‹ Mercure de France, tome 1Chapitre 83 sur 168 · UNE PASSION ESPAGNOLE A ALGE · texte numérisé non relu

UNE PASSION ESPAGNOLE A ALGE

En même temps que la Passion du poète HaraJ court se déclamait le Vendredi-Saint, au SrqSe

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troupe d amateurs espagnols représentait la />«*!

J»«, selon les Évangiles. 'i

.Ce drame, emsix actes et i4 tableaux, disloiraé

SS «-Î J a * atrott P e * °tt«t cet intérêt d'être

d„ n^i S « pê f heUrs ' deé ^ uvri ^ s » ^s femmes du peuple, tout comme les mystères du mbye^

âge et les représentations d'Oberammergau. *

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ïiESÏ* f ï S ^ P araissai ent devant la fo?le !| ri£T A** hlvernewrs cosmopolites, des AIgé- «£*■ et du commun italien, maltais, juif et arabe. Aussi le cirque Çab-el-Oued était il plein. I

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chant; car si parfois la simplicité des décors et des costumes déroutait le sérieux des spectateurs, en . revanche la poésie et la beauté du poème jetaient une sorte de grâce triste sur la nudité des accessoires et la pauvreté des interprètes.

D'ailleurs, il faut s'entendre. Il ne saurait être question d'art. Ces bonnes gens n'étaient pas des acteurs : ils ne savaient ni se camper, ni marcher, ni déclamer en histrions; mais c'étaient des hommes, des femmes, des enfants, êtres primitifs et d'instinct; aussi apportaient-Us sur les planchés une sincérité d'attitude inattendue, un parfait ensemble de personnages humbles, des silhouettes frappantes de vie et de vérité, toutes choses qui — pour les esprits raffinés et les cœurs simples — rendaient cette Passion émouvante, bonhomme et. cordiale, à la façon des Noëls provençaux, et des « Chemins de la Croix » qu'on voit dans les églises de village.

Oui, au cours du drame, empruntant ses détails aux quatre évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean, et se déroulant, selon l'art Shakespearien, en des scènes courtes et des changements à vue, peu à peu et déplus en plus un charme enfantin et populaire revêtait ces acteurs simplets, aux immobilités de figures de cire. ou aux gestes lents et rares de mannequins en bois. Leurs visages offraient, chez Magdeleine, Pierre, Judas et les autres apôtres, des expressions naturelles, peu accentuées, bien conformes à la tradition des images de piété coloriées. Le Christ surtout —un typographe — hâve, décharné, brun, la barbe: et la chevelure sombres de Christ espagnol, montrait, à défaut d'émotion et de sourire, une tristesse résignée de pauvre homme, les méditations absorbées, Tceil fixe d'un rêveur utopiste; et lorsqu'il disait au traître, ayec un accent de reproche poi*

gnant : « Aktjoudasffozdàif... > l'Ulusion naissait presque. I

Et l'impression religieuse .aussi .' Par moment. un grand silence descendait sur cette foule mêlée mi-partie indifférente et crédule : on entendait alors la voix presque haute, psalmodiante, du souffleur, à laquelle les répliques des acteurs faisaient écho, comme les répons d'une litapte.

Jusqu à cette langue espagnole qui exerçait une

séduction : si douce pour les cantiques àsl'Entrada

tnunfal en Jérusalem, si sonore pour le repentir

et laveu à amour de Magdeleine, si gutturale pour

\\a L>est.speracion de Judas t

Jenesais si avec de vrais, de grands acteurs, les symboles de fraternité évangélique répandus dans izrasswtt, prendraient autant de vie et de relief p ils en ont eu, en s incarnant dans les faits et gestes de ces artisans sans éducation :1a Cène, le lavement des pieds, le pain partagé, le baiser d'adieu aux disciples, apparaissaient là comme des actes de la vie journalière, à la fois très familiers et très grands. ;j

Aujourd'hui le Christ, Judas et Pierre s*ont retournés à leur barque ou à leur échoppe, les Saintes Femmes et Magdeleine à -leur atelier; leu'r illusion d'un jour est finie ; sans doute, ils yr«k penseront souvent, avec regret peut-être. •

* Heureuxies pauvres d'esprit ! » a dit le Christ. i-ette maxime nés applique-t-elle pas à ces braves gens, qui ont eu la joie imaginaire et naïve de voir s ouvrir pour eux le royaume du ciel, en cette heure où, à peu près de dix-neuf cents ans de distance, ils interprétaient, héritiers inconscient du moyen-âge, un drame unique, le plus beau, le plus pur, le plus émouvant qu il y ait au monde ?

Paul MARQUiKrrrB.

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