II. parut étonne. .'•■'■ t
— Tiens, tu n'es point couchée 1 Comme elle ne répondait pas, il reprit avec hauteur :
— Non, je ne Tai pas trouvée. . :■■ .
— Tu l'avoues donc, tu cours après elle tous les soirsl
Déjà rageuse, elle lui. pointait son parapluie en pleine poitrine, et lui en donnait -de grands coups sùr.les bras, tandis qu'elle agitait sa lanterne en la balançant comme un encensoir. Il laissa tomber ses sabots et saisit le bout du parapluie en disant d'une voix basse :
— T'es folle, maman, t'es folle, c'est sûr.
Elle lui jeta des mottes de terre, des morceaux de bois, tout. ce qu'elle trouvait sous sa main. Il ouvrit le parapluie, et les projectiles rebondirent sur la toile tendue et sonore. Elle l'insultait en lui donnant des noms d'animaux méprisés, sans trop crier de peur de réveiller lès deux sœurs. Enfin elle agrippa une baleine dû parapluie. Pierre le lâcha et disparut dans la nuit,
.'•.'. V.,' Le lendemain soir, la Griotte repartît en chasse comme de coutume. II lui sembla qu'elle suivrait Pierre plus ai- \ sèment. Il marchait au milieu de là route, sans tourner la tête de droite et de gauche, comme une personne honnête qui se promène pour, se promener et n'a rien à craindre. Il s'enfonça tranquillement dans l'ombre des acacias. Elle crut le tenir, avec l'autre peut-être. Mais brusquement il se retourna et cria :
— Si tu crois que je ne te vois pas 1 mais tu perds .ton temps.
Et il s'enfuit, sauta: pardessus -un petit mur de pierres sèches. Elle avait beau crier :
— Vas-tu m'écouter, vas-*û m'écouter !
> Il se sauvait toujours, peu à peu rétréci et rapetissé par les ténèbres; Longtemps encore elle le vit courir dans, le pré, foulant les herbes, pareil à un revenant en folie. Sur son passage, de grands boeufs blancs se dressaient pesamment, détiraient leurs membres humides de roséç et gourds, et soufflaient avec force, pris d'inquiétude, leurs cornes luisantes en avant, toutes semblables à des arcs étranges où les étoiles auraient tendu leurs rayons.
Je fais des bêtises, se dit la Griotte. Je me montre trop tôt.- . *
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— Cette fois, ils ne m'échapperont pas. ■' ' Elle pensait, cela au bord de la rivière, à. une bonne
distance de Pierre, qui, ce soir-là, n'avait pu la dépister. Patiente, elle marchait toujours entre, deux saules. De téxnp-i en temps, elle reculait, repartait, et elle riait en elle-même, car si de loin un passant l'apercevait, il pouvait croire à une danse fantastique où elle faisait trois .
AVRIL 1890 «î
pas en avant, deux en arrière, -jouant le rôle du cavalier
Devant un coude bien arrondi de la rivière, Pierre s'arrêta- Un bateau de flotteur, attaché à un tronc de saule par une chaîne libre, cïappait comme une langue de chien qui boit, Pierre le détachai et sauta dedîtas. Le bateau glissa vers l'autre bord, sur le reflet .d'un ciel très pur, jonche d'astres brillants comme des yeux et que le sillage faisait légèrement clignoter- L'eau coulait, lente, sans chocs, s'illuminait entre deux projections de saules, rentrait dans l'ombre, et la perche de Pierre s'enfonçait, se retirait sans Jbrùit.. Il semblait pêcher aux feux de la lune, et, avec son bras démesurément allongé, aller chercher des poissons sons les pierres, \
La Griotte ne put retenir une exclamation. Là chance encore se tournait contre elle. Elle ne la verrait donc jamais, 'cette fille 1 Pierre était arrivé. Les saules, au-dessu» de lui, se creusaient en charmille impénétrable, et leurs : branches se traînaient, sur une pilé de bois. Il était la, a . n'en pas douter, derrière cette pile, sous un couvercle de feuilles fraîches, le nid de leur amour, m
La Griotte, entendait la voix de Pierre, des sons indistincts et lointains, coupés de silence pour les réponses de - l'autre voix, qu'elle n'entendait pas. Elle jurait voulu se jeter àTeau; elle ne put qu^agiter ses deux poings, suffoquée, en criant: ■ :.
/ — Libertins, libertins ! . ■'.*.'"
Et en pleurant douloureusement,
'■ '.>, . v" vu '-".'■
Dans la journée, elle faisait des recherches, 1 et allait, effrontée, de porteen porté, par tout le village, questionner les filles :
:■ — Cest-il toi qui veux les bœufs ? , .
Si la fille rougissait, sans oser comprendre, la Unotte
précisait ; ' .
— Je te demande si. c'est, toi qui veux les. bœufs, avec
mon Pierre 1 . " .' ■ v'
L'une lui rit au nez. L'autre la remit vertement a sa place. Une troisième la menaça même de lui faire envoyer du papier par monsieur le Juçe de paix. , ^ Elle ne put rien savoir, et désespéra dé jamais connai- 1 ' srité, de plus en plus haineuse contre la rouleuse 1e qtii lui volait l'amitié de son enfant. Comme n'agissait pas, ne faisait aucune observation, en apparence désintéressé, elle l'aiguillonna, vexée toute-
inconnue qui Leroc
fois de n'avoir point réussi toute seule.
— II faudrait pourtant t y mettre, Leroc, et que ça finisse, cette, histoire I
— Ah t tu te rends, dit Leroc avec, dédain, ce n'est pas dommage. T'a-t-il assez roulé le petit que je ne sais pas prendre. Oh 1 tu en es encore une drue, toi, de femme ! Enfin, tu y renonces ; c'est bod, à mon tour t
Il s'expliqua nettement avec Pierre.
— . Ou tu te coucheras ce soir tout de suite après la soupe, ou je te ferai ton affaire ce soir même. -
Sa voix était si ferriie, son attitude si énergique, que , les deux sœurs s'agitèrent, effarées, et leurs quatre yeux se déplacèrent vivement,, dans tous les sens, comme les . billes d'ivoire d'un jongleur.
Pierre ne répondit même pas, e^,. sa soupe avalée avec précipitation, il s'en alla en pleine liberté, sifflotant.
II passa dehors la moitié de la nuit.
Comme il rentrait, insoucieux, à son écurie, une détor nation éclata tout près de lui. En même temps, un grand cri fut poussé. Pierre se précipita et rétint son père prêt à tomber, Leroc venait en. effet dé se loger une balle dans le bras gauche. Il criait, comme égorgé, Pierre le traîna à la ^maison. Ce fut une stupéfaction 1 . Lès deux soeurs s'étaient assises sur leur lit. Elles se frottaient les yeux, ouvraient la bouche, et, pâles, collées Vune contre l'autre comme dés figurines de porcelaine, elles tâchaient de comprendre., En chemise, sèche et affolée, la Griotte avait dévalé du haut dé son. grand lit. Une mèche dé cheveux gris s'était échappée de son serre-têtë et se tordait au creux de ses épaules maigres. Le bras de Leroc pendait misérablement. On le tâtait, on lui disait :
— Fais donc voir, montre donc ; mon pauvre vieux, : comment diable as-tu fait ton coup ?
Mais, à chaque attouchement, il se débattait avec des plaintes rauques.
. — Laissez-moi. Allez-vous me laisser?
Toute la nuit, il gémit à lui seul. comme un orchestre d'instruments à vent. Un instant, il se calmait, et, d'une voix enfantine, expliquait l'aventure :
— J'ai d'abord voulu .tirer, et puis, je n'ai plus voulu, et en même temps que j'ai tiré, je me suis retenu.
Enfin je ne sais pas!
Honteux de sa maladresse, incapable" de supporter sa douleur avec courage , il refusait les soins, surtout ceux de Pierre, qu'il n'était pas loin de considérer comme.son assassin. Les deux sœurs s'étaient levées, et,. blanches, grelottantes comme si on les eût trempées
dans un seau dé glace, tenaient l'une la chàndeHe vacillante, l'autre des bandes de. toile. Le médecin arma. Il voulut tenter d'extraire la balle.
— jamais de la vie, ça me ferait trop mal ! Plus tard, vous reviendrez l ^ -u
Le médecin dut: laisser la balle tranquille. .
— Mais s'il revient, il nous comptera deux visites, dit la Griotte quand il fut parti. "'.''■. • ' • : '.-. -,
Fréquemment repoussé , Pierre demeurait dans > un coin, muet, tout à ses remords. Seule, la Glotte, mar- .• chant en chaussons, avait le droit de s'approcher du ht. Lerbc eut la fièvre, délira, et finit par sWormir dun sommeil agité. Parfois, il se débattait, rejetait 1m ^draps au pied an lit et mettait a nu ses J^^'j™^ses et moussues comme de la .vieille écorce. Les deux soeurs se courbaient alors sur leur ouvrage, de telle sorte qu'elles étaient obligées de tirer 1 aiguille horizontalement, de peur dé s'éborgner. A tour de rôle, tous veillèrent Leroc, silencieux, superstitieusement *™PP* S J>* Jf bizarrerie de l'accident: La Griotte réfléchissait en découpant de la chaïpie. Elle jugeait la conduite de Pierre avec plus d'indulgence. Peut-être bien,tout de même, qu'ils Savaient traité par tropen enfant. Elle ne doutait pas que le malheur de Leroc ne fût une punition du bon Dieu. De son côté, Pierre, amolli, avait embrassé sa mère en lui promettant qtfil ne le ferait plus, -
Elle hocha la tête sans tien dire. Ils guettaient les mouvements du blessé, parlaient à voix "basse, et fin» saient « chutt » aux voisins, qui entraient P«»«£ des nouvelles. Ils les donnaient dans l'oreille, les murmuraient comme des confidences. Les curieux s «*g"£»j regardaient quelques instants Leroc dorriur, et *»»««« place aux autres^'un d'eux prétendit qu'on aurait mieux fait d'appeler le vétérinaire, moins cher que le medecm, et, sauf le rfespectque je vous dois, aussi habile à soignerles gens que les bêtes. Toute la journée ce lutrin va et vient. . La Griotte, bien vraiment révolutionnée, répétait.
— Jamais on n'a vu une chose paredle ; mais, je le dw toujours, on n'a que ce qu'on mérite 1 j
Leroc continuait de dormir, de plus en plus calme.
:■■".• ■ . viii i ■:.-■■•■
Toute la grande chambre tombait a un silence profond. Au-dessus uel'immetisé chémmée, où tourbillonnait une fumée acre, entre deux chandeliers de cuivre brillants comme des éclairs, et quatre baguettes de bois uoir. Napoléon I er , empereur, son petit chapeau un peu ue
travers, l'oeil sévère et la main droite glissée dans sa redingote gnse^ comptait une à une lés pulsations de son grand cœur. O n ne voyait pas encore le portrait du général boulanger, car les gloires successives de là France n'entraient guère sous cet humble toit quVne vingtaine d'années après leur disparition- Un agent, toutefois, leur avait fait l'article en disant : \
— Un malin, celui-là, tenez !
Leroc avait pris le portrait :.
- — : Un malin, vous dites ?
C'est égal, il se défiait et préférait attendre; et; après avoir tous regardé,à la ronde,lon£uement, l'image peinte, et bien que, selon les deux sœurs, elle eût un faux air de Fie ire alois soldat, ils Pavaient rendue, en garde contre les entraînements du cœur, les coups de tête et les dépenses qui ne servent à rien.
Enfin Leroc ouvrit les yeux. II paraissait soulagé. Mais la vue de Pierre le mit de nouveau en fureur. Il lui cria :
— Va-ten ! Sors dlci. !
Pierre s'en alla, penaud.
— Ne te fâche pas, dit la Griotte, tu vas té faire mal. A son grand étonnëment, Leroc ne sentait plus rien du
tout. .
En effet, comme on n'avait pas voulu la retirer, la balle s était décidée à sortir tou,te seule. Lerôc la trouva dans ses bandes défaites. Il là prit d'abord pour un noyau de quelque fruit :. c'était bien une balle, un petit morceau de plomb informe,, bosselé, enveloppé dans une couche de sang caillé. Pierre, rappelé, d'un coup de canif montra a découvert le brillant du. plomb. 11 voulait la remettre tout entière à neuf, mais la Griotte et les deux sœurs l'en empêchèrent, comme s'il/allait accomplir un sacrilège. Il fut convenu qu'on garderait là balle sous verre, sur la commode, à côté du livre qui avait servi aux trois premières communions des enfants. En réalité, là balle, a peme entrée dans les chairs, était restée à fleur de peau et n'avait eu qu'à se laisser tomber. Mais, de l'avis de tous, le bras était troué de part en part. Leroc geignait encore pour la forme. Cependant, joyeux de se voir hors de danger, il dit à Pierre : .
— Est-ce que ça te servira de leçon, au moins ?
Pierre hésita avant de répondre ; puis il dit aux deux sœurs :
— Allez donc voir au poulailler, s'il n'y a pas des œufs f Quand elles se furent éloignées, il reprit :
--Soyez tranquilles, papa et maman, je né sortirai plus le soir. ■ ■. f
La Griotte n'accepta pas cette exagération j:
— Oh, de temps en temps, tu pourras nous laisser ! 11
Êmtjetër ta gourmet - ! ^ ■. '...;/"'
- Emu par tant de douceur, Pierre s enhardit .
— D'abord, c'était une farce ! / !
— Comment! / , ,
— Oui c'était pour vous faire en croire. Vrai comme le le dis, je connais point de fille. Quand j'avais dépisté maman, je rentrais tout de suite à l'écurie,. Tu te rappelles, le sojr du parapluie ? Eh bien, tous les soirs c'était la mêu*e chose ! Quand tu m'as suivi le long de la rivière, jusqu'en face. de la. pile, je t'ai joliment mis de. dans. Tu as cru qu'elle était là, la fille 1 II n'y avait pas plus de fille que sur ma main. Je causais tout seul* y* ne m'amusait point toujours. Des fois, je gelaisdehors. D autres fois, je travaillais pour passer le temps. La dernière nuitée, je suis allé dans la vigne et j'ai resserre avec une clef les fils de fer qui s'étaient détendus, même que j ai relevé, au clair de lune, des supports à moitié tombés. Dame, vous vouliez me contrarier, alors j'ai voulu vous
contrarier ^aûssi^ moi, na J ■ .. ■
Il avouait tout, la tête basse, modeste, souriant aussi, car il se félicitait d'avoir si bien joué à cache-cache. Il ne s'apercevait pas que la figure de son père s'empourprait graduellement. Là Griotte poussait des « oh ! > d etonnement, et n'en revenait pas, à la fois dépitée et orgueilleuse. Quand Pierre eût fini de raconter ses petites affaires, Lerôe, oubliant son bras malade, s'était assis sur son. ht :
— Comment ! c'était une farce ? Tu te moques comme ça de tes père et mère, et, par-dessus le matfché, tu manques de les tuerl » -
Il avait saisi une chaise avec sa main libre, et la lança de toute sa force. Pierre l'attrapa au vol, et la posa tran- , . quillement sur ses quatre pieds. Leroc voulait sauter par terre. La Griotte le prévint à temps. ; ^ |
— Allonsbon! çà va. recommencer ! tufaisiabete,àlabn I Pierre dut l'aider à le maintenir; Il pressa légèrement le bras blessé de son père, qui, dompté comme un taureau auquel on a mis un anneau dans le îjiez, àe recoucha avec un jgrognement perçant et continu, tandis que Pierre, sans lé lâcher, sanglotait et lui disait, en maîtrisant ses soubresauts, le corps tout secoué : ; i
— Voyons, papa, si je te dis que je cours les filles, tu te fâchés, et si je te dis que je cours pas les filles, tu te tâches encore. Alors ie ne sais plus quoi dire, mpil
Renard
M UL IEBRJA CORDA