‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 115 sur 168 · LES IMAGES GARDIENNES · texte numérisé non relu

LES IMAGES GARDIENNES

Avec les livres, habituels des solitudes, — et tant de feuilles où dorment inscrites en de grossières ébauches les œuvres qui apparurent si grandes, leur soir de rêve, si belles qu'il faut maintenant renoncer à leur réalisation vengeresse .;.. — sur la table où j'accoude, par le silence delà haute, maison déserte, mes mépris des besognes et la sage indifférence conseillée par la douleur de savoir, je conserve en un respect attendri, dans leurs cadres de vieille forme et de vermeil expirant, lès images de deux: êtres que j'affectionnais aux jours détruits de la jeunesse. Les voici tels, que je les retrouve, quand je descends dans la misère de mon coeur; tels que je lies revois en dépit des félicités mortes, par delà les heures de malavenT tare et comme en des évocations de. bonheurs promis sous l'éveil éperdu des vingt ans. Celui qui lut mon père, et la chère, chère amie d'autrefois me restent en ces portraits d'incertaine ressemblance; et je les aime comme des compagnons anciens et fidèles. J'ai conscience qu'ils m'ont soutenu et consolé, qu'ils m'ont souvent reconquis à l'illusion d un soir. Par eux, et la communion de nos tristesses,, j'ai traversé les désastres ; j'ai

supporté la vie, si lourde aux épaules qu'on en est bs à sangloter. Ils m'ont conduit dans les détresses et les nanfrages; et nous sommes unis par tant de choses supportées qu'ils me parurent longtemps une partie de moi-même.

Mais je sais aujourd'hui qu'ils; m^abandonnent Mes images gardiennes jaunissent et s'effacent et reculent derrière un voile de brouillard qu'aucun souffle ne lèvera jamais. - De nos voyages, naguère, outilles pris le deuil des soleils abolis ? - Gardent-elles des nostalgies d'aurores incendiées .de palais, fabuleux à l'aventure dés nuages, de villes, violettes sur la royauté du couchant? D avoirvu le large horizon delamer, éclaboussée d or et de Iazulite, s'élancer au balancement des houles vers les ciels meurtriers, leur regard dutil s éteindre > devenir si vague qu'on- le croirais aveugle, aveugle depuisdes splendeurs iniracu- -

ùHT^^ bien n ' eSt " Ce pas ^ ue l'^manente idéalisation dont elles voulurent fixer la promesse,

défaille etgraduellement s'atténue, et qu'à mesure ellessenlinceulent?...

Puisque nos pitoyables efforts ne réservent même pas l'intégrité du souvenir, 'elles doivent disparaître les images des deux êtres que j'affection-

na^auxjpursdétruits delà jeunesse.. Avec le temps dont sassoupit le rappel des félicités mortes, subrogent et s'anéantissent les figures qui demeuraient si nettes, malgré le recutemént des annéesi II rie . restera rien bientôt de celui qui fut mon père, ; hornus un fa.ble écho dés vénérations disparueset votre doux profil, Madame, laisse à peine sur le cadre de vieille forme et de vermeil expirant une

}« MÉRCVRE DE FRANCE

petite tache pâle, semblable à quelque blanche et divine hostie. Quand je descends dans la misère de mon cœur, votre occulte présence, déjà, n'est plus qu'un rêve flottant d'anciens espoirs et d'anciennes adorations, un rêve mélancolique- subtil comme des parfums d'antiques sachets et de bouquets flétris- La chère, chère amie d'autrefois s'en va dans la douleur apaisée des choses irrémédiables. Et parfois je me surprends à pleurer devant la destruction fatale des idoles jusqu'alors victorieuses; et je songe avec angoisse à l'affreux délaissement et aux désespérances des jours d>^ venir, — lorsqu'elles ne seront plus-..

Charles Merkï;

SEPTEMBRE 1890 3a?

SONNET

A Louis Dumur.

Les voici tous les deux, les pauvres ferrailleurs, L'un a Tautre accoles pour l'éternel combat; ' Esclaves ennemis que les destins railleurs ''."*.

Condamnant à porter le faix d'un même bat.

L'un butte aux vices égaillés en tirailleur? ' Tout le long de la vie .et rêve de Sabbat, Mais l'autre, dans l'espoir de rivages meilleurs, Se macère en Pexil d'un pieux célibatl , ' :

Chacun d'eux cependant' aux- ronces s'ensanglante

■ Et,- baisant du chemin la poussière aveuglante, '

A ce trop long tourment réclame un. peu. de trêve.

Et sur le soir, sentant leur Passion accroître ' La Chair an lupanar et i:Amé au fond tfun cloître Essayent d'apaiser l'inapaisable Rèye... ,'

Jean Court;

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