‹ Mercure de France, tome 2Chapitre 3 sur 127 · EVELYN HABAL · texte numérisé non relu

EVELYN HABAL

« — Mais enfin, sous tout ce déballage*. . c'était; une femme, non un fantôme! s'écria Lyonnel. Cet : attirail recevait l'existence qu'elle avait le secret

de lui donner. Savoir se faire jolie fait partie dêtre jolie. C'est plus difficile. Oh! cela s'apprend mécaniquement : c'est un rouage de l'instinct. Ce M. Anderson ne serrait pas tout à fait un rêve sur son cœur! Si avilissante que fût sa passion, elle portait sur une .réalité. H savait au moins ce qu il aimait et le possédait, et, pour dépravé que fût son amour, il tf aimait pas sa seule illusion, à lui-même, sous ces morceaux de ouate, ces cheveux faux, ces jambes d'étoupes et le reste de cette défroque !

« — Ah ! vous avez, décidément, l'idéal chevillé dans le cœur, milord, et je trouve ce phénomène si admirable, qu'il m'en coûte de détruire sous le coup de hache d'un froid raisonnement votre dernier espoir! murmura l'électricien.

« — Je vous défie bien de détruire cette constatation-là, par exemple! dit en souriant lord Lyonnel. , ■ J

« — Pardon, interrompit Edison, vous oubliez que celui dont nous parlons ne s'est donné la mort que précisément parce qu'il reconnut qu'en réalité cette soi-disant femme n'était nullement celle qu'il s'imaginait avoir possédée. Il ne s est immolé, comme tous les autres, qu'après avoir constaté et savouré cette suprême déception : c'est-à-dire en s'apercevant que, sous cette carapace d'emprunt, la femme était aussi illusoire que la séduction! — que la passion chez elle était aussi fausse que les cheveux! — que l'attachement, le plaisir, la fidélité, la confiance, etc., n étaient que d'autres postiches qu'elle lui empruntait pour sembler être, grâce à cet occulte, artificiel agrégat ! — que ses sourires, clichés et empesés comme un nœud de cravaté, appris et récites, n étaient que ce qu'ils lui semblaient, à lui ! — que les protestations, récits, mots frivoles, cris charmants, etc., de cette femme n'avaient pas, sous leur bruit, plus de valeur morale que le bruit du vent dans une serrure ! — que ces éclats de rire féminins, absurdes, ravissants, n'avaient

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pas eu d'antre signification, sous leur brui*, que n en a le bruit d'un papier qu'on froisse !

« Anderson, en un mot, s'était aperçu qu'il A était pas sorti de lui-même et qu'il avait connubé avec moins qu'une ombre. — Oui, moins! car toute la conscience individuelle (tout le substrat obscur de cet assemblage d'os, de chair, de nerts et de peau) se réduisait à moins que celle d'une taupe naturelle ou d'une fidèle chienne,— c'est-àdire à une sorte de machinale peur de se désagréger de bête animée et ambulante. Je dis animée dans le sens mécanique, bien entendu, comme \ 1 on dit: un projectile animé d'une vitesse de *.

«c Bref, 1 on ne devrait pas dire que de pareilles femmes sont mortes, elles n'ont pas plus en elles de quoi mériter le mot mourir que le mot vivre. On devrait dire : cet accidentef amalgame, cette contingence vide et nulle, ce machinal devenir s est dissous : voilà tout.

« Pourquoi la faire bénéficier morte d'un sentiment dont elle eût éclaté de rire pendant sa vie, et d un rire aussi creux, aussi nul et vide que ses larmes, si elle eût pleuré ? Gardons le sentiment oe la mort pour qui sut vivre...

«... Et ne soyons pas dupes de la forme humaine, ~ si dans les mystérieux laboratoires du devenir 1 essence hagarde d'un animal quelconque s y égara et nous apparut!... »

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