‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 102 sur 168 · BAUCIS ET PHILÉMON · texte numérisé non relu

BAUCIS ET PHILÉMON

Lé vieux dit:. . .

— Bique, qu'est-ce que nous allons devenir, maintenant ?

— Mais, répondit la vieille avec une douceur pateline., n'avons-nous plus le sou? . ■

. — Ne le sais-tu pas? reprit.le vieux au teint de coquelicot fané. M ange-t-on de la viande sans la payer, et se larde-t-oh pour rien ? Non, nous n'avons plus le sôu.

C'était vrai. Le vieux avait mal fait ses. calculs*. Il s'é- y tait dit : « Les cinq mille francs que j'ai économisés comme tâcheron, au lieu de les placer, ce qui serait bête, ■ puisque je n'ai pas d'enfants, je veux les partager en dix parts. Mettons que j'aie encore dix ans à vivre; c'-esttout le bout du monde. Avec cinq cents francs par an, nous serons princes* Et puis ma vieille bique mourra avant moi, pour sûr, et si elle meurt après, tant pis pour elle ! >

Il fut bien surpris, quand il tira, du fond d'une vieille

voyance.

— Oh ï tu n'en as plus pour longtemps, dit-il. Ça serrait trop drôle, si tu ne crevais pas la première. Seulement, il faut tout de même nous arranger jusqu'à la fin,

— Faisons comme tu voudras, mon vieux, dit là vieille humble et sournoise. "'*■-.

— Naturellement qu'on fera ce que je voudrai, chamelle, reprit le vieux- Voila : avec de quoi acheterle pain de la soupe à Peau, il nous reste encore la vigne et le petit champ de pommes de terre. Je ne veux pas les vendre ; ça vient dup^re t e t c'est sacré comme la maison. Moi, je ne suis pas difficile à nourrir. Je prends la moitié de la soupe et le vin.' Et tqu qu'est-ce que tu prends?

— Alors, moi, je prends l'autre, moitié de la soupe et les pommes de terre, dit la, vieille.

— Matin ! tu gardes la belle part. Heureusement que j'ai perdu Pappétît. Vas-tu i'empiffrer, bougresse I • ..'

— C'est le cochon le plus gras qu'on tue d'abord, remarqua la vieille, le bon Dieu va bientôt me rappeler. r

■ — : Le diable t'entende, jument !

D'humeur chagrine, il la bourrait tout le jour, sans cesse étonné de ta trouver là, sous son nei, dans ses jambes et dans son lit, inutile^ Après quarante années de ménage, il ne pouvait encore se croire marie à une telle femme. Fréquemment 3 il disait d'elle, comme parlant d'une étrangère : « Non, jamais je n'en ai vu une pareille I a» Il lui découvrait aujourd'hui un défaut, observé hier, que sincèrement il croyait neuf. Il ne se lassait pas delà gourmander, de la tarabuster avec l'entrain d'un homme virulent et jeune. Il causait bien, ayant fréquenté des ouvriers de ville, mails quand il s'adressait à sa femme, ses phrases, correctes au début, se terminaient toujours grossièrement en dépit de son usagé du grand monde* pareilles à ces masses dont le manche léger s'est poli au frottement des mains/ qui peuvent, d'un seul coup, de . leur lingot de fer, assommer un homme. Tous les deux, en effet," étaient si différents 1-un dé l'autre. Le vieux, maigre, la peau jaune et dure au toucher comme une cosse de légume sec., portait avec noblesse sa barbe blanche et ses cheveux bouclés, qu'il se taillait avec son sécateur dé vigne dès qu'ils lui tombaient dans l'œil. La vieille, au contraire, se perdait au milieu d'une chair croulante, et, comme si un filet l'eût enveloppée, eût pesé sur elle du poids de tous ses plombs, elle marchaitlesyeux baissés vers la terre.

— Je ne' la bats! pas, disait le vieux, de peur d'enfoncer et d'y rester! ;

Elle avait beau se laver, elle suait tj-op vite, et la saleté se reformaitrapïdement, la démangeait, et plus d'une fois il lui amva.de se tromper, de croire à l'acharnement d'une mouche;":' .'■■"■■:.'■ ' }

. — Voyez donc si je n ? ai pas iihe bête, demandait-elle en montrant son çou rougi par le grattage dfcs ongles. "

— Mais, c'est de hc crasse, maçonné vieille, c'est delà crasse que vous-avez là 1

^ Jamais elle ne répondait aux injures du' vieux paç una injure* D'ailleurs, toujours en train de digérer, elfe parlait arVec vue certaine difficulté, et souvent, mal^e elle. s le mot qu'elle commençait s'achevait en un renvpi discret» Bien qu'elle détestât son homme de presque tourte* les parties de son -coeur, elle n'hésitait pas* bravW l'inévitable tebuffade, à s'approcher parfois de lui, un peigne à la main, V' "

't- Q u'est-ce que tu veux, disait le vieux, tout de suite * -tren^bl^nt de cqieXp* Qtfèki-ce que tu vieçts faîr^ ici ?

*7* MERGVRE DE FRANCE

bout-la.

Laisse-moi démêler ta barbe qui s'en va bout-ci

— -la,

— Si tu approches, criait... le vieux vermillonrié, si tu me touches, tu m'entends, garce, c'est à moi que tu auras a faire! ; .

Mais elle avançait quand même, et bientôt la longue barbe coulait entre ses doigts, blanche comme un jet de fleur de farine. . .

— Veux-tu me laisser tranquille, charogne! disait le vieux, mais sans la repousser, les yeux au plafond pour ne pas la voir.

Cela ne se passait pas toujours ainsi. Quand, somnoente, la vieille oubliait de lui ratisser le menton, le vieux la réveillait avec un cri de rage, et, se tirant la barbe jusque la faire vibrer:

-^- Ecoute-moi bien, an esse, si dans une minute 1...

Elle avait juste le temps de sauter sur son peigne. La toilette terminée, elle se retirait au coin de la cheminée,

Su'elle habitait principalement, et faisait un violent bruit e mâchoires. Mais on ne pouvait savoir si elle maugréait à la sourdine, ou si elle mangeaitsimplementse* pommes de terre trop chaudes.

Ils vécurent comme le vieux Pavait ordonné; Ils se partageaient la soupe également, de bonne foi, sans chicane. Les cuillers allaient, lentes, du bord au milieu de récuelle, et là s'arrêtaient, sans se toucher, de sorte qu'il restait toujours entre. elles im petit mur de pain trempé pour le chat. Puis, Thommè buvait son vin, et sa face s'empourprait sous ses poils blancs, semblable à un soleil rayonnant sous un horizon de neige. La femme épluchait ses pommes de terre, accroupie dans la cheminée, près de la marmite fumante. Volontiers elle eût pris un bol de vin. Elle se risquait:

— Ne veux-tu point m'en donner une goutte, mon vieux?.

— Est-ce que je te demande des pommes de terré, bourrique, répondait le vieux cramoisi comme l'envers d'une dohve ancienne. Chacun son lot; garde le tien, je garde le mien.

Cependant, il restait souvent sur sa faim, opiniâtre même contre son ventre. Dépitée, la vieille, par vengeance, mangeait au-delà de sa capacité. Elle faisait sauter la pomme de terre d'une main dans l'autre, en soufflant dessus, pour qu'elle se refroidît, y donnait un coup de

dent avec trop de hâte, et le morceau roulait encore dans sa bouche, lui brûlait la langue et la goige. Elle croyait manger de la flamme. Soudain, ses bras tombaient Elle fermait les yeux, et, affaissée, entrouvrait les lèvres.' Des choses blanches, des mixtures de salive et de pommes de terre pendaient aux coins. La respiration gênée par le trop plein de l'estomac, elle étouffaft.

— Elle va pourtant se faire péter, disait le vieux qui né se dérangeait pas. ■ , ^ .

M "TnS!„t n Hi peU i P0i ° ttarder » disait ï* ^«Ue comme en sortant d'un rêve, mais, mon pauvre vieux, ce n'est pas encore pour cette fois. , w.ii W

,3 A?^* g f* d f Sftn °PP«S3ion,. elle buvait un grand coup d'air et replongeait sa main dans la marmiteT* Je me suis peut-être volé > pensait le vieux. Tandis que sa femme n'avait guère qu'à regarder pousser ses pommes de terre, les mains jointes sur sa graisse, il devait peiner dans sa Vigne, la piocher en forçat, craindre pour ellel«

{LIT e l Ie ?«! êIes ' être ««** d'angoissea q\u,nd K leil se couchait* avec^son chapeau >, ce qui est un signe de mauvaise récolte. Dès le matin, et jusqu'à la nuit Hse traînait entre les ceps, le dos voûté sous sa peau de'chè! yre rousse, éppuvantement des merles. Il vendangeait seul et bousculait la vieille/ en trépignant de fureur si dans l'espoir de goûter au vin doux, efîe lui faisaïhypS cntement ses offres de service. Il foulait soii vi/rai- W™',?^? P le ^ se s Pieds à lui, poudreux, crottés même si c était son id^e, et, les poings fermes aubord du tonneau, il faisait travail er activement ses vieilles jambes ligneuses passionne, ardent comme à une tuerie, éclaboussé de taches sanglantes. La vieille rôdait autour -de lui, essayait ses flatteries. "

— J? Crois qu'il va être bon, cette année !

et « Si ♦ i* 11 1 Cr °i S ' CM ? e! ***** le ^eux, redressé, et se croisant les bras dans la vapeur dV>r de la cuve comme un lutteur en pleine victoire. '

fickuse'**' m ° n aVlsl aJOUta ^ Ia YieUIe ' enc ouragée, arti-

, m ~ E t ue ,dit quec^est son avis! criait le vieux, les

^^nu\ e l lB f ^ S ^ ths de *° ndre à Pieds joints sur la vieille et de s'abattre sur. elle, toutes griffes dehors.

fitS^ PP ^ e - m t Dt ' , la P - eur 4 u ' ua ^cment d'arrêt ne àWrT/ q °- T1 - eCalmait ' et i! se «mettait à piétiner, fons S fl mp " ?° m T ^ ennemi Personnel^ les ta'

ISoraï, deja^ " ^^ **"""> ^° UCb « Ct > **<

Aux soirs tièdes de l'automne, le vieux, sa soupe vite avalée, s'asseyait près de la fenêtre ouverte, et, recueilli^ méthodique dans sa jouissance, élevait son veçre comme un ciboire, saluait la lune montante, la lune mangeuse de brumes, et buvait lentement, n'étant pas de ceux qui gaspillent. S'il effrayait les oiseaux et lespetits enfants, il attirait sans effort les hommes qui passaient sur la route.

— Cousin Raponot, n'entrez-vous point?

Raponot n'entrait pas, mais il prenait, joyeux en dedans, le verre que lui tendait le vieux par la fenêtre, et tous les deux buvottaient le vin nouveau, avec la même attention et une égale connaissance de ses vertus. Du côté, de la cheminée, ils entendaient le souffle flûteur de la vieille sur ses pommes de terre.

— La cousine mange, disait Raponot* :

— Non, elle bâfre et ne fait que ça. A son âge, elle a encore le ventre dur comme de la tôle, comme une femme pleine qu'elle n'a jamais pu . être. Elle détruit toutes les pommes de terre, et ne "m'en laisserait pas une, allez, la dévorante ! mais je n'y tiens pas, et je vivrais de racines. Oui, cousin Raponotj moi, tel que me voilai je souperais avec, une trempette de racines î

— Et moi pareillement, disait Raponot, mais c'est pas trop les racines qui manquent, c'est plutôt le vin.

Ensuite ils parlaient d'autre chose. De temps en temps, le vieux, par habitude, sans méchanceté, et comme il jurait le saint nom du bon Dieu pour renforcer son ïan-r gage, donnait son opinion sur la vieille, l'appréciait froidement, la comparait à des animaux familiers :

— C'est une truie, disait-il.

— Ah! ah ! répondait Raponot*

Et ils continuaient de parler d'autre chose, où se tai-^ saient comme pour écouter le vin filtrer jusqu'aux couches les plus profondes de leur être/

Tout à coup, Raponot, par-dessus la tête du vieux, semblait fouiller du regard l'ombre de la cheminée.

: — Il me paraît, disait-il, qu'on ne l'entend plus ! , - — C'est rien, disait le vieux, elle étouffe, mais c'est pour rire, la goulue !

— Âh ! c'est rien ?

— Non, il faut attendre que ça revienne'!

Mais Raponot s'inquiétait :

— Je trouve qu'elle étouffe un peu longtemps !

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; — Ah ouath ! disait le vieux. Des fois, elle reste «t.. La vffiÏJ f,^'""' jC Ya . S Voir ' disait Raponot/

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— Gonune, f C>st-il que tu dors ? " ■ . ■: — JbHfr fait la sourde, disait le vieux.

-— Ma loi, elle ne bougé plus, affirmait Raoonot «Ti? 1 "? it **W* d'êtredupe^^ *• <W il *■ P a . r,es " tu v «i, au moins, mon cousin? Alors

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masse S^nnfl ÇT 8 " de Son sabot Ia ***"•. Toute la re?o£nI. g Ct ' e C ^ USait c <»*H»e un. matelas qu'on

■qu^^eire:^^ * ^P*^ V <* We * Il n'y a pas d'offense, répondait Raoonot *r*w

■rfîf W 3 ^"*" >° OUp de sab ot, s'était écrasée tout à fait

t.jies grises, parmi -les epluchures. ;

. ^L I T le 3 x T a 1 e frott ait lès yeux pour les dépurer de leur

brouulard. Il goguenardaft encore et disaitf * "

M a i e J a - C0 ? naiS ' Ia fina «dèMa matoise! tines comlV f e f entait , mal à i,ai ^ e ' les P«^I«-. liber- ■a%ÏÏKî2ïf , ?'■ ,l^ >■!■ ,l « ,ù, ' et ' iWranceperdue, auSSt I» l?*? * 5 Ç U1S ' les i> ran eHes roulantes' il «I

Si^fl»«.T lUe e ^ * °* ant P ]us 7 toncherdnpifed, attendait, flattant sa barbe, perplexe, le nez blanc.

Jules Renard.

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