‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 51 sur 168 · LA NEVA · texte numérisé non relu

LA NEVA

Notre ami et collaborateur Louis Duïnur vient de publier une série de poèmes sous ce titre : La Neva. L'œuvre se . reconimande à l'attention par des qualités de premier ordre ; elle étonne par le caractère tout spécial de sa prosodie.

Celle-ci offre de telles nouveautés . qu'elle dei mande une sérieuse critique, l'étude de tous autres ^ points intéressants dût-elle — de par les limites que nous impose cette revue -*- en souflErir peu ou prou, à notre très grand regret*

A rencontre : de la plupart des poètes de ce temps, qui demandent pour le vers et la strophe une liberté sans cesse grandissante, M, Du mur veut enserrer la poésie française dans de nouveaux liens. Non-seulement il compose, à de très rares exceptions près, ses poèmes en vers de longueur pareille et en strophes de contexture identique, m&is il leur impose encore un rythmé implacable, auquel il leur interdit de se soustraire j amais. « Les présentes pièces, écrit-il dans une note-

solument personnelles,, il ajoute : «Lé yerssescande <s en pieds.Les deux pieds les pins propres à notre « langue sont : Yïambe (une syllabe atonie et unesyl- « labe tonique), ¥ anapeste (deux syllabes atones «.-et une tonique) ; ils sont dans 1 essence de. la « langue. Il y aura donc; des vers ïambiques, des «vers an ap es tique s et des vers anapesto-iambi- € gués : ces derniers résultant de la combinaison « dans un même vers d'ïambes et d'anapestes. »

Si, résistant à la tentation de voir immédiate-* ment quelle physionomie ont les vers ainsi dési-

?£t' 0n / e à £ n ? l&loisit <** réfléchir un peusur la théorie de M. Dumur, on remarque tout d'abord c ue ce n estpas la première fois que se produit en France

pâ?A ' SleC - Ie ' J^n-Antoxne Baïf, qui fut dé la Pléiade écrivit, et appela de son nom h a mlsde s

è? L?^: H rï * k W ière ^s GreS ex aes Latins. 11 ne préconisait pas, il est vrai

comme M. Dumur, le seul emploi dés vS S biques anapesttques ou anapest ojambiquS, mais il en admettait le principe ■■ ■ • '

Jodene ai an? ^^««^P^na^m™ n™ le * qu -' e / 1 . , 555. avait précédé de ce distique les œuvres poétiques d'Olivier de xMagny " Uqne

Phœbus, Amour Cypris, veut sauver, nourrir et orner ï J„ * Chef dWbr ?> de Sommes, Se fleurs

. Jodelle et Baïf eurent d'assez nombreux imita . eurs au nombre desquels.: Claude Bn^lET Jean Passerai, Etienne Pàsquier et Nicolas Rapfo " ^^«jHcnmitol- en roèbé courte danlparfs »

tr a ?t.V R % f DierS ne - laiss èrent point de maltraiter Baïf touten suivant ses traces eten se dé lendant véhémentement d'être ses. successeurs ■ « Toutefois, en ce subject. (Baïf fut) si mauvais « parrain, écrit Etienne Pasquier, que non-seule : « ment d Re fut spj ^ ^£°£™^

« : découragea un chacun de s'y employer D'au- « tant que. tout ce qu'il en.nt estait tauîdépour- « veu de cette naïfveté qui doit accompagner no S

« lumière, elle mourut comme un avorton »

^ m S r? aV ° nS pas ,a P réte ûtion de juger Pceuvre de M. Dumur avec une pareille citation Z7si Etienne Pasqnier trouvait 1 ; détestables es ^eS mé triques, lorsqu'ils étaient composéspar Baïf iUe« jugeait excellents lorsqu'ils avaient poÏÏ au eur lui-même ou son ami Ramus. . P t6Ur

ce^ernléfn^ ?* ™* pièc ? <ï u é ; ?ui adressa . ce dernier, il la loue en. ces termes -- •

« H n'y a rien en toutcela que beau, que doux « que poly et qui. charme mafgré nous nos âmes.' .

« Paraventure arriyèra-t-il un temps que, sur le « moule.de ce que dessus, quelques-uns s'estu- « dieront de former leur poésie. »

M. E)umur est venu confirmer cette prévision par son exemple, — A-t-il eu raison? A-t-il eu tbrt> — Nousléverronstoutà l'heure. Quoi qu'il en soit il lui a fallu quelque hardiesse pour «.'hésiter point dans son entreprise : le peu de succès de ses prédécesseurs était bien propre à le décourager.

Tous, d'accord sur ce seul point : que le vers devait avoir pour base là longueur où la brièveté des syllabes, étàient.en parfaite hostilité sur tout le reste, et en particulier sur ce point précis de savoir quelle syllabe était longue et quelle autre était brève ; quelle était tonique et quelle étaitatone.

Au sujet de ces vers de Claude Butet :

Prince des . Muses, joviale race, Vien, de ton beap^. ont subis de grâce Monstre nioy les jbc de la lire tienne ... Dans Miltîinne.- " ..

. Pasquier écrit : «En ce premier couplet, vous «. trouvez deux fautes notables. L'une qui fait Te « féminin long par la rencontré de deux conso- «'. nantes qui le suivent: en quoy il s'abusoit, parce •V que cet. e n'est qu'un de my son, que Ion ne peut <i aucunement rendre long -l'autre.: que quand cet « e tombe en la fin du vers, il n'est point compté « pour unie syllabe comme il a voulu faire. » ■ La peur d'une semblable discussion sur son œuvre future aurait fait hésiter un poète moins innovateur que M. Dumur. Ùfi autre, touten convenant q.u on peut assembler de beaux vers ïambiques et anapestiqués en français, aurait peut-être été retenu du souci d'en écrire, arrêté par la difficulté de préciser sûrement la qualité tonique ou atone des syllabes constitutives de ses mots, ses devanciers- l'ayant déterminée chacun à sa manière '

Notre collaborateur ne s'estpoïnt embarrassé pour sipeu. Il a, dai^s la note-préface de La Neva, donné une règle infaillible pouf résoudre toute difficulté.

« L'accent tonique, dit-il, se place en français.

« sur la dernière syllabe des mots à terminaison « masculine et sur ■ Pavant-dernière des mots, à « terminaison féminine ; les trissyllabes et les po- * lysyllabés ont, en outre, un second accent, qui « frappe leur première syllabe. »

Voilà qui est net. C'est aussi, par malhteur, absolument faux.

C\est une erreur sans rémission de croire qu'il y a un accent tonique sur la première syllabe d un trissyllabe ou d'un polysyllabe. Je n'en veux pour preuve que cette citation de la Grammaire historique de la langue française de Bfachet, qui fait autorité en la matière :

« Dans tout mot de plusieurs syllabes, il y en a << toujours une sur laquelle on appuie plus fortek ment que sur lés autres. On nomme accent toft nicjue ou simplement "accent cette élévation de la « voix,, qui, dans un mot, se fait sur. une des. syl- ^ labes. ...Dans tout mot: bâtonner par exemple, il y '< a., une syllabe accentuée tonique, et il n'y en « a qu'une ; les autres syllabes- sont inaccentuées. << QV, comme disent les Allemands, sont atones.. « Ainsi, dans bâioriner, la tonique est e; a et sont .<< atones, »

- Il est inutile d'entrer dans une plus. longue discussion : le système de M. Dumur est condamné. Le mot bâtonner, qui, d'après lui, a la première syllabe tonique, Ta atone de par la philologie, //

Mais, admettons pour un instant le système de l'auteur de La Neva, et.ouvrbns>nfih le livre pour en voir l'application; Quelle n^st pas nôtre stupéfaction de lire ce vers, qualifié à y keptapodeîlambique :

Le blanc dominateur, le blanc géant et; solitaire.

../ Scandons : les sept pieds se composent chacun d'un ïambe (une syllabe atone et. une .tonique); t-^Nous trouvons : . .

Leblanc domi nateur, le blanc géant et sô litaïre.

Par quel ensorcellement la première syllabe do. du polysyllabe dominateur est-elle atone? D'après le principe établi par le poète, elle devrait être

tonique ; là suivante : m», serait atone ; là troisième '•' «a, atone aussi:; et la quatrième: teur y tonique

Aucune explication ne se présente à l'esprit sinon que M. Dumur a commis, par mégarde, une légère erreur. "

Hélas! Là Neva fourmille d'erreurs semblables. Un voici encore une parmi cent autres :

Sur le pont Troïtricy, les passants...!

. Suivant la grande Règle : Tro, de Troitzky, est tonique, comme première syllabe d'un trissyllabe M. Dumur le fait pourtant bref. Le vers où il se trouve est lin tripodé anapestique, dont le mot Irottufy 'forme le second pied, composé nécessairement de deux atones et d'une tonique 1 .

Pour ceux qui savent toute la conscience d'artiste apportée par Mi Dumur à la moindre de ses productions, une telle contradiction réclamait impérieusement une; excuse sinon une justification

Dans lespoir dé trouver notre ami indemne de toute faute* nous avons interrogé la préface de

™ S Â? S ï tfl {i és î encore Médites , qu'à publiée M Charles Morice dans son excellent fi vre la Littérature de tout àVheure, Nous y avons lu ceci :

« D'après lit dessin rythmique du vers et la « règle des positions, il arrive qu'un mot de trois « syllabes peut perdre l'accent de sa première « syllabe ; qu'un mot de plus de trois syllabes peut « transposer l'accent de sapremière syÛabe, etc.. » ce qm n explique rien. Quelle est la règle de position ; invoquée ? Est-elle' là même qu'en latin savoir: qu une voyelle brève devient longue, lorsque, par sa position dans le vers, elle est suivie de deux consonnes ? — Mystère !

Pasquiér, dans ses observations sur les vers plus . baut cités de Claude Butet, nie pour la langue française la règle de position, indiscutable pout la tangue latine ; mais, quand même on en ferait la concession à M. Dumur, elle expliquerait simplem f, n t ¥,? Rangement de quantité de la dernière syUaoe d un mot, elle n'indiquerait point pourquoi

H*,£ î ^ ,? U u la seconde syllabe, ou toute autre d un polysyllabe.peut être tonique ou non t- est donc 1 arbitraire du poète qui déterminera

et^en? ^tï^ ££%£<£

K dïïS^iT W"--* partTa'onaiS culin./t i!? y l ?be «lesm.otsà terminaison mai- UtmLtt?*^* de * pénultième des mots à ouSyr= T mn %Vî! a rt >yatement traité la

q D^sa tent 3 î? treS ^ llabeS Sel ° n S ° U boû PWdr: :

ressnrt «i 1VC ' etde * tentatives précédentes,: il ressort assez, pour qu'il soit inutile d'invoquer san rW ?Ç?^t, que le vers scandé,, avec ™ sans rime, est impossible en français. : .

»t^ P ^ S 4 cette lo "gue discussion pniioloKÏque —

ft^V^T? P édant ^ ~ » ^Serait ailier les vers de M. Dumur au point de vue de l'hàr-

dTTeur d dS breî de ^Wsans Compte d f aillenr.iri ? en A V^às et de la quantité^d ailleurs enronee — de leurs syllabes. .

noïrTrJ?ï 0n K al ° rS f?>»--de- reconnaître que

aulr^ T A teUV a - fait de '*># beaux vérs q et £"f;, ne ? de ses Pièces, telle le Tsar, où la

cîSioS h 7 ,qUe ^ a .rêvée s'allie à la fornxe fonlTZÂ VCrS / ran 9 ais > ■■<>« une allure dont sont capables peu de poètes contemporains.

de sa ne2lf dlre I™ 8 * ^^ e t personnalité , uni ?V5 ^eptaon du monde, montrer le lien qui c U r? es . Poèmes les uns aux autres : : proclamer

ÏÏSe! auïlï ' UC \ dn Sym1 ? 01 ? dans toiles speï tacies quil dévoile... mais la place — la nfàce

cïïSÎT ~ -5°™, f2it défeut - Et cepeidantYl ni SÏETm f 3S ^ clo f5 cet article sans exprimer notre toute estime littéraire pour M. Dùmurll demeure un pur artiste jusque dans ses erreurs' hautaines aumoins, et commises parle seuïamour de cette rénovation de la Poésie française ^à laquelle s'efforcent quelques poètes de S t2np,

Edouard I>ubus.

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