LA TÊTE BRANLANTE
Le vieil homme s'efforça de. regarder ses souliers cirés, et. les plis que formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans Parmoire. Il réunit lés mollets, se tint moins courbe, son gilet bien tiré,, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut,:
— « Je crois que je suis prêt à recievoir nos sol- . dats français. »
Sa blanche tête tremblante remua plus, rapidement que de coutume $ ayec une sorte, de joie* Il zézayait, disait: « Ze crois, ze veux », comme si, à cause de ragitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux mots que du bout de la langue, de Pextrême pointe. .
— « Ne vas-tu ; pas à la pêche ? >> lui dit sa femme. . .
— « Jeveuxêtrelà quand ils arriveront. »
— « Tu seras de retour! » .."■■-
— « Oh I si je les manquais! »
Il ne voulait pas les manquer. Ecartant sans cesse les battants de la. fenêtre qui n'était j amais assez . ouverte, il tentait de , fixer sur la grande route le point le plus rapproché deThorizom II eût dit aux maisons mal alignées : .
— « Otez-vous : vous me gênez. »
Sa tête faisait le geste du tic-tac des pendules. Elle étonnait dVbord par cette mobilité continue. Volontiers oh Paurait câlinée, en posant le bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait atiçu ne pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un cbup'de poing violent. '
Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il répétait à sa femme :
— <£ Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à la crème paur vingt. Ils mangeront bien double. »
,— ^ « Mais, répondait sa fetfraie prudente, j"ai un reste de haricots, »
— « Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos cuillers deruolz, tu m'entends, non celles d'étain. »
Il avait encore eu. la prévenance de disposer tputes ses lignes contré le mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs,auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits,
On ne lui donna pas de soldats.. Parce quïl péchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. A, dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme à tête peu solide. : . . .
\ Le vieil homme erra, désolé r parmi la troupe. La timidité seule l'empêchait de faire des invitations hospitalières. Qn suivait avec curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs tête-àdroite, tête-à«gauche:
— « C'e^t pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça. » Il écotita la musique, s'emplit le cœur de nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et revint à la maison.
Comme il passait çrès de son jardin, il aperçut deux soldats en train d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient rempli les poches de pon>
mes tombées et de pommes qui allaient tomber.
— « A la bonne heure, se dit le vieil homme:
ceux-là sont gentils de venir chez moi ! »
Il ouvrit la barrière et s'avança à petits, pas, comme quelqu'un qui porte un bol de lait.
L'un des soldats dressa la tête et dit :
— « Vesse I un vieux Ml n'a pas Tair content. Quoi ? Quest-ce qu'il dit ? entends-tu, toi ? »
— « Non », dit l'autre.
Ils écoutèrent, indécis. Lèvent ne leur apportait aucun son. En effet, le vieil homme ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant doucement vers eux, pensait :
— « Bien ! mes enfants ! Tout ce qui est ici vous appartient* Vous sejrez surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça !»
Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscil- . lante le trahissait, effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil, comprirent :
— « Allez-y, mes gaillards, rie vous gênez pas, je vous pince, attendez un peu ! »
— « Il approche toujours, dit Tun d'eux. M'est avis que ça va se gâter. »
— « Il portera plainte, dit l'autre, on. lux a crevé sa clôturée Le colonel ne badine pas, c'est de filer. y>
— « Bon, bon, vieux ! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur r on s'en va^ ^
Brusquéme.nt T ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades, en marau- . deurs.
— « As-tu le savon ? ^ dit lHm.
L'autre répondit:
— « Non I »
s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait aut ruisseau, repartit avec un : ,
DÉCEMBRE i$ 9 i
— « Flûte, pour lé savon ! il n est pas matricule ! ^
Ils se précipitèrerit.hors du jardin; .
— « Qu'est-ce qu'ils ont donc ? & se- demanda le vieil homme.
Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore une menacé, voiïlut courir, rappeler les deux soldats. :
Maïs de sa bouche, tomme un grain s'échapperait d'un van a Tallure immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, .tout au bord de ses' lèvres.
.: ■■.■■■-■ .. .joib».
MERCVRE DE FBANCE
PROSES DE DiïCOR