II
. Les livres d'art de Jean Dolent nous conteront l'histoire de sa pensée, comme ses romans ont pu nous expliquer son tempérament. Quoiqu'il manque plus d*un volume dans la série qu'il semble avoir, par ses premiers ouvrages, pris vis- à-vis de lui-même l'engagement d'écrire — [un long silence intervint dont nous n'avons pas à scruter les causes) —.les premiers livres sont en route déjà vers l'Idéal que Fauteur devait plus tard formuler : « Réalités ayant la magie du Rêve. > C'est bien dans le rêve que s'ébattent les personnages du Roman de la Chair et de UlnsoumtSy dans le rêve de la vie, multiples effigies d'une individualité qui elle-même évolu^, réalités d'utie âme spirituellement sentimentale et qui n'a guère trouvé de foi que dans la constance de son propre désir. Voilà l'atmosphère d'orage aux promesses de belles ac- . calmies où le poëte a: dégagé « Pinnocence de son esprit. >
Xous retrouvons la même atmosphère dans ses œuvres
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critiques, (Désignons-les provisoirement ainsi, bien que, en les séparant, pour un besoin d'ordre, de ses œuvres d'imagination, il aille sans dire que j'abuse des droits de l'analyse, car nul écrivain n'a mains que celui-ci scindé les facteurs de sa production,) Les trois livres d'art et Une volée de merles ont, à notre point 1 de vue, cet avantage, qu'ils formulent des préférences et que la di- . vergence des dates y souligne les étapes parcourues. Entre ces volumes et les romans s'inscrit Avant U Diluge, curieuses pages d'art et de politique, — C'était sous l'Empire. Dolent collaborait à la Démocratie et au National^ La censure impériale réduisait alors le journalisme à des subterfuges ifle style qui comportaient un peu dart : il eta faut pour dire quelque chose quand rien n'est permis. Alors le talent parvient à se faire écouter : mais on n'entend plus personne si tout le monde a Je droit de crier. Logiques illogismes: la tyrannie engendre Tart, qui la tue, — mais c'est un suicide ! — On parlait donc alors, et Jean Dolent, pratique Colonnis, garda longtemps à force d adresse le droit de plaider utilement la cause de la liberté — jusqu'au jour où l'autorité s'en mêla. Depuis, la liberté de la presse 1 le trouva occupé d'autres soins, entièrement conquis à un art moins contingent que celui de la politique. Mais on peut attribuer à ce silence de Dolent à propos de choses qui jadis le passionnèrent des motifs plus profonds.
Comme chacun sait, en politique, l'Opposition n'a jamais toit; Il nya de vérités sociales qu'au passé et au futur. Le présent n'existe dans nos pensées qu'en qualité 'de .notion métaphysique, d'entité de raison où, nous percevons un écfco des vibrations de l'éternité : le présent est la négation du temps. Or, les vainqueurs du combat politique sont tenus, en montant au pouvoir, de gouverner selon les principes qui triomphent avec eux ; mais, t- pour leur grande part. — ces principes vivaient «ux-mêmes de la lutte, et la victoire les stérilise. Elie révèle avec une impitoyable clarté le point naguère obscur où se dérobait leur faiblesse. Faire le moins de changements possible, se maintenir en un certain (équilibre, dans une prudente expectative qui ne trouble pas les recherches individuelles de la vérité, — voilà sans doute la sagesse, en politique, j C'est là que sont le plus déçus nos naturels [4ésirs de sûres assises spirituelles, — L'action, pourtant, a 1 toujours son départ dans une doctrine : mais celle-ci émane des esprits qui sont le plus étrangers à faction : les poètes et les philosophes.
Les grands agitateurs, les réformateurs actifs et immédiats ne sont jamais que des intermédiaires. Dans le délicat problème social peut-être peut-on dire qu'il n'y a pas d'influence directe : le peintre qui, dans le calm» de l'atelier, exprime de son âme sur la toile une face nouvelle, jusqu'à lui voilée, de la Beauté, fait plus, pour le renversement ou l'édification des empires, que le fameux politicien ; et ni lun ni l'autre ne savent exactement ce qu'ils font ; le peintre ignore quelles révolutions il déchaîne d'un coup de pinceau, le politicien ignoreau nom de quoi il parle.
Dans la fièvre et la force toujours un peu aveuglées de la jeunesse, il se peut qu'on soit uniquement offusqué des torts de l'heure qui sonne. On veut alors les effacer. On sent, on affirme, on prouve qu'on a pour soi le droit et la justice, — et c'est vrai, puisqu'on est l'Opposition. L expérience faite, chacun prend le rang définitif où rappellent ses facultés. Les moins patients gardent le rote intermédiaire du politicien. Les meilleurs s'enferment dans le domaine des recherches individuelles
art, philosophie, science — et chacun dit qu'ils sortent de la lutte. — C'est alors, au contraire, qu'ils y entrent. Du mystérieux recul de l'étude, on voit plus clair et plus loin vers le trouble but. Les artistes rendent aux peuples de plus réels services politiques que les hommes d'Etat. : Cette conséquence lointaine et sûre de l'action artistique, l'artiste l'atteint sans dessein, hors même des bornes de sa volonté : par le simple accomplissement de sa fonction. Maïs l'activité humaine, comme le composé humain, est un tout indissoluble et qui se synthétise harmonieusement en chacune de ses parties. « Là où i! y a une idée d'humanité, a dit M. Taine, il y a un idéal de l'humanité. » tTne puissante rénovation esthétique renouvelle nécessairement la morale et la psychologie générales et par là exerce une influence invincible sur les croyances sociales du même instant. Bossuet a sa part dans la politique de Louis XIV. Un Voltaire produit un Louis XV. Chateaubriand permet la Restauration
L'essentiel et le difficile, danscette pénombre spirituelle du travail individuel, c'est d'échapper au double danger de. l'affirmation hâtive et de ce dilettantisme abominable, livrée hideuse et légère de l'esprit qui cherche sans gémir. Il faut que l'esprit agisse: rêver, croire, c'est agir (i). Mais il faut que la foi s'éclaire et s'élève avec l'esprit.
(i) « Un rêve est un fait. » Jean Dolent.
AV&IL 1891 àijfc
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* J'ai changé lùen des fois de certitude, > «ait; Jean
Dolent ■ j . .
Il s'agit ici des certitudes esthétique*, non .fit des certitudes sociales et politiques. Dolent n'a rien à désavouer, devant le progrès de sa pensée, des coups don»é* dans l'immédiat combjrtjadta, .Telle page dMw»/ fe
Déluge, — ou il n'a fait qu'un choix trihs réduit de ses écrits politiques, — le Dialogue des Trois-Valets, par exemple, est une merveille d'audacieux hon sens et ces valets-là sont des cousins germains de ce Landolet~xm valet du Roman de la Chair — qui disait; :
« On n'écrira jamais de poëme sûr les douceurs de la s»r^ vitude, je le prévois ; ma foi, tant pis, la France n'aura jamais alors de poëme national. »
Dès le temps de ces petits pamphlets, Dolent était épris des arts plastiques. C'est par eux que commença l'éducation de son esprit. Mais entre eux et les préoccupations ou religieuses ou sociales il m pu hésiter et c« mot à* Amoureux d'Art nous éclaire» à ce sujet : * Si j« n'étais pas épris d'art je serais mystique. > Cela revient à dire que l'Art est la grande mysticité, que c'est Dieu que nous cherchons dans la Beauté : là religion suprême, « L'Art, > ajoute-t-il, deux lignes pins bas, * Musica sacra. » Il ne faut assurément pas entendre le mot c mystique > dans son sens général et philosophique : puisqu'on rie peut être artiste sans être mystique; puisque les lois de l'harmonie des lignes, des tons, des sons jetea inflexions délicieuses du vers et de la phrase, des rapports cachés entre la résonnance des syllabes et la note qui vibre dans la pensée qu'elles traduisent, puisque toutes ces correspondances — et bien d'autres ! — impliquent un essentiel mystère. — «: Mystique» signifie donc ici religieux et, sans doute, chrétien.