PENSÉE DES MORTS
Je me délectai toujours aux légendes des cimetières. J'en sais plusieurs desquelles je compte bien faire d'aimables couplets qu'on se pourra pousser au dessert. — L'histoire de Marie Lafamé, qui faisait pleurer de rire les résédas plantés sur sa fosse. L'histoire du soldat nécroraste qui finit par obtenir les galères et qui s'en évada, pour l'amour d'une morte : mais, au retour, n'ayant trouvé qu'indicible déconfiture, il se périt sur ces . mornes restes. L'histoire,. .. — J'en sais beaucoup. Il n'est pas une allée, dans les vieilles nécropoles parisiennes, qui ne récèle son petit document, et . je fais ma . cueillette.
Mais {lier mon goût des morts .s?est singulièrement ■ ; spécialise. . /• , . / - *.. "^ ' . / ■-"■
v \ *** I)ès bonne heure, avec dWfres/ indifférents, Jf eus ...à , v ; ^.^(Ç^^ définitif Hfe.^o^me^e^èt^e^/.-^- ;V.v
* "'- : kâ^ippptës\i f comme on "dit :iïàns *'chiï^é-*R^yue*^I;e''--;" :,: - : " 1 . trajet était long. Tout le long , ressassant ; des personnalités, recensant dés égoïsmes, je finissais par m'absenter de l'actualité et je m'égayais doucement, quand, avec quelle violence ! je subis le funèbre coup de cloche. En hâte, je me fis une tête ad koc m • :"Le défunt nô.us emmena tout au fô"nd t contre le -mur
"du Bottin, Et, absorbé" toujours" un peu dans les habitudes professionnelles, je me laissais. requérir par la saveur dès syllabes : Ce nom-ci, méditais-je, ne m irait point. Tel en ferait son affaire... Celui-là, je le garde : c'est dans ma nuance* Four cet. autre^ je l'indiquerai a... Ici, j'eus un haut-le-corps : le nom du cher accompagné, oui, de celui qui, désormais, est exempt des soins de notre vie assujettie, oui, son nom même venait aux lèvres, si je puis dire, de ma pensée. Je ne me défendis point d'accorder un sourire à l'accident encore tiède, assurément si triste, prtrqui nous sommes privés — irrémissiblement — des oeuvres irrémissiblement inédites, assurément si
., belles, desquelles le. cher emportait dans la tombe, avec nos regrets, les projets irréalisés*
Pro-jets-ir-rè-a-U-sês,
Ces syllabes nie poursuivirent. J'en fus obsédé durant les discours, les « Adieu, nôtre ami 1 » les « Dors en paix I > les «Au revoir! » les « Non, tu n'es pas mort!» les « Tes témoins sont là! > qui ruisselèrent avec l'eau bénite sur la terre fraîchement ameublie, , Tandis que les autres s'en allaient, contents dé la corvée accomplie, à leurs chroniques, à leurs feuilletons, à ' leurs poèmes, à leurs potins^ à leurs romans, à leurs visites d'académie, à leurs drames, à leurs projets irréali- . . ses, je m'égarai seul parmi les tombeaux avec la songerie vague encore qui m'enveloppait.
— Il est donc enfin arrivé, le' pauvre cher ! — pensai-je,
Je savais plus d'un homme de lettres, comme luï, toi et moi, inhumé dans ce cimetière, — J'évitai leurs édicules, — De tous je savais lés oeuvres, et, de plub d'un, les desseins qui n'avaient pas vu le jour. Etaient-elles, ces v idées/dont la caresse encore future avait réjoui ces- çer- : ■V: .* . veaux «vivants; .étaient- elles 'inhumées* avec -J«src^ïssès^M >' ? v P-Ï&te* ? ,Q*i T advient-ii des proj-ets ii^alisé>^^ipeii^X : : ~: ■:■:•■;::;:*.. -des morts, Pensée des 'idées, mortes'. ^Est-ce "que -'lès "•-'"" ' ' • 'idées meurent ? rtêve, orgueil *<le créer en nous-mêmes,* 4 * dans Piritimité secrète des évolutions de nos désirs, finïs- . tu là ? Amer plaisir de choisir, parmi nos? fictions, les plus aimées, lés plus belles, et de les porter en soi. durant toute la vie — (sn attendant! Vn attendant quoi donc; ;;. .hélas.! quqi ?) ^- p ourlas dire aux larves du ! cimetière ! • ■ ., lEt '-jïoUvtàfiti cette; longue: .atiteitte, fçè: pacte sôùsrèntendu ■
pisle seul honneur qiïrvaM^
des- jours à ne pas laisser couler vains, vides, sânS/àppeT ' aux races a venir ^ sans témoignage devant Diéut — Eh ! *'."■" ma mort témoignera de moi ! (Que je puisse 4a choisir!)
Douce ^pensée des nzorts, doucereuse absinthe/ dou- * ceâtre en son amertume, que chrétiens et" mahométans ; conseillent dé hunier tous les jours un peu, afin de nous préparer au terme d'une destinée humiliée à l'humus i • . . mortuaire, — douce pensée des morts..,
Si j'étais romantique (ô homme-de-ïettrés !), je soulèverais, les pierres de ces sépulcres, au coup du crépuscule agonisant. On verrait <ie chaquetombe se dresser quelque
squelette encore agitant des lambeaux d'habits jadis fastueux. Le paysage serait agrémenté de spectres d'arbres ^automne, r- et fy mettrais de la lune. Le cri lointain d'un hibou rêvant donnerait le signal, et mes morts, invétérés poètes, laisseraient, de leur bouche au grand rire, couler à flots que rien ne retiendrait plus les verbes miraculeux qu'ils étaient venus, vivants, pour dire aux vivants, et qu'ils n'auraient pu, spectres déchirés encore de regrets, dire qu'à l'avare écho du cri si lointain d'un, hibou qui rêve. — ^ Une horloge jetterait sur tout cela le silence fantastique de minuit. "
Si j'étais naturaliste, — avec un peu de phénol et des. précautions je descendrais dans ces caves où pourrissent les défunts, et je calculerais selon les bonnes formules ce qu il restait de phosphore à luire dans ce tas de crânes stérilisés, La féteur de l'endroit me chasserait, et je remonterais parmi les vivants avec, une inglorieuse conception de l'humanité.
Je ne suis romantique ni naturaliste, et je repense avec une tristesse qui ne veut plus tolérer de sourires cette pensée, cette douce, doucereuse et douceâtre, pensée des morts, et je me débats entre de trop précis remords de temps envolé et d'incertaines espérances, et je doute, o tant je doute I et je suis tenté, — ma foi! d'aller jeter des fleurs ironiques et sincères d'immortalité sur la fosse à peine comblée du compagnon naguère avec moi tardivement attablé sous le gaz fiévreux des maisons à boire ; ensuite je m'en irais, je rentrerais dans cette pourvoyeuse du cimetière, la Ville, j'y rentrerais tout possédé du souvenir impatient des projets qu'ensemble —lui qui dort déjà, moi qui veille encore — nous agitions, que sa mort a trahis, que je n'ai pas encore réalisés/
Charles Morice —