sûrement tu l'as étranglé ». Mais M"® Sylvanie objectait: « Bon, c'est à peine si je l'ai touché ! il devait avoir une maladie de cœur, et l'effort, lémotion, crac! plus personne. »
D'abord cet accident les troubla ; il n'alarma pas moins l'italien Luberti qui avait tout à fait lié ses intérêts à ceux des deux Parisiennes. Que les gens de justice s'inquiétassent de la mort du comte, c'était peu probable ; il y avait si longtemps qu'il était malade ! puis, enfin, elles étaient innocentes. Mais le certain, c'était que la brusquerie de ce trépas rompait leurs projets. Tchercélew ne se relèverait pas pour tester en leur faveur ! et, de l'invention de Phédo qui, dans l'espérance d'une succession, peut-être d'un mariage, avait osé une espèce d'abominable viol, il ne résulterait qu'un enfant sans père ; elle dit: « Comme ça, c'est moi qui ai eu et qui' aurai toute la'peine, sans profit ». Mais ils n'étaient point gens à se décourager. Au défaut de ce qu'on n'aura point il faut se contenter de ce qu'on peut avoir. M'"- Sylvanie. qui depuis tant d'années veillait au grain, comme on dit, connaissait les coffres et les armoires où s'amassaient les sommes apportées
par les fermiers du comte, savait où trouver les clrl> des tiroirs pleins de valeurs et de bijoux. Après li-funérailles qui furent très belles, — tous les serfs, ave d'abondants sanglots, suivaient le corps du maître — les trois complices quittèrent le pays dans un télègin' suivi de chariots plus grands chargés de malles qui n'étaient point vides ; on les laissa partir sans leur demander où ils allaient ni ce qu'ils emportaient. — qui donc eût osé interrogei- des personnes qui avaient eu la confiance et l'amitié du comte ? — et, durant le voyage, la tante et la nièce, dans des causeries à voix basse, supputaient le chilTre de leur fortune, additionnant les sommes diverses, depuis celle qui fut tleposée à la Banque de France et qui avait produit naturellement des intérêts — plus que doublée, celt'somme — jusqu'aux valeurs considérables qu'elles s\taient appropriées. « Cent mille livres de rentes », concluait M'"^ Sylvanic ; Phédo disait : « Mieux que cela » ; puis elles pensaient, les yeux fermés, très pressées d'être de l'autre coté de la frontière. Seul, Luberti, qui ne possédait quasi que le produit de ses vols quotidiens, éprouvait quelques transes. Si elles le lâchaient, ses amies ? ce serait donc sans avantage pour lui-même qu'il les aurait aidées à tirer les marrons du feu? Mais il se taisait, attendant. D'un commun accord, on se rendait à Paris. Ce fut là seulement qu'ils débattirent cette question grave : l'attribution équitable des bénéfices. Les deux femmes tombèrent vite d'accord : « Part à deux », dirent-elles presque en même temps : il fut convenu que la fortune totale, réalisée en espèces, serait divisée en moitiés dont l'une appartiendrait à Phédo. l'autre à ^I"^ Syl vanie ; puis la tante et la nièce s'en iraient chacune de son côté, où elles voudraient. Maintenant elles avaient
une liàte de se quitter. Désir naturel à ceux qui firent ensemble quelque mauvais coup. Il leur semble que la ^êne du crime commis diminue par la disparition del'un des coupables, et, un complice absent, c'est une part d'innocence retrouvée. « Très bien! mais moi? demanda Luberti. — Toi, dit Phédo, tu n'es pas le plus malheureux, tu m'épouseras. — Hein? — Oui, si ma tante n'est pas jalouse ». Il n'y avait, dans les paroles de Phédo, aucune intention de plaisanterie. Riche maintenant elle aspirait à être honorable : il fallait un père à l'enfant qui allait naître ; et à cet emploi, Luberti convenait mieux qu'aucun autre, obligé à la discrétion par le péril d'une brouille avec des complices. D'ailleurs, être la femme, véritablement, de ce coquin, c'était à quoi elle n'avait pas songé une minute. « Nous nous marions, je te donne soixante mille francs, et tu pars pour Hombourg où tu te fais sauter la cervelle si tu ne fais pas sauter la banque. — Non, dit-il, je ne joue pas à la roulette. A la roulette, on ne peut pas tricher». Mais il accepta le mariage et les soixante mille francs. Tous comptes réglés, Phedo se trouva seule, et ravie de l'être. D'abord un orgueil lui conseilla de s'installer à Paris, de donner des fêtes, d'humilier les anciennes camarades de théâtre, beaucoup plus vieilles et beaucoup moins riches qu'elle. INIais de longues années de cupidité avaient développé en elle une effroyable avarice ; avec la même ardeur qu'elle avait volé l'argent des autres, elle voulait garder le sien. Certes, elle ne craignait pas de se laisser aller à des faiblesses pour quelque cabotin bellâtre, qui l'eût battue et ruinée ; le cœur, les sens, si elle en avait jamais eu, c'était bien mort en elle. De ce côté, pas de danger. Mais, recevoir du monde, donner des bals, des dîners, cela coûte gros ; et ceux qui se sont amusés chez vous sont les
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preuiii'rs à se niuquer de vous. J^uis pour trioniplier, il faut être jolie ; clic savait bien qu'elle ne l'était guère, pas vieille pourtant, trente-deux ans à peine, mais desséchée, atroi)hiée par le vice sans joie, par le plaisir des autres, et par la longue idée fixe, torturante, de l'argent à conquérir. Ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de devenir, — n'était-elle mariée, mariée pour de vrai ? — une personne tout à fait respectable, sur laquelle il n'y a rien à dire, et qui vit seule, tranquillement, heureusement. Durant quelques mois, moins d'une année, elle demeura à Paris, dans un petit appartement pas cher, sommairement meublé ; elle allait quelquefois au théâtre, n'y reconnaissant personne, s'ennuyant ; et dès que son enfant — sa fille, Sophie — fut née, elle se dit que le mieux serait de s'établir en province, dans un climat très sain, parce qu'elle toussait un peu, ayant eu froid en Russie. Elle pensa à Fontainebleau, y acheta une maison spacieuse, avec un jardin, s'installa, fut une honnête bourgeoise, riche, estimée, se nourrissant bien, se couchant tôt, se soignant et se ménageant pour vivre aussi longtemps (|ue possible, économisant sa vie comme elle économisait ses rentes. Bonne mère? oui, pourquoi pas? Sans tendresse, mais très convenablement alarmée cliaque fois que Sophie souffrait de quelque bobo enfantin. Peut-être, à l'égard de cette enfant, de vagues ambitions. Et ce fut une existence de calme et d'aise. Aucun incident, sinon à cinq ans d'intervalle, deux nouvelles également heureuses ; celle de la mort de M""^' Sylvanie dont elle hérita la part de leurs bénéfices communs qu'elle lui avait abandonnée, celle de la mort de Luberti, qui la délivrait du souci de le voir apparaître, mal habillé, sans le sou et emprunteur. Aujourd'hui, en cette provinciale de!
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quarante-huit ans, maigre, un peu dure, presque austère, qui avait de quoi, en cette veuve d'un agent diplomatique italien mort au service de la France, en la respectable amie de M"*^ d'Hermelinge, rien, ^ sinon de hasardeux propos, çà et là, étranges, brutaux, où s'avouaient des réminiscences de coulisses et de soupers lucratifs, — n'aurait pu faire reconnaître la toute petite cabotine qui avait dégringolé sans maillot, le long d'une corde, d'un second étage, en s'arrêtant à l'entresol, et qui, avant d'être l'exécrable violatrice d'un infirme presque cadavre, dansa, sur la table du comte Tchercélew en habit de prieuresse ou d'archimandrite.
Si amusant qu'il soit de s'embrasser dans le bois, i faut pourtant rentrer chez soi quand vient l'heure d diner; ce sont les hamadryades et non les jeunes per sonnes bien élevées qui séjournent éternellement sou les arbres. Donc, vers la tin de l'après-midi où elle avaient eu tant de plaisir à sécher leurs cheveux a soleil, les deux amies, Sophie, Emmeline, s'en revinrent à la maison, la main de l'une sur le bras de l'autre,, , — c'était Sophie qui offrait le bras, — l'air très sé-« rieux. pas ébouriffées du tout (car on s'était recoiffées) et donnant l'exemple de la correction qui sied à des. demoiselles de bonne famille.
Elles furent très étonnées quand elles entrèrent dam la rue du faubourg-, tleurie et verte de jardins, où voi sinaient leurs deux maisons.
M"""^ Luberti, qui d'ordinaire s'inquiétait peu de" leurs absences et de leurs retours, se penchait en avant dune fenêtre, et, avec des gestes d'automate détraqué, leur faisait signe de se hâter, de venir tout de suite. Elles coururent, elles entrèrent dans le vestibule. La mère de Sophie, descendue à leur rencontre, était en grande toilette, une robe rouge, avec des sequins dans les cheveux! Elle avait gardé, de son ancienne viu. l'amour des couleurs violentes et du clinquant qui cli-i
quette. Elle était hideuse, — sèche et jaune, — sous le joli de sa coiffure; l'air d'une saltimbanque squelette.
— Allons, arrivez donc, on vous attend, dit-elle. Que diable faisiez-vous en forêt? Vous êtes folles, hein? oui, oui, vous êtes folles, mais tout ça va finir. Vous, Emmeline, rentrez chez vous, vous y trouverez quelqu'un que vous aurez plaisir à voir. C'est une surprise qu'on vous a ménagée. Toi, Sophie, monte dans ta chambre et habille-toi vite. Ta plus belle robe. Va, monte, jai à te parler.
Quelques minutes plus tard, Emmeline ayant traversé les jardins, M""^ Luberti se trouva seule avec Sophie dans une chambre au premier étage.
— Voilà, dit-elle c'est tout simple. Il s'agit d'un mariage. Le fiancé dîne ce soir chez M'"*= d'Hermelinge. Je sais bien, dix-sept ans, c'est un peu jeune. N'importe, il y avait longtemps que nous avions cette idée-là, la voisine et moi; et mieux vaut tôt que tard. Ah! seulement, tu sais, j'entends que cela marche comme sur des roulettes, et qu'il n'y ait pas de pleurs ni de criailleries. Vois-tu, gamine, je te connais ; je te le dis, je te connais beaucoup mieux que tu ne penses. Si tu me prends pour quelqu'un qui est une sotte, qui ne voit rien de rien, tu te trompes. Et j'en ai assez, de vos bêtises. N, i, ni, les soupirs au piano et les autres simagrées et toutes les attaques de nerfs. On est une demoiselle, on se marie, c'est dans l'ordre, et ça guérit des syncopes.
Là-dessus, M'"*-" Luberti sortit en ajoutant :
— Habille-toi, on dîne à sept heures.
Des paroles de sa mère, Sophie, debout contre le mur, n'avait guère entendu que celles-ci : un mariage, un mari, et elle répétait ces mots, le regard fixe, avec un air de ne pas comprendre. Puis tout à coup : « Oh !
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mon Dieu, on marie Emmelino ! » soit que. dans sou esj)rit, le dîner ciiez M'"" d'IIernielinge inij)li(|uàt qu'il s'ao^issait d'Emmoline, soit que l'hypollièse dèlrc mariée, elle, lui apparût comme totalement absurde, comme inimag-inable. Elle n'avait jamais song-é. non. jamais, qu'elle serait la femme de quelqu'un, qu'elle dornùrait dans le lit d'un homme! Parmi tant de rêves. celui-là, ([ui aurait été un cauchemar, ne lui était pas venu; cela était différent d'elle, étranger à elle. Aussi, aucune hésitation. Elle murmurait: « Emmeline! un mari! » Une immense désolation, comme l'air delà nuit solitaire emplit un décombre, })énétrait dans toute elle; il lui semblait qu'elle n'avait plus de sang, plus de cœur, qu'elle était vide de tout ce qui fait vivre. Elle essaya de raisonner. D'abord, ce n'était pas bien sûr que Ion songeât à faire d'Emmeline une épousée ; ■ M™*^ Luberti disait souvent des paroles qui n'avaient point le sens qu'on leur pouvait attribuer ; elle était très étourdie, malgré son air grave. Puis, en somme, quoi? une jeune fille, c'est fait pour devenir une jeune femme. Tous les jours, on se marie. Qu'est-ce qu'il y avait d'extraordinaire en soi et de pénible pour elle dans cet incident, si naturel, le mariage de son amie? Est-ce que cela les empêcherait dêtre de bonnes camarades, que l'une d'elles eût un ménage, des enfants? Et, certainement, Emmeline serait très jolie en la robe blanche qui traîne, sous les fleurs attachées au long voile... Elle eut la vision d'Emmeline entre les bras d'un homme! de cette frêle bouche, rose comme une rose pas éclose, sous la broussaille d'un baiser barbu! et, précipitée contre le mur, elle le frappait de la tête en criant : « Non ! je ne veux pas qu'elle se marie ! Je ne veux pas qu'elle se marie ! Je te dis que tu ne te marieras pas ! »
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A ce moment, après im « eh bien ! es-tu prt^te ? » de l'autre côté de la porte. M'"'' Luberti rentra dans la chambre.
— Oui, prête, allons, dit Sophie.
— Tu ne changes pas de robe ?
— Je suis bien comme cela, allons.
Elle parlait d'une voix rude, saccadée. Elle sortit la première, très vite, elle voulait voir sur-le-champ celui qu'on destinait à Emmeline. Ce qu'elle ferait, elle ne le savait pas. Mais, avant même de s'asseoir à table, elle ferait quelque chose de brutal, de terrible, qui romprait le mariage. L'idée la traversa que, ayant du poison, on en peut mettre dans le verre de quelqu'un qui boit à côté de vous. « Du poison! Si j'en avais! » Elle trouverait un autre moyen aussi effrayant. Ou bien, tout simplement, elle dirait à cet homme : « Qu'est-ce que vous venez faire ici ? Vous venez pour épouser Emmeline ? Je ne veux pas. Allez-vous-en ». Oui, je ne veux pas, et on lui obéirait. Les jardins traversés, elle monta l'escalier de la maison voisine, très rapidement, le front haut, une flamme sèche dans les yeux, les mains tremblantes.
Emmeline lui sauta au cou.
— Vois ! vois ! c'est Jean, mon frère. Il a un congé, il restera avec nous, pendant trois mois, regarde-le donc! Nest-ce pas qu'il est beau en uniforme, et qu'il a l'air d'un général ? et, général, il le sera.
Sophie parcourut des yeux toute la chambre, cherchant quelque autre homme auprès du baron Jean d'Hermelinge, capitaine de cuirassiers, qui la saluait assez gauchement, avec l'embarras, devant une demoiselle, de ses chamarrures et de son sabre sonnant. Personne, lui seul. «Mais alors, celle qu'on veut ma-
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l'ier, ce n'est pas Emmeline, c'osl moi ! » Elle éprouva un f;rand soulap^enienl, inie caresse de lait tiède coulant sur une brûlante blessure qu'on aurait ; et, consi- . dérant le frère de son amie, elle avait une douceur de reconnaissance envers cet lionnne qui ne pouvait pas épouser Emmeline. Elle ne se préoccupait point de ridée qu'il venait pour elle, du projet que les deux mères avaient formé. Il ne s'agissait pas do cela ! Il s'agissait d'Emmeline qui resterait demoiselle ; voilà ce qui était important; le reste, on avait du temps devant soi, on verrait : Sophie, tout entière, fondait en aise.
Le dînfcr fut très gai, parmi les extases de M°'* d'Hermelingc qui ne pouvait se lasser d'admirer, de tàter, d'embrasser ce gros homme robuste et réjoui qui était sorti d'elle, et les gaietés d'Emmeline qui. un moment, se mit autour de la taille le ceinturon d'où pendait le sabre : le képi sur la tête, les poings aux hanches, elle marchait d'un mur à l'autre, le pas guerrier, en criant : « Par fde à gauche ! en avant ! marche ! » Qu'elle était mignonne avec son air de belliqueuse fillette ! Sophie se montrait tout à fait joyeuse ; jinis, le Champagne aidant, — car on but du Champagne pour fêter l'arrivée du baron Jean, — le dessert s'acheva dans des éclats de rire.
M. d'IIermelinge riait plus fort que tout le monde, rouge par secousses du liseré du col à la racine de ses courts cheveux taillés en brosse , et s'esclaffant jusqu'à une quinte de toux dans la serviette où il enfonçait sa bouche ; le rire d'un brave homme qui s'amuse vite, de tout, et qui est content parce qu'il est bon.
C'était un fort gaillard, trop grand, gros, non point gras, pesant d'os et de muscles, sans mollesse
de chair ; en marchant, il ébranlait le plancher ; il avait failli, en s'asseyant rompre la chaise. Pas plus de trente-lrois ans, la face congestionnée, même quand il ne riait pas, sous de rudes cheveux poivre et sel, plutôt poils que cheveux, — l'air d'vme barbe sur un crâne, — les narines battantes et reniflantes, de belles lèvres écarlates entre lesquelles luisaient do larges dents très saines, il donnait l'impression d'une force bonne ; et dans ses grands yeux, d'un bleu d'azur, chastes, inviolés, il y avait une candeur d'enfance; il faisait penser à une espèce de soudard vierge. Il était rude et doux, brutal et pur. On sentait que la vie n'avait pas gâté cet homme. Eh! parbleu, c'est certain, on n'est pas une demoiselle, les soirées de garnison sont longues, et, après les punchs, faire la noce avec de bonnes filles, ce n'est pas défendu. En Algérie, par exemple, on ne s'amuse pas tous les jours! s'il y a des jours où l'on s'amuse trop, cela fait compensation. Mais, à ce soldat, tout ce cjui, dans la joie, n'est pas la franche humeur, et, dans l'amourette, n'est pas le prompt plaisir sans lendemain, « adieu, adieu, ma fille! au plaisir de te revoir, toi, ou une autre! » était resté inconnu; et, dépourvu de toute complication, n'allant pas chercher midi à quatorze heures, comme on dit, aimant la guerre et la joie, il avait la simplicité d'être un héros et un excellent homme.
Ainsi fait, avec sa rudesse familière et son gros rire d'enfant géant, il n'était pas importun à Sophie ; elle lui parlait sans gêne, s'égayait autant que lui; et comme de son côté le cuirassier regardait et écoutait avec plaisir, qu'il ne cachait pas, cette jeune fille ni minaudière ni coquette, l'œil franc et la répartie rapide, les deux mères qui, depuis longtemps, en leurs promenades au jardin, préméditaient le mariage de
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Sophie avec le baron Jean — inaria<^e de tout point souhaitable, ovi se rencontraient toutes les convenances de fortune — se faisaient des signes, à la dérobée, d'un bout de la table à l'autre bout, des signes qui voulaient dire : « cela va bien, cela va aussi l)ien que pcjssible! » Mais la plus contente c'était Emmeline : « Si Sophie épouse mon frère, ce sera comme si elle devenait ma sœur. » Elle s'attendrissait à celte pensée, au point d'avoir des larmes dans les yeux. Elle aurait voulu que ce fût déjà fait, ce mariage. Pourvu que Jean ne déplût pas à Sophie ! pourvu qu'elle lui parût jolie! A chaque instant Emmeline se levait de table pour aller arranger les cheveux de son amie, toujours désordonnés, ou pour lui refaire le nœud de l'étroite cravate verte quelle portait autour d'un col de toile, droit. Seule, Sophie ne songeait pas du tout qu'il y avait là un prétendu. Avoir un mari, cette possibilité, toujours, lui était restée si étrangère, quelle ne savait pas y penser ; et aucune appréhension ne l'empêcha de se dire que ce serait très agréable, très amusant, pendant le congé du capitaine, d'avoir ce bon compagnon. Après le dîner, ils se promenèrent côte à côte dans le jardin, suivis, non de trop près, par les deux mères et par Emmeline ; ils parlaient de mille choses, de la vie en campagne, des batailles où il s-'était trouvé ; elle l'admirait pour les quatre blessures qu'il avait reçues, elle les lui enviait! Il lui dit : « Si vous voulez, je vous apprendrai à monter à cheval ; » elle accepta tout de suite ; et au moment de se séparer ils se donnèrent une bonne poignée de mains, comme deux hommes.
Ce fut une cordiale camaraderie, une vie de bons garçons qui n'engendrent pas la mélancolie ; on faisait de grandes promenades en foret, Jean et Sophie à cheval, les mères et Emmeline en voiture, on dînait
SOUS la tonnelle des auberges ; plusieurs fois, les deux camarades suivirent les chasses à courre, furieusement, au grand galop, franchissant les fossés, sautant par dessus les roches ; un jour, ils jetèrent leurs bétes à Feau pour suivre parmi la meute le cerf qui traversait l'étang. En ces durs exercices, en cette virile activité, Sophie sentait se réjouir et se développer normalement sa vie ; et, comme le baron ne lui parlait pas d'amour, la regardait bien en face sans soupirs ni airs de langueur, ne lui avait jamais baisé le bout des doigts, — brave homme qui, sur d'épouser cette jeune fdle, ne voulait pas diminuer parles vaines joies des fiançailles l'entier bonheur de l'hymen, ne voulait pas être le larron de son propre trésor, — elle l'aimait, franchement, sans arrière-pensée, d'une affection chaque jour plus vive ; de sorte que, lorsque M'"'- Luberti, un matin, tout à coup, lui dit : « A propos, tu sais, Jean a reçu l'autorisation ministérielle, on va publier les bans, vous vous mariez dans trois semaines... — Bien, bien, répondit-elle en pensant peut-être à autre chose, comme il vous plaira, » et elle se dépêcha d'aller mettre son amazone, parce tpie ^1. d'IIermelinge l'attendait : ils devaient aller, avec f^mmeline, déjeuner à Franchard. Durant toute une semaine, se levant tôt, et le soir, après la saine fatigue des chevauchées dans le vent et le soleil, s'endormant vite, elle n'eût pas le loisir de songer au consentement qu'elle avait donné, ^lais, enfin, dans les conversations des repas, dans les projets de voyage, dans l'arrivée, en de grandes voitures, des meubles qui meubleraient le second étage de la maison Luberti, jusqu'alors inoccupé, dans le bruit des tapissiers clouant des tentures, dans le bavardage des couturières venues de Paris pour les toilettes de noces, l'idée du mariao-e à tout inslant la
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lianla ; évidente, précise, inévitable. I^t puisqu'elle avait dit oui, il était trop tard pour dire non ; une telle injure au baron Jean, à cet honnête et loyal camarade, c'était impossible, aussi impossible que de résister à toute la poussée, autour d'elle, des volontés, des exhortations, des choses préparées et comme impatientes. Elle ne dégagerait pas sa parole, elle se marierait, certainement, — prochainement ! et elle s'alarmait, l'œil fixe tout à coup, en un frisson qui la laissait immobile et glacée.
A présent, elle refusait de sortir, voulait rester seule, se tenait dans sa chambre la plus grande partie de la journée ; et la nuit, après la lampe éteinte, elle ne dormait pas, le coude dans l'oreiller, le front sur le poing, l'cgardant droit devant elle, quoi donc ? elle ne savait pas, rien, l'ombre; et, comme entre deux mâchoires d'étau, elle se sentait i)rise entre ces deux convictions, entre ces deux certitudes, qu'elle ne pouvait pas ne pas épouser le baron Jean et qu'elle ne pouvait pas lépouser. C'était ainsi : noces inévitables, noces impossibles. Imjjossibles, pour quelle raison? Elle ne trouvait pas de réponse. Est-Ce que toutes les jeunes filles ne se marient pas? Est-ce que M. d'Hermelinge n'était pas digne d'amour et d'estime ? elle demeurait cruellement troublée. Si, pour épouser le frère d'Emmeline elle avait dû s'éloigner d'Emmeline à qui la liait une si chère tendresse, elle aurait compris que ce mariage lui fut intolérable ; mais non, les deux amies ne seraient pas séparées ; oîi qu'ils allassent, M™*-' et M"*" d'Hermelinge, c'était convenu, suivraient les deux époux. Donc pas de raison. Cependant, elle sentait, elle comi^renait, en une parfaite lucidité d'instinct, qu'elle ne devait pas être la femme du baron, ni d'aucun autre homme ; il lui semblait que
hymen, pour elle, c'était linhabilable, Firrospirable, [u'elle y mourrait tout de suite. VA\e était devant 'union prochaine, comme un oiseau lié des pattes et les ailes et que Ton voudrait jeter dans un fleuve ; 'eau, il ignore ce que c'est ; des êtres y vivent, lui ne )0urra pas y vivre, et il se débat en une affreuse épou- ,^ante. Et des colères venaient à Sophie, contre elle mrtout, pas pareille aux autres, et pour elle-même nexplicable ; contre le baron, si brave cœur pourtant, ii jovial compagnon : est-ce qu'il n'aurait pas pu •ester au régiment? qu'avait-on besoin de sa présence? contre M"*^ Luberti, contre INI™*^ d'Hermelinge : 'importante chose, pour lune, d'avoir un gendre itré et, pour l'autre, de donner à son fds une riche léritière ! la noblesse, l'argent, voilà des choses dont îlle ne se souciait guère, elle ! Et elle s'emportait mssi contre Emmeline ; celle-ci n'aurait-elle pas dû létester le mariage pour son amie, comme Sophie, 30ur son amie, l'avait détesté ? Ah ! la fausse ! l'ingrate ! Fausse ? ingrate ? pourquoi ? Sophie ne trouvait pas de motif à l'horreur qu'Emmeline aurait dû .^prouver ; ne s'expliquant pas davantage celle qu'elle kvait ressentie elle-même à l'idée d'Emmeline mariée.
Le jour fixé pour la noce approchait.
On voyait sur le visage de Sophie l'expression d'un ?fîroi continu. Car, par la proximité de l'événement, es détails probables, tels que les pouvait percevoir sa virginale innocence, s'en précisaient dans sa pensée ; sans relâche, — ni sourire, le jour, ni sommeil, la luit, — elle voyait la chambre nuptiale, le lit commun, et la menace des caresses ; elle s'imaginait le ,'oisinage d'un corps, le contact, peut-être, d'une oeau... un frisson la secouait toute ; à chacun de ses pores elle sentait la piqûre d'une aiguille de glace. Si
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occupé (ju'il lût de son boiilicur jn'ociiain, le baron ii'' put s'empêcher de remarquer les froideurs, les ji ileurs, avec des yeux efi'arés, de sa fiancée devenu^' ■ n peu de jours si dillérente (relle-nièmo ; il pensa rpi illf était malade ; il serait peut-être bien de remettre le mariage ; il consentirait à attendre une ou deux semaines de plus. Mais M'""-' Luberti insista avec une grande vivacité pour qu il n'y eût aucun ajournement. C'est très fréquent et très lu^lurel, ces peurs de jeunes fdles, sur le point d"un aussi grand changement dans la vie. Si on les écoutait, ces gamines, on ne les marierait jamais ! La mère de Sophie avait peut-être quelque raison, qu'elle n'avouait pas, de précipiter les noces. Et il fut fait selon sa volonté. Le mariage eut lieu à la date fixée.
Ce fut avant midi, un clair jour d'autonme ; le soleil, à travers les vitraux, illuminait l'église ; pendant que, sa pcàleur excusée par la blanche transparence du voile, et refoulant en un effort de volonté dont elle ne se serait pas crue capable le râle d'angoisse qui lui montait à la gorge, Sophie, à travers les invités, un peu vite, avec une hâte d'abréger un supplice que tant d'autres supplices, hélas ! devaient suivre, marchait vers le chœur resplendissant d'or et de cierges, il lui sembla, dans une douceur bientôt changée en amertume, quelle reconnaissait ce soleil dans la nef, ce soleil sur la sainte nappe, et les lumières de lautel doré ; elle retrouvait, revoyait quelcpie chose de délicieux ; elle se sentait vivre en une joie ancienne, rénovée ; vêtue de blanc comme aujourdhui, elle s'était avancée jadis dans cette église, sous la clarté, mais alors, si heureuse... La réalité présente la reprit lui serra le cœur ; ce fut comme on tombe quellt s'assit dans le fauteuil des mariées.
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Pourtant, durant la célébration des rites, tandis que chantait majestueusement la voix nuptiale de l'orgue, ou que le prêtre, après s'être incliné devant le retable, se retournait vers les époux, ou que tintait la sonnette qui ordonne rag-enouillenient, elle, les yeux baissés vers le tapis des marches, — inconscienmient peutêtre, peut-être demandant à la résurrection d'une heure exquise la force de subir l'heure affreuse, — elle évoqua la cérémonie d'autrefois ; le voile sur son front, sur ses bras, sur toute elle, était comme une caresse consolante qui l'enveloppait du passé, l'isolait des actuelles tristesses ; et voici que, dans une réalisation de souvenir, elle sentait des ferveurs passionnées lui monter du cœur aux lèvres, des rêveries de paradis où s'aiment des couples ang'éliques s'épanouir dans son esprit, et, au moment où l'ofTiciant lui donna la patène à baiser, au moment où la réminiscence de l'incarnation divine mettait en elle une chaleur dévoratrice qui lavait déjà brûlée, tout à coup, sous un grand jet de rayons en touffe, elle se retourna pour étreindre Enmieline ! C'était le baron Jean qui était à côté d'elle, tenant levé l'anneau que le prêtre avait béni et qu'elle porterait à son doigt.
Après la belle humeur du repas familial, et les violons muets, et tous les invités partis, s'établit la douce paix nocturne ; entre le bruit d'une petite pluie fine et pressée qui battait les vitres, la maison, dans son calme, s'isolait ainsi qu'une île de silence.
Il y eut des pas le long du mur, dans le corridor qu'une lampe opaque, descendant du plafond, tendait partout comme d'une très diaphane mousseline; le baron Jean s'arrèla devant une porte et heurta, du doigt? non, d'une touffe de fleurs d'oranger qu'en sortant de l'église il avait détachée de la robe nuptiale. Imagination peu subtile, superstition presque niaise; c'était grâce aux chastes fleurs pas ouvertes, sœurs de la vierge encore, qu'il entrerait dans la chambre de l'é-i pouse, où s'épanouirait l'enchantement mystérieux de] l'hymen ; et cette idée, puérilement tendre, qui res-l semblait à un souvenir de romance sentimentale, qui, aurait fait sourire les gens d'esprit, c'était touchant, en ce grand gaillard robuste, un peu grossier, pas compliqué ni élégiaque, simple comme un héros.
Pas de réponse.
Il ne faisait qu'un bien léger bruit, ce choc des grêles boutons contre le bois du battant. Sans doute So- l phie n'avait pas entendu. L'époux heurta encore, le
plus fort qu'il put, avec précaution cependant, pour ne pas briser les tleurs. Cette fois, M""' Sophie d'Hermolinge (il se disait ce nom à lui-môme, d'une voix très basse, qu'il écoutait avec délices, parce que ce double nom, c'était elle et lui, mêlés, c'étaient leurs deux tendresses en un seul bonheur indivisible), cette fois, sa femme (il pensait aussi : ma femme !) répondrait sûrement : « C'est vous, mon ami ? » ou bien : « C'est vous, Jean ? » puis ajouterait, après un silence qui a un peu peur : « Venez, oui, venez. » Un infini contentement entrait en lui à l'idée qu'il posséderait toute et pour toujours cette belle et jeune créature. Il n'était pas de ceux, trop subtils, qui usent leurs émotions à les vouloir raffiner, ou les dispersent en des minuties d'analyse ; il éprouvait en bloc. Amoureux et marié, il ne voyait que cela, il était heureux, tout l'être épanoui, et ses yeux se mouillaient de bonnes larmes. En même temps, quelque crainte aussi. Une demoiselle comme Sophie, bien élevée, timide malgré ses airs de bon garçon, et ne sachant rien de rien, — que M"^ Luberti parlât à la mariée, lui expliquât les choses, il ne l'avait pas voulu, il trouvait ça bête, il y a le mari, que diable ! — une demoiselle de dix-sept ans, ça n'a rien de ressemblant, grâce à Dieu, aux coquines des villes de garnison qui, depuis longtemps, ne s'étonnent plus. 11 se demandait s'il ne paraîtrait pas grossier à cette candeur, brutal à cette délicatesse. Toucher à une jeune fille, sans lui faire mal, ce ne doit pas être aisé ; c'est encore plus cassant que de la porcelaine fine ou du cristal, la naïveté, la faiblesse d'une vierge; et lui, il se connaissait : pas un comme lui pour briser les verres ou les assiettes. Mais il userait de tant de précautions ! Il aurait des doigts d'ouate, moins sentis que le frôlement d'un flocon de
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neige pas froide ; et il prenait, en sa bonté, en son ef- ; froi (le l'aire peur, des résolutions d'é])arg'ner, d'étrein- ' dre comme on berce, de caresser comme on endort, '■ d'atténuer le baiser jusqu'à des légèretés de soufiïe...
Sophie n'avait pas répondu. La pensée qu'elle s'alarmait, redoublait la timidité du baron Jean. Il se demandait s'il oserait entrer avant qu'elle eût dit : « Oui, mon ami, venez. » Allons donc ! sacrebleu, un soldat ! et, rassemblant son courage, il saisit le bouton de la j)orte, poussa le battant — oh ! pas très fort, pas fort du tout — et lentement entra; alors, quand il eut vu, dans la pénombre de la chambre, devant les bûches llambantes, la blancheur du peignoir où s'enveloppait sa femme, tous les sains désirs du conjugal amour, toute la fierté des honnêtes possessions, lui montèrent à la gorge en une bouffée de joie ; sa rude face était rayonnante.
La mariée ne bougeait point.
11 s'approcha, sur la pointe des pieds, s'agenouilla devant le fauteuil, tendit les mains comme pour prier! vraiment, il y avait de la piété dans sa tendresse.
Quelques minutes passèrent. Il se sentit fâché, presque. Pourquoi ne se tournait-elle pas vers lui, ne le regardait-elle pas avec un sourire ? elle avait les yeux clos en son visage très pâle. Comment, cette mélancolie des jours qui avaient précédé le jour des noces, elle la gardait encore ? Il avait compris qu'elle^ cessât de lùre dès qu'avait été plus proche l'heure auguste de l'hymen ; il n'avait pas désapprouvé, tout en la jugeant excessive, la réserve souvent morose qu'elle avait montrée; mais, enfin, il ne faut pas pousser les plus délicats sentiments à l'extrême. Ils étaient unis, ils étaient seuls. Si peureuse qu'elle fût du baiser prochain, si farouche que se rétractât la sensitivité de sa
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jeune pudeur, elle aurait bien pu, puisqu'elle l'aimait, puisqu'elle était bonne, le regarder un peu, lui dire une parole. Oh ! par quels mots, dont elle ne s'efîraierait pas, déciderait-il à se lever, ces paupières, à s'entr'ouvrir, ces lèvres? des mots, il n'en trouvait pas ou bien ceux qu'il trouvait lui paraissaient trop hardis ; après un long silence, ainsi qu'on éveillerait, lentement, sans secousses, une convalescente, il effleura de sa bouche la main, la chère main fine et pâle que Sophie allongeait sur le bras du fauteuil.
Comme on bondirait ]>rùlé d'un fer rouge, la jeune fdle sursauta dans son peignoir serré contre elle en des bras éperdus et se jeta au fond de la chambre ; le dos au mur, les mains croisées sur sa poitrine, blèm.e, hagarde, elle ouvrait démesurément les yeux ; et, dans son altitude de bête acculée qui voudrait mordre et fuir, dans ses yeux fixes, il y avait une telle expression d'inexorable effroi que le baron Jean, comme après un coup de massue sur la tète, faillit choir en arrière, les mains ballantes, en balbutiant : « Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu! qu'avez-vous, Sophie! oh! mon Dieu! » Elt le désespoir le traversa que jamais, à aucvme heure de sa vie, il n'oublierait le regard dont Sophie le regardait en ce moment.
Mais, voyons, elle était malade ou folle. Ne lui avaiton pas dit que, toute petite, elle avait eu des attaques de nei'fs, des convulsions ? Il se remit, se rapprocha, de quelques pas seulement, parla d'une voix très douce. Il avait bien deviné, n'est-ce pas y elle souffrait? oui, c'était parce qu'elle souffrait qu'elle avait ce visage sinistre : il n'était pas possible qu'elle eût contre lui, véritablement, l'espèce de rage et d'épouvante qu'elle montrait. Hélas ! il l'aimait tant qu'il était digne d'amour, non de haine ! Avait-elle besoin de
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quelque chose i voulait-elle qu il aj)pclàt les domestiques, qu'il éveillj\tM""'LubertiV Non, elle avait raison, il la soignerait, lui, mieux que tout le monde. Ah! que c'était cruel ! une nuit où devaient tenir tous les bonheurs rêvés, et où il n'y avait eu place encore que pour une telle tristesse : Sophie malade. Mais cela ne serait rien, cela passerait vite ; si (die consentait à lui dire ce qu'elle avait, où elle avait mal, il imaginerait quelque moyen de lui porter secours, de la guérir. Comment y elle ne voulait pas s'expliquer ? pourquoi ne voulait-elle pas y Mais c'était peut-être sa maladie, justement, qui la faisait se tenir ainsi, silencieuse avec l'air mauvais ; tout à l'heure, remise, elle ne serait plus méchante. Ce qu'il y avait de plus pressé, c'était de ne pas la laisser là, debout contre le mur. P211e allait se coucher sur le lit, tout habillée, elle serait beaucoup mieux sur le lit ; il s'assoierait à côté d'elle, ne parlerait pas, si elle ne voulait pas l'entendre parler, ne la toucherait pas, si cela l'importunait qu'il la touchcàt. Oh ! elle pouvait être tranquille ! il ne ferait rien dont elle pût s'alarmer, et elle s'ensommeillerait doucement, dormirait quelques heures, aurait de bons rêves pendant que lui, comme une maman qui veille son bébé, la regarderait dormir, et après le repos, elle s'éveillerait calme, souriante, étonnée d'avoir eu du mal, n'en ayant plus, heureuse... Adoucissant jusqu'à de maternelles càlineries la rudesse de sa voix et l'énergie coutumière de son geste, il voulut la prendre par la manche du peignoir pour la conduire vers le lit ; mais dès qu'il étendit la main, les dents de Sophie claquèrent affreusement, et ses yeux plus écarquillés dardaient Téclair froid d'une plus menaçante horreur.
Alors il se dressa et. après un coup de poing sur le
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marbre, dont tremblèrent les candélabres de la cheminée, il cria entre des jurons :
— Tu me hais ! tu me hais ! misérable fille, tu me hais !
On eût dit qu'elle le défiait, du même regard terrible ; il faillit se jeter sur elle !
Il se contraignit, il s'écarta, les phalanges aux dents ; il se mit à marcher furieusement du mur au mur, à l'autre bout de la chambre ; s'il était resté près de Sophie, il l'aurait peut-être tuée. En allant, en venant, il sacrait, il bégayait :
— C'est cela. J'y vois clair. Tu ne m'aimes pas. Tu ne peux pas me soulïrir. Malade ? ah ! bien oui. Si je n'étais pas là, moi, ton mari, à côté de ce lit où j'ai le droit de te coucher, tu ne grincerais pas des dents, et tu sourirais et tu rirais. Jaurais dû me douter de ce qui arrive d'ailleurs ! Ce n'était pas l'air d'une fiancée éprise, l'air que tu avais ces jours-ci. J'étais bête, parce que je t'aime ; puis on me disait que toutes les demoiselles s'inquiètent de la nuit des noces, de l'inconnu qu'il y a pour elle dans l'amour ; qu'elles ont peur du mariage tout en le désirant. Triple brute que je suis ! Ce n'est pas du mariage que tu avais peur, c'est du mari. Mais, sacré mille tonnerres ! puisque je te fais horreur, pourquoi m'as-tu épousé ?
Il s'arrêta pour lui dire, en face, pas de trop près :
— Parle, réponds, je veux que tu répondes, pourquoi m'as-tu épousé si tu ne m'aimes pas ?
Elle demeurait toujours sans parole, sans mouvement, avec des yeux de folle. Exaspéré, frappant du pied, trépignant presque, il reprit :
— Tu m'entends ? tu entends ce que je te demande ? tu vas répondre, j'espère ? Ah ! réponds ! Si tu ne réponds pas, prends garde !
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Le môme silence, l.i même furieuse immobilité, il n'y tint plus, il si'lança sur elle :
— ïu parleras ! tu parleras!
Mais, tout près de Sophie, le courag-e lui manqua, il ploya les jarrets, il sanglota.
— Oh ! [)ardonne, je crie, je m'emporte. J'allais te faire du mal, moi qui t'adore ! Mais enfin, aussi, tu es là, tu ne dis rien, et tu me regardes d'une si affreuse façon. (3h ! je ne menace plus, non. je te prie, je te supplie, je te conjure, je t'implore, parle-moi. dis un mot, un seul mot. Dis-moi que je me trompe, que tu ne me détestes pas ; ou, si tu me détestes, explique poui'quoi. Je veux savoir ce que j'ai qui te déplaît. Ah ! Dieu, tout ce qu'il te plaira que je sois, je le deviendrai pour que tu sois contente, pour que tu n'aies plus cet air de cruauté et de colère. Si tu savais tout ce que j'ai pour toi de douceur dans le cœur, mon trésor, ma chérie, ma femme ! Pour te faire un plaisir, je mourrais si tu voulais ; pour t'épargner un chagrin, il me semble que j'aurais le courage de vivre sans te voir. Ah ! j'ai trop d'amour pour que tu n'en aies pas un peu. Viens, sois bonne, ne me déteste pas. Enfin, pense, je t'aime, nous 'sommes seuls, et c'est notre nuit de noces !
Avec ces paroles, avec d'autres encore, balbutiantes, pleurantes, il marchait vers elle, sur les genoux, et, sans emportement, avec une craintive tendresse, il lui mit autour de la jupe ses bras.
Mais elle le repoussa d'ime détente de sa jambe en pleine poitrine ; le coup fut si rude qu'il manqua de choir à la renverse.
Il se leva, fou de colère enfin.
Mais elle avait eu le temps de se précipiter vers la fenêtre et de l'ouvrir : elle se serait jetée dans la rue. si, d'une main, par les cheveux et, de l'autre, par le
milieu du corps, il ne l'eût saisie, enlevée, emportée vers le lit où il tomba sur elle.
yVlors, la tenant ferme, avec l'éperdu effroi, car il l'aimait tant, de l'avoir vue si proche de la mort, avec la rage aussi de la sentir si rebelle à son amour, il la serra contre lui et se serra sur elle. A travers les étoffes, il sentait la chair qui lui était due. Ah ! sa colère exaspérait le désir si longtemps contenu par le respect dos fiançailles. Il la tenait ! il la tenait ! maintenant il la tenait. Il fermait les yeux de peur de voir l'affreux regard fixe, mais il lui venait, de ce corps sous son corps, de toute cette roideur qui s'opposait à riiymen, et de cette bouche qui grinçait des dents, qui ne criait pas, qui crissait, et de cette gorge sans battements, et de ces cuisses closes comme par une catalepsie, une furieuse convoitise d'opprimer, de tordre, d'enfoncer, d'ouvrir. Si elle avait proféré une plainte, si elle lui avait dit : « De grâce, » ah ! comme il l'aurait laissée, comme il serait tombé devant le lit en demandant pardon, et comme il aurait été heureux de l'espoir qu'un jour, plus tard, quand elle aurait voulu, elle eût entr'ouvert ses lèvres souriantes. Mais non, la résistance d'un marbre, de qui l'immobile insensibilité serait faite de haine, voilà ce qu'il avait entre les bras, et, dans un hasard de menace ou de prière — il faisait des gestes qui étaient de la fureur ou de la supplication , qui étaient ces deux emportements mêlés, — il écarta la mousseline du peignoir : il eut, devant lui, les seins! 11 avait touché, il vit cette chair froide et féroce de jeune fille, cette chair qu'il voulait, qui était à lui. Et il s'animalisa. Tout cebrave homme n'était plus qu'un mâle. Pourtant des pensées mêlées à des instincts: quelle était horrible, qu'elle l'obligeait à cette dureté, qu'elle ne voulait pas ayant con-
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senti, quelle se refusait s'étant aeeoi-dée, et quelle ( avait préféré mourir à lui ai)parlc;nir, et qu'il avait deux fois le droit de la prendre, l'ayant épousée et i l'ayant sauvée ; puis, en une doueeur, que, peut-être,, c'étaient les suprêmes effrois de la vierge, altendris-| sements, demain, de l'épouse, ces refus, ces courroux, ces mépris... N'importe, cette peau qu'il avait touchée, il la voulait. Oh! comme il la voulait ! Il arracha le peignoir, il arracha la chemise, il arracha ses jiropres vêtements. D'une main, toujours, la tenant, elle ! il était nu sur sa femme nue, qui se taisait, avec le va-et-vient, seulement, des dents contre les dents. Il l'opprima, l'écrasa sous une j)esanteur de bœuf qui se rue ! et, d'un double écartement forcené, irrésistible, il obligea la vierge à subir l'intromission triomphale de l'époux. Elle ne proféra pas un soupir, n'eut pas une seule plainte ; ses dents, sous ses lèvres jointes, avaient cessé de grincer, c'était plus affreux. Lui, il s'acharnait sur cette muette, sur cette immobile, avec la véhémence, plus éperdue d'être sacrilège, d'un violateur de tombe, qui voudrait obliger une morte à la résurrection du plaisir. Epouvantablement, il s'acharnait. Il mettait, ce soldat, dans ce déchirement, dans ce défoncement, une furie d'assaut ! Sa victoire ne s'achèverait que dans l'aveu de la défaite ! Mais, pas même en un cri d'horreur, pas même en un sanglot, cet aveu, il ne l'obtenait ! et il se ruait sur la martyrisée avec des ahans de bourreau que saoule le sang des tortures et qui exulte dans les supplices. Tant qu'enfin, comme un ivrogne tombe, il succomba à côté d'elle, dans un sommeil de brute.
Il y eut dans la pénombre de la chambre, hélas! nuptiale, un long silence entre le petit bruit delà pluie sur les vitres.
MEPHISTOI'UELA «3/
Knfin. Sophie, restée là sur les draps comme une assassinée, remua, se dressa, s'assit. Elle avait sous 1rs paupières Ihorreur infinie d'un retour denfer. Elle t\riiia les yeux comme on fait quand on veut penser plus profondément. Elle demeura assez longtemps ainsi. Puis, très vite, elle tourna le regard vers riionnne qui dormait à côté d'elle ; un zigzag froid lui courut les reins. Les yeux refermés,' elle pensait de nouveau avec un effort qui lui ridait toute la face. Elle avait lair dune ressuscitée, épouvantée encore d'avoir été morte, qui voudrait se rappeler les affres de l'agonie et du sépulcre. Après quelques instants, elle glissa du lit sur le plancher, sans bruit, comme un linge tombe. Elle prit sa chemise, son peignoir, se rhabilla. INIaintenant elle avait les gestes résolus et méthodiques dime somnambule. Elle ne se hâtait pas. Elle prenait son temps. Quand elle fut revêtue, elle marcha vers la porte. Avant de l'ouvrir, elle tourna encore le regard vers l'alcôve, considéra celui qui était endormi ; il lui jaillit des yeux un éclair de féroce haine ! on eiit dit qu'elle allait se précipiter sur l'époux qui l'avait vaincue. Elle se maintint, elle ouvrit silencieusement la porte, se trouva dans le couloir, descendit l'escalier du second étage. Elle dut passer devant la chambre de sa mère ; elle continua son chemin, toujours silencieuse. Les fantômes traversent ainsi les maisons endormies. L'autre escalier, cherché à tâtons, s'offrit. Elle descendit encore, longea le mur du vestibule, décrocha les chaînes de la porte d'entrée. Elle était dans la rue où la pluie persistante battait les pavés. Alors, quand elle fut hors de la demeure, hors de la famille, hors de l'hymen, un cri lui partit de la poitrine, un cri suivi de sanglots, comme l'épargne jaillit d'un sac crevé ; et. brusquement, sans savoir
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vers où, elle se mit à courir, ses cheveux et ses manches agités derrière elle; elle ne s'arrêtait pas même essoufflée, elle fuyait blanche el blême sous la lime « ;i et là entre lu pluie, et à chaque instant, sans ralentir sa course, elle mettait ses deux mains au bas de son ventre, où elle sentait comme une lourdeur la honte douloureuse de la plaie nuptiale.
Voilà donc ce cpie c'était le mariag'e ! voilà ce que c'était, un mari ! un lionmic en chemise, avec une rudesse de peau et de poils, tombe sur une jeune fdle, s'étend sur elle, l'étouffé, la déchire, et, s'il a dit entre deux syncopes : « Je t'adore, « il pense qu'il a payé en amour les dégoûts de la vierge. Il est comme l'acheteur d'un champ qui, enfonçant dans le sol le fer de la charrue, attendrait les remerciements de la terre labourée ; et cela enfante, cette terre !
Sophie, le long des maisons, s'en allait ; la pluie, elle en voulait bien ; cette eau du ciel la lavait de l'étreinte maritale, lui ôtait de la poitrine, du ventre, des cuisses, la chaleur de l'accouplement ; il lui semblait qu'elle était délivrée, par l'ondée, d'une peau sur sa peau, même de sa propre peau déshonorée ; elle avait l'impression d'un arrachement frais. Elle s'en allait, elle se précipitait comme une bête qui secoua la selle et le mors, — plus vite quand elle croyait sentir, dans Fillusion d'une pesée, l'assaillement 0})iniàtre de Ihymen ; et son mal entre les jambes é})eronnait sa fuite.
Toute son horreur détestait la masculinité triomphante ! elle avait eu. c'était épouvantable, la bouche de cet homme sur sa bouche, les dents de cet homme sur ses dents. Ah ! comme elle comprenait, à présent, comme elle approuvait son instinctif elïVoi des noces et des nuits matrimoniales. Ah ! mon Dieu, Emme-
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line ! Enimoliiie. si on lavait mariée, aurait dû subir, elle aussi, ces exécrables outrages. Sophie était presque heureuse, en son désespoir, d'avoir été, elle, la victime ; la vision de son amie souffrant comme elle avait soulïert elle-même, lui était si effrayante quelle se réjouissait presque du mal que. seule, elle avait supporté ; il lui semblait, en un étrange besoin de sacrifice, comme réalisé d'être si ardent, qu'elle avait été, cette nuit, une remplaçante, qu'elle s'était substituée ; elle avait l'orgueilleuse joie d'une hostie expiatoire. Mais la fierté chimérique du dévoùment ne l'emportait pas sur les affres réelles. Elle sentait toujours à son flanc la pesanteur de l'ignominieuse blessure. Elle aurait voulu être morte. Après cet homme sur elle, de la terre sur elle, le cercueil après ce lit. Elle eût aimé, dans le caveau mortuaire, la lampe de la chambre conjugale ! La toile des draps lui aurait plu. linceul ! Saleté pour saleté, le rampement des pourritures doit être moins puant que le baiser de Ihomme.
Tandis qu'elle fuyait toujours le long des maisons, elle se demandait, dans le tumulte de mille pensées, comment elle mourrait. Se tuer, certainement, mais de quelle façon y Ce qu'elle aurait voulu, c'eût été de l'eau fraîche, très pure, très claire et profonde, où l'on se nettoyé en même temps qu'on y meurt. Elle se sentait si souillée, qu'elle avait un amour de cette propreté, de cette espèce d'innocence physique, qu'il y a dans l'eau, La pluie exaspérait, en le satisfaisant à demi, son besoin d'être nette. Mais, une rivière où l'on se précipite, où l'on surnage ensuite avec des langueurs d'Ophélie, elle n'en trouverait pas ; la Seine ':* très loin, pourtant, mourir, n'être plus, voilà ce qu'il fallait. Eh bien ! n'importe comment, elle mourrait : on peut se
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briser le front contre un mur, sélrangler soi-niômc avec des mains qui ne lt\chent pas prise, s'étouffer d'un mouchoir dans la bouche ; et la paix de la tombe est la même après les diverses morts. Justement elle se trouva devant la voie du chemin de fer. Même aux heures nocturnes des trains passent. Se hisser par dessus la haie et se coucher sur les rails, entendre la locomotive avec son œil au ventre tout rouge dans la nuit, être brisée, rompue, aplatie sous le tonitruant passage de la machine et des wagons, puis ne plus penser, ne plus se mouvoir, espèce de chiffon de chair sanglante, c'était possible, c'était offert ; et. folle à cause du lit derrière elle, elle allait franchir la haie, lorsqu'elle se souvint dEmmeline.Déjà, pendant les hideurs de cette nuit, pendant cette fuite vers le salutaire trépas, elle avait songé à la très pure et très douce enfant qui, à celte heure, dormait, sans mauvais rêves, en son lit de jeune fille, inviolé. Oui, souvent, dans ses angoisses, la pensée de son amie s'était glissée comme il entrerait de l'aurore dans une chambre pleine de ténèbres et de spectres. Mais elle l'avait repoussée, de peur d'y trouver trop de charme et d'alanguir en cette douceur, en les réminiscences tendres de leur enfance, la force de chercher dans la mort l'oubli de l'abominable hymen. Elle ne voulait plus aimer la vie; il fallait donc qu'elle écartât de son esprit et de son cœur le seul être i qui la lui rendait chère. Mais, maintenant, si près d'accomplir la résolution fatale, si près d'être une morte, — car, peut-être, à peine couchée en travers des rails entendrait-elle le train se précipiter avec des roulements de foudre et des crachats de cratère, — elle ne pouvait s'arracher à la caresse des heureux souvenirs ; elle revoyait la chère mignonne, si blonde et si jolie, et leurs courses à travers bois, et leurs jeux dans les jar-
dins, et, dans le hamac de la maisonnette, leurs siestes de petit mari et de petite femme. Ce mot « mari », — car la rêverie profère en silence des mots entendus pourtant, il semble que l'esprit se parle à voix très basse, — aurait dû la troubler, l'irriter ; au contraire, un contentement lui venait parce que, dans ce mot, à l'idée de mariage, se mêlait l'idée d'Emmeline ; et rien, dès qu'Emmeline y mettait de sa grâce, ne pouvait plus être laid ni cruel, comme par la présence dun ange l'enfer deviendrait paradis.
Sophie comprit qu'il lui serait impossible de mourir sans avoir vu Emmeline une dernière fois; elle avait besoin d'emporter un peu de cette clarté dans le grand voyage sombre.
Oui, la voir.
A cette heure ? Comment ?
Dans une rapide clairvoyance, elle songea que tout le monde dormait, des deux côtés du double jardin, dans les maisons voisines ; que le baron Jean, saoul de sa sale victoire, cuvant son ignoble joie, n'avait pas dû s'éveiller ; elle reviendrait chez elle, — elle se rappela qu'elle n'avait pas repoussé le vantail — traverserait les jardins; quant à entrer chez M'"*^ d'Hermelinge, rien de plus aisé ; à cause de la grille solide, et des hauts murs hérissés de chardons de fer, on négligeait presque toujours de fermer la porte-fenêtre du perron ; et, de l'autre côté de cette porte, Sophie n'aurait pas besoin de lumière pour trouver la chambre d'Emmeline. Elle revint très vite sur ses pas, le long des murs.
La pluie n'avait pas cessé de tomber, fine et drue. Tout à l'heure, en s'enfuyant, Sophie s'était déjà réjouie de l'averse, mais elle ne s'était pas sentie assez mouillée, comme si sa fièvre buvait l'eau. A présent, son peignoir l'enveloppait d'une caresse glacée qui lui
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était agréable, l'apaisait, la rassérénait, lui melljnt sur le corps — sur son triste corps meurtri — unesiiisalion de propreté, de santé, lui mettait aussi dans l'esprit une fraîcheur pure; de sorte qu'elle se demandait si ce bien-être lui venait de la pluie ou delaproximité de voir Emmeline.
Au moment d'entrer dans le vestibule de sa maison — obscur de ténèbres opaques, — une terreur la saisit. Si le baron Jean ne dormait plus! s'il apparaissait tout à coup sur l'escalier, une lampe à la main, lui, le maii. en chemise, nu peut-être, énorme! s'il s'élançait sur elle, l'enlevait, l'emportait, la recouchait sous l'exicrable viol conjugal, la touchant partout avec sis grosses mains où il y avait des poils, lui couvrant toute la bouche d'un baiser très large, qui soufllc":' Elle fut sur le point de s'enfuir de nouveau. Mais non, personne, l'ombre, le silence. Elle entra, tâtonna, descendit dans le jardin, suivit très vite l'allée qui i conduisait d'une maison à l'autre. Selon l'habitude, la j porte du perro.n n'était pas close. Sophie n'eut qu'à] pousser le battant de verre; elle fit quelques pas, sans bruit, rencontra de la main un bouton de cuivre, et avec la furtivité lente d'un chat qui se glisse par un entrebâillement pénétra dans la chambre d'Emmeline. D'abord elle ne distingua rien, à cause de tous les rideaux fermés et de la veilleuse presque morte. Mais, parfum et murmure d'haleine, il y avait dans cette chambre de jeune fille une odeur de Heur avec un petit bruit d'abeille,
— Si je l'éveillais ?
Oh ! non, Emmeline serait si surprise, aurait si grand'peur peut-être; puis, que lui dire ? comment lui expliquer cette présence nocturne, ce peignoir humide de pluie ?
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— Je la regarderai seulement, je lui dirai adieu sans ([u'elle m'entende, et je m'en irai pour toujours.
Pour la voir il fallait écarter un rideau, celui de la iV'nèlre qui était en face du lit; pendant les nuits les [jlus noires, il y a un peu de jour dans l'air. Sophie, très silencieusement, longea la paroi, arriva devant la croisée, leva l'un des rideaux, qu'elle suspendit à la patère. Mais que les ténèbres étaient obscures ! Pourtant la chambre s'éclaira d'une soudaine lumière, pas très vive ; lueur de lune ou d'étoiles, entrée tout à coup y non; la veilleuse, dans sa petite urne ouverte sous le plafond, s'était ranimée en un grésillement ; et sur l'oreiller clair, parmi l'or tendre des cheveux déroulés, souriait en songe, pâle au front et aux joues, rose aux lèvres, le visage d'Emmeline. Le drap montait jusqu'au menton. Que c'était joli, ce visage d'enfant, rose et pâle, dans ces touffes blondes.
Autour du lit de fer, étroit, d'où avait glissé une courtepointe de mousseline doublée de satinette bleue, la cretonne des murs et des tentures mêlait des fleurs, des papillons, des oiseaux ; il semblait qu'Emmeline dormît dans une volière lleurie ; si ces fleurs ne bougeaient point sous un bercement de brises, si ces oiseaux ne voletaient ni ne gazouillaient, c'était pour ne pas troubler la jeune fdle ensommeillée. Sur les meubles, sur la cheminée, cent menus objets, gants, rubans, fanfreluches, petits coffrets de nacre, où l'on met des bonbons, paniers à ouvrage d'où pendent les laines rouges, vertes, bleues, portraits, dans des cadres de cristal, de la mère ou du frère, de Sophie aussi. Et dans un coin il y avait un autre lit, tout de dentelles et de blondes enrubannées, beaucoup plus petit, celui de la poupée qu'Emmeline avant de s'endormir avait déshabillée et couchée ; entre les bras
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d une mignonne chaise s'étageaiont la petite jupe, et les petits pantalons de batiste, elles bas de soie à jour, et les petits souliers de vernis noir: par-dossus tout cela, sur la chemise pliée en cpiatre, le chapeau de satin bleu, un bord relevé, dressait une fantasque plume qui était une queue d'oiseau rose. En un g-rand fauteuil près du grand lit, les vêtements d'I'humelinc étaient rangés tout comme sur la mignonne chaise les vêtements de la poupée ; on fait de même pour sa petite sœur et pour soi. Et le printemps immol)ile des murs, l'enfantillage souriant des menues choses éparses, entouraient de ressemblances la fraîcheur et l'innocence de la vierge endormie.
Dans cette chambre, où elles avaient passé de si bonnes heures, petites filles, puis jeunes filles (car elles venaient s'y reposer parfois, après les jeux dans les jardins, après les promenades en forêt), dans cette chambre où tout était sourire, pudeur, tranquille rêverie, — si dilférente de l'autre chambre, au second étage de lantre maison, avec l'horrible lit plein d'un homme ! — Sophie sentait renaître en elle le calme et les ignorances des puériles années; elle oubliait ce qu'elle avait appris, hélas ! jNIême elle s'ap})araissait meilleure qu'au temps des ardentes dévotions de son adolescence et des emportements dans les poèmes et les musiques; elle se persuadait qu'elle était, ici. tout à fait pareille à Emmeline ; et, parce quelle la trouvait si digne d'être aimée, elle s'aimait de lui ressembler: pendant plus d'une heure, debout près du lit. un sourire de paradis aux lèvres, elle regarda dormir le pâle visage rose.
Puis, un étonnement lui vint, pour la première fois.
C'était singulier, enfin, cette tendresse qu'elle éprouvait pour son amie. Oui, singulier. Les jeunes
filles sans doute se plaisent à rire avec les jeunes filles, préfèrent celles-ci. ne peuvent souffrir celles-là; Sophie, en reg-ardant de sa fenêtre passer en file deux à deux les pensionnaires des couvents et des schoolhouses, avait remarqué que c'était d'ordinaire les mêmes visages qu'elle reôonnaissait aux mêmes rangs ; et il devait y avoir, en ces amitiés de fillettes, des besoins de no se jamais quitter, des dévouements avec des jalousies. ^Nlais il lui semblait qu'elle avait pour sa compag-ne d'enfance un sentiment que ne devaient pas connaître les plus tendres voisines de classe ou de dortoir. Peut-être une sœur chérit sa sœur comme Sophie chérissait Emmeline, et peut-être, par une étrange rencontre, à cause de similitudes ou de différences concordantes, étaient-elles, bien qu'elles ne fussent point nées de la même mère, comme deux sœurs en effet y non ; malgré la simplicité de cette explication oîi elle se serait apaisée, elle ne pouvait pas croire quelle aimait Emmeline ainsi qu'on aime une sœur. Elle l'aimait, non pas moins, bien davantage! autrement. Et elle s'étonnait. Autrefois, en leurs promiscuités enfantines, — petit mari et petite femme dans le hamac de la maisonnette, — en leurs emportements bientôt défaillants devant l'image sainte ou devant le muet clavier sonore, elle n'avait pas ressenti à un tel point ce trouble de ne pas se comprendre, — sauvée de l'inquiétude par l'ignorante candeur de l'instinct; et elle renonçait vite à s'interroger puisqu'elle n'aurait pas pu se répondre. Mais, à présent qu'elle avait grandi et qu'un horrible instant l'avait faite femme, lui avait révélé le désir mâle, épouvantable, — si différent de celui qu'elle éprouvait, avec des ressemblances pourtant, — à présent qu'elle concevait, d'en avoir subi l'impudeur, la passion qui pré-
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cipite les bouches sur les bouches, les lianes contre les flancs, elle se demandait, avec orgueil parfois, avec tant de troul)le aussi, s'il n\y avait ])as en elle adorant le sommeil d'iMiimcline, quelque chose de presque i)as pareil, d'analogue cependant, à lardciir de l'époux qui s'était rué sur elle; et c'était comme si elle avait entrevu la chimérique })ossibilité d'être h' mari de son amie. Oui, la concupiscence de Jean, par une étrange transposition, et malgré les naturelles décences féminines, éveillait en elle comme une clairvoyance de sa propre convoitise. Puisque l'homme étreint ce qu'il aime, pourquoi n'étreindrait-elle pas ce qu'elle aimait? Son innocence même, qu'un seul enseignement, «n sa rapide rudesse, avait rendue mal savante de la virilité, s'inclinait à des confusions ; et, parce qu'elle n'avait appris qu'en une effroyable promptitude de viol, l'amour de Ihomme, parce qu'elle l'avait apj^ris cependant, elle pouvait s'imaginer qu'un tel amour, attendri, épuré par l'impossibilité même de sa criminelle violence, n'était pas impossible en la femme vers la femme. Mais ces idées passaient vite, s'effaçaient, n'étaient plus. Puisqu'elle avait dix-sept ans, puisqu'aucune lecture malsaine ne lui avait dévoilé sa propre âme infâme peut-être, et qu'un baiser de soldat avait fait de cette enfant non pas une épouse, mais une vierge saignante, puisqu'elle ignorait tout ce qu'elle savait, son esprit ne pouvait s'arrêter à des songes voisins du crime qu'elle n'aurait })assu commettre ; et, toute, elle se laissait aller au chaste délice, si lointain du lit tortionnaire, de contempler, ensommeillée parmi les boucles blondes et sur la blancheur de l'oreiller vierge, Emmeline.
Pourtant, elle s'inquiétait, car, malgré soi, elle regardait avec une précision de plaisir les lèvres si frai-
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elles et la si paie joue, et un peu du cou frêle delà dormeuse. Elle avait beau chasser les étranges pensées ({ui, du lit conjugal, l'avaient suivie, dont la pluie nocturne ne l'avait pas délivrée, elle sentait qu'elle aimait tendrement, éperdument. désespérément, son amie. Foute la pudeur qui, de celle-ci. rayonnait vers elle, entrait en elle et la faisait pareille à cette pudeur même, ne l'empècliait pas d'être délicieusement et amèrement troublée, et elle ne savait pas pourquoi.
Un instant, elle tressaillit, elle porta très vite les mains à ses oreilles. Est-ce qu'elle allait être malade, comme au temps des crises puériles ? Elle avait reconnu, plus vague, plus ironique aussi, le petit rire dont s'inquiétait le médecin de la famille. ?son,cebruit séteignit. Elle ne souiïrait pas. Cétait avec une douceur infinie qu'elle considérait le repos, dans tous les cheveux défaits, de l'enfantine mignonne. iNlais, heureuse, elle s'interrogeait encore, surprise de tant l'être.
Il arriva qu'Emmeline. soit mi-éveillée d'un bruit, soit à cause de cette instabilité d'un sommeil qui change de rêve, remua dans son lit, et, sans ouvrir les yeux, d'une inconsciente main, elle écarta le drap, en tournant, avec un soupir, sa tête vers le mur.
Les deux seins d'Emmeline étaient nus.
Parce que. si blonde, elle était un peu grasse, elle avait des seins de femme déjà, courbes tendues,- fermes d'une élasticité de gonflement, blancheurs mûres où pointaient, presque pas plus roses au milieu d'un cercle presque pas rose, deux cimes fines comme celles qui interrompent la rondeur des pêches ; et un seul cheveu blond, très court, si mince, pareil à un imperceptible fil d'or, s'érigeait d'auprès d'un des bouts rosissants à peine, s'inclinait vite en une penchaison de brin d'herbe. Cette gorge d'enfant-femme, en sa mon-
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tée, en sa descente, vivait délicieusement ; à cause des cluileurs du lit, une sueur, dont les «gouttes de rosée sétaient confond iies, avaienl Hué en une tiédeur lisse, la mouillait toulc. sous la veilleuse, dune lueur.
Emmcline, api'ès le soupir duu réveil inachevé, se mut encore, si faiblement, s'eidiza de nouveau dans le sommeil. Mais, la toile ayant suivi la pente du soulèvement, une lisse pâleur, en deçà de la gorge, le long du ventre pur, à peine renflé, glissait jusqu'au reflet mystérieux, sur le glacé comme aminci et çà et là bleuissant de la peau, d'une ombre vaguement dorée que les plis de drap, restés, voilaient comme d'une touffe de pudeurs. Et l'odeur qui sortirait d'un cofTret de santal, longtemps clos, où l'on aurait enfermé des roses blanches et une seule rose-thé, émanait de cette virginité offerte en sa mi-éclosion.
Les mains aux tempes, pour y comprimer le battement des veines, et sentant, de tous les points de son corps, sa vie lui monter aux lèvres et aux yeux. Sophie contemplait cette jeune nudité ; c'étaient, en elle, des chaleurs partout et des fureurs qui voulaient s'achever en pâmoison. Se comprenait-elle ? s'expliquait-elle enfin de quel amour elle était poussée ? elle ne pensait pas, elle n'aurait pas pu penser. A peine la vague et intermittente idée qu'il avait dii éprouver, lui, le mari, l'homme, quelque chose de ressemblant à l'exquise et toute puissante ivresse qui la maîtrisait. Elle n'était plus une conscience, elle n'était j)lus qu'un désir, à cause de cette gorge et de ces flancs. Pas un atome de sa chair qui n'exigeât le contact de toute cette chair. Et à ce sensuel délire aucune excuse. Elle n'admirait pas, artiste, cette beauté de vierge; elle ne se laissait pas ravir par les innocences d'aurore qui étaient sur Emmeline comme sur delà neige une jonchée de roses;
ollo convoitait, voilà tout, cette chose vivante, elle la convoitait avec une folie de bête qui a faim. Le monstre qui, de tout temps, fut en elle, en voulait sortir et se satisfaire. Enfin se précisait, — parce qu'Emmeline en dormant avait écarté ses draps, — l'instinctive passion qui. toujours, dès l'enfance, tortura So})hie, qui l'avait jetée sur son amie, le jour de la première communion, dans la cérémonie presque nuptiale. Que le rut marital lui eût révélé, par le désir qu'elle avait fait éprouver, la vraisemblance d'éprouver elle-même un désir analogue, c'était probable ; elle ne réfléchissait pas; elle prenait, elle attirait vers soi, de tous ses regards absorbeurs comme d'acharnés tentacules, le sommeil nu d'Emmeline. Un seul sentiment un peu différent de son vniique envie : la satisfaction, l'apaisement, — malgré tant de troubles encore, — d'avoir trouvé, détestable ou non, sa voie. Mais elle n'osait pas ce qu'elle voulait. A cause justement de l'excès de sa convoitise, elle craignait, — en la trouble lucidité que permettent les délires de l'instinct, — d'épouvanter, de meurtrir celle qui était l'objet de cette convoitise. Elle avait peur aussi du réveil étonné de ces yeux d'enfant ; que répondrait-elle à son amie disant : « Tu es là ? ah ! mon Dieu, pourquoi es-tu là ? que veux-tu ? laisse-moi, va-t'en ! » Imposer à Emmeline — car elle se sentait forte, avec des virilités dans les bras, — une minute ressemblant à la nuit de noces qu'elle avait subie, elle, Sophie, cela lui apparaissait comme tout à fait impossible. Ce sont les hommes qui sont les violents, qui sont les brutes! Pour la première fois, l'idée la traversa que l'enlacement féminin pourrait avoir, des masculines caresses, tout ce qu'elles ont de tendre sans rien avoir de ce qu'elles ont de déchirant. Etre un époux avec des douceurs d'amie; être la force, qui ne
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l'ait j)oiiit de mal, (|iii veut, jioji moins que sa propre joie, la joie de l'adorée, cette possibilité lui aj>parut lointaine, mais si douce ! elle n'entendrait pas, sous sa bouche, grincer les dents d'Emmeline, comme ses dents à elle avaient g-rincé sous la bouche de l'homme. Elle consentait aux mansuétudes, aux attentes, calmée par la prière d'épargner qui émanait de cette tendre chair immaculée. Mais elle ne pouvait pas ne pas aimer ce corps qu'elle se refusait! elle regardait les deux seins nus et le lisse ventre, si pur, et le reflet de l'ombre. Au désir d'étreinte succédait une espérance de frôlement, peut-être parce que, en ses sens prompts, l'outrance même du désir en avait amené, dans une inconsciente pâmoison, l'attendrissement : elle voulait moins, d'avoir trop voulu; elle voulait cependant, en sa concupiscence alanguie; et, très lentement penchée, avec la légèreté d'un souffle sur le sommeil d'un berceau, elle effleura de ses lèvres l'un des seins endormis et vivants, celui dont la cime à peine rose était traversée de l'ombre d'un seul cheveu pareil à un imperceptible fil d'or.
Toute la croisée, en un fracassement de boiseries et de vitres, tomba sur le tapis. Jean d'IIermelinge était debout sur le rebord de la fenêtre, à peine habillé, en manches de chemise, et faisant claquer, comme un valet de chiens, un court fouet à la courroie durcie de nœuds. Quel fouet? celui dont le cocher fouaillait les bulls-dogs et qu'on accrochait près du perron, à la porte de l'écurie ; Jean avait pris ce fouet ; et il se jeta dans la chambre ! se rua, un bras en l'air, sur cette femme qui s'était penchée vers le sein d'une femme. « Chienne ! chienne ! chienne ! » Tandis qu'Emmeline, éveillée en sursaut, alVolée de surprise et d'effroi, poussait comme en un cauchemar de petits
cris plaintifs, il avait empoigné Sophie et, la tenant icrme, il la flagellait à grands coups de courroie noueuse. Elle geignait sous la douleur ! elle voulait liiii"! mais, le poignet serré comme entre deux mâelioires d'étau, elle ne pouvait que tourner ; il tournait derrière elle, la flagellant encore. « Chienne ! chienne! » Maintenant, il frappait moins précipitamment, à coups réguliers, avec une méthode d'exécuteur, et, à chaque coup, ce mot « chienne ! » rythmait d'outrages le supplice. Sous le fouet, la chair apparut entre les loques du peignoir et de la chemise ; il fouetta la chair nue de Sophie hurlante eniîn. Lacérée, rayée de rouge et de bleu, elle saignait, cette chair ! il la fouettait, plus lentement encore, levant plus haut le bras pour que la retombée de la courroie fut plus violente et plus déchirante. La douleur, causée par les infatigables élrivières, fut telle que, d'un élancement irrésistible, la martyrisée s'échappa de la poigne qui l'étreignait ; elle tomba de tout son long sur le ventre ; en l'impuissance de sa rage, elle mordait et mangeait la laine du tapis ; alors, il rompit le manche du fouet sur son genou, et il cracha sur cette femme presque nue qui battait l'air des jambes et des bras, et d'un coup de pied qui eût éventré une bête, il l'envoya rouler contre le mur où le crâne sonna sur le bois de la plinthe.
Il eut l'impression do s'éveiller tout à coup. Que faisait-il, là, dans les ténèbres grises de l'avant-matin, devant cette table, à la porte d'une espèce de cabaret où flambaient encore des becs de gaz ? Il regarda autour de lui. A sa di-oito, le chemin de fer. Des débits de liqueurs ne ferment pas, près des gares, en prévision des arrivées nocturnes. Il se rappela, vaguement d'abord, ce qu'il avait fait, ce qui était arrivé ensuite: l'apparition des deux mères et des domestiques appelées par les hurlements de Sophie et les plaintes d'Emmeline. Il n'avait pas osé dire de quel abominable vice, de quel crime il avait châtié sa femme! Ces mots seulement, avec la fiévreuse voix saccadée encore d'un délirant qui se calme : « Maman, emmène Emmeline. couche-la dans ton lit, et ferme la porte à double tour. Vous, madame, emportez votre fille et faites-en ce que vous voudrez ; si elle crève, tant mieux. « Après, à travers toutes ces femmes épouvantées, qui ne comprenaient pas, qui interrogeaient avec les bras au plafond, il était sorti ; il avait longtemps marché, sans penser, avec un instinct seulement de ne plus être là ; puis, tous les membres rompus, et la poitrine lourde comme si son cœur eût été de pierre, il était tombé sur cette chaise, devant ce café. A présent il se sou-
venait. 11 regardait le pavé avec la stupéfaction que l'on aurait devant un grand trou noir brusquement ouvert. Oui, voilà, c'était ainsi, il n'y avait pas à dire le contraire, ni à douter, telle était la femme qu'il avait épousée. Il avait donné son nom à cette dévergondée ; il était lié à cette sale créature. Ah ! ça, ça existe donc, le désir de la femelle pour la femelle ? Jean, dans les soirées de garnison, avait bien entendu parler de cette salauderie ; les lieutenants, les jeunes capitaines qui lisent les journaux et les livres de Paris, racontaient à demi-voix d'étranges choses, avec des sourires entendus, lorsque dans les Echos de quelque feuille, ils avaient trouvé des lignes telles que celles-ci : « On a remarqué, dans une baignoire d'avant-scène. Constance Chaput, et son inséparable, la petite Jeanne Chien-Fou ; elles ont fait venir du Champagne, et, derrière l'écran de la loge... « Mais quoi ! c'étaient des choses que l'on écrit et qu'on répète pour s'amuser, pour faire rire. « Voyons, voyons, disait le baron Jean, ce n'est pas possible que des filles fassent l'amour avec des filles. Et, d'abord, pour faire l'amour entre elles, comment s'y prendraient-elles ? oui, comment, je vous le demande ? Sacrebleu ! il leur manque quelque chose ! » Et il pouffait de rire, bonassement, en demandant un autre bock. Eh bien ! il s'était trompé, cette passion-là, cette pente de la femme vers la femme, cela existe, oui. Il avait vu la bouche de Sophie sur le sein d'Emmeline ! Mille tomierres du diable ! c'était dans le lit de sa sœur que sa fennue était allée achever la nuit de noces. Sa sœur, pauvre petite, oh ! elle, il ne l'accusait pas. D'abord, elle dormait, tandis qu'à travers la vitre il regardait dans la chambre. Puis, il devinait bien que, si elle était coupable, elle ne l'était que par faiblesse, que parce qu'elle avait cédé à
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l'ascendant de Sophie. Klle était si douce, si obéissante à tout le monde, la miononne. Mais rautro! ah ! la grediae ! la sah)pe ! il comprenait maintenant pourquoi elle se taisait, pourcpioi elle g-rinçail des dents à l'heure de raceom})lissement nuj)tial, pourquoi elle serrait les jandjes sur le lit. Ce n'élait pas ung-arçon, c'était une demoiselle qu'il fallait à cette mariée-là ! Quelle garce, nom de Dieu ! et à la pensée de sa sœur souillée, et de sa femme corruptrice, un tel enragement reprenait le baron Jean qu'il regrettait de ne pas avoir étranglé Sophie, de ne pas lavoir éloulTée d'un genou sur l'estomac. D'ailleurs, aucun sentiment de jalousie. De la colère et du dégoût seulement. Le vice dont la réalité venait d-e lui être révélée, lui avait paru jusqu'à ce jour si chimérique, était toujours resté si étranger à sa pensée, en cet instant même lui s(imblait si boull'on dans son ordure, qu'il ne pouvait pas y voir même la ressemblance d'une trahison. Cocu par une femme! il aurait éclaté de rire, malgré sa douloureuse colère, si cette idée lui était venue. A ses yeux, le baiser de la femme à la femme, c'était quelque chose de malpropre, voilà tout ; il n'y pouvait concevoir ni douceur ni amour. Oui, ça n'était que sale ! mais ça l'était à tel point, ça faisait tellement dune créature quelque chose de moins qu'une bête mangeuse d'excréments au coin des bornes, qu'il en éprouvait des nausées; et il cria : « Garçon, une fine chanqiagne ! » parce que le cœur lui tournait.
Mais, enfin, que ferait-il?
Parbleu, ce n'était ni compliqué, ni difficile, ce qu'il ferait ! Il partirait par le premier train qui s'arrêterait en gare. Même c'était pour cela qu'il était venu du côté du chemin de fer. Et on n'entendrait plus parler de lui. Revoir la maison où il avait eu cette affreuse
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nuit de noces, et l'autre maison où sa femme était allée se marier à sa manière, lui serait impossible ; il s'évaderait de toute cette vilenie, en se secouant, comme un chien sort dune mare de boue ! et il s'en retournerait au rég-iment, où sont les bons camarades, où on a l'esprit et le cœur en repos après les bonnes fatigues. Quelque guerre survenant, si une balle l'atteignait en pleine poitrine, ma foi, il nen serait pas fâché et il lui dirait merci! car, enfin, vivre avec de tels souvenirs derrière soi. ça n'est pas gai. et il n'y a rien de plus beau qu'une belle mort. En attendant, ni une ni deux, allons, en route ! Un coup de sifflet l'avertit de l'arrivée d'un train, il paya sa consommation et se hâta vers la gare.
Il s'arrêta.
Partir, voilà précisément ce qu'il n'avait pas le droit défaire. A cause de Sophie? ah! non, par exemple. Elle pouvait devenir tout ce qu'elle voudrait, cela lui était bien égal, cela ne le regardait pas. Il l'avait aimée, oui ; ils auraient été heureux ensemble, si heureux ! mais, maintenant — la gueuse! il refit, du pied dans le vide, le mouvement de brutal mépris dont il l'avait flanquée contre le mur. Quant à M"^^ Luberti, il ne pouvait pas la sentir, et il se défiait d'elle ; elle avait dû faire les cent coups, autrefois ; toujours. — sans oser le dire, à cause de sa mère, à cause de sa fiancée, — il lui avait trouvé, à cette vieille avare qui se maquillait quand il y avaitdu monde à dîner, un airde noceuse retraitée qui serre bien l'argent qu'elle a mal gagné; il sortait d'elle une odeur de vieux coffre où il y ades billets de banque et des onguents qui moisissent ensemble ; qui sait ? elle était peut-être la cause de tout ; elle avait dû très mal élever sa fille, ou bien elle lui avait donné, sans le vouloir, des vices qu'elle avait
dans le sang. Et le Luberti, l'Italien, qu'on n'avait jamais vu ? on ne sait qui, mort on ne sait où, quelque crapule sans doute. Etait-il le père seulement ? un chevalier d'industrie, rencontré en voyage, et de qui on fait un nom à l'enfant qui est né ou qui naîtra. La mère de Sophie laissait parfois échapper des mots qui avouaient qu'elle avait vécu en Russie, très longtemps. Ce qu'elle avait fait dans ce pays, on l'ignorait. Pas des choses honnêtes, à coup sûr. Sophie était peutêtre sortie de quelque libertin de là-bas, de quelque seigneur qui bat ses serfs et viole leurs filles. Le baron Jean se souvint, à ce moment de ses réflexions, d'un tailleur, à Montpellier, qui raccommodait les uniformes des officiers. Il était bossu, ce tailleur. Quand on se moquait de lui, à cause de sa bosse, il disait avec un rire qui faisait de la peine : « Que voulez-vous, c'est dans la famille. Mon grand-père, lui aussi, avait une épaule plus haute que l'autre. » Les difformités morales se transmettent peut-être comme les difformités physiques. Le baron d'Hermelinge avait presque des pitiés pour Sophie, épouvantable, mais innocente héritière d'une race inoculatrice d'infamie. Mais, cette pitié, il la chassait vite. « Chienne! Chienne! » Ah! tonnerre de Dieu ! pourvu qu'il ne lui eût pas fait un enfant sur le lit de noces ! Ce qui le retenait au moment du départ, ce qui le contraindrait à rester quelques heures encore du moins, c'était Emmeline, mal gardée par sa mère. Une bonne femme, M"'"" d'Hermelinge, mais ne voyant rien de rien, et contente si, entre la messe et les vêpres, elle avait un peu avancé son éternelle tapisserie. Laisser Emmeline, comme seule, en proie à son exécrable amie, voilà ce qui était impossible. Donc, il ne partirait pas tout de suite, il rentrerait chez lui, dirait à sa mère : « Allons, les
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malles. plus vite que çà »,et il emmènerait la vieille et la jeune, avec lui, à Alger, où était son régiment. Et, làbas, il surveillerait la petite. Si elle avait déjà fait quelque chose de mal, eh bien ! elle s'en tiendrait là, bien surveillée, bien défendue ; à dix-sept ans, redevenir une honnête fille, rien de plus simple. Le vice, chez les très jeunes, c'est une plaie qui se ferme vite à cause du bon sang ; et, après, on n'en voit même pas la cicatrice. Un jour ou l'autre, Emmeline épouserait un militaire, un solide gaillard : ça lui paraîtrait autrement bon que les guenijjes qui baisent ou qui mordent avec des bouches sans moustaches. INIais il n'y avait pas une minute à perdre. Il fallait l'emporter, cette gamine, avec la maman. D'avance, il était bien décidé à ne tenir compte ni des étonnements, ni des pleurnicheries. Et il s'en retourna vers chez lui.
Pourtant, non, il ne rentrerait pas tout de suite. Cinq heures du matin à peine. Les femmes du faubourg, qui s'éveillent dès l'aube, seraient surprises de ce marié n'ayant pas passé la nuit dans la chambre nuptiale. Il fallait, pour éviter les commérages, attendre le plein jour ; même, attendre jusqu'à dix ou onze heures vaudrait mieux. Comme ça, on supposerait : « Il est allé faire un tour dans la forêt, pendant qu'on habille l'épousée pour le déjeuner de famille. » Oui, attendre. Il se promena par les rues d'un quartier où il n'était pas connu, à l'autre bout de la ville. Quand il marchait vite, il éprouvait une espèce de tranquillité, comme si tout son tourment d'esprit et de cœur s'était dispersé en l'agitation physique. Mais, s'il faisait halte un instant, les dégoûts de la nuit lui revenaient, s'agitaient, grouillaient partout en lui. Il se remettait à marcher ; il ne s'arrêtait qu'essoufflé. Enfin, passant devant une chapelle, il entendit sonner l'heure du