L'AVEUGLE
Le vieux qu'ont délaissé les enfants pour la danse,
Avec sa barbe fluviale aux lourds glaçons
IJt ses deux yeux d'aveugle où nage une ombre dense,
S'isole assis parmi la lourde exhalaison . ':\
Du lilas qui s*e$t éparpillé d'abondance
Et qu'on voit comme des perles sur le gazon. |!
La rumeur des ruches d'or d'alentour s'est tue'jj, Et derrière le mur d*un feuillage estival, | !
On entend le lointain nasillement d'un bal. .{ Le Vieux, lui! dans le clos étoile de laitue,
Met, avérant la paix du soir dominical,
1 ' Son immobilité profonde de statue.
Tel! il s'isole, assis parmi l'exhalaison
De miel qu'ont les lilas; tell dans le soir où frime.
Vers la rivière, un fia brouillard d'un blanc de' plume t
Il rêve sous le toit léger des frondaisons,
Mais sans voir — 6 pourtant quel charme s'en
Sans voit saigner, au loin, la crête des maison^.
exhume! —
Rien ne lui tire un tri d'amour, ni l'or immense Du soleil qui s'immerge en quel vin glorieux! *** *é feuillage ou maint reflet de pouipre danse : Car ses yeux, autrefois braises vives! ses yeux;; Pleins, toujours, d'un désir en toute effervescence. Un voile opalescent les exile des cieux I ' ' ||
io ^ MERCVRE DE FRANCE
Le paysage vêt cette grâce infinie
Dej choses quand y vient la solaire agonie.
Mais, sur sa face, pas un muscle n'a bougé.
A l'horizon, c'est comme un trait de sang figé. Et paresseuse et presque à regret, se dénie, U clarté dont le clos s'est tont un jour gorgé;
La musique du bal arrive par bouffées, .
Mais lui ne quitte pas son geste de langueur.
Est-ce qa*il sentirait tout à coup dans son coeur Une étoile revivre aux cendres étouffées,
Par un exploit renouvelé du Temps vainqueur
Où des pierres sourdait une âme aux chants d'Orphée!
Est-ce un pressentiment du prompt deleatur
Qui fait saigner son cœur ainsi qu'un nœud d'orties ? :
O ces yeux! mures d'ombre où n'arde plus l'azur,
Soit qu'il ostente un grain de porcelaine pur, Soit que, sous des flocons de soie, une partie De sa lueur se tienne un peu comme amortie !
Est-ce le deuil d'avoir outrepassé les siens.
De survivre aux élus d'amour des temps virides?
Trouble-fête ! exilé des clos musiciens
Et des banquets où siège en roi l'effroi des rides,
Des rides! relentant déjà les eaux fétides*
Et le goût que l'humus donne aux corps qu'il détient!
Ou si — comme ô mon Dieu! le néant vite empire — ' Toute humaine pensée a reflué de lui, * *^est plus qu'un tronc vidé! un rien qu'on ne peut dire! Son geste de statue et de divin ennui, Tient-il du nonchaloir repu . du bétail pire Doutées prunelles ne roulent que de la nuit?
Tient-il du vautrement des vaches qui digèrent ■ Dans de l'herbe épaissie oÏl murmure un'fil d'eau, Sans même qu'un frisson leur coure sous la peau?... |Est-ce un qu'on ne sait plus pourquoi Dieu le tolère Corps mûr pour le néant dont le coup' de tonnejrre Déjà chemine qui doit le rendre à sa terre!
On ne sait, car vraiment! nul émoi n'a passé
Sur son masque de sphinx aux pâleur» d'agonie»
Et tandis qu'entre eux deux ! la Terre et le Cie^, c'est
— Qui s'échange! un adieu de tristesse infinie, |
Le pauvre orchestre de village don lassé
Poursuit sa ritournelle avec monotonie !
Ernest Raynàud
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