LES «CENCI» AU THJÉATRE D'ART
Que M. F. Rabbe ait traduit les Cenci avec conscience et soit parvenu à «, conserver, affirme M. George Moore, les temtes et les harmonies aériennes du vers de Shelley, 4e ce vers qm n est ni du feu, ni de l'air, mais qui se m W« comme tissu de 1 élément de quelque rêve divin », je n'y veux pohlt contredire : j'en crois les attestations compétentes que le traducteur a placées en tète de son œuvre. Il est toutefois certain que les éminents critiques dont M. Rabbe publie des extraits n ont entendu parler que de l'expression générale : combien de menues tares n'eussent-ils point relevées s'ils y avaient regardé d'un peu plus près! Et malheureusement nous sommes d'un pays où le rire est prompt. Déjà inaptes, considères dans notre ensemble, à jouir de certaines beautés nous avons de merveilleuses .— ou déplorables — facultés a percevoir le ridicule, et sur ce point nous manquons d'indulgence. Le lecteur absoudrait encore M. Rabbe de ses petits ridicules, non le spectateur- — Comme je ne me sens nui goût ; a professer la philologie, je laisse la parole à. d'autres. Je cite (Préface du Dictionnaire de Spiers, 37" éd., p. XI) :
«^Chaque langue, » dit M, Victor Leclerc, « a ses mets- « phores propjtes, et tellement consacrées par l'usage que si ^ « vous en remplacez les termes par les équivalents mêmes « qm e n approchent le plus, vous vous rendez ridicule. » « Qu on en juge par un seul exemple. On emploie, en an- « glais bowels, au propre et au figuré, comme en français **- « tratlles, et le mot anglais enf rails ne s'emploie! dans la <c prose qu au propre. Si les dictionnaires avaient marqué « cette distinction si essentielle, le poète anglais Young, in- « teur des Nuits, n'aurait pas écrit à Fénelon ; « Honseï- « gneur, vous avez pour moi des hoyaux de père. »
• °-VΙ& so , uve ° t dan s la traduction de M. Rabbe Shelley écrit à Fenelon. Je prends — et je n'ai que rembarras du choix — trois exemples de valeur différente. Lùcretia, qui ne sait rien encore.de l'attentat de Cenci, dit a Béatrice ; j Oh! mon enfant perdue » Cette- phrase est prononcée sur tin ton d apitoyée cahnene, et le mot pcrdue.ee semble, a dans Shelley le sens de /•//,, égarée; c'est comme s'il y avait . « Oh ! ma folle enfant ! » Lùcretia dit encore : « Si le tonnerre de Dieu descendit jamais pour venger... » Ah! ce tonnerre de 7W si loin, si loin de la langue de Shelley que foudre du ciel aurait à peine été assez pompeux, et que peutêtre il eût fallu recourir aux antiques carreaux?: Enfin Orsino dit : t Je connais deux scélérats ineptes et féroces, qui font de ljjwdW homme le cas de cette d'an ver... » Je doute que Shelley quelle que soit d'ailleurs sa philoso-
' 5 i S* f cnt CClâ ' M - Rabbe n>a " t - il P° int traduit *« par ante? On le supposerait: 1° parce que dans toutes les langues ces mots sont fréquemment employés l'un pour l'autre*.
i8a MERGVRE DE FRANCE
*° parce que M. Rabbe, ayant à -écrire une ligne pins loin le,. mot vic y n'a pas voulu se répéter. Je ^indiquerai point la phrase a faire , mais quiconque relirait le passage (p. 53) verrait combien il était facile de respecter Shelley sans prêter à rire. - ■'
' La tentative â\\ Théâtre d'Art n'en est pas moins intéressante, et M. Paul Fort a quelque mérite à l'avoir osée, car il y fallait du courage. Monter eu quatorze tableaux — pour la donner intégrale, sans tripatouillage aucun — une cenvre réputée injouable et que, même tripatouillée /refuseraient les théâtres à subvention, c'est en effet pour une jeune entreprise, nécessairement pauvre encore de moyens^ un immense effort, et même un tour de force. Evidemment, il y eut des gaffes de mise en scène et Pinte rprétat ion ne fut point parfaite, mais — on Ta dit ailleurs — qu'est-ce que cela devant le résultat obtenu? Au total, il est indéniable qu'ait réussi cette périlleuse aventure de dégager, suffisante , Timpression in-
** cluse en son drame par l'un des plus grands poètes de l'Angleterre, aussi l'un des plus difficiles à bien entendre.
Et Ton ne se doute guère du travail etde la bonne volonté des presque tous très jeunes acteurs de M. Paul Fort en pré- .sence d'une œuvre aussi formidable. Seul ML Prad possède
. ' tout à ' fait l'habitude de la scène , et encore sa science Ta-t-elle parfois desservi;, mais 1 ' s'il n'a. point sensiblement différencié de telle création romantique française le personnage. — d'ailleurs si complexe — du terrible comte italien - y il a eu néanmoins de beaux moments, qui ramenaient le silence dans une salle hilare et bavarde. M» Camée, elle aussi, sut se faire écouter : elle s'est révélée d'une merveilleuse souplesse dans le rôle Béatrice. M nc Camée aime passionnément le théâtre, et, intelligente jusqu'à pénétrer les subtilités de l'art. nouveau, douée d'une voix qui peut toutes les nuances, elle est. certainement appelée à un bel avenir.. M- Paul Fort, qu'un incident obligea pour ainsi dire la veille de la représentation à se charger d'un rôle, n'avait pas très bien compris la figure du prélat Orsino« Je citerai encore M. A, Normand (Giacomo), et MH fi Love^qui a dû apprendre en quelques jours seulement le rôle de Lucretîa.
Alfred Vallette* '. "