‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 40 sur 168 · II · texte numérisé non relu

II

Le père dut intervenir. Gâtait un homme d'une force, extraordinaire. De ce qu'on Pavait vu abattre un bélier malade, d'un seul coup de pioche à la nuque, on avait conclu qu'il pouvait prendre un boeuf fumeux par ses deux cornes, et le retourner sur le dos t ' simplement, comme une petite, tortue de restaurant. Une autre fois, n'àvait-il pas, d'une détente de jarret, cassé la jambe droite d'un de ses meilleurs, amis? Ces histoires étonnantes, peut-être fausses, se contaient aux veillées d'hiver, aux soirées d'été , au chant cnardjdes rainettes, et intéressaient comme des légendes. Certes, son garçon Pierre, par sa haute taille et ses membres souples et solides comme Férable, tenait visiblement de lui* Mais quelle différence ! D'abord, un fils n'est jamais aussi fort que son père, Leroc se. montrait surtout redoutable dans les discussions sur. l'honneur, celui dès filles; et celui des garçons. Il s'enflait soudain, comme si une grande bouffée de vent eût soufflé, par ses veines, dans tout son. être. On s'attendait à voir « gicler » des filets rouges de ses tempes battues par les. violents afflux du sang. Ainsi les vers de terré sortent d'un sol humide, quand on frappe rythmiquemènt autour d'eux. Pour les fautes de libertinage, Leroc n'admettait qu'un seul châtiment: la mort. Déjà il avait voulu tuer à coups de revolver une des deux soeurs injustement soupçonnée. Heureusement le revolver n'était pas chargé. Le chien de l'arme fitrusquà six fois un petit « clio inutile et grotesque. Les deux sœurs étaient à ce point innocentes quelles ne surent jamais bieny se trouvant côte à côte au moment de 1 attentat, laquelle des deux avait failli mourir, et si leur père avait voulu plaisanter. Car, sensible au ridicule, il . n'insista pas. Seulement, il eut soin de glisser dans le revolver, séance tenante, une balle. Une seule devait . suffire à l'occasion ! -,'.'". ,

'-,, . , III

Il dit à Pierre :

— Alors, tu suis les < fumelles ? >

— Comment, tu t'en mêles aussi, répondit Pierre, toi, un homme 1 .

C'était impatientant. II reprit, têtu, le front plissé :

— Et quand ça serait ?

— Qh^ moi, dît Leroc, je n'y vais. pas par quatre chenuns. în tu sors encore le soir pour aller retrouver ta tramée, tu auras affaire à moi.

De ses doigts recourbés, il indiquait lé creux dé sa poitrine, a trois reprises diverses, comme un pêcheur convaincu- .

Ce défi exaspéra Pierre.

Il ne tenait pas aux filles, mais il tenait à sa liberté. Il garderait sa liberté et les filles avec. Les tracasseries de sa mère Pavaient rendu mauvais: Il comprit qije toute tentative d'arrangement serait vaine. Il chercha quelque temps une bonne réplique, qu'il roula dans son cerveau comme un enfant pétrit entre ses doigts une boule de neige, une réplique dure, serrée, lourde d'entêtement; et la jetaen plein dans la colère de son père, avec méchanceté et hardiesse :

— Je suis majeur, je peux faire ce que je veux !

Les deux sœurs cessèrent de coudre et dressèrent leur col, l'une toute rouge, l'autre toute pâle. Qtf allait-il se passer ?

Pierre regardait résolument son père. Tous lès deux se}' soufflaient dans la figure, les épaules penchées et prêtes a se heurter; mais la Griotte, épouvantée et subitement attendrie par le danger que courait soii fils, se jeta entre les deux hommes en criant :

T 7" *- eroc » aussi, tu ne sais pas le prendre, ce .petit l Laisse-moi faire. . f

né se passa, rien. Leroç en s'àrc-boutànt contre un mur neuf l'aurait fait crqnler, mais il obéissait volontiers -a sa femme. Par peur ou par mépris* il se contint et dit à Pierre :

^ — Ah ! tu fais ton majeur avec ton père, nion garçon, c'est bon I Continue, jusqu'à ce que je t'arrête.

^ Et il détourna ses épaules menaçantes avec la lenteur d'une grue qui déplace des pierres de taillé.

Pierre continua de rentrer à des heures tardives, indifférent aux clabauderies. Sa mère se mit en chasse avec ardeur, pour trois motifs.. D'abord, très religieuse^ elle

ne trouvait dans rdeuvre de chair, en dehors! du mariage, que crime et perdition. Elle voulait surprendre son fils en pleine débauche, le nez sur la chose, et, après l'avoir corrigé (car elle le voyait encore tout petit, en culotte fendue, la porte grande ouverte aux fessées), lui faire honte de sa conduite, et le ramener à la ferme par l'une etTautre oreilles, alternativement. Ensuite elle était jalouse comme mère. Enfin elle voulait regarder en face Tamoùreuse, et, au moyen d'habiles coups doubles, lui distribuer, à elle aussi, sa part de gifles.

Dès que Pierre était sorti, elle prenait son parapluie, . même aux plus beaux soirs, et sa lanterne grillée, sans laquelle elle n'allait jamais dehors, la nuit venue, et tâchait de le suivre. C'était impossible. En effet, grâce à ses longues jambes, Pierre la distançait sans peine, et, plein de méfiance j rusait, compliquait les détours. Elle le perdait rapidement de vue, devait revenir, .irritée et ma-

£ 5ï - jj: *~a- Leroc et les deux, sœurs

la même chambre.

tout près des bêtes.

On pouvait Tentendré rentrer en collant son oreille au mur* Depuis quelque temps! c'était à croire qu'il ne rentrait pas du tout. Ayant enjambé son homme, coulée dans la nielle, la Griotte, étendue sur le dos, son chapelet entre ses doigts, écoutait de ses deux oreilles. Mais rien! pas un bruit de loquet! Bientôt, sommeillante*, elle aurait été incapable de faire une différence entre un claquement de porte et la chute coupée et lourde d^une grosse bouse de vache. Il lui fallait accrocher son chapelet à la croix du bénitier, et : s'endormir tout à fait.

Un soir, elle eut une grande surprise ^ Vite déroutée par la disparition brusque de Pierre à un pan de mur, elle s'en revenait à la maison, -f lentement, toute triste, fclle entendit des pas qui la suivaient. On semblait avancer avec précaution;. Elle se cacha derrière un arbre. Une ombre la frôla. C'était son fils. Comment, si tôt ? Elle prit sa pisté, et prudemment l'épia. Il alty droit à réaine, en évitant de marcher sur les pierres craquantes. Il mit ses sabots dans ses mains, et il poussait la porte avec douceur quand elle lui frappa sur l'épaule.

" — Tu ne Tas donc pas trouvée, ce soir ?

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