Mr-;i>iiisT()i*iii;Lv
bonheur sans un pou de trislosse. Un dernier jet d( rayons, dans un déchirement de nuée, échiboussa le Balcon de la maisonnette, et, tout baigné des rougeurs solaires, le délicieux couple apparut, les lèvres proches, sous renvelop])ement des cheveux défaits qui ne faisaient qu'une seule chevelure dor pâle et dor sombre mêlés.
11 y avait plusieurs jours déjà que So[)hie avait conduit Emmeline dans cette solitude, l'y tenait, l'y gardait.
En la rage dont l'exalta la flagellation devant son amie, elle ne songea plus à mourir. La honte du châtiment lui conseilla un auiour, un orgueil du péché dont on l'avait voulu punir, qu'elle comprenait maintenant ! et, puisqu'une espèce de confrontation, la même nuit, de la violatrice nudité de l'homme, et de la passive nudité d'une vierge endormie, lui avait révélé, dans une occasion de choisir, son dégoût de l'une, sa convoitise de l'autre, eh bien ! son choix était résolu. A vrai dire, si elle savait très nettement pourquoi elle fuyait le mari, elle ne démêlait pas avec autant de lucidité pourquoi elle aspirait à l'amie; l'emploi que celui-là avait voulu faire d'elle, avait fait d'elle, hélas! ne lui enseignait que très confusément l'emploi qu'elle ferai^de celle-ci. Le certain, c'était que, d'un côté, elle ne voulait pas, et que, de l'autre, elle voulait. Et elle emporterait Emmeline. Oui, puisqu'on l'avait battue, elle emporterait Emmeline. L'humiliation l'incitait à de furieux courages ! Mais, surtout, elle l'emporterait parce C[ue, toute, elle ne vivait plus que du désir de l'avoir.
Sa mère à peine endormie, elle se leva, des douleurs aux reins, des douleurs au flanc — deux blessures dans le ventre à présent, celle d'un talon de botte, après...
MKPHISTOPHÉLA 113
1 autre, ah! cet homme ! cet homme ! oh! l'homme! — et elle descendit, à tâtons, vers Emmeline. Justement celle-ci, au même moment, affolée de l'horrible aventure nocturne, s'était évadée de l'appartement de sa mère, cherchait Sophie, pour savoir, pour comprendre, l'allés se heurtèrent dans l'antichambre, chez jNI""' d'Hermelinge. « C'est toi ! s'écria Emmeline ; est-ce que tu souffres beaucoup ? — Parle plus bas, dit Sophie, et ne t'inquiète de rien. Je t'expliquerai. Nous partons. Oui, toi et moi. Pourquoi ne réponds-tu pas? est-ce que tu hésites? je veux que nous parlions, nous partirons. » Elle disait ces mots sans élever la voix, d'un ton impérieux pourtant, qui n'admet pas de réplique. A ce moment, si Emmeline avait refusé de la suivre, elle l'aurait peut-être étranglée. Emmeline eut peur, puis, elle ne savait pas, elle faisait ce qu'on lui ordonnait, elle répondit: « Oui, nous partons, si tu veux... — Ah! dit Sophie, attends, il faut que j'aille prendre de l'argent là-haut ; achève de t'habiller pendant ce temps-là; ensuite, tu passeras par ma maison, je t'attendrai devant la porte, — Oui, oui, » dit Emmeline, la tête perdue. Quelques minutes après, elles se retrouvèrent dans la rue. Sophie avait une valise à la main. « Qu'est-ce que tu emportes ? demanda Emmeline. — Du linge, des robes. — Alors, aujourd'hui, nous ne rentrerons pas ? — Ni aujourd'hui, ni demain. Viens vite, il n'y a pas une minute à perdre, on va s'éveiller dans la maison, dans la ville, le train passe à six heures. » Emmeline était pleine de transe ; en même temps elle admirait son amie qui avait pensé à tout, ne s'émouvait de rien ; elles s'éloignèrent très \ate.
Ce qui les empêcha d'être rejointes le lendemain ou le surlendemain, c'est que, par une erreur ou peut-être
114 MF.PIFISTOPHKLA
par suite d'un adroit calcul de Sophie, elles (piittcront le train avant dariivei- à Paris. — à lune des dernières stations. De là, l'inutilité des poursuites. La femme, à la gare, cpii donne les billets, répondit au baron Jean et à M""' d'IIernielinge : « Oui, j'ai bien reconnu ces demoiselles ; même ça m'a étonné de les voir de si grand matin. Elles ont pris deux premières pour Paris. » Et, tandis qu'on les cherchait dans l'immense ville, — « toute la police en l'air ! » comme disait ]y,pne Luberti, — elles étaient dans une des petites localités voisines de Paris, village presque banlieue, où l'on ne pouvait s'aviser de les aller surprendre. Justement, le patron de riiùtel où elles descendirent avait une maison à louer dans une île, entre deux bras de la Seine, un chalet plutôt, où. l'an passé, un peintre avait mis son atelier. « Pendant la semaine, ce n'est pas bien gai, dit le propriétaire ; mais le dimanche, je vous promets qu'on s'amuse. Sophie n'hésita pas un instant, elle donna tout l'argent qu'on voulut; quelques heures après, elles étaient installées au bord de l'eau, dans une jolie maison de bois, que défendait des tumultueux dimanches im rideau de grands arbres ; et pendant qu'Emmeline répétait : « Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire, tout cela, et que pensera maman ? » Sophie se réjouissait d'être seule avec Emmeline, si loin de tout le monde. Quant au propriétaire, il crut que ces deux petites dames, gentilles du reste, voulaient loger là pour recevoir des messieurs de Paris; et c'était une chance de louer cette maison, parce que, vraiment, l'île, pendant la semaine, surtout en automne, n'était pas drùle : il restait des trois ans sans louer sa bicoque. Ce qui acheva de le ravir, c'est qu'il fut prié d'envoyer, de son auberge, le déjeuner et le dîner de ses locataires. Tout à fait une
MÉPHISTOPHRLA 115
bonne aubaine. Certainement il leur demanda leurs noms, qu'il nota au crayon, sur une marge de journal, dans l'intention de les transcrire sur le registre de riiùtel. Mais, rentré, il ne retrouva pas le morceau de papier; que diable en avait-il fait? enfin, n'importe, puisqu'elles avaient payé d'avance.
Seules, maintenant.
Emmeline, pendant les premières heures de cet isolement, garda l'alarme effarée du départ nocturne, du voyage furtif, l'inquiétude de la mère et du frère en courroux. Si elle avait osé, elle se serait écriée : « Retournons-nous-en ! je ne yeux pas rester ici. » Puis, cela la tourmentait de ne pas savoir pourquoi Sophie avait hasardé cette aventure et l'y avait entraînée. Toujours son amie lui répondait : « Il s'est passé des choses qui nous obligeaient à fuir. Tu sauras tout, bientôt. Surtout ne te tourmente pas. Que peux-tu craindre puisque je suis là ? Tu sais que je t'aime, chérie, que je te défendrai, viens, viens, je t'aime tant ! et cela est si bon d'être séparées de tous les méchants hommes. » La volonté de Sophie soumettait, cernait Emmeline, qui baissait la tête, captive consentante et résignée. En somme, pensait-elle, une équipée pas bien grave, quelque chose comme une escapade d'écolières pendant les vacances ; les parents, au retour, gronderaient, et pardonneraient. D'ailleurs, elle lui plaisait, cette île moins farouche que leur forêt, plus vaste et aussi jolie que leurs jardins; et, parce qu'il faisait du soleil, elle n'était pas triste.
Une vie charmante commença. D'abord, à cause des blessures dont Sophie souffrait encore, elles n'avaient pu faire que de courtes promenades autour de la maison; mais bientôt le mal s'atténua, cessa; ce furent dès le malin des courses.
J IG Mi;i'Hisv()i'ni:i.A
— Viens-lu y criait d'en bas S(»})liie, habillée lu j)i't!niière.
Elle s'était fait de sa robe un fantasque habit ^-arçonnier : le corsag-e dégrafé sur une chemisette à plis avait Tair d'un gilet d'homme, la jupe en deux morceaux enroulée autour des jambes imitait un pantalon; et, sous un grand chapeau de ])aille sans lleurs ni rubans, elle se campait en une camjjrure fière, un poing sur la hanche.
Dans un entrebâillement de la fenêtre, Emmeline montrait sa mignonne tête ébourilîée et un peu de son épaule hors de la chemise glissante sur la pente grasse du bras.
— Je descends tout de suite !
— Comment, paresseuse, tu n'es pas encore prête ? Dépêche-toi ou je monte.
— Non, non, ne monte pas, je viens.
Quelques instants après, Emmeline sortait de la maison. Elle n'avait pas encore eu le temps de dire : « Me voilà ! » que déjà Sophie l'avait prise par la taille et soulevée; très forte, elle la tenait en l'air en lui mettant des baisers brusques, multipliés, sur les yeux, dans les cheveux, dans le cou.
— Finis, finis donc, tu mé fais mal !
Sophie la lâchait tout de suite, la regardait avec un air d'inquiétude.
— Je te fais mal. vraiment?
— Sans doute, on peut bien s'embrasser sans s'étouffer.
— Enseigne-moi.
— Tiens, disait Emmeline, comme cela.
Très doucement, le bras au cou de son amie, elle lui mettait sa joue sur lépaule, lui effleurait d'un souffle, du souffle qu'aurait une rose, le fin duvet dor blanc
-MÉPHISTOPHKLA 117
que Sophie avait sous le menton : et Sophie chancelait. Puis elle faisait à son tour comme l'autre avait l'ait.
— De cette façon, dis?
— Oui, non, ton haleine est brûlante.
Et Emmeline s'écartait. Alors Sophie hochait la tête tristement, les yeux humides.
— Tu n'aimes pas que je t'embrasse !
— Mais si, mais si ! Seulement, se promène-t-on ou ne se promène-t-on pas? Si tu fais la mine, je m'enferme dans ma chambre, et je boude toute la journée,
— Partons, partons vite!
Elles se mettaient en route, bras dessus, bras dessous, sautelantes comme des cabris lâchés, jetant des éclats de rire aux oiseaux, riant plus follement encore quand, des basses branches secouées du passage incliné de leurs tètes, avait floche sur elles, léger et cliquetant, l'or éparpillé des feuilles d'octobre qui hésitaient, les unes, le long de leurs reins, et, les autres, s'arrêtaient à leur chatouiller le cou. Le plus souvent elles revenaient déjeuner dans la maisonnette où elles trouvaient sur la table les plats refroidis qu'avait apportés le garçon de l'auberge; d'autres fois, plus hardies, en un désir de voir et de défier le monde, elles sortaient de la solitude insulaire, s'en allaient, dans une barque hélée de la rive, vers quelque guinguette de l'autre côté de l'eau. Mais toujours c'étaient les mêmes repas charmants, avec des faims qui se moquent des viandes trop dures ou des fruits à demi gâtés, avec des soifs qui boivent au même verre un méchant petit vin aigre dont le piquettement émoustille les lèvres et la langue et fait pétiller les prunelles ; et pendant que lune, devant l'assiette pleine, cherchait ou feignait de cliercher sur la nappe quelque ustensile indispensable,
disparu, Tautro — on se fait do ces niches — essayait de cacher entre ses genoux la fourchette volée. Car c'étaient deux enfants : Sophie elle-même, en qui s'exaspérait incessamment la démoniaque appétence, Sophie, n'ayant pas dix-huit ans, était une petite fille, bien qu'elle fût une épouvantable femme, avait, avec toute la monstruosité déjà, toute la grâce encore; les plus vénéneuses plantes, au printemps, fleurissent comme les églantiers.
Après les déjeuners, revenues de la guinguette ou évadées de la maison, elles s'en allaient dans quelque coin de l'ile, sous la plus lointaine ombre du grand bouquet d'arbres. On eût dit que l'automne, à cause de ces enfants, se faisait printanier. Autour d'elles il y avait partout des ileurs, partout des oiseaux. La rousseur des feuilles prêtes à choir ne savait ce qu'elle disait, puisque des boutons d'or cliquetaient encore sous un glissement de brise, puisque les fauvettes à tête noire, gamines buissonnières, babillaient de ramille en ramille. Les deux amies s'asseyaient dans l'herbe plus rare, mais tiède et verte çà et là ; elles jouaient à des jeux, comme on fait dans les cours des couvents. La main-chaude, c'était très amusant. Y peut-on jouer quand on n'est que deux fillettes? oui bien, voici comment: il ne s'agit point de nommer la personne de qui la main vous a touchée, — ça, ce serait trop facile, — mais de deviner avec quoi, Ijout d'un ruban, ou touffe de feuilles, ou l'ongle du petit doigt, ou la pointe d'une boucle de cheveux, elle vous a touchée. Sophie ne devinait presque jamais, soit qu'elle eût la pensée ailleurs, soit qu'il lui plût d'être celle cpii met le front dans la robe. Très souvent, à genoux, la tète penchée, arquant les reins, et haletante, elle tardait longtemps à répondre. « Voyons, j'ai touché, dors-tu? »
MÉPHISTOI'HÉLA 119
Elle répondait enfin en un lent soupir qui se meurt : « Avec tes cheveux, je crois. » L'autre éclatait de rire : « Non, bète, avec de Flierbe ! » Quand Sophie relevait le front, elle était très pâle, les yeux clos, la bouche ouverte, elle vacillait sur ses genoux ; alors, elle prenait à pleins bras son amie, éperdument, et l'étreignait, lui mettant sa tète entre les seins. Mais Emmeline: « Tu as perdu, recommençons. — Je veux bien, » disait Sophie; elle renfonçait sa tète, selon le jeu, entre la jupe, et, silencieusement. — la main derrière le dos, — elle avait les sursauts de quelqu'un qui sanglote. « Tu pleures ? demandait Emmeline. — Non, non, pourquoi veux-tu que je pleure? Jouons ». Une fois, par une après-midi très chaude :
— Regarde ! regarde !
Emmeline montrait un ruisseau qui courait sur des cailloux entre des glaïeuls -et des flambes. L'eau était si claire, si diaphane, qu'on ne se lut pas aperçu d'elle, si, en sautillant, elle n'avait tinté avec un bruit grêle d'harmonica. Elles furent très étonnées de ce ruisseau, qu'elles n'avaient jamais vu. Pourtant, File, leur ile, elles la connaissaient bien. Elles le regardaient, les yeux rafraîchis et charmés de sa transparence fluide. Mais le regard de Sophie quitta un instant l'eau courante pour les deux petites bottines d'Emmeline, aux bouts vernis, s'avançant de dessous la jupe comme deux becs noirs d'oiseaux ; elle tressaillit, à cause d'une idée qu'elle avait eue.
— Quoi donc ? demanda Emmeline.
— C'est que je pense à une chose. Tu as beaucoup marché, tu es lasse, veux-tu, dis, mouiller tes pieds dans le ruisseau ?
— Je crois bien que je le veux ! Toi aussi, n'est-ce pas, tu mettras tes pieds dans l'eau ?
120 MlilMUSTOPIlKLA
— Moi, niinporte. Assieds-toi. là, sur le bord. Emmeline s'assit très vite, les jambes vers le ruissellement frais. Mais elle se fàclia.
— Non, je ne veux pas que tu i-etires mes bottines, je saurai bien les ôter toute seule,
Sophie, agenouillée sur la rive, avait déjà dégagé quelques boutons.
— Voyons, dit-elle, laisse. Qu'est-ce que cela te fait que je te serve, comme une feumie de chambre, puisque c'est mon plaisir ? Tu n'es pas gentille. Ce que je désire, tu ne veux jamais.
Elle tira Tune des chaussures. En la blancheur du bas, le pied s'effdait si mignon. Il ressemblait à une petite colombe posée là. qui aurait clos les ailes. Sophie déboutonnait l'autre bottine. Elle avait les doigts un peu tremblants de quelqu'un qui caresse une oiselle ou une fleur, et l'ose à peine toucher de peur de la froisser.
— Maintenant, dit Emmeline en pouffant de rire, puisque tu es ma femme de chambre, enlève mes bas.
Si elle avait regardé son amie, elle aurait frémi, tant Sophie, les lèvres battantes, était blême !
— Mais dépêche-toi donc ! Est-ce pour aujourd'hui ?
Sophie, ses mains crispées par le désir et la peur de la peau qui, tout à coup rencontrée, l'eût rendue folle, cherchait sous la jupe. — ses yeux trop chauds lui faisaient mal, — le nœud de la jarretière. L'un de ses ongles effleura la chair. Elle s'écarta très vite, se releva.
— Non, toi. toi-même, je suis trop maladroite. Emmeline haussait les épaules.
— C'est vrai que tu es maladroite, oui.-
Et. très vite, elle fit glisser ses bas qu'elle jeta der-
MÉI'HIS'IOPHÉLA 121
rière elle. Ses deux petits pieds nus étaient dans le uisselet, Forteil à la pointe d'un caillou. L'eau froufroutait autour deux, passait par dessus, les enveloppait d'un cristal glissant ou brisé. Ils étaient exquis, dètre si menus et si fins ; le talon était couleur d'ambre ; le pouce un peu écarté avait un ongle d'or ; les autres doigts, plus gras, se recourbaient à peine ; sur la peau très lisse, çà et là rosée, couraient des veines bleues. Sophie, retombée à genoux, regardait ces cliers pieds nus. Elle se penchait de plus en plus comme si elle eut voulu boire le flot qui les mouillait. Il était très froid, ce flot.
— L'eau est glacée! dit Emmeline. Sûrement je serai malade. Tu as toujours de mauvaises idées.
Mais Sophie :
— Attends, attends. Tu verras, ce sera moins froid. Tout à fait inclinée elle avait pris dans une seule
main les deux petits pieds et, de ses lèvres ouvertes, elle aspirait de l'eau, qu'ensuite elle laissait choir, d'un peu loin, sur les beaux petits pieds nus, toute chaleureuse de sa bouche, comme un baiser ruisselant. Alors une brûlure, douce pourtant, l'ayant toute parcourue de l'orteil à la gorge, Emmeline, avec un cri qui expire en plainte, s'abattit en arrière, les yeux éteints sous le battement des cils, et Sophie, après un balancement de buste, s'étendit le long d'elle, délicieusement pleurante et mourante.
C'étaient leurs retours surtout, le soir, qui étaient doux, parce que jamais le rire que conseillent les hasards des promenades au soleil, n'y interrompait les langueurs. Le crépuscule se fait dans les âmes à l'heure où il se fait dans le ciel, les chuchotements de tout ce qui va s'endormir. — feuilles, nids, brins d'herbes, et brises apaisées. — donnent aux rêveries