‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 81 sur 168 · SUR UN LIVRE D'OCCULTISME · texte numérisé non relu

SUR UN LIVRE D'OCCULTISME

Quand fut achevé le siècle dernier, les sciences occultes, autrefois en si grand honneur, 'avaient perdu jusqu'au privilège d'éveiller là curiosité ou de frapper -l'imagination. Elles semblaient mortes pour jamais sous les coups que s'était efforcé de leur porter Fabbé. Montfàucon de Vïllars avec, son Comte de Gabalîs. Si elles conservaient quelques adeptes, ceux-ci ne l'avouaient guère, peu soucieux de livrer à l'indifférence plus encore qu'à la risée publique leurs croyances et leurs études.

Sous le premier Empire, l'exemple de Fabre d'Olivet, . persécuté par Napoléon, et dont les ouvrages vont s'enfouir dans de rares bibliothèques^ invite les occultistes au silence. . "'..-■.'■;'.■■'■

Honoré de Wronski, Lacuria, Louis Lucas ne trouvent point de lecteurs; Eliphas Levi, P. Christian éveillent a leur heure une attention passagère et sceptique; Ragon et les auteurs maçonniques, qui, plus que tous autres, conservent les pures traditions de la philosophie hermétique, n'écrivent que pour les Loges;

Seuls les romanciers entretiennent encore le public des grandes Vérités qui semblent perdues, « Lés sciences « occultes,. affirme un jour Nodier, datent de trop loin, « elles ont trop passionné l'Humanité pour êtres vides de « sens >. ■' -,

Quant à Balzac, au cours de son œuvre génial, il parle, constamment des hautes Sciences avec respect et fotr II leur^ consacre même des volumes entiers.: la Recherche, de î 'Absolu est un monument de justice élevé à l'ai chimie ; Louis Lambert expose magnifiquement la théorie des occultistes sur la volonté ; SéràpJiitus nièt en lumière le problème dé latrinité humaine.

Les efforts de Balzac ne devaient point rester stériles. Ces dernières années ont été témoin â'urie renaissance des études d'occultisme. L'honneur immédiat en revient a diverses associations, parmi lesquelles : la Société thèosophique\ à Quelques revues : VA urore y le Lotus, Y Initiation, rédigées par des écrivains ou des savants, de haute valeur, tels que MM. Gaboriau, Alber Jhouney, Papus^ Ely Star, Mac .Nab....;*., et surtout, en ce qui regarde la grande diffusion des Doctrines, : aùx romans

juin 1890 ; «5

tant remarquables et si discutés de M. Joséphin Péladan. . A cette, hfeure, la plupart des intellectuels ont quelque notion des sciences occultes, et la publication de tout sérieux ouvrage de Magie est une heureuse fortune, au; . moins pour leur curiosité. Aussi feront-ils bon accueil au volume que M. Stanislas de Guaita vient de publier chez l'éditeur Carré. C'est une, édition 5 npuvelle, corrigée, « augmentée et refondue en divers points, avec deux belles «figures, magiques .d'après Khunrath et un appendice « inédit >, d'un Essai de sciences •maudites ayant pour titre A u seuil du Mystire. ' ■ ■ :j

Ce volume :est .d'un haut intérêt et témoigné d'une véritable science. Il est malheureusement plus que difficile, d'en, donner une réelle analyse. C'est une sorte d'introduction, à des: travaux ultérieurs, où l'auteur jette seulement ua coup cTœtl sur les origines et l'histoire des sciences occultes- Il passe en une revue, rapide fes doctrines fondamentales de l'Hermétisme et esquisse le rôle immense qu'elles jouèrent dans Le gouvernement des peuplés d'Asie,. d^Afrique et d'Europe, trois n>Llle ans ayant JésusrChrist. Il les. montre ensuite poursuivant dés destinées diverses jusqu'à notre temps, mais toujours bien vivantes dans l'ombre* comme dans la lumière, en dépit des persécutions de l'ignorance ou de là haine. j :

Hommage est' aussi |rendù ; à ces astrologues^ à Ces alchimistes,: à tous , ces' : chercheurs ou ces maîtres dès forces" mystérieuses dé là Nature, que la science officielle traite de charlatans ou de fous, soit qu'elle ait dédaigné de Miré leurs 'ouvrages, soit ■, qu'elle ait manqué des lumières nécessaires pour les comprendre. . |

Puis M. dé Guaita nous dit sa y oie de voir Poccuîtisme remis .eh honneûr< et propagé par d'excellents écrivains

' con tempo rains r dont la plupart, sont ses , amis, et, pour

conclirre, it invite les forts < à monter l'échelle 4 e Jacob

? < afin de se faire initier dans le monde intelligible, et de

. « -là redescendre tout radieux vers leurs frères profanes,

« les citoyens- du : monde sensible >. ';."■■■

Voilà certes un noble vœu auquel beaucoup s> associeront de grand cœur. Ceux qui possèdent le' serjs de la Magie se féliciteront de voir le magistral exposé que M. de Gnaita a donné de leurs plus chères croyanceb,et,sans. vouloir prendre parti entre kabbâlistès et bouddhistes, ils le loueront aussi dé ce qu'elles sont exprimées en un style digne d'elles^ n'ayant rien du grimoire, mais hautain, et tout rempli de cette harmonie et de ces nuances où Ton retrouvé le poète dé Rosa.Mysiita. i

ai4 MERCVRE DE FRANCE

Il nous plairait de terminer par ce suffrage l'étude &*Au . Seuil du Mystère, mais il importe, d'y relever une. accusation tout à fait surprenante portée contre une société qui, aux époques où l'occultisme semblait disparaître, en conservait les grands symboles avec un soin jaloux.

La Franc-Maçonnerie, insinue M. de Guaita, à tout à; fait perdu le sens de ses mystères. Elle est incapable d'enseigner quoi que ce soit en occultisme : .:

« Les vieux symboles qu'elle révère et se transmet avec « une pieuse routine sont devenus lettre morte pour < elle : c'est une langue dont elle a perdu l'alphabet, en « sorte que ses affidés ne soupçonnent pas plus d'où ils « viennent qu'ils ne savent où ils vont »,

Et, à l'appui de cette assertion, l'auteur, dans l'appendice de son livre, recommande chaleureusement à ses lecteurs deux sociétés: la Fraternité mariiniste et la Rose Croix rénovée, chargées, paraît-il, de communiquer aux profanes un enseignement que la Maçonnerie est impuissante à leur donner désormais.

N'en déplaise à M. de Guaita, la Maçonnerie n'a point perdu le sens de ses symboles. Si divers Rites, tels que le Rite français, où le Rite; écossais?- selon la pratique de la Grande Loge Symbolique, semblent mériter, peut-être, ' le reproche adressé à tous les Rites indistinctement, il en . est d'autres contre lesquels on ne saurait le formuler sans une criante injustice. Le Rite écossais ancien accepté et le Rite de Misraïm en France ont constamment refusé, avec . la dernière énergie, de modifier leur rituel, et il faut n'avoir jamais ouvert une publication maçonnique, où compte est rendu des discussions soulevées à ce sujet, pour attribuer à « une pieuse routine > cet attachement aux traditions du Passé.

Les vieux symboles sont si peu lettre morte dans les Loges qu'un simple compagnon, par exemple, reçoit à propos de Y Etoile flamboyante les instructions les plus complètes sur l'existence et les lois du fluide astral.

A là vérité, il y aurait quelque hardiesse à prétendre que la majorité des maçons s'arrête à pénétrer et à méditer le sens dés symboles. Mais s'ils veulent s'en donner la peine. — et l'esprit maçonnique les y invite — ils peuvent poursuivre utilement leur dessein dans les ceuyres des hauts maçons comme Glavel, Bazot, Guillemain de Saint- Victor et Ragon, cette lumière !

Point n'est besoin de Fraternité martiniste ni de Rose Croix rénovée pour s'instruire en, occultisme. Toute la doctrine de Saint-Martin a été recueillie ! dans

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les Loges, et ies Dix-huitièmes de la Maçonnerie ont a leur disposition autant, sinon plus, de richesses que le» adhérents de la Rose Croix rénovée. ' . , ^

Pour en convaincre M. de Guaita, -il faudrait sans doute une longue étude, où serait établi comment, de 17S4 à 1768, Martinez Pasqualis propagea le Martimsme dans les loges maçonniques de France sous le nom do-dre dès Cohen, et comment son œuvre reçut, âpre* lui un développement considérable de Samt-Martin. Qu'il soit mentionné ici simplement que la loge maçonnique Les Chevaliers de la Bienfaisance, fondée à Lyon par le philosophe inconnu^ rayonna en Ateliers correspondants à Rouen, à Pordeaux, k Avignon, et que 1 esprit martiniste s'est si bien conserve dans les loge» qu'un orateur du Suprême Çonsed du Rite Ecossais s'exprimait ainsi en 1874 : i.»

« Pour la pratique de la vie, nous avons cherché une « formulé capable de réunir toutes les conditions dési- « râbles. Celle qui répond le mieux aux opérations de» «c Maçons se fit aujourd'hui au frontispice de nos plan- «ches: elle est relativement neuve, car c est vers le « milieu du siècle dernier qu'elle fut précisée par, un de « nosfrèresdu nom de. Saint- Martin. La puissance du

« vrai est si grande que la devise révélée parSauit- « Martin éblouit tous les yeux. » <■ M

Il serait trop facile de multiplier de pareils exemples ; trop facile aussi de démontrer combien la RosG Croix rénovée pourrait retrouver toute sa doctrine, et mieux encore, dans lès Chapitres. ■•

Mais il serait inopportun de sTappesantir sur de pareilles considérations. Insister davantage serait P/ut-etre atténuer l'expression de la haute estime que m«jnte Au

: seuil du Mystère. ■>„,,-.' T "'*"'■ v»«t la

Que M. de Guaita réfléchisse seulement — c est le seul but de cette discussion — qu'il y a peu d'honneur et de charité à déserter le Temple, sous prétexte quelles fidèles y ferment les yeux a la lumière, et d aller.fonder, à son ombre, de petites chapelles ou 1 on se donne la pauvre joie de prêcher des convertis. ;

" ■ J ■■' .. Edouard Dubtjs.

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